Pendaison. Pas de sillon. Ecchymoses sous-pleurales
Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Dupont, substitut de M. le procureur de la République, en vertu d’une ordonnance, en date du 4 août 1880, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 4 août par M. le commissaire de police du quartier de Necker, constatant l’envoi à la Morgue du cadavre de la femme G.., boulevard de Grenelle, 56.
« Commettons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l'autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celte autopsie.
Autopsie de la femme G... faite le 5 août 1880. — Aspect extérieur. — Le cadavreest celui d’unefemme de cinquante ans, grande et paraissant assez vigoureuse. La putréfaction cadavérique n’est pas commencée; la rigidité cadavérique est encore très marquée.
La langue est située derrière les arcades dentaires et n’est pas tuméfiée, les conjonctives ne sont pas ecchymosées; les orifices des narines et de la bouche ne contiennent pas de mousse, de sang ou d’autres liquides. — Le cou ne présente pas de sillon, d’ecchymoses nettement limitées, ni de traces d’amincissement avec parcheminement de la peau, mais on voit sur la région antérieure du cou une large plaque rouge avec quelques petits sillons plus pâles. Cette plaque se confond avec les lividités cadavériques qui occupent la face postérieure du cou. Le reste du corps ne porte pas de marques de violences. L’anus n’est pas souillé par des matières fécales.
Ouverture du corps. — Les parois du crâne sont intactes. Le cerveau est sain.
Il n'existe pas d’ecchymoses dans le tissu cellulaire sous-cutané et dans les muscles du cou. Il n’y a pas d’épanchement dans la gaine des carotides ; ces vaisseaux sont absolument intacts.
Le larynx et la trachée sont sains et ne conliennent pas trace d’écume.
Les poumons sont un peu adhérents au thorax sur quelques points; ils sont couverts d’ecchymoses sous-pleurales abondantes et très nettes, même dans les points où il n’existait aucune adhérence. Ces organes sont congestionnés; toutes leurs parties surnagent dans l’eau ; ils ne présentent pas de tubercules, ni d’autres lésions.
Le cœur contient du sang liquide, mais pas de caillots; les valvules sont saines; l’aorte légèrement athéromateuse.
L’estomac renferme un peu de liquide ; ses parois sont saines.
Les intestins paraissent également sains; mais quelques anses du jéjunum et de l’iléon sont le siège d’une congestion intense, occupant une longueur de quelques centimètres.
Le foie est fortement cirrhosé, il est globuleux, présente un grand nombre de bosselures saillantes et dures, spécialement sur sa lace inférieure; on aperçoit de nombreuses travées fibreuses. Son poids est de 1 620 grammes.
La rate est assez volumineuse et paraît saine.
Les reins sont très congestionnés, cette hyperhémie occupe presque également les deux substances corticale et médullaire, et atteint aussi la muqueuse des calices et des bassinets qui est finement injectée. La capsule est fortement adhérente à la substance corticale qui est elle-même ramollie et presque pulpeuse.
Conclusions. — 1° La mort de la femme G... est le résultat d’une constrictiou exercée autour du cou à l’aide d’un lien, large et mou tel qu’une serviette. Cette constriclion peut résulter soit d’une pendaison, soit d’une strangulation.
2° Le corps ne porte aucune trace de violence, cette circonstance peut faire admettre plutôt la mort par pendaison que par strangulation.
3° L’état du foie et des reins de la femme G... démontre que celte femme avait des habitudes d’alcoolisme ancien.
7. Pendaison. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le Procureur de la République, en vertu d’une ordonnance, en date du 23 janvier 1882, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 22 janvier 1882 par M. le commissaire de police du quartier de Necker constatant l’envoi à la Morgue du cadavre du nommé Gustave R..., trouvé pendu dans l’atelier du sieur P...
« Commellons M. le Dr Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 24 janvier 1882.
Le corps est celui d’un jeune homme âgé de seize ans, grand et très vigoureux pour son âge. La putréfaction est à peine commencée et la rigidité cadavérique a complètement disparu. Sur le corps, principalement sur la face postérieure et les parties déclives, on voit un grand nombre de sugillations cadavériques.
La corde, qui nous est présentée comme étant celle dont le
jeune R... se serait servi pour se pendre, esl une corde à deux brins et présente plusieurs morceaux réunis par une ficelle un peu plus mince.
La face est très congestionnée et il sort par la bouche une mousse écumeuse et sanguinolente qui se répand sur presque toute la face.
Les oreilles sont très congestionnées, l’oreille droite esl plus rouge que la gauche.
Les conjonctives sont très injectées. Les iris sont de couleur rousse.
La langue est placée en arrière des arcades dentaires sans être nettement appliquée sur elles.
On ne constate pas de piqueté hémorrhagique sur la surface du corps.
La verge est un peu congestionnée et le canal de l’urèthre est sain.
On ne trouve pas de traces de violences sur les différentes parties du corps.
A la région du cou, nous remarquons un sillon assez large et parcheminé, beaucoup plus marqué à la région postérieure du cou qu’à la région antérieure et dont la direction générale est de bas en haut et d’arrière en avant. Dans la région comprise en avant entre les deux muscles sterno-mastoïdiens, le sillon est à peine marqué. Sous le menton nous trouvons une plaque parcheminée, produite très probablement par le nœud de l’anse, le plein se trouvant alors placé à la région postérieure.
Le tissu cellulaire sous-cutané du crâne est très congestionné, et présente quelques ecchymoses sous-épicrâniennes.
Les os du crâne ne sont pas fracturés, ils sont encore très souples. Le cerveau n’est pas congestionné, les méninges sont un peu injectées et se décortiquent très bien. On ne constate pas de lésions du quatrième ventricule, du cervelet et du bulbe. Les sinus sont remplis de sang liquide.
A la partie antérieure de la trachée au-dessous du corps thyroïde, nous trouvons une suffusion sanguine. La dissection de la partie antérieure du cou nous permet de constater que les veines jugulaires et les artères carotides ne sont pas déchirées.
Nous trouvons des mucosités sanguinolentes finement aérées dans la trachée et des matières de vomissements dans l’œsophage.
Les plèvres ne renferment pas de liquide et les poumons n’ont pas d’adhérences pleurales.
Sur la surface des poumons on trouve quelques petites plaques
d’emphysème sous-pleural, de nombreuses ecchymoses punctiformes et à la partie postérieure quelques suffusions sanguines. La partie supérieure des poumons est crépitante et nage, la partie inférieure est très congestionnée, mais les fragments nagent également.
Dans le péricarde on trouve un peu de liquide séro-sanguinolent. Le cœur est vide de sang et de caillots et présente à sa surface quelques ecchymoses sous-péricardiques. Les valvules sont saines.
L’estomac contient des débris alimentaires au milieu desquels on reconnaît du lait, mais les matières sont trop altérées pour qu’on puisse en déterminer exactement la nature.
Le foie un peu congestionné n’est pas très gros et paraît sain. La vésicule biliaire ne contient pas de calcul.
La rate très volumineuse n’est pas diffluente.
Les reins sont très congestionnés, mais se décortiquent très facilement.
Les intestins ne sont pas très congestionnés, et paraissent sains.
Le petit bassin ne contient pas de liquide.
La vessie est vide et paraît saine.
Conclusions. — 1° La mort du sieur R... est le résultat d’une pendaison ;
2° Le corps ne porte aucune trace de violences.
8. Tentative de pendaison. Suicide. Homicide (?). — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Soleau, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 27 février 1883, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre Louis-Léon D..., trenteneuf ans, détenu.
« Inculpé d’avoir commis une tentative d’homicide volontaire sur la personne de sa femme, blanchisseuse à Boulogne, et cela à l’aide de pendaison.
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment la femme D...
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine, lequel après avoir reconnu l’état où se trouve la femme D..., déterminera s’il y a eu tentative d’homicide, ou de suicide de la part de cette femme, et s’expliquera sur les causes de ces blessures, ainsi que sur les conséquences qu’elles pourront avoir. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l’examen de cette femme le 10 mars 1883.
Cette femme, convoquée une première fois le 5 mars, ne s’est pas rendue à notre appel, et ce n’est que le 10 mars, après avoir écrit au commissaire de police de Boulogne, que nous avons pu procéder à son examen.
La femme D... est âgée de trente-sept ans; elle n’est pas très grande, mais parait assez vigoureuse. Elle nous déclare jouir
Fig. 31. — Tentative de pendaison. Survie. (On voit sur les parties latérales du cou deux lignes parallèles, séparées par un espace de peau un peu plus foncé, qui ne sont autres que l’empreinte de la corde.)
habituellement d’une bonne santé et n’avoir jamais été malade. Elle a eu sept grossesses, dont deux fausses couches. L’attentat dont elle aurait été victime remonterait au 18 février 1883. Elle nous déclare que son mari après lui avoir passé une corde autour du cou, l’aurait suspendue à l’espagnolette de la croisée. Elle serait restée environ sept minutes (?) dans cette position, les pieds touchant le sol et sans avoir perdu complètement connais-
sance. Elle aurait entendu ce qui se disait autour d’elle, mais elle était hors d’état de parler ou crier. Cet attentat aurait eu lieu un dimanche matin et le lendemain elle aurait pu reprendre son métier de blanchisseuse.
Actuellement nous constatons sur les parties latérales du cou, deux lignes parallèles, séparées l’une de l’autre par un espace de peau un peu foncé, de 1 centimètre environ, obliquement dirigées, d’avant en arrière, de bas en haut et partant, sur la face antérieure du cou, du niveau de la saillie du cartilage thyroïde (pomme d’Adam), pour aller se perdre en arrière, vers la nuque (fig. 31). A la partie postérieure du cou, ces deux lignes cessent d’être visibles et c’est au niveau de cette région que devait se trouver le nœud de la corde. La femme D... n’accuse aucune douleur en cette région, notamment à la face antérieure du cou.
On ne constate aucune trace de violences sur les autres parties du corps.
Cette femme est enrouée, mais cet enrouement serait habituel, elle n’a pas eu de congestion pulmonaire après cette tentative de pendaison.
Conclusions. — 1° La femme D... porte sur les régions antérieure et latérales du cou les traces d’un sillon paraissant résulter d’une tentative de pendaison;
2° Celte tentative incomplète n’a pas eu et n’aura pas de conséquences graves pour la santé de cette femme ;
3° La durée de sept minutes pendant laquelle cette femme déclare avoir été suspendue est probablement une estimation erronée du temps réel ;
4° Cette femme ne porte sur aucune des autres régions du corps des traces de violences.
9. Suicide par pendaison, un tour du lien passant par la bouche. Soupçon d’homicide. Observation médico-légale du professeur Ed. R. von Hofmann, de Vienne. — Anna S..., âgée de vingt-quatre ans, femme d’un ouvrier verrier, a des habitudes alcooliques.
Le 12 juillet, au matin, elle était tellement ivre que, partie pour aller chercher du bois dans la forêt avec d’autres femmes, elle resta en route, couchée par terre.
Onia revit entre 4 et 5 heures du soir dans la cour de sa maison. Mais entre 6 et 7 heures, le même soir, son mari la trouva pendue à un plafond qu’elle n’avait pu atteindre qu’en s’aidant d’une échelle. Elle était morte, et on ne coupa la corde que le lendemain.
Le 13 juillet, le Dr X... examina le cadavre el ne constata aucune trace de lutte. 11 ne remarqua que deux sillons de strangulation, l’un très marqué passant par la bouche, l’autre plus superficiel, autour du cou. Ces deux sillons remontaient obliquement jusque derrière les oreilles.
Du sang s’écoulait par la bouche et par les oreilles.
La rumeur publique accusa le nommé S... d’avoir tué sa femme.
Autopsie médico-légale faite le 1 4 juillet par les Drs J... et G... — Des angles de la bouche part en ligne droite un sillon qui se dirige en arrière, à 1 centimètre et quart environ du lobule de l’oreille. Ce sillon, large de 1 centimètre, ne laisse sourdre à la coupe aucune gouttelette de sang provenant du tissu cellulaire sous-cutané.
A droite, ce sillon est plus long de 3 centimètres qu’à gauche. Derrière les oreilles il change d’aspect, devient bleu foncé, laisse voir à la coupe une hémorrhagie (extravasation sanguine) dans le tissu conjonctif sous-cutané. Le sillon devient de moins en moins profond et finit par disparaître. On le perd à la partie postérieure sur une longueur de 5 centimètres. Derrière les angles de la mâchoire inférieure, le sillon se dirige en haut.
De la partie supérieure du cartilage thyroïde s’élève, à droite et à gauche, un second sillon d’un demi-centimètre de large, qui se dirige vers les apophyses mastoïdes, où il disparaît. Il est bleu foncé, et à la coupe, ne laisse voir aucune hémorrhagie dans le tissu cellulaire sous-cutané.
Au niveau du sillon, la peau et le tissu cellulaire sous-cutané sont normaux.
Conclusions de l'autopsie. — La femme S... est morte asphyxiée par strangulation.
Le sillon, produit pendant la vie, qui passe par la bouche, montre que Anna S... a eu devant la bouche un objet plus ou moins dur, tel qu’un lien, un linge ou tout autre objet, qui a été fortement serré jusqu’à ce que la mort s’ensuivît. Le fait que la femme S... était, le jour de sa mort, en état d’ivresse, qu’on l’a trouvée la bouche libre, les membres inférieurs pliés et touchant le sol, est conforme à cette hypothèse; et l’absence d’extravasation sanguine dans le tissu cellulaire sous-cutané vient à l’appui de celle opinion.
Le mari fut accusé conformément à ce rapport. Il déclara qu’il fut d’abord si effrayé en trouvant sa femme pendue, qu’il ne remarqua pas comment était sa bouche. Il appela à son secours
un équarisseur. Celui-ci se souvient que les genoux de la femme S... étaient pliés à tel point qu’elle était presque assise sur ses talons. Il résulte d’ailleurs des dépositions de l’équarisseur et d’autres témoins, que le lien passait par la bouche et le cou.
Le tribunal demanda l’avis de la Faculté de médecine, qui fît le rapport suivant, rédigé par le professeur Hofmann :
Rapport médico-légal. — L’hypothèse de l’assassinat de Anna S... pourrait reposer sur deux points :
1° Le corps n’était pas suspendu librement, mais il était presque agenouillé ;
2° Non seulement il y avait un sillon autour du cou, mais il y en avait un autre qui passait par la bouche, sur les joues et remontait derrière les oreilles.
A propos du premier point, il est utile de faire remarquer que les personnes qui se suicident par pendaison ne sont pas toujours suspendues librement. On les trouve parfois dans les positions les plus diverses, suivant la longueur du lien et la hauteur du point d’attache. Tantôt elles sont agenouillées, tantôt elles sont assises, tantôt elles sont couchées, soit sur le dos, soit sur le côté. Presque toujours, dans les suicides, les individus louchent le sol avec la pointe ou la plante des pieds, mais le reste de leur corps n’en tire pas moins sur la corde qu’il suffit à tendre.
Il ressort de la déposition des témoins qu’il en a été ainsi pour Anna S..., puisqu’elle touchait le sol de la pointe des pieds et non par ses genoux.
Elle s’est bien pendue ; sa position s’explique par le peu d’élévation du point de suspension, qui n’était qu’à lm,72 du sol, et par la longueur du lien, qui avait 3 mètres.
L’existence de deux sillons, dont l’un, Iraversant la bouche, et l’autre, passant sur le cou, a été constatée par les témoins. Il n’y a donc pas lieu de croire qu’ils aient été faits après coup, c’est-àdire post mortem , par une main étrangère.
La femme S... a pu se placer le lien dans la bouche, elle-même, soit de propos délibéré, soit par inadvertance, dans son empressement à en finir avec la vie. Une fois pendue, elle n’aurait pu le changer de place, car elle avait perdu connaissance à la suite de la compression des vaisseaux du cou.
Le fait que dans l’un des sillons existait une extravasion sanguine sous-cutanée et qu’il n’en existait pas dans l’autre, a pu faire croire que le premier avait été fait pendant la vie et le second après la mort seulement.
Dans la pendaison, au contraire, les sillons sont d’ordinaire sans réaction; si le sillon supérieur est aussi prononcé et s’ac-
compagne d’une ecchymose, cet effetn’est dûqu’àla compression des joues, sur le plan résistant formé par les maxillaires. Cette ecchymose indique bien que le lien était appliqué contre la peau et qu’on n’a rien interposé sous lui pour assurer l’occlusion des voies aériennes.
On ne peut invoquer l’état d’ivresse d'Anna S... pour établir l’impossibilité où elle aurait été de se pendre ; car, en admettant qu’elle fût ivre le malin, elle avait eu largement le temps de se dégriser, et les personnes qui la virent le soir, affirment qu’il ne lui restait rien de son ivresse.
D’autre part, on sait combien il est difficile pour une seule personne de pendre un adulte, même s’il n’oppose aucune résistance, sans que celui-ci porte des traces de violences. On sait encore que le mari s’était surmené et fatigué dans les derniers temps, qu’il avait même dû prendre quelques jours de repos : aussi doit-on d’autant moins l’incriminer.
Enfin, la pendaison est une des formes les plus fréquentes du suicide, chez les alcooliques surloul.
Pour toutes ces raisons, l’on doit admettre que la femme S... s’est suicidée.
10. Pendaison-suicide, compliquée de blessures à la tête. Distinction du suicide et de l’homicide, observation de M. le Dr Alf. Riembault, médecin à l’Hôtel-Dieu de Saint-Étienne (1).— Le 7 juin 1866, dans la commune de Saint-Genis-Terrenoire, nous avons été commis à l’effet d’examiner le cadavre du nommé D..., Jean-Marie, âgé de cinquante-trois ans, trouvé la veille pendu, dans un grenier, et de rechercher si la mort est le fait d’un suicide ou d’un meurtre.
A 500 mètres environ du bourg de Sainl-Genis, à l’endroit où la route fait un coude, se trouve une agglomération de bâtiments exposés, par leur situation, aux regards de tous les lieux environnants. Le procureur impérial, le juge d’instruction, le juge de paix de Rive-de-Gier, le maire de Saint-Genis étant présents, nous avons été introduits dans une écurie inoccupée appartenant au corps de bâtiment situé dans la partie la plus déclive de l’agglomération mentionnée.
Dans un coin de celle écurie (à gauche en entrant), un escalier très roide, composé de huit marches, conduit à un grenier. Sur
(1) Alfred Riembault, Question médico-légale de la distinction du sui? 1 eide et de l’homicide. Exemple remarquable de pendaison-suicide compliquée de blessures à la tête ( Annales d'hygiène publique et de méd. légale, 2e série, t. XXVII, p. 164-174;.
deux de ces marches, on remarque quelques gouttes de sang. Dans le grenier, gît sur le plancher un cadavre dont le visage et les vêlements sont ensanglanlés. A une grosse poulre située presque au faîte et au milieu du grenier, pend une corde de fort calibre, dont l’extrémité libre, fraîchement coupée, est distante de 3 mètres et demi du sol. M. le maire nous a dit : que le cadavre de D... était pendu à celte corde, qui par ses ordres avait été coupée la veille au soir. Parallèlement à cette poutre et à 1 mètre de distance, une échelle en forme de perchoir, c’est-à-dire composée d’un seul montant bifurqué à 1 décimètre de sa base et traversé de distance en distance par un bâton, était appuyée contre le mur. Elle a été trouvée dans l’état où nous l’avons vue nous-même par les premières personnes qui sont entrées dans le grenier après la mort de D... Elle présentait des taches de sang sur ses deux faces.
Le plancher du grenier élait souillé d’une grande quantité de sang, dans la partie située immédiatement sous la corde.
Une hachette trouvée à quelque distance de l’échelle élait teinte de sang du côté tranchant et du côté opposé, fait en forme de marteau. Sur le côté tranchant, on remarquait que la moitié inférieure seule élait maculée de sang, de débris d’os, de cheveux, tandis que la partie supérieure en était exempte.
A côté de la hachette se trouvaient un habit-veste, reconnu pour être celui de D..., soigneusement plié, taché de sang au col et à la doublure du dos, et un chapeau de paille noire ayant également appartenu à D..., contenant à l’intérieur du sang séché et des débris osseux.
Après avoir noté ces diverses observations, nous avons lié, très soigneusement, sur une petite échelle, le cadavre, qui gisait sur le plancher, et nous l’avons transporté, à travers la fenêtre, dans une cour; nous nous sommes livré aux recherches que nous allons relater.
Le cadavre était vêtu d’un gilet, d’une chemise, d’un gilet de flanelle, d’un pantalon et de gros souliers. Ces vêtements étaient souillés de sang, notamment vers la partie médiane du corps. La supposition, le corps étant placé verticalement, d’un flot de sang sortant du sommet de la tête penchée sur la poitrine et coulant, suivant les lois de la pesanteur, rend bien compte des taches observées sur les vêtements et notamment sur les pointes des deux souliers.
On n’observait, du reste, aucun désordre dans les vêtements, nulle déchirure. Les manches de la chemise retroussées jusqu'aux coudes, étaient symétriquement et régulièrement arrangées; aucun bouton n’était arraché.
Dans Ja poche droite du pantalon, nous avons trouvé un petit paquet de ficelle et au-dessous un couteau dont la pointe (2 centimètres environ), dans toute sa largeur, était tachée de sang; le manche était intact. L’intérieur de la poche ne contenait nulle trace de sang; à l’ouverture seulement on notait une petite tache, qui semblait avoir été produite par le frottement d'un corps ensanglanté.
Un mouchoir de couleur appartenant à la victime, noué derrière la tête, recouvrait tout le crâne jusqu’au front inclusivement, et du côté droit masquait l’œil; il était imbibé de sang et comme empesé.
Après avoir dépouillé le cadavre de ses vêtements, nous avons recherché s’il présentait des traces de blessures ou de contusions. Excepté à la tête, il n’en présentait aucune ; on voyait du sang aux deux mains qui en étaient teintes, à la face, qui en était couverte, à la partie antérieure de la poitrine, au ventre, au pubis, et sur la cuisse droite. Le sang venait de la tête et avait coulé vers les parties déclives; cela était rendu évident d’une part par le lavage des parties maculées qui étaient saines, d’autre part par la continuité du fiot et par l’aspect des gouttelettes séchées dans le trajet et présentant une forme bombée et dont la convexité était dirigée en bas.
Nous avons enlevé le mouchoir qui recouvrait le crâne, il n’offrait aucune déchirure, aucune coupure; nous avons alors observé sur la portion supérieure et antérieure gauche du crâne, à la réunion de l’os frontal et de l’os pariétal, une vaste plaie, mesurant d’avant en arrière 15 centimètres, large en certains endroits de il centimètres, en d’autres de 6 centimètres, laissant dans la plus grande étendue de sa surface le crâne à nu. La peau a été hachée.
Cette plaie offre aux regards un mélange de sang desséché, de tissu musculaire déchiré, de débris d’os et de lambeaux fibreux du péricrâne, qui échappe à la description.
Au centre de cette plaie, c’est-à-dire vers la partie supérieure de la suture fronto-pariétale droite, on note qu’une portion du crâne, partagée en plusieurs fragments de forme oblongue et dont le grand diamètre dirigé dans le sens même de la suture frontopariétale est de 6 centimètres et le petit de 2 et demi, est détachée et enfoncée dans la cavité crânienne. Tout autour on observe des entailles (on en compte neuf distinctement) qui ont été produites par un instrument tranchant et lourd et qui présentent un parallélisme d’une grande régularité.
La calotte du crâne a été enlevée avec la scie et préparée de façon à être conservée; ce qui me dispense d’une plus longue description.
Le fragment d’os enfoncé dans la cavité du crâne n’a point déchiré la dure-mère, qui est très épaisse, de sorte que le cerveau ne présente, à l’endroit correspondant à la fracture des os, aucune lésion, ni déchirure, ni contusion appréciable.
Le cerveau est gorgé de sang noir, les méninges semblent épaissies. La face est couverte de sang ; les yeux sont saillants, les lèvres sont bleuâtres et tuméfiées ; la langue bleue et gonflée fait saillie et dépasse les lèvres. Au cou, on observe un sillon en rapport avec le calibre de la corde qui nous a été montrée, et avec laquelle la pendaison a été effectuée. La peau du sillon est brune, sèche, comme parcheminée; le tissu cellulaire sous-jacent présente une teinte blanc argentin; les poumons, le foie, la rate, sont gorgés de sang noir; les cavités droites du cœur contiennent du sang noir fluide; les cavités gauches sont vides.
D... est mort d’asphyxie par pendaison. Sans doute la plaie du crâne eût été suffisante pour produire la mort, mais non immédiatement. Le cerveau n’était pas lésé; tout au plus était-il comprimé sur un point, et cette compression, susceptible de produire de graves désordres, eût été compatible avec la vie organique, au moins pendant un certain temps, quelques heures au moins. D’ailleurs l’état des organes parenchymateux gorgés de sang noir, la saillie des yeux, la couleur bleue des muqueuses, etc., tout prouve que la mort a eu lieu par asphyxie.
D..., avant sa pendaison, avait perdu du sang, on en trouve sur l’escalier qui mène de l’écurie au grenier, près d’un puits, sur la partie supérieure de l’échelle; mais c’est pendant qu’il avait la corde au cou qu’a été produite la grande blessure qui a enfoncé le crâue. Car c’est dans l’endroit situé précisément sous la corde qu’on remarque une mare de sang. Il est d’un autre côté certain qu’auparavant des coups de tranchant de hache avaient été portés sur le crâne, puisque le mouchoir qui recouvrait la plaie ne présente pas de coupure.
Comment expliquer ces faits ?
L’étude des lieux, des vêlements, des lésions observées sur le cadavre, les renseignements qui nous ont été fournis, nous conduisent à admettre que les choses se sont passées de la manière suivante ;
Le 6 juin, avant midi, D..., résolu à se donner la mort, pénètre dans un lieu abandonné où il ne court pas le risque d’ètre dérangé, dans un grenier inoccupé. Là il se frappe de son couteau. Il renonce bientôt à cet instrument qu’il juge insuffisant; il le remet dans sa poche et s’attaque avec le tranchant d’une hachette, sur le côté droit du crâne. Après s’être mutilé affreusement sans être parvenu à se donner la mort, il va chercher un autre moyen d’en
finir. Il est résolu à se pendre, il lui faut une corde, le grenier n’en contient pas; alors, tant pour arrêter le sang qui ruisselle sur la face et les yeux et le gêne pour l’exécution de son projet, que pour ne pas attirer l'attention des faucheurs du voisinage ou des gens qui pourraient l’apercevoir des environs, il s’applique autour de la tête son mouchoir de poche, met par-dessus son chapeau, descend les huit marches de l’escalier dont nous avons parlé, et, soit en allant, soit en revenant, le tache de quelques gouttes de sang. Il se rend dans une cour faisant partie du corps de bâtiment voisin, s’approche d’un puits qui s’y trouve, sans doute dans l’espoir d’y trouver une corde ; là il perd du sang. Trompé dans son attente, il se rend, en homme qui connaît les lieux, dans un réduit où le locataire a coutume de déposer divers ustensiles, sacs, cordes, etc. ; là il perd encore quelques gouttes de sang et revient au grenier où a été trouvé son cadavre: muni d’une corde, s’aidant de l’échelleperchoir, il fixe celte corde à une poutre et répand quelques gouttes de sang sur l’une des faces de l’échelle; puis, pour s’ôter toute chance de salut, il éloigne l’échelle, la change de place, l’applique contre le mur,* dans la position où nous l’avons vue, mais de telle sorte que la face antérieure devient postérieure, c’est ce qui explique la présence du sang sur les deux faces. En effet, tous ces préparatifs terminés, D... se dépouille de son chapeau et de son habit qu’il plie soigneusement, s’arme encore de la hachette, monte de nouveau, et pour la dernière fois, quelques degrés de l’échelle qu’il souille de sang, passe la tête dans le nœud coulant et se porte alors sur le crâne, avec la hachette, du côté en forme de marteau, un coup terrible. Il en résulte une commotion cérébrale ; le corps s’affaisse, la pendaison a lieu ; la hache s’échappe de ses mains ; le sang s’épanche sur la face, les habits, les souliers.
Au premier abord, les désordres épouvantables du crâne éloignent l’idée d’un suicide. Cependant toute autre explication que celle que nous venons de donner, et qui est basée sur l’étude des laits, semble lout à fait impossible.
Examinons l’hypothèse d’un meurtre.
D... était grand, doué d’une vigueur peu commune et capable d’opposer une énergique résistance à des agresseurs. Où aurait-il été assommé? Dans le grenier et alors qu’il était pendu, car on ne pourrait expliquer autrement l’exislence de la mare de sang existant sous la corde, et la grande quantité de sang qu’on a notée sur les pointes des souliers.
Dans ce cas, il faut supposer qu’il a été entraîné dans ce grenier abandonné, désert, d’un accès très difficile. Là on l’aurait assommé, puis pendu , et alors un dernier coup de hache aurait enfoncé le crâne.
Examinons ces points différents : Il n’a pas été entraîné dans le grenier; car, nous l’avons déjà noté, il n’y a aucune trace de lutte nulle part ; les habits de D... sont intacls et dans un ordre parfait ; les manches de chemise, retroussées symétriquement, ne présentent pas un pli défait ou déplacé. Y aurait-il été attiré ? Ce grenier était abandonné, obscur, peu fait pour causer d’affaires. On ne se rend pas compte des motifs qui auraient pu être allégués pour le faire tomber dans un piège de cette nature; mais enfin supposonsle attiré dans le grenier, que va-t-il se passer? on l’attaque avec une hache. La nature des blessures indique que la victime fut complaisante ; car neuf entailles voisines les unes des autres présentent un parallélisme remarquable. Si ce n’est pas la main de D... qui les a faites, on s’explique mal leur siège sur un même point; on s’explique plus mal encore leur parallélisme; frappé de coups non mortels, D... aurait dû chercher instinctivement à s’y soustraire, en baissant la tête, en se détournant, en se protégeant de ses bras. Rien de tout cela n’a eu lieu, puisque la hache attaque neuf fois le crâne au même endroit, et neuf fois y produit des entailles parallèles comme la hache d’un bûcheron paisible aurait pu faire sur le tronc d’un arbre.
De plus, armons-nous de la hachette et faisons le geste de frapper un individu à la tête avec le côté tranchant, nous verrons que c’est le milieu ou la partie supérieure du tranchant qui porte ; faisons le geste de nous frapper nous-même sur la partie supérieure de la tête, nous remarquerons que c’est la partie inférieure qui porte. Or la hachette n’est teinte de sang qu’à la partie inférieure du tranchant.
Notons que c’est du côté droit de la tête qu’est la blessure, côté où D... pouvait le mieux développer sa force pour se frapper et où instinctivement devait se diriger sa main armée de la hachette. Notons aussi que la tête était le siège d’atroces douleurs, comme nous le dirons plus loin, et que souvent les individus qui se suicident pour échapper à leurs souffrances, s’attaquent volontiers à la partie qui en est le siège ; c’est ainsi que nous avons vu deux hommes atteints de cancers intestinaux, chercher la mort en s’éventrant.
Poursuivons : D..., aux premiers coups, a été commotionné, il a perdu connaissance, supposons-le un instant. C’est le moment que les malfaiteurs vont choisir d’abord pour lui envelopper la tête d’un foulard et pour le pendre ensuite.
Singulière idée! Il semble qu’ils eussent dû bien plutôt songer à en finir ; mais enfin continuons notre supposition : comment vontils faire pour le pendre? avec les moyens disponibles la chose nous P. Brouardel. — La Pendaison. 1
a paru impossible. Les pieds de D... pendu étaient à 50 centimètres du sol; il eût donc fallu monter le corps à une hauteur de 2m,30; à l’aide de quoi? à l’aide du perchoir. Nous avons expérimenté ce genre d’échelle. Nous avions bien de la peine, sans être chargé du moindre fardeau, ayant nos deux mains disponibles, à nous y tenir en équilibre, el nous croyons qu’il est impossible qu’un homme (car deux ne pourraient se tenir en même temps sur l’éclielle-perchoir), si vigoureux qu’il soit, puisse monter à la hauteur de 2m,30 un cadavre pesant de 75 à 80 kilogrammes, sur un perchoir peu stable à base mobile, s’y maintenir en équilibre et avoir en outre la libre disposition de ses mouvements de façon à pouvoir passer la tête de ce cadavre dans le nœud coulant. Je ne sais si mes explications sont convaincantes, mais ce que je puis assurer, c’est que les personnes qui ont vu l’état des lieux, ont été convaincues comme nous de l’impossibilité de cette manœuvre.
L’a-t-on pendu en lui mettant le nœud coulant au cou et en tirant pour le hisser l’autre bout de la corde, la poutre servant de poulie? Mais alors la corde, en frottant contre la poutre, y aurait creusé un sillon : on n’en observe pas. Eu outre, la corde est attachée à la poutre par un nœud fait de telle sorte qu’il est serré par la traction opérée sur le bout inférieur.
Poursuivons encore notre supposition qui est déjà manifestement controuvée par les faits : D... est pendu; à quoi bon ce dernier coup qui enfonce le crâne et qui donne lieu à cet épanchement de sang qui inonde la figure, les vêtements, les souliers de la victime, et enfin le plancher?
On aurait compris que les malfaiteurs se fussent assurés du résultat de la pendaison, en tirant sur les pieds, par exemple; on ne conçoit pas l’idée d’un coup de marteau sur le crâne d’un pendu, qui était inutile et qui ne pouvait avoir d’autre résultat que d’éveiller l’idée d’un crime.
11 faut rappeler ici ce que nous avons noté au commencement de ce rapport, à savoir, que le lieu où se trouve le bâtiment qui a servi de scène au drame qui nous occupe, est situé de telle façon, qu’on le voit de tous les alentours; ajoutons que dans le voisinage on fauchait des prés, et que par conséquent des malfaiteurs, ayant à redouter d’être vus et surpris, avaient toutes sortes de motifs d’en finir rapidement, et l’on ne comprendrait pas ce luxe de détails inutiles, si je puis m’exprimer ainsi, que nous venons d’exposer.
L’explication que nous venons de donner, et qui est basée sur l’étude que nous avons faite de tout ce qui concerne cette
affaire, rend compte de tout, ce nous semble, surtout si l’on ajoute que D... n’avait pas d’ennemis connus; qu’il était au contraire aimé et estimé de tout le monde ; que le lucre n’a pu être le mobile d’un crime; il n’avait ni argent, ni valeurs sur lui; il n’avait pas de rentes viagères. Disons enfin que D... est d’une famille qui compte quinze ou seize fous, parmi lesquels plusieurs se sont donné la mort,
D... lui-même était malade; il était en traitement pour des maux de tête; il était affreusement triste, se plaignait que ses affaires allaient mal, tandis qu’elles étaient au contraire prospères ; on l’a entendu gémir sur ses douleurs et dire : « Oh! ma tête, ma pauvre tête, qu’est-ce qu’il y a dans ma tête ? On ne saura jamais ce que je souffre. »
Quoi qu’il en soit, les blessures de D... étaient horribles, et l’on aurait peine à croire qu’un homme pût ainsi se mutiler, sans les faits qui sont rapportés et qui témoignent de la fureur à laquelle sont en proie certains malheureux atteints de monomanie suicide.
Nous citerons pour exemple un fait qui a quelque lointaine analogie avec celui de D..., et que nous empruntons à Briand et Chaudé (1) :
Un individu, après s’être fait de profondes entailles au cou, s’ouvre l’artère et la veine brachiales gauches; en un instant il est inondé de sang, et, ainsi mutilé, il a encore la force de se mettre au cou une corde qui déchire les plaies et de se pendre à un clou.
Conclusion. — Suivant notre opinion, la mort de D... est le fait d’un suicide.
11. Deux cas de mort criminelle. Pendaison pour simuler un suicide, par le Dr E. Lafargue, médecin expert assermenté près les tribunaux de Bordeaux (2). — Première observation. — Le 20 juillet 1873, je fus requis par la justice à l’effet de me transporter à Gujan-Mestras, près Arcachon,pour procéder à l’examen et à l’autopsie du cadavre de P. D..., âgé de soixante-quatre ans, trouvé pendu à un arbre.
P. D.... habile le bourg de Mestras, il est célibataire et vit seul dans sa maison. Il élève des abeilles à 2 kilomètres de son habitation, dans la lande, au milieu des pins. Le rucher est isolé
(1) Briand et Chaudé, Manuel complet de médecine légale, 10e édition. Paris, 1880.
(2) Lafargue, Deux cas de mort criminelle ( Annales d'hygiène publique et de médecine légale , 1885, t. XIII, p. 455.)
de toute habitation ; il est borné par un mur dé plus de 1 mètre de hauteur.
On communique dans le rucher par une seule porte; près de celle-ci, adossées au mur, sont construites deux petites cabanes en planches, recouvertes de tuiles ; devant ces constructions se trouvent plusieurs arbres.
Sous un chêne, en face delà porte d’entrée du rucher, se trouve le cadavre de D...., pendu par la tête aux branches de cet arbre dont le tronc n’a que lm,50 de hauteur et dont les branches forment parasol.
Ce cadavre est comme assis au pied du chêne, la tête coiffée, pour ainsi dire, par un masque dont se servent les apiculteurs pour aborder les abeilles, avec celle différence que le treillage du masque se trouvait sur le crâne du cadavre, tandis que la toile recouvrait la figure.
Une corde double, à nœud coulant, suspendait la tête de B.... en passant dans la bouche, sur les deux joues et au haut du cou postérieurement; sur la figure, la toile du masque était sous la corde; et, entre elles, j’ai trouvé deux feuilles de pin desséchées et un fragment d’herbe encore vert.
Le bassin du cadavre reposait sur le sol, mais la corde de suspension était très tendue, mesurant 70 centimètres au-dessus de la tête.
Le bras droit descendait le long du corps, la main appuyée sur le sol.
Le bras gauche était à demi fléchi, le coude éloigné du torse, l’avant-bras sur le ventre ; la main sous la bretelle gauche, sous la ceinture du pantalon.
La cuisse droite est éloignée en avant de l’axe du corps, la jambe fléchie et le pied chaussé d’un sabot, sous la cuisse gauche.
La jambe gauche est fléchie, le pied est déchaussé.
La corde qui suspendait le cadavre était fortement attachée aux premières branches du chêne et présentait des traces de sang; le tronc de l’arbre en offrait aussi.
Les vêtements qui recouvrent le cadavre ne sont ni dérangés, ni déchirés de force. Us sont tachés de sang.
J’ai fait complètement déshabiller le cadavre. Commencement de putréfaction, cheveux gris et épais.
Blessure irrégulière du cuir chevelu, de 3 centimètres d’étendue, à bords contus et meurtris, dirigée de haut en bas, située derrière et au-dessus de l’oreille gauche, avec ecchymose des tissus voisins.
Contusion et ecchymose profonde à la partie postérieure du crâne, région occipitale, un peu à droite de la ligne médiane, s’étendant jusqu’à la région temporale. J’ai incisé, disséqué et enlevé le cuir chevelu de ces régions et j’ai constaté un vaste épanchement sanguin occupant la région occipito-lemporale droite, avec fractures multiples de l’occipital et enfoncement des fragments osseux dans la substance cérébrale.
Après avoir enlevé la boîte crânienne avec précaution, j’ai constaté un vaste épanchement de sang en caillots dans l’intérieur du crâne, sur le cerveau, occupant en nappe épaisse les parties supérieure et inférieure de cet organe.
La substance cérébrale était contuse, déchirée et meurtrie sous l’os occipital fracturé.
Ecchymose des paupières, du nez et de la joue gauche.
Je constate un sillon de la peau, partant de la joue droite, audessus de l’oreille, se dirigeant vers la commissure des lèvres, se continuant à la commissure gauche, se dirigeant vers l’angle inférieur de la mâchoire inférieure et finissant sur le cou, un peu après l’oreille gauche.
La peau de ce sillon n’est ni parcheminée ni ecchymosée, il n’y a pas même de changement de couleur de la peau; les tissus sous-jacents ne sont pas ecchymosés; le tissu cellulaire n’est pas tassé. Le bout de la langue sur lequel reposait la corde est noir et un peu ecchymosé.
Les tissus superficiels ou profonds des parties antérieure et latérales du cou ne sont pas ecchymosés. Le larynx et la trachée n’offrent rien à noter.
L’estomac est presque vide; il ne contient qu’une cuillerée environ d’un liquide roussâtre.
Les organes de la poitrine et du ventre n’offrent rien de particulier.
La verge n’est pas en état de demi-érection. Pas de traces de sperme à l’orifice du canal uréthral.
Conclusions. — I. Le sieur P. D.... est mort par suite des coups portés à la partie postérieure du crâne, à l’aide d’un corps dur, lourd et contondant.
IL Ces coups très violents ont produit les désordres profonds que j’ai constatés sur le crâne et dans le cerveau (blessure, ecchymoses, fractures, épanchements de sang extra et intracrânien, meurtrissures du cerveau). La mort a dû être comme instantanée.
III. Il y avait longtemps que D.... avait pris son dernier repas quand il a reçu la mort.
IY. Rien sur les habils ni sur le cadavre n’indique une lutle corps à corps.
Y. D... a été pendu après avoir reçu la mort; la légère ecchymose du bout de la langue tendrait à faire penser que cet homme conservait un reste de vie quand il a été pendu.
Dans ce fait, il n’était pas difficile au médecin de renseigner la justice sur la véritable cause de la mort de D.... C’était un assassinat certain, suivi de vol; et la pendaison, grossièrement exécutée, n’avait été faite que pour simuler un suicide impossible.
Mais il est des cas où l’expert ne peut pas juger aussi facilement et renseigner la justice sur la vérilable cause de la mort. Le fait suivant en donnera la preuve.
Deuxième observation. — Le 20 janvier 1884, M. le procureur de la République de Bordeaux ayant reçu une dépêche télégraphique de M. le juge de paix du canton de Belin, lui annonçant que la veuve D... avait été trouvée pendue dans son domicile, M. le procureur, dis-je, décida qu’un transport de justice aurait lieu dans la commune de Saint-Magne, au domicile de cette femme.
La famille D..., composée de la veuve D..., âgée de soixantedix ans, et de ses deux fils, âgés de quarante-deux ans et de trenteneuf ans, habitait une petite maison assez isolée au milieu des pins, dans un lieu appelé Désert , à une distance assez éloignée d’un village peu populeux.
Une pièce assez grande, de forme carrée, servait de chambre à coucher et de cuisine: cette chambre n’était pas plafonnée. La charpente de la toiture repose et est soutenue par trois poutres ; c’est à une de ces poutres que la veuve D... a été trouvée pendue; cette poutre est distante du sol d e deux mètres soixante-quatre centimètres.
Au milieu de cette poutre existaient trois grands clous anciennement et solidement enfoncés dans le bois, séparés les uns des autres de 45 centimètres.
Une corde, relativement volumineuse, servant à attacher les vaches, était sept à huit fois enroulée autour de ces clous, en allant de l’un à l’autre, en passant tantôt au-dessus, tantôt audessous de chaque clou.
Ce va-et-vient commençait au clou de gauche en laissant pendre un petit bout de la corde et finissait au clou du milieu, par un nœud très solide, puis laissait pendre un bout de corde terminé par un œillet, distant du sol de tm,60.
C’est à cette extrémité de la corde que le cadavre de la veuve D... a été trouvé pendu avec un nœud coulant.
La corde fut coupée par l’un des fils et le cadavre fut laissé sur le carreau jusqu’à l’arrivée des magistrats de Bordeaux.
Le cadavre de la veuve D... fut placé dehors sur une table où je procédai à la nécropsie.
Les vêtements qui recouvraient le corps n’étaient pas dérangés; ils n’étaient pas déchirés de force; seulement un anneau en fil qui attachait le corsage de la robe, devant le cou, était cassé de frais.
Examen extérieur du cadavre. — J. P..., veuve D..., est âgée de soixante-dix ans, elle est petite de taille, lm,55, du sillon du cou aux pieds lm,33, très maigre, très voûtée, torse peu volumineux, membres très grêles, descente de matrice; celle-ci pend de la vulve entre les cuisses, en une tumeur de la grosseur d’une tête d’enfant à terme. Rigidité des membres, lividités cadavériques très étendues dans les parties les plus déclives du corps. Quelques traces commençantes de putréfaction sur le ventre, manifestées par une couleur verdâtre de la peau des flancs.
Les yeux sont fermés, la bouche est close ; les lèvres sont mouillées par de la salive.
Les avant-bras sont un peu fléchis; les doigts sont crispés et presque fermés.
Les membres inférieurs sont étendus.
Sur la joue gauche, je constate, au bas de la pommette, deux blessures , de 1 à 2 centimètres d’étendue, recouvertes de croûtes rougeâtres, en grande voie de cicatrisation.
Entre ces deux blessures séparées l’une de l’autre de 3 centimètres, je constate une petite ecchymose récente, de couleur violacée, intéressant les premières couches de la peau.
Sur le pouce droit, face dorsale, je constate une ecchymose de la peau, de 1 centimètre de diamètre.
Sur cette même main, face dorsale, ecchymose semblable.
Enfin, sur le poignet du même côté, j’en observe une autre semblable aux deux précédentes.
Sur le dos de la main gauche, je constate une ecchymose noirâtre, de 1 centimètre de diamètre, intéressant l’épaisseur de la peau.
C’est avec un soin soutenu que j’examine le cou de la veuve
Sur les parties antérieure et latérales je ne constate aucun „ vestige d’écorchure ni d’ecchymose et pas la plus légère trace d’un sillon transversal. Dans ces régions la peau est à l’état le plus normal.
A la partie postérieure du cou, je constate la trace d’une ecchymose transversale, de couleur violacée, s’étendant du niveau et au-dessous de l’apophyse masloïde à l’autre du côté opposé, en passant par la nuque, partie postérieure. Cette ecchymose transversale est plus marquée du côté droit que dans les autres régions.
Les premières couches de la peau sont seules ecchymosées ; le tissu cellulaire sous-jacent n’est pas tassé.
Je constate quelques cicatrices peu étendues plus ou moins anciennes sur la tête, sur le tronc et sur les jambes ; sur ces dernières, quelques-unes des cicatrices sont aussi recouvertes de croûtes grisâtres.
Examen intérieur du cadavre. — Crâne. — Après avoir coupé les cheveux, j’ai incisé, disséqué et enlevé le cuir chevelu. Pas de traces d’ecchymoses. Les os sont intacts.
J’ai enlevé la voûte crânienne avec précaution. Les sinus sont gorgés de sang noir liquide. Les vaisseaux des enveloppes cérébrales sont pleins de sang liquide, ainsi que ceux du cerveau. Les méninges sont un peu épaissies, le cerveau est ferme; chaque tranche de cet organe présente un piqueté sanglant très manifeste. Pas d’épanchement sanguin dans les ventricules.
Le cervelet est très injecté de sang.
Le nœud vital est à l’état normal; pas de luxation des vertèbres. Les vaisseaux de la moelle sont gorgés de sang noir liquide.
Face. — La peau de la face n’est pas cyanosée ; les yeux sont fermés, sans ecchymoses des paupières ni du globe de l’œil. Les pupilles sont à l’état normal. Le nez n’est ni aplati, ni ecchymose. Les lèvres sont fermées ; la langue n’est pas prise entre les mâchoires. La muqueuse de l’arrière-gorge est un peu rouge, sans taches d’ecchymoses, ni de sang.
Cou. — Mon attention s’est principalement portée sur cette partie du corps.
Après avoir mis un billot sous la nuque, pour faire tendre la peau du cou, je me suis assuré de nouveau qu’il n’existait pas le plus léger vestige de sillon strangulatoire sur les parties antérieure et latérales de celte région. L’épiderme était même intact.
J’ai incisé la peau de ces régions et je l’ai disséquée. Je n’ai trouvé au-dessous d’elle aucune trace d’ecchymoses dans le tissu cellulaire sous-cutané ou profond; il était à l’état le plus normal, c’est-à-dire qu’il ne présentait pas cet aspect comprimé, exsangue et desséché que l’on trouve quelquefois chez les pendus.
J’ai ensuite disséqué les muscles qui occupent superficiellement
et profondément ces régions et je n’ai rien constaté d’anormal chez eux : pas de déchirures, pas d’ecchymoses.
Les veines jugulaires et toutes celles du cou, intactes dans leurs tissus, étaient gonflées par du sang noir et liquide. Les artères carotides ne présentaient pas ces petites lésions (extravasations sanguines) que les auteurs signalent dans certains cas de pendaison.
Le larynx et la trachée-artère n’étaient ni contus ni fracturés, la muqueuse de ces deux organes était seulement un peu rouge, humide et injectée de sang. Je dois rappeler ici que le sillon ou mieux l’ecchymose strangulatoire constatée à la partie postérieure seule du cou n’atteignait que les premières couches de la peau. Le tissu cellulaire sous-jacent et profond n’était ni desséché ni comprimé.
Poitrine. — Pas de traces d’ecchymoses sur la poitrine. J’ai ouvert cette cavité. Pas d’épanchement dans la cavité pleurale. Les poumons sont crépitants, sans ecchymoses sous-pleurales; un peu congestionnés, par plaques; ils offraient ce qu’on appelle une hypérémie ou surabondance de sang dans quelques parties de leurs tissus. La parlie postérieure de ces organes était de couleur très foncée par imbibition de sang(hypostase).
Le cœur, d’un volume normal, avait son ventricule droit plein de sang liquide et noir.
Tous les vaisseaux qui partent du cœur ou qui y arrivent sont gorgés de sang noir liquide.
Abdomen. — Les parois du ventre n’offrent rien à noter. L’estomac est plein d’aliments ayant subi un commencement de digestion ; j’y reconnais du pain, du fromage croûte-rouge et quelques rares fragments de viande. Le reste du tube digestif est à l’état normal. Le foie est congestionné. Les reins et la rate n’offrent rien à noter.
De ces constatations soigneusement faites je formulai les conclusions suivantes :
Conclusions. — I. La veuve D... porte sur plusieurs parties du corps des traces anciennes de cicatrices peu profondes. Elle porte aussi deux blessures légères sur la joue gauche remontant à peu de jours et en voie de cicatrisation.
Enfin, je constate des traces récentes d’ ecchymoses sur une joue, sur les deux mains et sur un poignet.
II. L’état de congestion et d’hypérémie des poumons, l’état congestionnel du cerveau et de ses enveloppes, la consistance liquide et la couleur noire du sang, indiquent que la veuve D... est morte asphyxiée par un empêchement mécanique à l’entrée et à la sortie
de l’air des voies respiratoires, une ou deux heures après avoir mangé.
III. Rien sur le cadavre n’indique que cette femme soit morte asphyxiée par pendaison.
En effet, l'absence sur les parties antérieure et latérales du cou de tout sillon strangulatoire, l’absence sur les tissus superficiels et profonds de ces régions de toutes traces, même légères, que devait laisser un lieu dur comme une corde, tout éloigne l’idée d’une asphyxie par pendaison.
La légère ecchymose transversale de la partie postérieure du cou, faite évidemment par la corde de suspension, prouve que cette femme était encore en vie lorsqu’elle a été pendue.
Mais ce sillon ecchymotique ne peut pas expliquer la mort de cette femme par la pendaison, celte région ne renfermant ni les canaux des voies respiratoires, ni les gros vaisseaux sanguins, dont la compression amène la mort par asphyxie, lorsque le lien passe devant le cou et le comprime.
IV. La mort de celte femme est-elle le résultat d’un suicide ou d’un crime?
Je regrette de n’avoir pas vu la veuve D... encore pendue. La manière dont la corde était passée autour du cou aurait certainement contribué à pouvoir répondre catégoriquement à cette question.
Cependant, en se rappelant que la veuve D... est morte asphyxiée et que rien sur le cadavre n’indique une asphyxie par pendaison;
En se rappelant encore les traces légères d’ecchymoses constatées sur une joue et sur les mains, puis la déchirure d’un anneau d’un vêlement, près du cou;
Enfin, après avoir vu Yart avec lequel la corde de suspension avait été sept à huit fois enroulée autour des clous de la poutre, la hauteur de celle-ci (2m, 64) comparée à la petite taille de cette femme, à sa faiblesse, à son âge avancé et à ses infirmités ;
En se rappelant, dis-je, toutes ces circonstances, on est obligé de croire à un crime et d’éloigner l’idée d’un suicide.
On est conduit ainsi à penser que la veuve D... a été étouffée d’abord avec précaution pour ne pas laisser de traces extérieures; et qu'ensuite elle a été pendue ayant encore un reste de vie.
Ces conclusions, jointes aux données fournies à la justice par l’autorité locale sur les mauvais traitements que depuis longtemps la femme D... subissait de la part de ses deux fils et sur leur cupidité révoltante, déterminèrent les magistrats à faire arrêter aussitôt les deux fils D..., comme coupables d’avoir volontairement donné la mort à leur mère.
L’un, J. D..., est mort à la maison d’arrêt, trois mois après son arrestation.
L'autre, P. D..., a passé devant la cour d’assises de la Gironde, le 10 mai 1884, et a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.
12. Tentative de suicide par pendaison. Compression très prédominante de la moitié gauche du cou. Contracture généralisée, puis limitée au côté gauche; hémiplégie droite avec aphasie. Encéphalo-méningite aiguë au cinquième jour. Mort le sixième jour. Observation due à MM. Rendu et Homolle. — M. X..., soixante-seize ans, a toujours passé pour un hypocondriaque ; aussi loin que vont les souvenirs des personnes qui l’entourent, on se rappelle l’avoir entendu parler de suicide. Depuis quelques années et surtout depuis deux ans, après la mort de sa femme, sa disposition mélancolique est devenue plus prononcée en même temps que son intelligence a très notablement baissé. Le cercle de ses préoccupations habituelles s’est beaucoup rétréci et elles ont pris un caractère absurde. Ses deux filles sont très névropathiques.
Un premier projet de suicide est déjoué, la corde qu’il avait fixée à la ferrure de sa fenêtre est découverte et enlevée.
La tentative de suicide qui fut cause de la mort eut lieu quelques semaines plus tard.
Le lundi..., après avoir passé la soirée comme d’habitude et fait sa partie, M. X... se retire vers 11 heures dans sa chambre, qui est contiguë à celle de Mme X..., sa fille ; la porte de communication reste ouverte comme de coutume, Mme X... ayant toujours la crainte de quelque accident.
A minuit et demi, Mme X..., qui n’était pas endormie et n’avait rien remarqué qui pût mettre sa défiance en éveil, entend un grand bruit comme celui d’un corps qui tombe; elle trouve M. X... affaissé sur les genoux et en apparence privé de vie. Le cou est entouré d’une corde qui s’est rompue. M. X... s’était pendu au moyen d’un cordon de tirage de rideaux, semblable à celui qu’on avait trouvé la première fois, et suspendu de même à la ferrure de la même fenêtre ; le cordon était vieux et sa rupture avait déterminé la chute.
La corde enlevée, on reconnut bientôt que M. X... vivait encore.
M. le Dr Rendu, qui le vit une heure et demie après l’accident, constata les faits suivants :
M. X... était couché, dans le coma le plus complet, la face con-
gestionnée, violacée et vultueuse. La respiration était embarrassée et stertoreuse; la déglulilion paraissait fort difficile et une partie de la salive s’écoulait par la commissure des lèvres. La bouche était serrée, et il fut à peu près impossible de l’explorer; la langue parut plus volumineuse qua l’ordinaire et il n’y eut pas moyen de la tirer hors des arcades dentaires.
Le cou présentait un sillon circulaire qui aboutissait, du côté gauche, au niveau de la partie moyenne du larynx, en dessinant un trajet exactement transversal : puis, à partir du larynx, il s'infléchissait brusquement et remontait vers la branche droite du maxillaire pour arriver au voisinage de l’apophyse mastoïde. Il semblait donc résulter de cette disposition que le cordon, d’abord noué circulairement autour du cou, avait glissé par le fait du poids du corps et s’était trouvé arrêté à droite par la saillie du maxillaire inférieur. Grâce à cette circonslance, la carotide droite se trouvait évidemment moins comprimée que la carotide gauche, et la circulation profonde avait pu encore s’effectuer.
Le larynx se trouvait donc serré par le cordon à peu près à la partie inférieure du cartilage thyroïde : à la pression, il ne paraissait pas fracturé ni déformé, il était seulement un peu douloureux. On eût dit qu’il était luxé. Son axe n’était plus dans la ligne médiane du cou, et il formait un angle aigu tourné en haut et à gauche : il dépassait certainement de 2 à 3 centimètres la ligne médiane de ce côté.
Les caractères du sillon n’étaient pas tout à fait identiques à droite et à gauche. A gauche, là où la constriction avait été plus forte, il existait, non seulement de la rougeur, mais un petit pointillé ecchymotique, limité exactement au fond du sillon; à droite, il n’y avait pas d’ecchymose, mais seulement de la rougeur et une dépression très accentuée des téguments. Autour, la peau formait un bourrelet prononcé qui faisait paraître encore plus considérable la tuméfaction des parties molles.
Tels élaient les signes physiques constatables au niveau du cou. Mais une particularité qui frappait à première vue, c’était une rigidité générale et une contracture qui immobilisait dans la flexion forcée les deux membres supérieurs. Les jambes élaient également rigides, mais dans l’extension. Les mâchoires étaient contracturées. Les pupilles contractées (autant qu’il m’en souvient). La sensibilité nulle.
L’auscultation révélait des râles dans la poitrine et surtout un râle guttural très bruyant. Le cœur battait rapidement, mais régulièremenl.
Il était évident que ce qui dominait c’était la congestion céré-
braie, accusée par la teinte vineuse des téguments et par la saillie des veines du cou et de la face; bien qu’il y eût plus d’une heure que l’accident fût arrivé, ces phénomènes persistaient avec une grande netteté.
Une saignée de 500 grammes environ fut pratiquée, séance tenante : des ventouses sèches avaient déjà été appliquées par un médecin mandé en toute hâte.
Sous l’influence de la saignée, il parut sur le moment se faire un peu de détente, cependant la teinte violacée des téguments diminua d’intensité, et la respiration devint moins sterloreuse. A la fin de la saignée, la contraction commença à être moins absolue, mais le coma persista et le malade ne reprit nullement connaissance.
Cependant, une heure après il y avait une amélioration sensible : les téguments étaient plutôt pâles et la peau moite : il n’y avait plus que passagèrement de la contracture à droite, mais elle persistait obstinément à gauche.
M. X... parut dormir d’un sommeil assez calme, à partir de 4 heures du matin.
Le mardi matin le malade donne quelques signes de connaissance et, par instant, il suit du regard les personnes qui l’approchent. Les membres du côté gauche sont en état de contracture permanente, avec flexion modérée des divers segments du membre supérieur, le membre supérieur est dans l’extension ; la déviation faciale est peu considérable. Rotation de la tête peu marquée, douteuse même vers la gauche. De temps en temps, en dehors de toute excitation, les membres sont agités de secousses convulsives toujours peu nombreuses et peu étendues; les muscles de la face présentent des mouvements de même nature.
Le côté droit est manifestement paralysé, sans être dans un état de résolution et de flaccidité complètes ; de temps en temps, il est, comme le côté gauche, le siège de petites contractions cloniques.
Le pouls, ample et brusque, est peu résistant; il y a 96 à 100 pulsations par minute. Le choc précordial est fort et très brusque; la régularité des battements est parfaite. Le rythme respiratoire est normal; quelques râles ronflants se perçoivent, surtout à gauche.
La trace laissée par la corde est très marquée sur la moitié gauche du cou; elle se voit à 2 centimètres et demi au-dessous de l’angle du maxillaire et de là se dirige obliquement en haut et vers la ligne médiane, qu’elle croise à peu près exactement au niveau de la saillie du cartilage thyroïde; à droite elle se porte
vers l’angle du maxillaire. Dans ce point la pression a été beaucoup moindre, et la trace de la corde est à peine visible.
Le mercredi, l’hémiplégie droite est peu marquée ; cependant pendant le sommeil la commissure labiale droite est encore soulevée par le passage de l’air expiré. La roideur des membres du côté gauche n’existe presque plus. Le malade, qui n’avait pas dit une parole, essaie de parler; il est certainement aphasique; un grand nombre de mots paraissent lui échapper et il fait quelques confusions.
Le pouls présente les mêmes caractères (84 p.) ; la peau est un peu chaude (38° sous l’aisselle).
Le malade crache avec peine des mucosités visqueuses qui semblent venir du pharynx. La respiration se fait bien; les râles ronflants qu’on entendait la veille, à gauche en particulier, ont même disparu.
L’oreille gauche est très rouge (paralysie vaso-motrice?).
Il n’y a aucun trouble oculo-pupillaire.
On remarque beaucoup plus nettement que la veille une déviation du larynx, qui était masquée par un certain degré de tuméfaction. Tout le larynx est comme luxé sur le plan que forme la partie antérieure du rachis et est porté en masse vers la gauche. Lavement, sulfate de quinine, bromure de potassium.
Le mercredi, il y a un mieux notable, la connaissance est revenue en partie; le malade reconnaît la plupart des personnes qui l’entourent; il parle assez correctement, mais il persiste un peu d’aphasie et le malade s’irrite de ne pouvoir pas s’expliquer. Il revient volontiers aux sujets qui l’occupaient avant l’accident. Il n’a aucune notion de ce qui lui est arrivé. Il a une grande répugnance à prendre les aliments liquides qu’on lui présente ; il avale mal.
Le jeudi, la parole est revenue; le malade est assez tranquille; il demande seulement à se lever et divague un peu en parlant.
Le vendredi matin, il est sans fièvre, mais la nuit a été un peu agitée. Il ne veut pas rester au lit, on l’habille et il passe quelques heures dans un fauteuil. Dans l’après-midi, il commence à s’agiter; il parle beaucoup, refuse de prendre des aliments; il garde dans la bouche les boissons qu’on lui présente et en faisant effort pour parler il s’étrangle à chaque cuillerée. Le soir, il a la peau chaude, le pouls fréquent (100-104). Il ne reste pas un instant en repos; ses bras et ses jambes sont constamment en mouvement, il s’irrite, refuse de boire, demande à se lever, ses paroles sont beaucoup plus incohérentes.
Après un lavement de chloral il a quelques heures de calme, puis l’agitation recommence.
Elle dure toute la journée du samedi: la parole est incohérente et souvent peu intelligible; les membres s’agitent sous les couvertures; la connaissance s’obscurcit de plus en plus. On observe de la roideur de la nuque et un peu de renversement de la tête en arrière.
Cependant, la respiration n'est pas notablement embarrassée le malin. Le soir, la peau est chaude, la respiration n’est pas accélérée; il n’y a pas d’engouement pulmonaire, mais de temps en temps les mouvements respiratoires diminuent notablement d’amplitude et il y a même par intervalles de courtes pauses, sans que les désordres présentent nettement le caractère du phénomène dit de Cheyne-Stoke3.
Vers les 4 heures et demie la respiration s’arrête définitivement au dire des personnes qui l’entourent et l’observent de très près; à 6 heures, état de mort apparente. Absence complète de respiration; absence de pulsations radiales; immobilité absolue et pâleur cadavérique. Il semble y avoir un peu de raideur des membres; la tête est renversée, la bouche entr’ouverte.
A la région précordiale on perçoit quelques rares battements sensibles à la main et à l’oreille.
La respiration artificielle avec introduction dans la bouche d’un tube à dégagement d’oxygène n’amène aucune modification.
A 6 heures et demie, il me semble entendre encore une ou deux fois un battement du cœur.
La mort survient sans convulsions.
13. Suicide par pendaison, par M. le Dr Hurpy, de Dieppe (1). — Nous soussigné, Hurpy (Albert), docteur de la Faculté de médecine de Paris, demeurant à Dieppe, sur la réquisition de M. le procureur de la République, serment préalablement prêté, nous sommes transporté hier, 24 juin, vers 4 heures de l’après-midi, en la commune de Gueures, canton de Bacqueville, à l’effet d’examiner le cadavre de la veuve H..., âgée de soixante-dix-sept ans, trouvée morte le matin même dans des circonstances particulières pouvant éveiller l’idée d’une intervention criminelle.
En effet, la veuve H... qui, avant-hier soir encore, vivait en bonne santé dans sa maison composée d’un rez-de-cbaussée, sise à 150 mètres environ du centre de la commune et 25 ou 30 mètres à peine des habitations voisines, était, à 7 heures hier matin,
(1) Hurpy, Suicide par pendaison ( Annales d’hyg. publ. et de méd. légale , 1881, t. VI, p. 359).
étendue morte dans sa cuisine, le cou passé dans le nœud coulant d’une corde d’emballage longue de lm,20, d’un diamètre de 0m,004, dont l'autre extrémité était fortement attachée par un nœud coulant au pied carré d’une lourde table à 0m,43 seulement du sol (Pig. 32). Dans la pièce à côté, à usage de chambre à coucher, le lit ouvert, non en désordre, donnait à penser que sa propriétaire s’y était momentanément couchée. De l’armoire entrouverte s’échappait une fumée épaisse que dégageaient des linges et lai-
nages auxquels une lanterne renversée avait vraisemblablement communiqué le feu.
Que s’était-il passé? La veuve H... avait-elle été victime d’un crime? Était-elle étranglée ou pendue? La mort avait-elle été déterminée d’une autre façon avant que le meurtrier ait eu l’idée de placer le cadavre dans celte attitude peu commune de pendaison ou de strangulation ? Qui avait allumé cette lanterne et l’avait mise dans l’armoire? Que signifiait ce commencement d’incendie? Quelle relation pouvait-il exister entre le fait de l’incendie et celui de la mort?
Cherchant à enregistrer la conslalation des faits matériels qui pouvaient se soustraire à un examen ultérieur, nous avons écarlé tout d’abord les circonstances morales propres à nous éclairer, mais dont la connaissance devait plus tard nous faire interpréter les faits au cas où ceux-ci n’auraient pas suffisamment parlé d’eux-mêmes pour entraîner notre conviction.
I. — L’attitude du corps a, dès l’instant, frappé notre attention. Celui-ci, vêtu d’une camisole et d’une chemise ni déchirées, ni même en désordre, reposait sur le sol par son plan antérieur. Il était allongé, les bras étendus le long du tronc, les pouces fléchis et recouverts par les doigts fléchis également. Les deux mains en pronation touchaient le sol par leur face dorsale. Les cuisses, les jambes et les pieds étaient aussi dans l’extension. La tête coiffée d’un bonnet et tournée à gauche dans un mouvement de demirotation reposait à terre sur la pommette de la joue droite.
D’après le récit d’un témoin dont l’authenticité nous a été démontrée dans la suite de nos recherches, le cou était pris dans le nœud coulant d’un lien en grosse corde d’emballage dont l’autre extrémité avait été attachée comme nous l’avons dit au pied d’une lourde table à 0m,43 du sol. Cette corde ayant été coupée en deux endroits près du cou du cadavre par ce même témoin qui, au moment de la découverte du corps, espérait encore pouvoir rappeler la femme H... à la vie, il nous a été impossible de nous rendre compte par nous-même de la façon dont le nœud coulant avait été fait.
En mesurant les trois bouts de la corde nous avons obtenu comme longueur totale lm,20. Retirant de cette longueur totale : 1° 0m,40 pour l’anse dans laquelle le cou était passé ; 2° 0m,24 pour l’anse entourant le pied de la table; et 3° 0m,12 environ pour les œillets des nœuds coulants, il restait 0m,44 représentant la distance du nœud du cou au nœud de la table. De cette façon, le sommet de la tête ne se trouvait qu’à une distance de 0m,30 de la partie inférieure du pied de la table.
II. — La rigidité cadavérique était générale et, quand nous avons retourné le corps sur le dos, nous avons remarqué que le sol, au niveau des organes urinaires, était imprégné d’une large tache résultant d’une émission d’urine arrivée dans les derniers moments de l’agonie.
III. — Après avoir déshabillé le cadavre, nous avons cherché avec soin s’il existait des traces de violences ; nous n’en avons trouvé aucune. La face, livide et légèrement tuméfiée, offrait sur la joue gauche une traînée sèche de sang qui s’était échappé des narines pendant l’agonie. Les yeux à moitié ouverts n’étaient pas
P. Brouakdel. — La Pendaison. 12
proéminents et la langue ne faisait pas saillie hors de la bouche.
IV. — Notre examen de la surface extérieure du corps asurlout porté sur le cou où nous avons constaté les parlicularités suivantes : Un sillon à fond nettement parcheminé, ainsi que nous avons pu nous en assurer par la dissection des tissus, existait à la hauteur du cartilage thyroïde en avant et remontait obliquement sur les régions latérales du cou. Nous avons cherché en vain à le poursuivre en arrière au point où le nœud coulant existait. Il résulte du reste du témoignage cité plus haut que le lien n’était pas appliqué sur les tissus à cet endroit et qu’il en était séparé par un certain intervalle dans lequel on avait librement passé le couteau pour le couper. Le sillon parfaitement en rapport avec le volume de la corde n’était donc pas perpendiculaire à l’axe du cou ; au contraire, il formait avec lui un certain angle de 45°, et prouvait par cette direction que la traction exercée sur l’anse de la corde n’avait pas élé dirigée transversalement comme dans la strangulation. La direction de cette force ou de cette résistance était plutôt sur le prolongement de l’axe du cou que perpendiculairement à lui. De plus, l’état parcheminé de la peau prouvait que le lien avait été pendant longtemps après la mort fortement appliqué sur les parties molles et qu’il avait dû être toujours dans le même état d’extension depuis la mort jusqu’au moment où le cadavre a été découvert dans l’attitude déjà décrite.
L’ensemble de ces circonstances nous permettait déjà de penser que la mort de la veuve H... avait eu pour cause l’application du lien autour du cou et qu’elle avait eu lieu en cet endroit.
Il restait à démontrer par l’autopsie comment ce lien avait agi; s’il avait agi par le mécanisme de la strangulation simple, c’està-dire par un arrêt progressif de la respiration et simultanément par un effet compressif du sang dans le système vasculaire du cerveau ou bien s’il avait agi par le mécanisme de la pendaison, c’est-à-dire si son application avait intercepté rapidement du même coup la respiration et le retour de la circulation cérébrale.
Y. — La face légèrement tuméfiée n’offrait point de pointillé ecchymotique apparent; mais celui-ci était très abondant dans le tissu cellulaire sous-conjonctival des deux yeux, à la muqueuse des ailes du nez et à la face interne des lèvres.
La peau du crâne était soulevée par des varicosités larges et très prononcées sur le trajet d’une tempe à l’autre suivant une ligne représentée sur le squelette par la suture fronto-pariélale. Il n’y avait ni ecchymose, ni égratignure, ni trace de violence d’aucune sorte, sur les téguments péricrâniens.
Le crâne ouvert par le procédé ordinaire ne nous a présenté
non plus taucun enfoncement, fracture ou fêlure dans aucune de ses parties. Les sinus de la dure-mère et les vaisseaux de la piemère élaient gorgés de sang. Mais les cavités ventriculaires et la substance cérébrale ne nous ont offert rien de particulier à noter en dehors d’un état général manifeste de congestion. Les hémisphères étaient symétriques.
VI. — Les parties profondes du cou ont été ensuite l’objet de toute notre attention. Nous n’y avons rencontré ni infiltration sanguine inter* musculaire, ni fracture des cartilages, ni aplatissement de la trachée, ni luxation des vertèbres cervicales.
La tête étant dans un état de flexion, le lien avait porté par le plein de son anse sur la région moyenne du corps thyroïde. Audessus du sillon, la peau violacée indiquait la gêne apportée à la circulation de retour. Même état des parties molles des muqueuses à l’intérieur; elles étaient manifestement congestionnées au-dessus du point d’application du lien.
VIL — Le larynx et la trachée ne renfermaient aucune trace de mucosités spumeuses sanguinolentes.
VIII. — Les poumons remplissaient la poitrine; ils étaient fortement engorgés surtout en avant à cause de l’attitude du corps et la face antérieure du poumon gauche était le siège d’un emphysème à larges cellules. Cet emphysème ne ressemblait en rien aux plaques d’aspect pseudo-membraneux d’emphysème circonscrit et superficiel de la strangulation ordinaire. Il était du reste généralisé dans ce poumon et nous a paru de date ancienne. Nous n’avons pas trouvé d’ecchymoses sous-pleurales, ni sous-péricardiques, ni à l’origine des gros vaisseaux comme dans la mort par suffocation.
Le cœur était normal, vide de sang à gauche et renfermant seulement un caillot cruorique do peu d’importance dans le ventricule droit.
Les organes abdominaux passés en revue l’un après l’autre ne nous ont offert que deux particularités dignes d’intérêt :
IX. — L’estomac renfermait une soupe au pain incomplètement digérée avec un fragment de radis, et la vessie très peu d’urine.
S’il est évident, d’après l’examen dans lequel nous sommes entré, que la veuve H... est morte par la corde, il est plus difficile de donner à ce genre de mort la véritable appellation médicolégale qui lui convient. En effet, un lien appliqué autour du cou peut déterminer la mort de deux façons, ou par strangulation ou par pendaison. Malheureusement, malgré la haute autorité des médecins légistes qui ont affirmé que chacun de ces deux genres de mort avait ses lésions propres, pathognomoniques, reconnais-
sables à l’autopsie, l’expérience a enregistré depuis des faits déjà nombreux dans lesquels une distinction certaine, exclusivement basée sur la nature des lésions constatées, devient absolument impossible. Dans le cas dont il s’agit, nous aurions en faveur de la pendaison l’attitude relative des membres, l’absence des lésions pulmonaires appartenant en propre à la strangulation, c’est-àdire les plaques pseudo-membraneuses d’emphysème circonscrit, la mousse sanguinolente de la trachée et des grosses bronches; mais nous aurions par contre en faveur de la strangulation les nombreuses ecchymoses sous-conjonctivales et sous-muqueuses de la bouche et des narines que nous avons signalées.
Peut-être y aurait-il lieu de rechercher dans l’attitude spéciale du corps pendant l’action de la corde et après la mort les causes qui ont donné à cette mort un cachet anatomo-pathologique spécial ; on aurait ainsi l’explication de la coïncidence des lésions communes à la pendaison et à la strangulation.
Mais si les lésions cadavériques ne sont pas de nature à montrer quel a été le mécanisme réel de la mort, l’application du lien, sa direction, ses points d’attache, la forme spéciale de son empreinte sur les tissus et surtout l’attitude du corps nous autorisent à penser qu’il y a eu pendaison partielle dans le sens médico-légal du mot.
Ce point établi, voyons qui a pu être l’auteur de la pendaison.
Tout d’abord l’attitude respective des membres qui est bien celle des pendaisons ordinaires et l’absence de toute trace de violence nous ont rendu l’hypothèse d’un crime peu probable. En effet, il semble difficile d’admettre qu’un meurtrier soit venu coucher cette femme par terre, lui ait passé un lien autour du cou et l’ait tirée ensuite par les mains et les pieds pour hâter la mort et déterminer l’attitude cadavérique constatée, sans que la victime ait au moins fait quelques mouvements automatiques plus ou moins violents qui eussent laissé des traces de violences ou du désordre dans les vêtements.
La position bizarre et au moins fort extraordinaire du corps, si elle n’est pas unique, nous semble, plus fortement peut-être qu’aucun autre argument, prouver la pendaison suicide, car dans l’hypothèse d’un crime, il faudrait admettre que la pendaison ayant eu lieu ailleurs, le cadavre eût été apporté là, couché à terre et attaché au pied de la table. Dans ce cas l’auteur du crime aurait volontairement changé une position normale de pendaison en une position anormale inusitée, inconnue, capable de rendre l’hypothèse du suicide presque invraisemblable.
Pour ce qui est du commencement d’incendie allumé par la
lanterne renversée dans l’armoire, nous y voyons la preuve morale de l’absence d’une main étrangère. Si, en effet, l’incendie avait eu pour but de faire disparaître le cadavre ou de soustraire aux yeux de la justice des lésions compromettantes, l’auteur du crime n’aurait pas manqué de porter ou de laisser le corps dans le lit et de mettre le feu à la paillasse.
Enfin, le dernier argument qui nous paraît devoir dissiper tous les doutes, s’il pouvait en rester, est l’état des facultés mentales de la veuve H... Il est établi d’une façon indubitable par des témoignages nombreux, désintéressés et authentiques, que cette malheureuse femme était en proie au délire de la persécution. On la voyait allumer sa lanterne ou sa chandelle en plein jour et chercher des objets, des papiers et de l’argent qu’elle avait cachés pour les soustraire à la cupidité de voleurs imaginaires. Cette sollicitude absorbait son esprit au point que souvent elle invoquait le secours de ses enfants, tantôt pour l’aider à cacher son argent, tantôt pour l’aider à le retrouver.
Quoi d’élonnant alors que sous l’empire de ces conceptions délirantes elle se soit crue persécutée lanuit du 23 au 24 juin, qu’elle ait fait des recherches dans son armoire, qu’elle en ait fouillé les tiroirs, qu’elle ait oublié sa lanterne dans l’endroit dangereux où elle a communiqué le feu et que, dans un accès de désespoir facile à comprendre avec une telle disposition d’esprit, elle se soit donné la mort par un moyen qui révélerait en elle une altération profonde des facultés mentales et une volonté arrêtée de se détruire?
Conclusion. — Nous croyons donc que la mort de la veuve H... ne reconnaît pas d’autre auteur qu’elle-même et qu’elle s’est suicidée par la pendaison sous l’influence du délire de la persécution dont l’enquête a démontré qu’elle était atteinte.