CONDITIONS DE L EXPERTISE
chers, etc., ne font pas leurs nœuds de la même façon. La tripière qu’on a trouvée pendue, rue des Messageries et dont
je vous ai raconté l’histoire, avait fait le nœud de la corde qui
lui a servi à se pendre, à la façon des tripiers. La forme du nœud peut dans certains cas, surtout lorsqu’il s’agit d’un
crime, avoir un grand intérêt : n’oubliez pas que chacun fait instinctivement le nœud qu’il a l’habitude de faire journellement (1).
C’est ainsi que Tardieu, dans une affaire demeurée célèbre, a fait exécuter des nœuds devant lui par une série de personnes, de métiers ou de professions différentes. Il a pu déterminer ainsi que le crime à l’occasion duquel il avait été commis, avait été fait par un artificier.
Je ne vous décrirai pas les différentes espèces de nœuds. J'en ai fait dessiner quelques-uns que je place sous vos yeux (fig. 4 à 12); si vous êtes commis dans une affaire de pendaison, et si vous arrivez avant que le corps ne soit détaché, enlevez le nœud tel qu’il est fait, mettez-le soigneusement de côlé et comparez-le ensuite avec les figures que je vous montre.
Enfin ces liens de nature diverse peuvent se rompre et j'appellerai toute votre attention sur ce point dans un instant.
Aspect du corps. — La pendaison peut être complète ou incomplète.
Lorsque la suspension est complète, lorsqu'un individu est pendu haut et court, comme dans une exécution judiciaire, personne ne doute que la mort n’en puisse être la conséquence.
Mais quand la suspension est incomplète, bien des personnes s’imaginent qu’elle ne peut entraîner la mort. Elle éveille presque toujours, dans l’esprit du magistrat instructeur, l’idée d’un crime. Il semble que l’instinct de la conservation de la vie a dû provoquer le mouvement si facile en apparence qui permettait d’échapper à la mort.
Cette question a été de tout temps fort discutée. La controverse à ce sujet atteignit son apogée au moment de la mort du prince de Condé.
Le roi Louis-Philippe était monté sur le trône le 9 août 1830,
(1) Observation 2.
ASPECT DU CORPS
et le 27 août le prince de Condé fut trouvé pendu, dans son château de Saint-Leu ; il avait déshérité le roi et laissé sa fortune au duc d’Aumale.
On le trouva suspendu à l’espagnolette de la fenêtre de sa chambre à coucher, à l’aide de deux mouchoirs passés l’un dans l’autre; les pieds touchaient terre, les jarrets étaient ployés, une chaise était placée devant lui, la porte de la chambre était fermée à l’intérieur, par un verrou (1).
Le roi Louis-Philippe n’avait pas que des amis ; on parla de meurtre, on dit que le prince n’avait pas été plus mélancolique que d’habitude, la veille de sa mort, que le petit verrou qui fermait la porte de séparation de l’appartement du prince d’avec celui d’une dame qui habitait alors au château de Saint-Leu était facile à ouvrir et à fermer du dehors avec une ficelle, on en fit l’expérience; on invoqua, en faveur de l’idée d’un crime, l’instinct de conservation qui aurait dû certainement se réveiller chez un homme qui se pend, les pieds par terre.
Des mémoires très curieux furent publiés, entre autres un fort savant, par Gendrin (2), qui a soutenu l’idée du crime et rejeté l’hypothèse d’un suicide. L’autorité de Gendrin était incontestable, il avait du talent; son mémoire eut un énorme retentissement, et vous trouverez encore chez quelques-uns des survivants de cette époque, qui n’aimaient pas Louis-Philippe, l’idée arrêtée que le prince de Condé ne s’est pas suicidé et que ce suicide était impossible.
Telle n’est pas ma conviction, je n’hésite pas à me ranger parmi les partisans convaincus du suicide, car rien dans les constatations judiciaires ne permet de conclure à un assassinat.
Ce que je vous ai dit du mécanisme de la mort dans la pendaison suffit pour faire comprendre la possibilité du fait.
Les expériences de Hofmann nous ont démontré que la
(1) Marc, Marjolin et Pasquier, Examen médico-légal des causes de la mort de S. A. R. le prince de Condé. {Ann. d'hyg. publ. et de méd. légale , 1835, t. Y, p. 156.)
(2) Gendrin, Transact. médicales , t. III, p. 375, mars 1831.
mort est très fréquemment la conséquence d’une suspension incomplète. Les conditions nécessaires se trouvaient réunies dans le cas du prince de Condé : il est certain que la pression exercée sur le foulard par le poids du corps était supérieure à 5 kilogrammes, poids nécessaire pour amener l’obstruction des carotides.
La syncope que produit l’anémie cérébrale n’est pas douloureuse, et nous savons qu’elle est subite et totale.
Du reste, le cas du prince de Condé n’est pas isolé.
J’ai fait apporter et je fais passer sous vos yeux une série de dessins, provenant de la collection de Tardieu, exécutés presque tous par Jacquemin et Ravel, médecin et pharmacien de la prison de Mazas. Ces dessins représentent des pendus, dans la position où on les a trouvés. Un certain nombre de ces individus se sont suicidés en prison; il ne peut donc y avoir le moindre doute sur la réalité du suicide. Ils ont les positions les plus diverses.
Voici le prince de Condé (fîg. 13);
Un petit jockey de treize ou quatorze ans (fig. 14) avait passé son cou dans une cravate attachée à la poutre d’un grenier et ses pieds reposaient sur un tas de grains ;
Un individu (fig. 15) s’est pendu, à la Conciergerie, assis sur le rebord de la fenêtre de sa cellule, les mains liées en avant, les pieds reposant sur le sol ;
Un détenu (fig. 16) s’est pendu avec la manche de sa chemise ayant les pieds par terre ;
Dans la figure 17, un Anglais pédéraste pendu aux barreaux de la fenêtre de sa cellule, est presque assis;
La figure 18 montre un jeune ouvrier qui s’est pendu dans sa chambre à l’aide d’une corde faisant nœud coulant et fixée à la flèche de son lit. Cet ouvrier était agenouillé.
Il faut rapprocher de ce cas celui d’un jeune homme de dix-huit à vingt ans qui s’est pendu à l’hôpital de Rouen; il venait de causer avec son voisin et de beaucoup s’amuser d’une histoire que celui-ci lui avait racontée ; il ferme tout
ASPECT DU CORPS
d’un coup les rideaux de son lit, et quand la sœur vient les rouvrir, elle le trouve pendu à la flèche de son lit, et mort presque à genoux ;
La figure 19 montre une fille détenue trouvée les jambes écartées, les pieds appuyés sur le sol : elle n’aurait eu à faire qu’un effort insignifiant pour se redresser;
La femme (ûg. 20) était enfermée aux Madelonnettes. Les Madelonnettes étaient une prison, qui a depuis été remplacée par Saint-Lazare. Elle est pendue au montant de son lit, une partie du ventre touche terre ; elle est restée pendue vingt minutes, elle avait la face tout à fait bleue, elle a pu être rappelée à la vie ;
La figure 21 vous montre un pendu à genoux ; la figure 22 un individu qui, comme le précédent, s’est pendu au bec de gaz de sa cellule, — vous savez que les becs de gaz ne sont pas bien résistants, — et qui a eu la précaution de se placer un bâillon dans la bouche pour étouffer ses cris;
Celui-ci (fig. 23) a encore le pied droit posé sur une chaise pendant que le pied gauche est à quelques centimètres du sol;
Celui-là (fig. 24) est suspendu selon la méthode autrefois en usage dans les pendaisons de justice, le plein de l’anse sous le menton ;
La figure 25, enfin, représente un jeune détenu de Mazas, qui s’est pendu à l’aide de la courroie de son hamac, les pieds reposent sur le matelas et la main est prise entre le lien et le cou.
Cette collection de dessins, Messieurs, qui appartient à Tardieu, a été faite pour prouver que la suspension incomplète pouvait, aussi bien que la suspension complète, entraîner la
mort.
Figure 13.
Suicide du prince de Condé.
ASPECT DU CORPS
Figure 14.
Garçon de seize ans pendu dans un grenier par une anse simple à l’aide d’un mouchoir noué sous le menton, les pieds posant dans un tas . de blé.
P. Brouardel. — La Pendaison.
Figure 15.
Condamné pendu à la Conciergerie à l’aide de sa chemise roulée* formant nœud coulant et fixée à une croisée très peu haute ; presque assis sur le rebord de la fenêtre, les jambes fléchies, les pieds posant sur le sol, les mains liées en avant.
ASPECT DU CORPS
Figure 16.
HéLioÿravure /DUfàND.
Détenu à la Force pendu avec la manche de sa chemise dans Fembrasure de sa fenêtre, les pieds posant sur le rebord.
Figure 17.
Anglais, pédéraste, pendu dans sa prison, à l’aide de lanières faites avec son drap, les pieds ayant glissé sur le sol et faisant arc-boutant.
ASPECT DU CORPS
Figure 18.
Ouvrier pendu dans sa chambre à l’aide d’une corde faisant nœud coulant et fixée à la flèche de son lit, sur lequel il est agenouillé.
Figuhe 19.
Fille détenue, pendue par un nœud roulant fait avec un foulard roulé et attaché sous une planche. Les jambes en glissant se sont violemment écartées et les pieds posent à terre.
ASPECT DU CORPS
Figure 20.
Fille détenue aux Madelonnettes, suspendue au pied de son lit à l’aide de sa chemise roulée, couchée presque par terre; a pu être rappelée à la vie. Elle était sans connaissance, la face rouge, la bouche entrouverte, la langue un peu sortie.
Figure 21.
Détenu à Mazas, pendu au bec de gaz par un nœud coulant fait avec sa courroie, à genoux, les mains attachées derrière le dos.
ASPECT DU CORPS
Figure 22.
Détenu à Mazas, pendu au bec de gaz à une hauteur de lm,27, à l’aide de la courroie du hamac et d’une cravate. Complètement assis par terre la main appuyée sur le sol comme pour se relever; un tampon de linge enfoncé dans la bouche.
Figure ?3.
Détenu à Mazas, pédéraste, âgé de soixante ans, pendu au châssis de la fenêtre à l’aide de la courroie ; un pied posant à terre, l’autre sur une chaise.
ASPECT DU CORPS
Figure 24.
Détenu à Mazas, peudu au châssis de la fenêtre dans une position extrêmement remarquable, avec renversement forcé de la tête par suite de la position du nœud en avant sous le menton et du plein de l’anse en arrière.
Figure 25.
Jeune homme de vingt-quatre ans détenu à Mazas, pendu à l’angle de la fenêtre de sa cellule, à l’aide de la courroie du hamac, à laquelle il avait attaché une bande de linge et une cravate. Les pieds reposent sur le matelas et la main est prise entre le lien et le cou.
ASPECT DU CORPS
Hofmann rapporte un certain nombre de cas dans lesquels des individus qui ont voulu se suicider se sont pendus dans les positions les plus bizarres.
La figure 26 représente un jeune apprenti qui s’est pendu à une échelle placée de travers et ne reposant sur le sol que par un pied. Le nœud du lien était placé en avant de l’oreille gauche, à peu de distance du menton.
Dans la figure 27, une femme s’est pendue à la rampe d’un escalier, en se laissant glisser le long des marches; le nœud du lien était placé en avant de l’oreille gauche.
Dans la figure 28, vous voyez représentée une jeune femme qui s’est pendue, à moitié couchée dans son lit, à l’aide d’un foulard attaché à une draperie de son lit. Le nœud était placé au milieu du maxillaire gauche, en avant de l’oreille.
La figure 29 montre un individu qui s’est pendu d’une façon fort originale. L’observation en a été donnée à Hofmann par le Dr Pontoni. Monté sur un tabouret, devant une porte ouverte, cet homme jeta par-dessus la barre de l’imposte une corde munie d’un nœud coulant à chacune de ses extrémités. Dans l’un il engagea ses pieds, dans l’autre sa tête, puis renversant le tabouret, il se lança dans le vide. Ainsi que vous pouvez le voir sur la figure, son corps prit une attitude singulière, en forme de gondole , selon le mot de Hofmann.
Figure 26.
Jeune apprenti, qui s’est pendu à une échelle ne reposant sur le sol que par un pied.
ASPECT DU CORPS
Figure 27.
Femme qui s’est pendue à la rampe d’un escalier, le nœud du lien placé
sur le côté.
Figure 28.
Femme qui s’est pendue à moitié couchée dans son lit.
ASPECT DU CORPS. 81
Figure 29.
Homme qui s’est pendu au moyen d’une corde qu’il s’est attachée au pied, qu’il a fait passer par-dessus l’imposte, et qu’il a ensuite passée autour de son cou.
P. Brouardel. — La Pendaison.
La statistique des morts par pendaison incomplète, publiée par Tardieu, est extrêmement intéressante :
Tardieu répartit ainsi les 261 positions observées :
Il a trouvé 168 fois les pieds posant sur le sol, 42 fois le corps reposant sur les genoux; 29 fois le corps étendu et couché, 19 fois le corps assis et 3 fois le corps accroupi*
Au moment, Messieurs, où ces faits ont été publiés, des objections ont été soulevées : Pour quelques-uns on a dit que l’on n’avait pas eu à faire à des suspensions incomplètes, mais à des suspensions complètes ; on a prétendu que le lien s’était allongé, et que c’est grâce à cet allongement que les pieds avaient touché le sol.
J’admets à la rigueur cet argument dans le cas du jockey, ou dans celui du prince de Gondé, qui se sont pendus au moyen de foulards ou de mouchoirs, mais il ne saurait être appliqué à tous les cas.
La pendaison est possible dans des conditions que personne n’aurait osé admettre autrefois.
Les expériences de Faure (1), qui datent de quarante ans, donnent une dernière preuve de la facilité avec laquelle une pendaison incomplète peut déterminer la mort.
Dans une première expérience, Faure a pendu un chien de Terre-Neuve sans que les pattes de derrière perdissent le contact du sol ; les pattes de devant étaient à peine soulevées de terre. Le chien n’a pas eu l’air, d’abord, de trouver cette situation très désagréable ; puis il a fait des efforts, des mouvements pour se dégager; il a peu à peu resserré la corde, il est mort au bout de vingt-huit minutes.
Dans une autre expérience, Faure a passé autour du cou d’un chien un nœud coulant ; au bout libre de la corde, long de 2 mètres environ et traînant à terre, il a fixé un poids minime, 200 grammes; l’animal courait librement, mais après avoir traîné ce poids pendant un certain temps,
(l) Faure, Des caractères généraux de l'asphyxie ( Archives générales de médecine . 5e série. 1856, tome VII, et 1858, tomes XI et XII).
EXAMEN DU CADAVRE. 83
le nœud se resserrant de plus en plus, il finit par succomber en une heure environ.
Est-ce que l’air ne pouvait plus arriver au poumon? M. Faure a constaté en ouvrant la trachée, sous le nœud même, que sa lumière était réduite mais non supprimée.
Il a répété son expérience sur des chiens trachéotomisés au préalable. Il suffisait que le calibre de la canule fût réduit de moitié pour amener l’asphyxie.
Nous pouvons conclure de ces faits, que la mort peut être le résultat d’une oblitération partielle de la trachée, alors même que l’oblitération n’en diminuerait le diamètre que de moitié.
Enfin, Messieurs, le lien peut se briser, s’effilocher, mais l'individu, même quand la rupture se produit au début de la pendaison, meurt étranglé parce qu’il a perdu connaissance et n’a plus la force de faire un mouvement pour se débarrasser du lien.
Examen du cadavre. — Au moment de la levée du cadavre, vous aurez à constater la position qu’il avait quand le lien a été coupé; vous remarquerez que, si le plein de l’anse est. en avant, la tète est penchée en avant sur le sternum; si le plein de l’anse est sur la partie latérale du cou, la tête sera inclinée de ce côté.
Quand la suspension a été complète, les bras sont collés au corps, les poings sont fermés avec assez de force pour que les ongles s’incrustent dans la paume des mains; quelques auteurs ont parlé de déchirure de la peau, je n’en ai
jamais observé. Lorsque la suspension a été incomplète, les membres supérieurs peuvent occuper les positions les plus variées ; quelquefois la main appuie sur le sol, comme si l’individu avait fait un effort pour se redresser; c’est là une interprétation toute gratuite, notez-le bien : quelquefois l’une des mains est prise dans le lien : Cette dernière circonstance peut donner lieu à de grandes difficultés d’expertise. En voici un exemple :
Une femme est trouvée pendue (1) ; son mari est accusé de l’avoir tuée. Un premier expert avait en effet constaté, au-dessous du lien, sur le cou, l’existence de huit plaques parcheminées très nettes. Il pensa que ces plaques étaient dues à une violence extérieure et que la femme avait été étranglée d’abord, puis suspendue. Tardieu fut chargé d’une nouvelle expertise. Il avait alors très présente à la mémoire l’histoire d’un individu qui s’était pendu en prison et qu’on avait trouvé, la main engagée sous le lien qui serrait son cou (fig. 25). Tardieu pensa que cette femme avait, elle aussi, introduit ses doigts dans le lien pour le desserrer et que les ecchymoses constatées sur son cou provenaient de la pression des phalanges sur la peau. L’explication est plausible, mais quoiqu’il soit difficile d’en affirmer l'absolue vérité, le prévenu devait bénéficier et bénéficia en effet du doute. Cependant il y a là quelque chose d’extraordinaire et qui est encore inexpliqué. Je crois que les choses se sont passées comme le disait Tardieu, mais je n’oserais l’affirmer.
Je désire fixer votre attention sur la ligature des mains, en avant ou en arrière. Quand on trouve un pendu les mains liées, l’idée de crime surgit immédiatement.
On s’imagine qu’un individu ne peut pas se lier les mains lui -même : il est au contraire très facile de se lier les mains en avant, il n’est pas trop difficile de se les lier en arrière. J’aurai l’occasion de faire ces expériences devant vous; vous devrez vous habituer à les répéter, car si vous soutenez la possibilité du fait devant les magistrats, vous devez être en mesure de faire la preuve.
La ligature des mains se retrouve fréquemment dans la submersion volontaire. Un individu qui se jette volontairement à l’eau, et qui sait nager, se défie de lui-même et veut se mettre, d’avance, dans l’impossibilité de profiter, pour se sauver, de ses talents de natation.
(I) Tardieu, Étude médico-légale su r la pendaison, la strangulation , et la suffocation, 2e édition, Paris, 1879, p. 75.
A Mazas, où les suicides de détenus étaient fort nombreux au début du régime cellulaire, un grand nombre de ces malheureux se liaient les mains avant de se pendre : on peut être sûr que personne ne les a aidés.
Il y a aussi des érosions sur la surface dorsale des mains. En général, lorsqu’un individu se pend le long d’une paroi, si cette paroi n’est pas parfaitement lisse, les mains seront plus ou moins couvertes d’érosions. Il suffit de rugosités insignifiantes, de fleurs ayant un relief à peine apparent sur le papier de tenture, pour produire ces érosions au moment où l’individu pris de convulsions se frotte contre le mur. Ces érosions, qui ressemblent à des coups d’ongles, peuvent faire croire à des violences subies par un individu avant sa pendaison. Il n’en est rien.
M. Tourdes a rapporté le cas très intéressant d'un homme qui s’était pendu à la branche d’un pin ; au moment où il fut pris de convulsions, les aiguilles de pin avaient érodé la peau de ses mains, qui portaient la trace d’une grande quantité de piqûres; on a retrouvé sous le gilet de flanelle de cet individu (il ne portait pas de chemise), la poitrine toute piquée d’aiguilles de pin.
Dans la suspension complète, les membres inférieurs sont légèrement fléchis; ils sont violacés et présentent une turgescence d’autant plus marquée que la pendaison a été plus longue; c’est la seule indication qu’il faille tirer de cette turgescence, car elle n’indique nullement, comme l’ont prétendu certains auteurs et surtout Mahon et Fodéré, que la suspension ait été exécutée pendant la vie.
Dans la suspension incomplète, les membres inférieurs sont le siège d’érosions cutanées.
, Lorsqu’on examina le corps du prince de Gondé, on constata que la partie antérieure de ses jambes, au niveau de la crête du tibia, était le siège de contusions et d’ecchymoses : il y avait, près de lui, une chaise qui lui avait sans doute servi à se hausser pour accrocher le lien; au moment des convulsions, ses jambes ont heurté la chaise. La présence
des érosions et des ecchymoses s’explique ainsi et ne prouve en rien qu’il y ait eu assassinat.
Les organes sexuels sont congestionnés, à cause de la position du corps, chez l’homme et chez la femme. Le sperme coule, vous savez pourquoi; on n’a jamais constaté, chez les pendus de Mazas, les érections signalées par Guyon en 1572 et par d’autres.
L’examen de la tête et du cou nous fournira les renseignements les plus importants.
Dans l’immense majorité des cas, la face est pâle; une fois Tardieu constata la rougeur de la face; c’était chez cette fille, qui s’est pendue aux Madelonnettes et dont je vous ai parlé tout à l’heure.
Mashka n’attache pas grande importance à ce signe, llofmann pour s’en rendre compte a assisté à deux pendaisons par justice, et il a constaté les deux fois que la face des suppliciés restait pâle. Les pendaisons par justice se font toutes de telle sorte que le plein de l’anse est placé en avant, sous le menton.
M. Tourdes, qui n’accepte pas volontiers l’interprétation de la mort dans la pendaison par l’oblitération des carotides, a noté 39 fois la pâleur de la face et 13 fois sa congestion.
La congestion de la face a une importance considérable en médecine légale, lorsqu’on peut la mettre en rapport avec la position du lien, mais dans ce cas seulement.
Si vous vous trouvez, en effet, en face d’un pendu bleu, ■et que le nœud soit placé en arrière, vous avez le droit de douter de la réalité de la suspension pendant la vie; il en sera de même si le nœud est placé sur le côté du cou et que le pendu soit blanc.
Cependant, Messieurs, nous ne devons pas encore nous appuyer sans réserve sur ces données. Nous ne pouvons, ■en effet, invoquer comme preuve devant la justice qu’un fait démontré par d’autres expériences que les nôtres, et accepté déjà par l’opinion publique. Or, il n’en est pas encore ainsi
EXAMEN DU CADAVRE
de la coloration bleue ou de la coloration blanche des pendus, suivant la position du lien.
Vous devez noter avec le plus grand soin la couleur de la face et la position du lien, mais vous ne pouvez en tirer des conclusions qui pourraient entraîner une condamnation.
Lorsque nous, médecins légistes, nous aurons réuni un grand nombre de faits, qu’ils auront été groupés, étudiés et interprétés par d’autres, lorsque la question sera ainsi entrée dans le domaine public, alors seulement nous pourrons en tirer des conséquences définitives et nous appuyer sur ces faits en justice.
11 faut d’ailleurs se mettre en garde contre deux causes d’erreurs.
Chez un pendu rappelé à la vie, la face devient le siège d’une congestion intense et rapide ; elle prend presque de suite une apparence vultueuse caractéristique.
L’explication de ce fait est simple : il se passe là, ce qui se produit d’habitude quand on empêche une partie quelconque du corps de recevoir l’apport de sang qui lui est nécessaire. Au moment où l’on permet à la circulation de se rétablir, les vaisseaux se dilatent et cette même partie, privée de sang tout à l’heure, en semble gorgée et devient turgide.
Vous observerez une turgescence analogue sur la face de pendus morts depuis vingt-quatre ou trente-six heures, et dont vous serez appelés à, constater l’état. La figure est rouge et turgide, mais nous nous trouvons ici en présence d’un phénomène dû à la putréfaction et dont je vous ai déjà parlé, la circulation posthume. Le même pendu peut avoir été blanc alors qu’il était accroché, et il est devenu bleu une fois qu’il a été dépendu.
Un certain nombre d’auteurs ont eu l’occasion de voir des pendus qui étaient restés longtemps suspendus. M. Tourdes, en particulier, a donné l’observation d’un individu qui était resté pendu dix jours, au mois de juillet : la face était pâle.
émaciée, ratatinée; le corps, au contraire était boursouflé*,, livide et en pleine putréfaction gazeuse.
On trouve dans cette observation de M. Tourdes une confirmation de la vérité de ce que je vous ai dit sur les phénomènes de la putréfaction.
Tous les auteurs ont noté que les yeux étaient atteints d’exorbitisme. J’avoue que ce caractère m’a peu frappé dans les cas où j’ai eu l’occasion d’intervenir. Ravel, l’auteur de la collection de dessins que je viens de vous montrer, vivait encore il y a quelques années. J’ai voulu savoir de lui si les pendus de Mazas présentaient de l’exorbitisme. Il m’a répondu qu’il n’avait pas conservé l’impression qu’il en fût ainsi. Le fait n’a donc qu’une minime importance.
Mashka a noté l’existence d’une ecchymose bleuâtre des paupières : il dit l’avoir constatée 20 fois sur 153 pendus; je l’ai trouvée moi-même 2 fois, et bien nettement. Ne concluez pas de la présence de ces ecchymoses palpébrales à un coup de poing reçu, à une violence exercée avant la mort.
On trouve également des épanchements sanguins dans l’intérieur de l’œil, on a noté la luxation du cristallin.
M. Tourdes a beaucoup insisté sur la dilatation de la pupille. Mais nous savons que c’est là un phénomène qui précède immédiatement la mort, quelle que soit la façon dont on meurt, ce n’est pas un signe particulier à la pendaison.
Les auteurs qui ont assisté à des pendaisons judiciaires en Autriche ont constaté qu’il se produisait parfois une hémorrhagie par le conduit auditif externe. Mashka a cru être le premier qui ait noté le fait. Il existe deux observations antérieures à la sienne. L’une est de Littré, l’autre de Ogston, d’Édimbourg. Tous deux ont trouvé une déchirure du tympan de l’une des oreilles avec refoulement des lambeaux en dehors.
Comment expliquer la production d’une lésion de ce genre? Lorsqu’un individu se pend de haut et que la corde
EXAMEN DU CADAVRE
serre tout à coup la gorge, il peut se faire un reflux d’air par les trompes d’Eustache et l’oreille moyenne, assez violent pour briser le tympan. Je n’ai jamais recherché, jusqu’ici, le fait dans mes autopsies.
L’état de la bouche des pendus a joué dans les controverses des médecins légistes un grand rôle. On a prétendu que les lèvres devenaient bleues. Hofmann avoue qu’il n’a pas pu saisir une seule fois, au moment de la mort, un changement de nuance sur les lèvres d’un pendu. Les lèvres deviennent bleues, après la mort, c’est un phénomène de putréfaction.
Pour la langue , c’est bien autre chose.
On a échafaudé sur les positions que la langue peut occuper, dans la pendaison, une série de théories. Ambroise Paré, qui a été un grand médecin légiste, a dit que la langue était toujours projetée hors de la bouche. Cette opinion a été acceptée et a fait loi jusqu’à Tardieu.
Tardieu s’est insurgé contre l’idée trop absolue des anciens médecins légistes et il a soutenu que la langue ne sortait pas toujours de la bouche. La discussion devint interminable. On a prétendu que l’expulsion de la langue au dehors de la bouche était due à la pression du lien quand il était placé au-dessus du larynx : l’os hyoïde était refoulé en arrière, contre le pharynx, et la langue était projetée au dehors. Il ne faut pas attribuer à ce signe une importance qu’il n’a pas.
Dans les observations qui me sont personnelles, je n’ai trouvé la langue sortie de la bouche qu’une fois : il s’agissait d’un cas où le plein de l’anse était placé sur le côté du cou. Chez tous les autres pendus que j’ai observés la langue était restée dans la cavité buccale.
Dans la moitié des cas, dit au contraire M. Tourdes, la langue pend hors de la bouche.
Tardieu pensait que si un pendu succombait lentement, sa langue devenait turgescente et finissait par être expulsée ; d’autres médecins légistes attribuaient cette expulsion à l’action seule du lien.
Orûla, dans les nombreuses expériences qu’il a instituées sur le cadavre, n’a jamais réussi à faire sortir la langue de la bouche, quelle qu’ait été la position qu’il ait donnée au lien.
Il y a donc là quelque chose qui peut nous faire penser que c’est pendant la vie que la langue, passant à travers les arcades dentaires, est projetée au dehors : mais nous ne pouvons rien affirmer. Nous savons que chez quelques pendus la langue sort et qu’elle ne sort pas chez d’autres, mais nous ne saurions donner la raison de ces différences, et nous devons donc, ici encore, nous tenir sur une grande réserve.
Enfin, Messieurs, le fait suivant a souvent étonné les médecins légistes : on trouve quelquefois sur les lèvres et dans la bouche de la spume sanguinolente, de l’écume bronchique. Comment cela est-il possible, si les voies aériennes sont fermées? On a cherché à élucider le problème; voici l’explication que Hofmann a cru pouvoir donner. Hofmann pense que l’on n’a pas à faire à de l’écume bronchique, mais à une hypersécrétion des glandes salivaires et à l’expulsion par pression du contenu des glandes sous-maxillaires ; s’il y a des efforts, des convulsions, la spume se bat en écume; il s’y mêle des gouttelettes de sang, pour peu qu’il y ait une érosion légère des muqueuses buccales.
Il ne me semble pas qu’il en soit ainsi ; cette écume sort non seulement par la bouche, mais quelquefois par le nez; l'hypothèse d’une hypersécrétion salivaire est inadmissible quand il s’agit des fosses nasales. De plus cette spume paraît bien être analogue à celle que l’on trouve dans les bronches.
Il n’y a donc pas, au moment de la mort, une occlusion delà trachée et du larynx suffisante pour empêcher le reflux •de l’écume bronchique.
Les joues peuvent être le siège d’érosions que vous devrez noter, comme toutes celles que vous pourrez rencontrer sur le crâne ou sur le cou. Elles ont pour cause les frottements contre la paroi à laquelle est attaché le point de suspension.
EXAMEN DU CADAVRE
Veocamen du cou, l’examen du sillon surtout, est capital pour le médecin légiste. Avant de l’aborder, je veux vous dire deux mots d’un fait que beaucoup d’auteurs ont signalé : c’est l’élongation du cou des pendus.
Tardieu insiste beaucoup sur un fait qui l’a frappé lorsqu’il examinait, à Londres, au musée Tussaud, la collection reproduite en cire des têtes et des cous des suppliciés anglais. Tous ces pendus semblaient avoir un cou démesurément long, et Tardieu s’est demandé si ce n’est pas à la manière dont on pend les condamnés en Angleterre que l’on devait attribuer cette élongation. Mais il n’y avait là qu’une apparence; car les mensurations auxquelles il s’est livré, ne lui ont pas permis de constater une différence réelle avec la longueur normale.
Il peut y avoir une simple apparence, Messieurs; mais l’élongation peut être réelle. En Angleterre l’impulsion donnée par le bourreau au pendu est telle que lorsque celui-ci tombe dans le vide, la tête peut être séparée du tronc. Il est donc possible que les vertèbres du cou, sans être tout à fait séparées, soient simplement dissociées, écartées et, dans ce cas, l’élongation du cou est possible.
L’empreinte laissée par le lien sur le cou d’un pendu, le sillon , mérite une attention toute particulière ; mais il faut tout d’abord écarter une cause d’erreur qui, bien qu’assez grossière, peut cependant donner lieu à des méprises graves et assez fréquentes, puisqu’à Paris même les médecins chargés de la vérification des décès les commettent dix à vingt fois par an, lorsqu’ils sont chargés de constater la mort d’une personne grasse ou d’un enfant nouveau-né.
Lorsque le cadavre d’une personne grasse est couché sur un lit, la tête inclinée sur la poitrine, le cou présente un certain nombre de plis plus ou moins prononcés; au début de la putréfaction la peau se cyanose légèrement sur ses parties saillantes, mais là où les plis sont en contact les uns avec les autres, elle reste blanche. Le médecin de l’état civil arrive vingt-quatre heures après le décès, soulève la tête et aperçoit
des sillons blanchâtres sur le cou. S’il a soin de relever la tête en arrière sur l’oreiller et s’il repasse deux heures après, ces prétendus sillons auront disparu parce que les plis se seront effacés.
Chez les enfants, dont le pannicule graisseux est sous-cutané, l’existence de ces plis est fréquente, lorsque la tête est placée sur un oreiller, penchée en avant; chez eux l’épiderme est mince, facile à éroder, et il suffit du plus léger frottement pour donner naissance à un sillon parcheminé qui donne l’illusion d’un sillon de strangulation. Vous pouvez répéter l’expérience autant de fois que vous le voudrez, donnez un coup d’ongle sur le cou du cadavre d’un nouveauné; le lendemain vous aurez un sillon transparent et parcheminé.
Le sillon varie beaucoup dans ses caractères. Il est en rapport avec la nature du lien, et de ce chef, l’imagination des suicidés se donne toute carrière. Les individus se pendent à l’aide d’une corde dure et plus ou moins large, d’une cravate, d’un mouchoir, d’une chemise, d’une sangle, d’une ceinture, d’une jambe de pantalon, d’un fil de fer, d’un fil de cuivre, d’une branche d’arbre. Â.u point de vue du résultat final, tous ces procédés sont bons, mais au point de vue de la trace laissée sur le cou par le lien, ils présentent des différences considérables.
Quand la corde est simple, il y a un sillon unique et à peu près régulier; si la corde a fait deux fois le tour du cou, il peut y avoir deux sillons non parallèles ; si le lien est unique, il peut également y avoir deux sillons, mais ils sont parallèles : c’est le cas, observé par Tardieu, d’un individu qui s’est pendu à l’aide d’une ceinture en cuir ayant 24 millimètres de hauteur, un peu usée, dont les bords étaient saillants et dont la partie centrale était un peu excavée.
Lorsqu’un individu se pend, il ne place pas la corde tout de suite à l’endroit qu’elle occupera au moment même de la pendaison; il la passe simplement autour du cou; si le lien est un peu serré, il appuiera d’abord au-dessous du larynx.
EXAMEN DU CADAVRE
puis en remontant au-dessus du larynx U s’arrêtera sous le maxillaire ; il peut ainsi y avoir deux sillons, et il n’y a eu cependant qu’un tour de corde, mais celle-ci a dérapé à un moment donné.
On s’imagine volontiers lorsqu’un individu se pend, qu’il passe sa tête à travers un nœud coulant, faisant un cercle complet autour du cou. Il est très rare au contraire de constater l’existence d’un sillon complet, annulaire. Mashka sur 133 observations de pendus ne l’a trouvé que 17 fois.
On se pend avec les liens les plus divers et les liens n’appuient pas également partout; les liens ne forment pas toujours des nœuds coulants, ils peuvent être noués en rosette, ne présenter même qu’une anse simple.
Si l’individu s’est pendu à l’aide d’une corde, nous constaterons la présence du sillon sur le cou, dans la région sushyoïdienne; puis il remonte le long des maxillaires, s’élève derrière les apophyses mastoïdes et là nous en perdons la trace. En cherchant avec soin on trouve quelquefois une plaque à l’endroit où le sillon devrait se continuer : c’est l’empreinte du nœud, qui a pesé là avec une certaine insistance.
Ainsi que je vous l’ai dit tout à l’heure, la variété du lien donne au sillon l’aspect le plus variable. L’empreinte est quelquefois nulle ; ce fut le cas chez une vieille femme qui se pendit à l’aide d’un bas de laine (1). L’absence de sillon peut singulièrement embarrasser le médecin légiste et faire naître dans son esprit l’idée d’un crime ayant précédé la pendaison. C’est ainsi qu’est née une erreur médico-légale des plus regrettables : vous vous rappelez ce petit jockey que l’on trouva, à Rouen, pendu dans un grenier, les pieds reposant sur un tas de grains (fig. 14). Le lien qui avait servi à la pendaison était un foulard, passant en anse sous le menton et qui n’avait évidemment pu laisser une grande trace sur le cou. Le médecin légiste commis dans l’affaire a soutenu,
(I) Comparez avec l’observation 6.
et ceci se passait vingt ans après la mort du prince de Gondé, que pour amener la mort il fallait que la pendaison fût complète et que le lien fît complètement le tour du cou. C’était une erreur de sa part, et cette erreur entraîna la condamnation de l’individu qu’on avait soupçonné d’avoir assassiné le petit jockey.
D’autres faits, bizarres, doivent être signalés. M. lourdes raconte que deux fois il a constaté l’interruption du sillon chez des individus à longue barbe, la corde passant en avant de celle-ci.
Siège du sillon. — Ce que je vous ai dit tout à l’heure doit vous faire comprendre que dans l’immense majorité des cas le sillon se trouve au-dessous du maxillaire. Hofmann dans sa statistique a noté que 127 fois le sillon était au-dessus du larynx, 26 fois sur le larynx même et 6 fois, en dessous ; dans l’un de ces derniers cas, chez une vieille femme, c’était un goitre volumineux qui avait empêché le lien de remonter.
Je dois vous rappeler que la peau est mobile sur les organes sous-jacents, qu’elle glisse de bas en haut au moment où, par la suspension, le lien remonte sur le cou, et qu’elle reprend sa place et ses rapports normaux, au moment où la suspension cesse, quand le corps est étendu sur la table de l’amphithéâtre.
Le sillon peut présenter de grandes variétés, suivant que le plein de l’anse siège sous le menton, sur le côté ou en arrière; l’empreinte est complète dans le point qui supporte le poids du corps et incomplète aux extrémités de l’anse.
La direction du sillon est tantôt oblique, tantôt perpendiculaire, par rapport à l’axe du cou. Elle ne doit donc pas entrer dans la définition de la pendaison. Et voici pourquoi : Vous vous rappelez le schéma que je vous ai montré au début de ces leçons; dans la pendaison, la direction du lien est oblique à la ligne verticale figurant le cou ; dans la strangulation, elle est perpendiculaire à cette ligne, c’est-à-dire horizontale (1).
(1) Voy. p. 30.
EXAMEN DU CADAVRE
Eh bien ! l’individu qui s’est pendu, à genoux, au bec de gaz de sa cellule (fig. 21), présentait autour de son cou un sillon absolument circulaire et perpendiculaire à son axe, comme cela a lieu dans la strangulation. D’autre part, Caussé d’Àlbi a raconté le fait d’un individu qui après avoir passé un lien autourde son cou, a engagé son pied dans un nœud fait à l’extrémité libre de la corde et s’est ainsi étranglé : le sillon était oblique, comme dans la pendaison. Le fait de Caussé est d’ailleurs unique.
Il faut encore considérer la largeur du sillon ; elle peut, en effet, fournir quelques renseignements sur la nature et le volume du lien; il en est de même de sa profondeur : un fil de fer ou de cuivre, une ficelle, une corde tressée donneront une empreinte profonde et marquée, qui peut aller, ainsi que je vous l’ai dit, jusqu’à la section de la peau ; un mouchoir, un foulard, une chemise, donneront un sillon large et peu apparent.
La couleur et la consistance du sillon varient suivant la durée de la pendaison. Lorsqu’un individu n’est resté suspendu qu’un quart d’heure environ, le sillon est mou et blanc; puis il durcit et prend une couleur chamois : c’est qu’à son niveau la peau devient cornée, parcheminée, transparente à la lumière; sa consistance s’accentue de plus en plus et le sillon prend l’apparence jaunâtre du parchemin.
Ces modifications se font rapidement : aussi deux experts peuvent-ils se trouver en contradiction devant les magistrats. A quelques heures d’intervalle les deux experts pourront constater, l’un, un sillon blanc et mou, l’autre, un sillon parcheminé et jaunâtre. Ces divergences seraient d’ailleurs facilement expliquées devant un tribunal dans le cas où l’on tiendrait à les relever et à les reprocher aux experts.
Devergie a rapporté un fait de ce genre : les observations des deux experts avaient été prises à trois heures de distance.
Messieurs, au point de vue de la couleur du sillon, Devergie a beaucoup insisté sur un point auquel il est impossible de reconnaître la valeur qu’il y attachait.
Devergie attribuait une grande importance à la congestion de la lèvre supérieure du sillon; si elle était saillante et violacée, il estimait qu’il y avait eu congestion du cerveau, stase du sang, difficulté de la circulation de retour; il en concluait que l’individu avait été suspendu pendant la vie.
C’est une erreur. Quand dans une région quelconque il se fait une congestion pendant la vie, elle ne persiste pas sur le cadavre.
Cette congestion, réelle parfois, doit être interprétée: on peut la rapporter à un phénomène de putréfaction; elle peut aussi n’être qu’apparente. Quand la suspension a été prolongée longtemps, le sillon est parcheminé ; la peau laisse par transparence apercevoir les muscles sous-jacents et prend alors un aspect bleuâtre.
Ne pouvant pas interpréter les faits comme avait essayé de le faire Devergie, les auteurs allemands ont prétendu trouver, à la loupe, de petites ecchymoses ponctuées dans les lèvres du sillon : je les ai cherchées, Messieurs, mais si elles existent, ces ecchymoses sont si peu accentuées que je ne crois pas que nous puissions en faire un signe certain, d’autant plus qu’on les trouve, après la mort, dans tous les endroits du corps où la vascularisation est énergique.
Enfin, Messieurs, il faut disséquer le cou et regarder le sillon par transparence; la peau est comme condensée, elle est feutrée; en la retournant vous constaterez que le tassement du peaucier et du tissu cellulaire sous-cutané constitue une ligne argentée : interposez-la à la lumière, elle a la transparence de la corne.
C’est un phénomène intéressant, mais il se produit aussi bien après la mort que pendant la vie. Orfila et Desprès, qui ont multiplié les expériences, ont constaté que, sur tous les cadavres qu’ils avaient pendus, le sillon présentait ces mêmes caractères au bout de quatre ou cinq heures. Les expériences de M. Descoust ont confirmé bien des fois devant vous, à la Morgue, celles d’Orfila.
Vous voyez, Messieurs, quelle légende s’est faite, depuis
EXAMEN DU CADAVRE
Ambroise Paré, autour du sillon que laisse le lien sur le cou des pendus, au point de vue des caractères que je vous cite l’un après l’autre. On a prétendu aussi que chez un individu, pendu haut et court et projeté dans le vide, il se produisait de nombreuses ecchymoses sur et sous la peau du cou; ces suffusions sanguines sont excessivement rares, elles sont petites, peu nombreuses, à peine visibles à la loupe. Orfila a constaté leur existence une fois, Hofmann deux fois, M. lourdes deux fois sur soixante-dix cas.
Il y a un autre fait beaucoup plus important, et sur lequel j’appelle toute votre attention, car vous ne le trouverez nulle part, dans aucun livre ; nous l’avons constaté presque toujours dans nos autopsies ainsi que MM. Yibert et Descoust : c’est la présence d’une ecchymose rétropharyngienne. Cette ecchymose se produit, derrière le pharynx, en avant de la colonne vertébrale ; elle est due à la pression exercée par le larynx violemment projeté en arrière contre la paroi pharyngienne et aux contusions provoquées par les secousses convulsives qui accompagnent la mort par pendaison : il se fait alors par contusion du larynx, un froissement de la muqueuse pharyngienne, et dans le tissu cellulaire sous-jacent une ecchymose dont la largeur, l’épaisseur et la grandeur sont fort variables. Tantôt réduite aux dimensions d’une pièce de cinq francs, cette ecchymose peut être étendue de la base du crâne au médiastin. Il faut, dans une expertise, toujours la rechercher.
Vous aurez beau suspendre des cadavres, jamais vous ne produirez une ecchymose rétropharyngienne. Nous avons donc là un signe probant, un signe certain que la pendaison a eu lieu pendant la vie. Ce signe a échappé à Tardieu, il a échappé à Devergie, il est à peine mentionné par M. Tourdes.
Certains médecins légistes ont parlé de lésions des muscles du cou. Les auteurs allemands les ont décrites avec beaucoup de soin. Je ne les ai pas souvent constatées. Le sterno-mastoïdien peut être le siège de ruptures partielles, accompagnées de suffusions sanguines ; quelquefois on ne P. Brouardel. — La Pendaison. 7
trouve que de très légères déchirures, sans épanchement de sang.
Quoi qu’il en soit, les ruptures du slerno-mastoïdien ont été constatées 11 fois sur 50 ; on a noté la rupture des muscles de la nuque, des régions sus- et sous-hyoïdienne.
Coutagne a signalé un cas dans lequel il s’était fait une hémorrhagie à l’intérieur de la capsule de la glande sousmaxillaire.
J’arrive, Messieurs, à la rupture de la membrane interne des artères carotides. La découverte de ce fait remonte à plus de soixante ans.
Dès 1828, Amussat avait décrit la déchirure de la carotide comme un des signes de la pendaison. Devergie, Tardieu et d’autres auteurs ont attaché fort peu d’importance à cette lésion. L’école allemande au contraire, considère la rupture des carotides comme une règle ; elle se produirait 80 fois sur 100.
J’ai été très frappé, au moment où Hofmann a publié la première édition de son Traité de médecine légale , de voir qu’il paraissait admettre que la rupture de la tunique interne des carotides était un fait si fréquent.
Je ne l’ai que peu observée. Coutagne, de Lyon, l’a notée dans la moitié des cas; M. Lacassagne 4 fois sur 23 ; moimême je ne l’ai constatée que chez le quart des pendus soumis à mon examen.
Un médecin de Vienne, M. Peham (1), a examiné 300 pendus. 11 semble que dans les pays où on pratique encore la pendaison, les exécutions soient plus fréquentes que dans ceux où l’on y a renoncé pour les remplacer par des exécutions sanglantes.
Il a dans 186 cas recherché la déchirure de la membrane interne des carotides : il l’a trouvé 15 fois; c’est une proportion de 8 p. 100 ; c’est, à peu de chose près, celle qui résulte
(I) Peliam, Vierte/jahrschrift f. gericht. Medicin , t. VIII, p. 176-192.
EXAMEN DU CADAVRE
des observations de M. Lacassagne et des miennes : elle est, dans tous les cas, bien loin de celle qu’admettent les auteurs de Berlin.
Le siège de ces ruptures à peu près constant, est au-dessous de la bifurcation des carotides. M. Peham a constaté 8 fois la rupture de la tunique interne de l’une des carotides,
3 fois celle des deux carotides, 2 fois celle de la carotide interne, 2 fois celle de la carotide externe.
La tunique interne est seule rompue, la rupture se traduit par un petit sillon sanguin, qu’il faut rechercher avec le plus grand soin et les plus grandes précautions, sans se servir des pinces. On constate au-dessous de la bifurcation une petite ligne horizontale, légèrement dentelée, colorée par un peu de sang ; quelquefois des gouttelettes de sang, ont pénétré à travers la fissure et infiltrent la tunique moyenne.
Quelle cause peut-on assigner à ces ruptures? On a pensé que chez les vieillards les déchirures se faisaient plus facilement et plus fréquemment, parce que les artères sont atteintes d’athérome ou d’artério-sclérose. Eh bien ! non ; des vieillards ont été pendus (l’un avait 84 ans) et n’ont pas eu de rupture des carotides ; en revanche, chez un gamin de 18 ans, on a constaté la déchirure des deux carotides primitives, et certes, il n’était pas athéromateux. L’explication, basée sur l’âge des individus, ne saurait donc prévaloir.
Il est possible que la forme du lien exerce quelque influence. Faut-il invoquer la projection très violente du corps, ainsi quelle a lieu dans les exécutions capitales, en Angleterre? Là encore la statistique nous donne une réponse négative.
On a beaucoup discuté sur la fréquence des fractures de Vos hyoïde : je ne vous donnerai pas de statistiques ; je dirai seulement que M. Lacassagne en a constaté deux cas, sur 23 pendus qu’il a examinés. Je ne suis pas éloigné de croire que l’on a pu prendre, pour des fractures, des luxations de l’os hyoïde dont les articulations avec les cornes sont très mobiles.
Nous nous trouvons en présence d’affirmations tout aussi' contradictoires à propos des fractures du larynx. Il y a vingt ans encore on était persuadé que les fractures du larynx n’existaient pas ; depuis, on en a trouvé, les uns ont voulu en faire un signe constant, les autres lui ont dénié toute valeur. Qu’y a-t-il de vrai dans ces divergences d’opinion?
Remer sur 101 cas qu’il a examinés a constaté 1 fois une fracture du larynx; Coutagne sur 40 cas, l’a notée 8 fois.
Il n’est pas rare de trouver des fractures des apophyses du cartilage thyroïde ; je n’ai jamais vu de fracture du larynx. Dans un procès récent, celui de la Blancarde, qui va probablement se dérouler à nouveau dans quelques semaines il a été beaucoup discuté pour savoir si l’accusée, une jeune fille, avait pu casser le larynx de sa maîtresse en l’étranglant. Je n’ai jamais pu casser un larynx d’adulte en serrant à travers les parties molles. M. Descoust, plus fort que moi, y parvient presque toujours. Ce n’est donc pas chose aussi aisée qu’on l a dit aux assises; mais la femme qu’on avait trouvée étranglée était vieille, elle pouvait avoir le larynx ossifié, et dans ce cas, la rupture est plus facile. Il ne me paraît pas que ce dernier point ait été suffisamment éclairci dans le procès de Marie Michel.
Mais il n’en est pas de même pour les apophyses du cartilage thyroide qui, elles, se fracturent assez facilement.
Dans tous les cas, lorsque vous reconnaîtrez une fracture du larynx avec un épanchement sanguin dans le foyer de la fracture, vous en conclurez que la pendaison a été exécutée pendant la vie.
Lorsque le larynx n’est pas fracturé, il peut être déplacé, surtout si le plein de l’anse est placé latéralement. MM. Rendu et Homolle m’ont communiqué l’observation d’un homme qui s’était pendu à l’aide d’un cordon de tirage de rideaux (1) ; le cordon s’étant cassé, cet homme est tombé à terre ; il a été rappelé à la vie, mais a été atteint d’hémiplégie et est mort
(1) Obs. 12.
EXAMEN DU CADAVRE
lOt
six jours après. Chez cet homme, le larynx était dévié et il a été impossible de lui faire reprendre sa position normale ; on se trouvait probablement en face d’une sub-luxation avec déchirure de la membrane thyro-hyoïdienne.
On a signalé des lésions des vertèbres. Je ne sais de quelle manière s’exécutait la pendaison, en Italie, mais Morgagni, lorsqu’il en parle, dit : cervices frangere (briser les vertèbres). Hofmann n’a jamais constaté de fractures des vertèbres ; j’ai observé le fait une fois (1).
État des poumons. — M. Tourdes (2) a consacré six ou huit grandes pages à la description des poumons, chez les pendus. Je ne comprends pas l’intérêt qu’il y attache. Il dit que sur 52 pendus dont il a fait l’autopsie, il a trouvé les poumons affaissés 31 fois, et non affaissés 16 fois.
Dans les autopsies, dès qu’on ouvre la poitrine, les poumons s’affaissent, à moins qu’ils ne soient retenus par des adhérences. Chez les noyés, les poumons, gorgés d’eau, ne s’affaissent pas.
M. Tourdes a également noté l’engouement de la base des poumons : c’est un phénomène de putréfaction dont il ne faut pas attribuer l’origine exclusivement à la pendaison. M. Lacassagne et Coutagne ont observé cet état particulier du poumon auquel le premier a donné le nom d 'œdème carminé; enfin on a constaté quelquefois de l’emphysème souspleural.
Je vous ai parlé des ecchymoses sous-pleurales et souspéricardiques : on les note rarement chez les adultes. M. Tourdes a dans quatre cas trouvé des aliments dans les bronches : M. Tourdes est resté fidèle à l’ancienne théorie de Tasphyxie, il signale le fait, il ne s’y arrête pas, il le trouve inexplicable.
Si en effet l’occlusion de la trachée et du larynx est abso-
0) Observation 2.
(2) Tourdes, art. Pendaison, du Dict. encyclopédique des sciences médic.
lue, complète, comment une partie du bol alimentaire a-t-elle pu refluer de l’estomac dans les bronches ? Si cette occlusion est incomplète, si l’obstruction des carotides, des jugulaires et des vertébrales joue dans le mécanisme de la mort par pendaison le rôle que nous lui avons attribué, ce réflexe s’explique tout naturellement : n’est-il pas curieux de voir les adversaires d’une théorie fournir à ceux qui la défendent les arguments nécessaires à sa confirmation ?
Caractères du sang. — Le sang est liquide ; le cœur renferme quelquefois de petits caillots : ce sont là des caractères dont il est difficile de déduire une application médicolégale*
Intestins. — Il se fait dans les parois intestinales quelque chose de très curieux. Chez un pendu, alors même qu’il ne serait resté accroché que deux ou trois heures, on trouve à la surface de la muqueuse de l’estomac, de l’intestin et surtout du jéjunum des ecchymoses, des rougeurs en assez grand nombre et quelquefois tellement accentuées qu’elles ont éveillé l’attention de médecins légistes qui ont cru qu’un empoisonnement ou une tentative d’empoisonnement avait précédé la suspension. Ces rougeurs ne sont pas dues à la putréfaction, ce ne sont pas des lividités cadavériques ; elles ont une grande analogie avec les taches dont je vous signalai l’an dernier la présence dans l’intestin, après une intoxication par l’oxyde de carbone.
Lésions des centres nerveux. — On a noté la congestion des centres nerveux dans quelques cas ; cette congestion me paraît due surtout à la putréfaction. Devergie, Brodie, ont trouvé la moelle tantôt anémiée, tantôt hyperhémiée.
Y a-t-il. Messieurs, un seul signe qui vous permette de conclure à la pendaison pendant la vie, parmi tous ceux que je viens de vous énumérer? Je vous ai, chemin fai-
sant, éclairé sur leur valeur en médecine légale. Vous devez en retenir absolument un certain nombre, car ceux-là constituent par leur ensemble, si vous les constatez, un faisceau de signes suffisant pour arrêter votre conviction : ce sont l’ecchymose rétropharyngienne, la déchirure de la membrane interne de la carotide, l’épanchement sous-périosté de la fracture de l’os hyoïde, la concordance de la coloration de la face avec la position du lien.
Questions médico-légales. — J’aborde maintenant, Messieurs, la discussion des questions médico-légales.
Vous ne pourrez pas toujours résoudre les questions qui vous seront posées dans les termes mêmes de l’ordonnance qui vous commet. Le juge d’instruction vous demandera si la pendaison est le résultat d’un homicide, d’un suicide ou d’un accident.
La première question que vous avez à examiner est celleci : « L’individu a-t-il été suspendu vivant ou alors qu’il était déjà mort ? » et cette question n’est pas toujours facile à résoudre.
Devergie disait que la congestion d’une des lèvres du sillon fournissait la preuve nécessaire, unique, que la pendaison avait eu lieu pendant la vie ; car cette congestion est un phénomène vital, qui ne peut se produire après la mort. Hofmann, Casper, M. lourdes, Maschka, ont adopté l’idée de Devergie. C’est une erreur, les congestions survenues pendant la vie ne persistent pas ; elles disparaissent comme l’exanthème de la rougeole ou de la scarlatine, après la mort du malade.
Tardieu était plus près de la vérité quand il disait que la congestion du sillon donnait l’indication du temps pendant lequel l’individu avait été suspendu. La congestion des lèvres du sillon est un phénomène de putréfaction, je vous l’ai déjà dit. Dès que celle-ci s’établit, la lèvre inférieure du sillon devient bleuâtre.
Lorsque je vous ai décrit l’ecchymose rétropharyngienne, due à la pression violente du larynx sur le pharynx, je vous ai dit que la présence de cette ecchymose prouvait que le pendu vivait au moment de la suspension. Mais on vous objectera qu’Orfila avait produit des ecchymoses sur des cadavres, alors que la mort remontait déjà à une heure ou une heure et demie. Le fait est vrai, Messieurs, mais dans certaines limites. On peut dire que sur le corps d’un individu qui vient de mourir, il est possible de produire encore pendant vingt ou vingt-cinq minutes des ecchymoses à peu près pareilles à celles qui se forment pendant la vie.
J’appelle votre attention sur ce fait et voici pourquoi : la production d’ecchymoses est possible tant que le cœur continue à battre ; nous savons que chez un pendu le cœur peut battre encore une dizaine de minutes, quelquefois davantage, alors que la mort paraît déjà établie ; on peut à ce moment, mais à celui-ci seulement, produire des ecchymoses, c’est-àdire des épanchements sanguins dans le tissu cellulaire, autour d’un vaisseau rompu, car à chaque ondée sanguine envoyée par le cœur, une partie du sang s’écoulera à travers la déchirure des vaisseaux.
Voulez vous un exemple ? Un cocher est sur son siège. Son cheval s’emballe ; le cocher, violemment projeté en avant, va frapper de la poitrine contre le brancard d’une lourde voiture. Il est tué sur le coup et son corps ne présente pas une seule ecchymose. Pourquoi? Le cœur était rompu, coupé en deux, et il n’a par conséquent pu envoyer une seule ondée sanguine dans les capillaires et les vaisseaux après leur rupture.
Il est évident que si le cœur continue à battre après la mort, la production d’une ecchymose rétropharyngienne est possible, mais cette ecchymose sera peu large et peu accentuée. On peut comprendre d’ailleurs que si la pendaison a dû servir à cacher un crime, il est bien difficile que l’individu ait été suspendu très rapidement après la mort, parce qu’au moment où les préparatifs, les opérations préalables néces-
sités par celte pendaison sont terminés, le cœur de la victime a cessé de battre depuis longtemps.
J’en dirai autant des hémorrhagies intramusculaires, des déchirures delà carotide avec suffusions sanguines.
On a beaucoup discuté également sur la présence ou l'absence de spume sanguinolente dans la trachée. Lorsque l’asphyxie est lente à se produire, il se passe, dans le poumon, un phénomène analogue à celui que nous observerons dans la strangulation : le poumon se congestionne, une spume sanguinolente s’accumule dans les bronches et dans la trachée. Si la mort est rapide, la production de cette spume est imperceptible ; elle est nulle, si la mort a lieu par inhibition. Yous noterez, dans votre rapport, la présence de la spume, mais n’allez pas plus loin ; rappelez-vous ce que je vous en ai dit en parlant du mécanisme de la mort.
Yous noterez aussi la congestion de la face et sa coloration, mais vous n’en tirerez pas de conclusion absolue; on ne peut encore affirmer, d’après cette coloration, qu’un individu a été pendu de telle ou telle manière.
Il faut relever avec soin les traces de violences sur le corps, et ici je vous mets en garde contre les érosions des mains, des jambes, des pieds, dues aux battements des membres et à leurs frottements contre le mur ou des objets avoisinants.
Le juge d’instruction vous demandera de préciser le moment de la mort. Je ne saurais vous conseiller trop de prudence dans votre réponse, et vous allez comprendre pourquoi. On trouve un individu pendu ; on suppose qu’il y a eu crime. Si vous dites que cet individu est resté pendu durant huit, dix, vingt-quatre ou quarante-huit heures, ce ne sera plus la même personne qui sera suspectée. Yotre rapport conclut à une suspension de dix heures : L'individu que l’on soupçonnait avoir commis le crime peut prouver un alibi, il est relâché.
Sur quels éléments pourrez-vous vous appuyer pour répondre au juge d’instruction?
D’abord sur la rigidité cadavérique. On a prétendu que les pendus se refroidissaient très lentement ; c’est surtout en Allemagne que cette théorie a été émise. Il semblerait au contraire qu’un individu exposé à l’air de tous les côtés doit se refroidir plus vite que s’il était couché dans un lit, abrité sous des couvertures. Il y a donc là un fait à vérifier, mais j’avoue que la constatation n’a guère d’importance ou d’application à la médecine légale.
Nous savons que lorsqu’un homme en pleine santé succombe à une mort violente, la rigidité cadavérique commence deux à quatre heures après la cessation de la vie, et qu’elle débute par la mâchoire inférieure, les pouces, les avant-bras. Mais si l’individu est dans un état cachectique qui termine en général l’évolution de la phtisie ou du cancer, la rigidité se montre beaucoup plus tard et quelquefois après vingt-quatre heures seulement.
De même que les cachexies, les températures excessives retardent la rigidité cadavérique.
La raideur de la mâchoire se manifeste en général la deuxième, la troisième ou la quatrième heure après la mort ; retenez ce fait, mais souvenez-vous que la rigidité débute par le cœur, dès qu’il a cessé de battre, et par les vésicules séminales. Vous aurez là, si vous êtes appelés assez tôt, un élément précieux d’appréciation.
J’appelle encore votre attention sur une autre donnée : Pour une raison, sur laquelle je ne reviens pas, la liqueur séminale s’écoule hors de l’urèthre. Cette liqueur séminale contient des zoospermes, doués de mouvements. On s’est demandé pendant combien de temps, après la mort, ces zoospermes conservaient leurs mouvements et si nous pouvions, de ces constatations, tirer quelque renseignement utile.
Les observations ont donné des résultats très variables, suivant les auteurs. Les uns ont vu les mouvements spontanés des zoospermes cesser au bout de quinze heures, les autres prétendent qu’ils ont persisté soixante heures encore
après la mort. Et puis, il faut dans celte question, tenir compte d’autres éléments. Duplay, le père du professeur de clinique chirurgicale de l’Hôtel-Dieu, s’est livré autrefois à d’intéressantes études sur l’époque où les zoospermes disparaissaient de la liqueur séminale. Il a fait ses recherches chez les Invalides : il a trouvé des zoospermes chez tous, même chez un vieillard de quatre-vingts ans : il est probable que pour celui-là, les mouvements des zoospermes n’auraient pas persisté soixante heures après sa mort.
Vous voyez que vous ne retirerez pas grande lumière de cette recherche; mais vous devez la faire, si le juge d’instruction vous demande de préciser le moment de la mort ; si vous ne la faisiez pas, on vous reprocherait aux assises d’avoir négligé un des éléments propres à éclairer l’enquête.
J’arrive, Messieurs, à la question médico-légale, que l’on retrouve constamment : Y état de la digestion. On est en général persuadé, dans le monde et même au Palais, que les matières retrouvées dans l’estomac doivent indiquer l’époque de la mort. C’est une erreur.
Tout le monde ne digère pas de la même façon ; chez les uns la digestion se fait très vite, chez d’autres elle est au contraire très lente. Je me rappelle avoir soigné avec Lasègue une jeune fille qui mourait d’inanition ; elle ne gardait aucun aliment; nous parvînmes à lui faire prendre une côtelette de porc grillée, qu’elle digéra fort bien, et elle suivit ce régime pendant trois mois, avec succès. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de personnes bien portantes dont l’estomac s’accommoderait, pendant si longtemps, d’un menu pareil. Chacun digère à sa façon.
De plus, selon leur espèce, les aliments sont digérés plus ou moins vite. Le riz, qui constitue la principale nourriture des Hindous, reste très longtemps dans l’estomac ; il trompe la faim ; il est à peine attaqué par les liquides gastriques dix ou douze heures après qu’il a été ingéré ; d’autres aliments, au contraire disparaissent de l’estomac avec une ra-
pidité extraordinaire; l’alcool et surtout le café sont dans
ce cas.
Avant l’Exposition de 1889, alors que le Champ-de-Mars était encore inoccupé, un homme, a peu près gris, rencontre dans un café borgne avoisinant l’École militaire trois ou quatre individus, eux aussi pris de boisson ; ils font connaissance et prennent du café. On le trouve, mort, au milieu du Champ-de-Mars, ses camarades avaient disparu; la police s’enquiert, et apprend que des individus ont pris du café dans tel établissement; on porte le corps à la Morgue et on" demande l’autopsie immédiate. Il n’y avait plus de café dans l’estomac; il n’a même pas été possible de déceler la présence de la caféine.
Le vin blanc disparaît très vite, le vin rouge est retrouvé plus facilement, à cause de sa matière colorante.
Supposez qu’une personne ait pris un repas ordinaire : deux œufs, un beefsteak, des pommes de terre frites ; elle meurt deux ou trois heures après le repas; on ne retrouve plus de beefsteack dans son estomac; on constatera la présence des œufs et de quelques pommes de terre ; si la mort était survenue huit heures après le repas, on ne trouverait plus d’aliment reconnaissable.
Il faut aussi mettre en ligne de compte les dispositions individuelles.
Vous direz : « L’individu avait l’estomac vide, il n’avait pas mangé depuis plusieurs heures. »
Ou bien : « Nous avons trouvé dans l’estomac un verre à peu près de matière liquide, provenant de la fin de la digestion d’un repas pris six à huit heures avant la mort. »
Si dans le contenu de l’estomac vous trouvez des aliments que vous puissiez reconnaître, des feuilles de salade, des haricots, par exemple, vous noterez le fait.
En général, on peut admettre qu’un estomac est débarrassé de la viande, deux à trois heures après son ingestion. C'est là tout ce que vous pouvez dire; ne posez donc pas de conclusions fermes et surtout n’affirmez pas que le dernier
repas pris remonte à telle heure précise ; vous pouvez, à la rigueur, admettre que la digestion remonte à telle ou telle heure; vous répondez ainsi jusqu’à un certain point à la question qui vous est posée.
Vous devrez, dans votre rapport, noter l’état du sillon, son aspect parcheminé, sa direction, sa profondeur ; vous devrez préciser la nature du lien et la place occupée par le nœud.
Enfin, vous mentionnerez les hypostases, que vous rechercherez aux jambes, dans les poumons, dans les intestins.
La troisième question que vous posera le juge d’instruction est celle-ci : Y a-t-il eu suicide, homicide , ou accident ?
Ici, Messieurs, je commencerai par vous citer quelques exemples. Le plus connu est celui de Calas, dont vous trouverez l’histoire exposée par Voltaire (1). Calas a été victime d’une erreur judiciaire que l’on reproche encore quelquefois aux médecins légistes. Je dois à ce propos vous mettre en garde contre ce que j’appellerai les circonstances morales , circonstances qui peuvent vous induire en erreur.
Le cas de Calas est celui-ci : Jean Calas était négociant à Toulouse, il était protestant et il avait plusieurs enfants. L’aîné de ses fils, Marc-Antoine, avait abjuré sa religion et était devenu catholique ; il ne semble pas qu’il y ait eu dans la famille Calas des sentiments exagérés de fanatisme, car la vieille servante qui avait élevé tous les enfants était une fervente catholique.
Marc-Antoine Calas avait vingt-huit ans, et n’avait pas réussi dans ses affaires. Un jour il vient dîner chez son père, avec un de ses amis ; tout d’un coup, il quitte la table et traverse la cuisine où il dit à la bonne : « J’ai la tête en feu. » Cependant on ne s’occupe pas de lui, sur le moment; deux heures après, son ami s’inquiète; on cherche Marc-Antoine et on le trouve pendu à un bâton placé sur le haut des battants entr’ouverts d’une double porte ; à côté de lui, sur une
(l) Observation 4.
chaise, étaient son habit et son gilet, soigneusement pliés. L’ami pousse des cris, les voisins arrivent, se bousculent, et le cadavre tombe à terre ; tout d’un coup une voix crie : « Calas a tué son fils ! »
C’est ce cri, poussé par quelqu’un dans la foule, qui a amené l’arrestation de Jean Calas. On prétendit que, ne pouvant supporter l'idée de l’abjuration de son fils, il l’avait tué. Jean Calas fut condamné et exécuté.
Pourquoi fut-il condamné? Messieurs, la médecine légale est, fort heureusement, innocente de cette erreur judiciaire. Car c’est la déposition du bourreau qui entraîna la conviction des juges. On a posé au bourreau la question suivante : « Peut-on se pendre soi-même de la façon dont le fils Calas s’est pendu ? » Le bourreau a répondu : « Non ». Les juges, pensant que le fanatisme religieux avait pu pousser Jean Calas à tuer son fils, le condamnèrent.
Voici un autre exemple : Il arrive, assez souvent dans les prisons, etquelquefois dans les collèges ouïes lycées, que des prisonniers ou des enfants ont voulu faire une tentative de suicide pour attendrir, ceux-là leurs juges, ceux-ci un professeur qui les avait punis. Malheureusement la tentative de suicide peut mal finir : Un lycéen est mis au cachot, il prépare sa mise en scène, il fait un nœud à sa bretelle et l’accroche à un clou au m ornent où on lui apporte son déjeuner ; il passe la tête dans l’anse de la bretelle et se pend ; il n’avait pas pensé à l’inintelligence du domestique chargé de lui apporter son repas. Cet homme se garde bien de dépendre l’enfant, il court chercher le proviseur. Quand celui-ci arrive en toute hâte, il était trop tard.
Je ne reviens pas sur les épidémies de suicide : je vous ai parlé longuement des jeunes filles de Milet, et des Invalides qui se pendaient dans leur guérite; il est inutile de nous y appesantir de nouveau.
Vous ne devrez pas tenir compte de ces faits, en tant que preuves : mais vous devez en être prévenus, vous devez vous souvenir qu’ils sont possibles.
Il faut également s’inquiéter des commémoratifs. Il existe des familles où Ton se pend de père en fils. Je connais une grande ferme près d’Étampes, où le grand-père s’est pendu laissant sept fils et quatre filles : sur ces onze enfants, dix se sont pendus, les petits-fils eux-mêmes se sont pendus; il ne reste qu’un survivant de cette famille, il a soixante-huit ans et il a dépassé l’âge où l’on se pendait dans sa famille.
Vous devrez vous informer s’il n’y a pas eu de tentatives antérieures de suicide. Ces tentatives antérieures peuvent être invoquées en faveur de l’hypothèse du suicide, mais on ne doit pas y ajouter trop d’importance, ce ne sont que des preuves d’ordre moral.
Enfin, Messieurs, il faut que vous puissiez expliquer au juge d’instruction, sinon dans votre rapport, du moins dans les conversations que vous aurez avec lui, l’étrangeté de certaines tentatives. Les alcooliques ont, sous ce rapport, une fertilité d’inventions et une persistance dans l’idée, vraiment étonnantes.
Lasègue a rapporté le fait suivant : C’était peu après les journées de Juin; un factionnaire était placé près du canal Saint-Martin; il entend du bruit près de sa guérite; il regarde et il trouve une femme prise de boisson en train de se pendre au gond d’un volet de la maison contre laquelle était appuyée la guérite; il la chasse, la voit s’éloigner et tourner le coin d’une rue. A ce moment elle essaye de se pendre au bouton d’une sonnette. Le concierge intervient et la chasse encore, elle se pend pour la troisième fois à l’autre •extrémité de la rue, et cette fois-ci elle n’est pas dérangée.
Chez l’alcoolique, en ivresse aiguë, la spontanéité d’une idée est remarquable ; la mise à exécution de cette idée, à peine formée, suit immédiatement, sans qu’il ait seulement le temps de réfléchir. On trouve déjà cet état particulier chez l’homme légèrement gris : il amuse parce que ses saillies ont quelque chose d’imprévu et d’incohérent qui provoque le rire. Chez l’alcoolique l’idée du suicide ou même du crime surgit tout d’un coup, et l’acte est accompli sur l’heure, avec
une férocité souvent extraordinaire sans qu’il lui en reste, un souvenir. Toutes les fois qu’en médecine légale vous vous trouverez en présence d’un acte incompréhensible parce qu’il a été accompli sans raison et sans discernement, vous devrez songer à l’alcoolisme.
La pendaison est, du reste, un genre de suicide qui semble avoir été inventé à l’usage des alcooliques, des enfants et en général de toutes les personnes dont l’intelligence est bornée; ja simplicité des procédés justifie cette préférence.
Un charcutier et sa femme réveillonnent très gaiement avec des amis ; ils vont se coucher, et pendant que la femme se déshabille, son mari se pend.
Alors que j’étais interne à l’hôpital Saint-Antoine, je fus témoin du fait suivant, bien curieux. On dorait à ce moment les coqs du soubassement et les piques qui décorent la grille de la colonne de la Bastille. Tout autour du piédestal, on avait étendu, pour protéger le travail des doreurs, une tente en toile. Un individu se jette du haut de la colonne, tombe sur la toile, rebondit, est projeté sur le sol et, sans s’ètre fait aucun mal dans sa chute, ramasse sa casquette, se relève et se sauve. On court après lui, on l’arrête; il dit qu’il est garçon marchand de vin, et on le relâche.
Cet homme était un alcoolique. Je fus témoin non de la chute, mais de l’arrestation. Quelques jours après, je fus fort étonné de le revoir, ici-même, à la Faculté, en qualité de garçon d’amphithéâtre. Il est resté seize ans à la Faculté, il n’a plus fait de tentative de suicide. Je l’ai interrogé avec grand soin : il n’a jamais pu me dire pourquoi il s’était jeté du haut de la colonne de la Bastille : l’idée a surgi subitement dans son esprit, et il l’a exécutée aussitôt, sans se donner le temps de la réflexion.
La pendaison peut-elle être le résultat d'un accident ? Évidemment. On connaît l’histoire des matelots descendant dans les cordages d’un navire, dont la tète est prise accidentellement dans un nœud et qui meurent ainsi; je vous ai parlé
d’acrobates anglais qui se pendaient en public, se faisaient dépendre à un signal convenu et dont quelques-uns sont morts au cours de leurs expériences.
Enfin la pendaison accidentelle est fréquente chez les enfants : on cite le cas d’une petite fille qui voyant son frère faire de la gymnastique, voulut l’imiter et eut le cou pris dans une corde formant comme un nœud coulant ou un anneau.
Au point de vue de la criminalité, je n’ai pas à insister sur ces pendaisons accidentelles.
Je m’étendrai plus longuement sur ce que j’appellerai les tentatives complexes. Quelques exemples vous feront comprendre immédiatement ce qu’il faut entendre par cette dénomination.
Lorain(l) a cité le cas d’un individu qu’on trouva pendu à l'espagnolette d’une fenêtre de sa chambre; le cadavre de son fils était étendu au pied du lit, la tête couverte de plaies. L’homme pendu avait au moins soixante coups de couteau, il en était lardé. L’idée d’un crime surgit aussitôt. L’enquête a prouvé qu’aucun des coups de couteau dont le corps du pendu était criblé ne pénétrait au delà du tissu cellulaire sous-cutané : de plus, toutes ces blessures avaient leur siège sur la partie antérieure du corps, dans des régions facilement accessibles à la main de la personne elle-même ; on retrouva le tisonnier, encore maculé de sang, qui avait servi à assommer le fils.
Les deux hommes avaient eu une violente discussion, au cours de laquelle le père avait frappé son fils, puis désespéré de l’avoir tué, il avait essayé de se donner la mort en se frappant avec un mauvais couteau; ne réussissant pas, il s’était pendu.
Tardieu raconte un fait non moins intéressant : On trouve un individu, pendu ; il a une plaie de tête, son visage, ses mains, la corde, le sol, sont inondés de sang. L’hypothèse
(1) Observation 5.
P. Brouardel. — La Pendaison.
d’un crime se présente tout naturellement. On pense que cet homme a été tué, puis pendu pour dépister les soupçons. L’enquête se poursuit, et l’on trouve des traces de pas allant de la maison où le corps a été trouvé à un puits appartenant au voisin. Ce puits n’avait pas de corde ; on demande à cet homme pourquoi son puits était dépourvu de corde, il affirme au contraire qu’il y en avait une, et il reconnaît que c’est la corde de son puits qui a servi à la pendaison du voisin.
On put reconstituer le suicide. L’individu avait essayé de se tuer, en se frappant à la tête. Ne réussissant pas, il alla chercher la corde du puits voisin et se pendit.
Dans des cas de ce genre vous vous heurterez souvent aux arguments de la contre-partie : N’est-ce pas le voisin qui a tué cet homme, vous objectera-t-on ?
M. Lacassagne a fait l’autopsie d’un homme qui s’est pendu après s’être tiré, sans succès, six coups de pistolet dans la tête.
Moi-même j’ai fait l’autopsie d’un individu qui s’était suicidé en se jetant dans la Seine et qui avait dû faire auparavant des tentatives infructueuses de mettre fin à ses jours, car j’ai trouvé deux balles de revolver dans sa tête.
Vous trouverez relatée dans beaucoup d’auteurs, et surtout dans Taylor, l’histoire d’individus qui ont voulu se suicider en absorbant du poison. La mort ne venant pas assez vite, ou les douleurs devenant trop vives, ils se sont pendus, mettant ainsi fin, d’un seul coup, à leur vie et à leurs souffrances.
Le docteur de Rosen, d’Odessa, a publié un cas d’autant plus curieux qu’il s’agit d’un suicide à deux. Un jeune homme de vingt-un ans et une jeune fille de dix-sept ans ont été trouvés pendus dans une chambre d’hôtel de la façon suivante : ils avaient attaché ensemble un napperon et un fichu de laine noire ; à chaque extrémité ils avaient fait un nœud coulant ; puis ils avaient jeté le lien ainsi constitué par-dessus le battant d’une porte. Ils montèrent sur une chaise, se passèrent au même moment le nœud coulant autour du cou, et renversèrent la chaise . La figure 30, faite d’après
une photographie que Hofmann a bien voulu m’envoyer, montre la position des deux corps au moment où l’on pénétra dans la chambre.
Fig. 30. — Suicide d’un jeune homme et d’une jeune fille, au moyen d’un lien jeté par-dessus le battant d’une porte.
Dans une lettre que l’on retrouva sur un meuble, les deux jeunes gens avaient déclaré qu’ils avaient essayé d’abord de s’empoisonner avec du vinaigre dans lequel ils avaient fait
macérer des rognures de cuivre et des allumettes chimiques, puis de s’asphyxier à l’aide d’un réchaud ; aucun de ces moyens n’ayant réussi, ces deux désespérés ont eu recours à la pendaison, et celle-ci n’a pas trompé leur attente.
Il y a, dans tous ces faits, un ensemble de circonstances souvent difficiles à interpréter. Quelquefois on constate sur le corps des pendus des traces de violence qui peuvent avoir une certaine valeur pour l’interprétation, mais dont il faut se méfier cependant. En effet, un ivrogne se fait très facilement luimême, en se heurtant contre les murs, en tombant par terre, des violences dont la trace pourrait vous induire en erreur.
Deux étudiants invitent deux dames à dîner : ils avaient à peine fini le potage que l’une des deux femmes devient insupportable et les étudiants la ramènent chez elle en la tenant chacun sous un bras, comme font les gardiens de la paix quand ils conduisent un malfaiteur au poste. Le lendemain, on la trouve noyée dans le canal Saint-Martin ; la police constate que les bras de cette femme sont couverts d’ecchymoses et elle envoie le corps à la Morgue : Ces ecchymoses, avons-nous dit, ne prouvent pas que cette fille ait été jetée dans le canal; elles ont pu être faites avant. L’enquête a démontré en effet que les étudiants avaient ramené cette femme chez elle et l’avaient quittée; qu’elle avait dormi, et furieuse, à son réveil, de constater qu’elle avait été abandonnée, elle était allée se jeter à l’eau. Cette fille a agi sous l’influence de l’ivresse, comme un alcoolique.
Dans un certain nombre de cas, a-t-on dit, la pendaison est consécutive à un meurtre. J’ai étudié les différents cas où les choses se sont en effet passées ainsi ; j’ai acquis la conviction que ce n’est pas au moyen des signes de la pendaison que nous connaissons, mais par les circonstances concomitantes seules, que l’on est arrivé à découvrir la vérité.
Un matelot, raconte Casper, est tué d’un coup de couteau dans un lupanar ; les femmes lavent le corps, lui mettent une chemise propre, cousent les lèvres de la plaie afin d’empêcher l’écoulement du sang et pendent le cadavre, essayant
ainsi de faire croire à un suicide. Ce n’est qu’au moment de la mise en bière que le médecin de la police en entr’ouvant la chemise, découvrit la plaie de la poitrine : le cœur était perforé.
Tardieu rapporte le fait suivant où l’assassinat a été démontré par une circonstance toute fortuite également. On trouve une vieille femme pendue ; les voisins, interrogés, racontent qu’à plusieurs reprises cette femme avait dit qu’elle en avait assez de la vie, qu’elle était fatiguée de vivre, etc. Elle pouvait donc paraître avoir nourri des idées de suicide. Cependant le médecin chargé de vérifier le décès, constate sur le bas de la jupe de cette femme des taches de cendres ; il s’étonne, examine le sol de la pièce, constate que le carreau est soigneusement lavé, mais que dans les joints, il y a un peu de cendre ; il ne donne pas le permis d’inhumer, réclame l’autopsie qui est pratiquée ; cette vieille femme avait la bouche remplie de cendres. La fille et le gendre sont arrêtés, et ils finissent par avouer qu’ils avaient étouffé leur mère en lui appliquant la face sur un tas de cendres pour ne pas nourrir plus longtemps une bouche inutile.
C’est donc une circonstance accessoire et toute fortuite qui a mis, dans ce cas, sur la trace du crime.
Enfin, Messieurs, il semble assez difficile de pendre un individu qui ne s’y prête pas. Lorsque la force musculaire de l’individu qu’il s’agit de pendre est à peu près égale à celle de l’individu qui veut commettre le crime la chose est à peu près impossible ; elle n’est réalisable que lorsque la force de l’assassin est de beaucoup supérieure à celle de la victime.
Hofmann cite le cas d’un tailleur de Vienne qui pendit successivement ses cinq enfants, dont le plus jeune avait un an et le plus âgé neuf ans. Quelquefois le meurtrier réussit parce qu’il agit par surprise : Tardieu cite un rebouteur de Kouen, qui guérissait les rhumatismes et qui a été pris dans les circonstances suivantes : un jour, à l’audience de la police correctionnelle, il avise un vieillard qui boitait ; il le fait
parler, lui dit qu’il peut le guérir et qu’il ira le voir le soir même ; il lui recommande seulement de se munir à l’avance d’un clou et d’une corde. Le vieillard réfléchit à la proposition, prend peur et avertit le commissaire de police. Lorsque le rebouteur arrive chez lui, il est arrêté. L’enquête a prouvé que ce rebouteur avait ainsi pendu cinq ou six personnes, du suicide desquelles tout le monde avait été persuadé jusque là. Il fut condamné et exécuté.
Messieurs, je n’ai plus à vous citer que deux faits :
Il y a quelques années, on savait que les cochers, rentrant du dépôt à minuit ou une heure du matin, avaient leur paye dans la poche. Une bande de vauriens s’était associée pour les dévaliser. Elle opérait surtout rue Ordener, où se trouve un dépôt important de la Compagnie des voitures. Ces individus se servaient d'une sorte de lasso qu’ils lançaient vivement autour du cou de leur victime et qu’ils chargeaient ensuite sur leur épaule.
Une série de meurtres ont été ainsi perpétrés. Les compagnies ont pris des mesures ; dès qu’on a su que les cochers ne portaient plus, le soir, leur recette du jour avec eux, les attaques ont cessé.
Il en a été de même à Londres.
La dernière tentative de pendaison criminelle dont j’aie à vous parler est celle dont Gabrielle Bompard et Eyraud se sont rendus coupables :'elle n’a pas réussi d’ailleurs, en tant que tentative de pendaison.
Vous avez encore présents à la mémoire les détails de l’affaire.
La chambre avait une alcôve fermée par un rideau, en avant duquel se trouvait une chaise longue. Au-dessus de cette chaise longue, Eyraud et Gabrielle Bompard avaient fixé une poulie dans laquelle jouait une corde munie d’un mousqueton, dissimulée le long du rideau et revêtue, afin que Gouffé ne pût pas l’apercevoir, d’une étoffe pareille à celle du rideau. Gabrielle Bompard avait même pris le soin de nouer la branche mobile du mousqueton, afin qu’il n’y eût
pas, à un moment donné, de cliquetis susceptible d’effaroucher Gouffé.
Eyraud se tenait derrière le rideau, prêt à tirer sur la corde, dès que Gabrielle, dans un moment physiologique que je n’ai pas besoin de vous décrire, aurait passé la cordelière de sa robe de chambre nouée en anneau autour du cou de Gouffé. Eh bien ! les choses ne se sont pas passées ainsi que l’avaient pensé les deux complices, une circonstance imprévue interrompit la scène préparée et Gouffé n’a pas été pendu, il a été étranglé.
Vous voyez donc, Messieurs, que si on peut pendre un enfant, un homme en état d’ivresse, en un mot un individu qui ne peut pas se défendre, il est difficile de pendre un adulte un peu vigoureux. C’est là un point qu’il ne faut pas perdre de vue, dans les affaires où vous serez commis.
Rappelez-vous, enfin, que la pendaison est un mode de suicide très fréquent et très généralisé et que ce n’est que très rarement que l’on observe des pendaisons criminelles.
1. Pendaison. — Assassinat du sieur M..., affaire de la rue de Rambuteau. — 1° Autopsie après exhumation. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Pauffin, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 18 novembre 1884, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre X... à l’occasion de la mort d’E. M... trouvé accroupi dans un coin de sa chambre audessous d’un clou assez solidement fixé au muret près d’une assez forte ficelle cassée. Il y aurait autour du cou, la trace de la ficelle.
« La chemise est tachée.
<( Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment le cadavre et de faire l’autopsie. Le défunt est mort le 15 ou le 16 octobre et a été enterré à Etrœungt (Nord, arrondissement d’Avesnes).
« Ordonne qu’il y sera procédé par M. Brouardel, lequel après avoir reconnu l’état où se trouve le cadavre et fait l’autopsie, dira la cause de la mort.
« Ci-joint certificat de M. le Dr Demarle qui pourra être appelé par M. Brouardel s’il le juge à propos.
« J’envoie à Avesnes les instructions nécessaires.
« Il faudra examiner notamment la corde, le clou et une mèche de cheveux trouvée près du défunt. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 27 novembre 1884 (42 jours après la mort).
I. Autopsie dusieur M... — Le cadavre est placé dans un cercueil en sapin, lui-même renfermé dans un double cercueil en plomb et en chêne, sur le couvercle duquel se trouvent une petite plaque de plomb portant l’inscription : III, 1283-1884; puis une plaque de cuivre sur laquelle est gravé: Eugène M..., cinquante ans, 15 octobre 1884. Ces cercueils sont parfaitement intacts, celui de chêne est légèrement déprimé à la partie médiane, dans le sens de la longueur. Le cadavre est complètement habillé, il est revêtu d’un paletot en drap noir, dans les poches duquel nous trouvons deux
bouts de crayon et un morceau de gomme; d’un gilet noir, d’un pantalon noir, d’une paire de chaussettes violettes, d’une chemise portant attachée à la face interne du pan antérieur, un morceau de même étoffe, présentant un grand nombre de taches mucopurulentes.
Le cadavre est celui d’un homme paraissant âgé de cinquante ans environ. La putréfaction est extrêmement avancée, elle n’a pas la forme gazeuse, mais celle de la macération ; l’épiderme se détache très facilement, il s’enlève par lambeaux. La peau du menton paraît avoir été rasée de frais.
A la région antérieure du cou, au-dessous de la pomme d’Adam, se trouve sur la peau la trace d’un sillon, mesurant environ 3 millimètres de hauteur, obliquement dirigé d’avant en arrière et de bas en haut. Ce sillon est incomplet et sa trace se perd à la région postérieure du cou.
Sur la peau de la région dorsale de la main droite, au niveau de la tête des deuxième et quatrième métacarpiens, se trouve une petite ecchymose de un centimètre de diamètre environ.
La peau de la région dorsale de la main gauche qui recouvre le troisième métacarpien présente deux ecchymoses et une petite érosion ressemblant à un coup d’ongle. On constate une petite érosion analogue sur la peau qui recouvre l’interstice du premier et du deuxième métacarpien.
Parla pression du canal de l’urèthre il ne s’écoule aucun liquide anormal.
L’anus est largement ouvert, il n’est pas souillé par des matières fécales.
On ne constate actuellement aucune autre trace de violence sur les différentes parties du corps.
Il n’y a pas d’épanchement sanguin sous le cuir chevelu. Les os du crâne ne sont pas fracturés. La dure-mère présente au niveau du pariétal droit une petite tumeur de la grosseur d’un pois. Le pariétal droit est très aminci à ce niveau, c’est-à-dire à 3 centimètres environ en arrière de la suture fronto-pariétale et 1 centimètre de la suture bi-pariétale. Le cerveau s’écoule en bouillie à l’ouverture du crâne.
Les os de la base du crâne ne sont pas fracturés.
Il n’y a pas de corps étranger dans l’arrière-bouche.
Les tuniques des artères carotides ne sont pas déchirées et il n’y a pas d’ecchymose rétro-pharyngienne.
L’œsophage et la trachée contiennent quelques débiis de matières alimentaires.
Les plèvres renferment beaucoup de liquide teinté en rouge par
Iranssudation de la matière colorante du sang. Il n’y a ni adhérences pleurales, ni ecchymoses sous-pleurales. Les poumons sont putréfiés, congestionnés, ils ne contiennent pas de tubercules.
Le péricarde est vide. Il n’y a pas d’ecchymoses sous-péricardiques. Les cavités du cœur sont vides de sang. Les valvules sont saines.
L’estomac contient environ 250 grammes de matières alimentaires non digérées, parmi lesquelles on distingue des haricots rouges, des pommes de terre, des choux, etc.
Le foie est petit et paraît sain. La vésicule biliaire ne contient pas de calculs.
La rate est petite et saine.
Les reins sont mous, petits et sains. Ils se décortiquent très facilement.
Les intestins paraissent sains et ne présentent pas de coloration particulière.
La vessie est vide.
Discussion. — Quelle est la cause de la mort? — Malgré la putréfaction du cadavre, on distinguait nettement le siège du sillon sur le cou, les ecchymoses et érosions de la face dorsale des mains.
Les traces anatomiques laissées par une corde placée autour du cou sont les mêmes, que la pendaison ait été effectuée pendant la vie ou après la mort pour simuler un suicide. Toutefois ici la direction et la position du lien sont celles que l’on trouve d’ordinaire dans la pendaison suicide : plein de l’anse en avant, obliquité du sillon de bas en haut et d’avant en arrière, sillon disparaissant à la partie postérieure du cou au moment où les extrémités de la corde vont se réunir au niveau du nœud.
Sur le cadavre de M... le sillon cutané est un peu au-dessous de la saillie de la pomme d’Adam (cartilage thyroïde). Ce siège est noté une fois sur cinq environ. Il faut remarquer que lorsque la suspension a lieu, la peau est tirée en haut par le lien qui n’est arrêté dans son ascension que par la saillie de la mâchoire inférieure. Le lien entraîne la peau dans ce mouvement ascendant et, lorsque la suspension cesse, la peau redescend. Le siège du sillon sur le cadavre ne donne pas une idée exacte de la position du lien suspenseur pendant la vie.
La direction et le siège du sillon ne contredisent donc pas l’hypothèse d’un suicide.
Les ecchymoses et érosions des faces dorsales des deux mains peuvent faire soupçonner l’existence d’une lutte ayant précédé ou accompagné l’actede la suspension. Je me suis rendu sur les lieux, et l’employé du commissaire de police qui était présent au moment
où le cadavre a été découvert, m’a donné tous les renseignements désirables.
L’endroit où fut trouvé le corps de M..., accroupi au-dessous d’un clou, est près d’un angle de muraille, de la saillie de la cheminée et d’une petite porte d’armoire, couverte de papier, dont les bords sont formés par une lame de zinc. L’employé de M. le commissaire m’a affirmé que cette porte était entr’ouverte et que, au-dessous du clou auquel M... se serait suspendu, le papier de tenture était usé et le plâtre à nu. (Lors de notre visite, le 30 novembre, l’appartement avait été remis à neuf.)
Or, on sait que la pendaison est accompagnée de mouvements convulsifs pendant lesquels les mains et les pieds heurtent et frottent la paroi à laquelle le corps est accoté. Dans le peuple, on dit que les pendus tambourinent .
Les ecchymoses et les érosions delà face dorsale des mains peuvent avoir été produites dans ces mouvements convulsifs par des chocs et des frottements contre le mur dénudé de son papier, le bord saillant de l’armoire ou l’angle de la cheminée.
Leur présence ne contredit donc pas non plus l’hypothèse d’uiie pendaison suicide.
Rappelons que, comme dans la mort par pendaison, il n’y avait pas de caillots de sang dans les cavités du cœur, que les bases des poumons étaient fort congestionnées, enfin que dans la trachée il y avait quelques débris alimentaires. Or, dans la mort par asphyxie, quelle qu’en soit la cause, les convulsions du diaphragme expulsent les matières de l’estomac, les font refluer dans le pharynx, et lorsqu’un lien empêche que les matières vomies trouvent issue par la bouche, celles-ci pénètrent dans les voies aériennes.
Nous n’avons trouvé aucune autre trace de violence, ni externe, ni interne. Sur ces derniers points nous devons faire une réserve, la putréfaction était trop avancée pour que nous puissions affirmer qu’il n’en a pas existé de superficielles, devenues inappréciables par la décomposition du corps.
Des constatations relatées ci-dessus, nous concluons :
1° Aucune des lésions trouvées sur le cadavre de M... n’est contraire à l’hypothèse d’une pendaison suicide ;
2° Les érosions et ecchymoses trouvées sur les faces dorsales des mains peuvent résulter des chocs contre la muraille, provoqués par les convulsions ultimes;
3° M... était atteint d’une blennorrhagie aiguë. Si on n’a pas retrouvé de pus dans le canal de l’urèthre au moment de l’autopsie, ce fait est dû à la putréfaction. Mais les taches du linge cousu
au pan antérieur de la chemise ne laissent aucun doute sur l’existence de cette affection;
4° Les matières non encore digérées trouvées dans l’estomac du cadavre doivent faire penser que la mort a eu lieu plus de deux heures après le dernier repas et probablement moins de quatre heures après ce repas. Mais ce ne sont laque des limites approximatives, larapidilé de la digestion varie en effet très notablement pour chaque personne.
II. Examen des scellés. — Scellé n° 3. — « Bouts de ficelle mesurant 36 centimètres de longueur qui auraient servi au sieur M... pour se pendre.
« Le commissaire de police,
« Illisible. »
Dans une petite boite en carton nous trouvons deux bouts de ficelle mesurant chacun 19 centimètres de longueur. L’un de ces bouts de ficelle ne porle aucun nœud ; l’une de ses extrémités présente une ligne de section parfaitement netle, et l’autre a été aux deux tiers sectionnée et le reste arraché. Cette ficelle, qui mesure environ 4 millimètres de diamètre porte quelques petites taches sanguines.
L’autre bout de ficelle, de même longueur et de même grosseur, porle à sa partie moyenne un nœud coulant simple ; de sorte que des deux extrémités de cette ficelle, l’une est constituée par une anse et l’autre est nettement sectionnée. Sur les différentes parties de cette ficelle et notamment sur le nœud, nous constatons la présence de taches de sang, assez épaisses en certains points, pour former des croûtelleltes de sang desséché.
Conclusions. — La grosseur de cette ficelle est parfaitement en rapport avec les dimensions du sillon constaté sur le cou du sieur M.... Il est très possible d’admettre que cette ficelle a pu servir à la pendaison, mais il est probable qu’une partie de cette corde a disparu.
La présence de taches de sang sur cette ficelle peut être due au transport, par les mains des personnes qui ont relevé le corps deM..., du sang qui souillait son visage, sur la ficelle ellemême.
Scellé unique couvert. — « 1° Une canne en jonc, à pomme en os, brisée à un endroit où elle a déjà été raccommodée par deux clous, et dont la pomme présente la trace d’un éclat; 2° un mouchoir couleur cachou; 3° une paire de gants en peau noire; 4° une clé; 5° un gland en soie pour parapluie; 6° quelques cheveux; 7° un crampon, — déposés par le sieur M... (Nous avons placé les
cheveux et l’éclat de la pomme de canne dans une boîte en carton.)
« Le commissaire de police,
« Illisible. »
1° La canne est en jonc, garnie à l’une de ses extrémités d’une pomme en os, réunie au corps de la canne, par une rondelle en cuivre; l’autre extrémité a été sectionnée avec un couteau et ne porte pas de dé en métal, comme cela s’observe sur toutes les cannes. Elle mesure 81 centimètres de longueur, et présente une fracture incomplète à 33 centimètres comptés à partir de la pomme. Les fragments ont été réunis à l’aide de plusieurs clous. A l’extrémité libre se trouvent deux clous, placés à angle droit, c’est-à-dire que l’un est perpendiculaire à l’autre. La pomme de cette canne a été cassée, et l’éclat qui se trouve sous le même scellé se rapporte exactement à la partie enlevée. Cet éclat peut résulter d’une chute récente.
2° Le mouchoir de couleur cachou porte à l’un de ses coins une marque de blanchisseuse, E. M., au fil rouge. Il présente de nombreuses croûtes adhérentes au tissu et paraissant constituées par des mucosités nasales desséchées.
3° La paire de gants en peau noire est en assez mauvais état, et ne présente rien de particulier à noter. Chaque gant porte deux boutons.
4° Une clé d’appartement, simple et un peu rouillée.
5° Un gland en soie, dont l’extrémité libre est terminée par une belière en métal verni noir, et servant à maintenir réunies les branches d’un éventail.
6° Dans une petite boîte ronde, en carton, nous trouvons, enveloppés dans un papier, quelques cheveux et un morceau en os, d’éclat, de la pomme de canne. Puis isolément un clou à crochet.
Les cheveux placés dans cette petite boîte ont une longueur variable. Sur douze mensurations auxquelles nous nous sommes livré, nous avons constaté que les plus longs mesuraient 155 millimètres et les plus courts 90 millimètres. Nous avons comparé ces cheveux à ceux que nous avons prélevés sur le cadavre du sieur M..., et pour cela nous avons pris dix cheveux du scellé que nous avons pliés en deux, tordus et fixés sur une feuille de papier en A ; nous avions donc de cette façon une petite mèche de vingt cheveux. D’un autre côté nous avons pris vingt cheveux du sieur M..., que nous avons fixés de la même façon en B. Par comparaison nous constatons que la nuance est à peu de chose près analogue.
Un cheveu du scellé et un du sieur M... ont été montés dans de
LA PENDAISOX.
la glycérine et placés sur une lame de verre recouverte d’une petite lamelle. Nous avons disposé ces cheveux de façon à pouvoir examiner les deux extrémités des cheveux placés sous scellé et l’extrémité libre du cheveu du sieur M.... Le tout a été porté sous le champ du microscope et examiné à un grossissement de 500 diamètres.
7° Le crampon est un clou à crochet en fer brut, dont l’une des branches mesure 2 centimètres de hauteur et l’autre 4 centimètres et demi. Cette dernière, terminée en pointe, porte des traces de plâtre dans une étendue de 17 millimètres environ, en partant de l’extrémité. Ce clou ne présente rien de particulier, et étant solidement fixé dans un mur, il peut certainement maintenir suspendu par une ficelle, lecorps d’unhommecomme celuidu sieur M...
Conclusions. — 1° Les cheveux placés sous scellés présentent à l’examen microscopique des différences notables avec ceux que nous avons prélevés sur le cadavre du sieur M.... Il est probable que ce sont des cheveux de femme.
2° Le clou à crochet, s’il était assez solidement fixé, pourrait certainement supporter le corps d’un homme.
3° Les autres objets placés sous le même scellé ne présentent rien de particulier à noter.
L’examen microscopique a démontré que le diamètre des cheveux placés sous scellé était un peu inférieur à celui des cheveux dn sieur M... Les extrémités des cheveux du scellé présentent une ligne de section plus ou moins oblique. Cette terminaison des extrémités indique que ces cheveux ont été coupés à une époque peu éloignée du moment de leur chute.
Conclusions. — 1° Par leur longueur et leur épaisseur les cheveux placés sous scellé paraissent être des cheveux de femme.
2° Un seul caractère permettrait d’élever un doute sur ce point: l’extrémité des cheveux de femme n’est pas semblable à celle des cheveux d’homme. En effet, chez les femmes, les cheveux sont terminés en pinceau, parce qu’ils sont très rarement coupés, et chez les hommes ils présentent une ligne de section parfaitement nette. Or, dans le cas actuel, les cheveux du scellé que nous avons examinés présentent leurs extrémités taillées en biseau. Il faut donc admettre que ces cheveux ont été coupés. Mais il faut ajouter que certaines femmes, dans le but de donner à leur chevelure plus de force et plus de longueur, coupent assez fréquemment l’extrémité de leurs cheveux, et quelques-unes pratiquent cette opération presque tous les mois.
3° Les cheveux du scellé diffèrent notablement des cheveux du sieurM....
2° Examen du sieur B... soupçonné d’avoir assassiné M... — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Pauffin, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 24 décembre 1884, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre B... Pierre-Marie, détenu.
« Inculpé d’avoir assassiné M....
« Attendu la nécessité de constaler judiciairement l’état où se trouve en ce moment le sieur B....
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, lequel après avoir reconnu l’élat où se trouve le sieur B..., dira s’il a eu après le 15 octobre des égratignures profondes, notamment aux mains et à la joue droite. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l’examen du sieur B..., le 26 décembre 1884.
Le sieur B..., Jean-Marie, âgé de vingt-quatre ans, est d’une taille moyenne et paraît assez vigoureux. Cet homme nous déclare avoir habituellement une bonne santé. Il a eu la variole en 1879. Cette atfection a laissé sur le visage du sieur B... les stigmates de son passage, la face est en effet couverte de cicatrices de boutons de variole.
A l’âge de dix ans, il aurait été victime d’un accident qui a nécessité l’amputation des trois derniers doigts de la main droite.
Depuis environ deux jours, le sieur B... déclare avoir eu des crachements de sang, mais l’auscultation et la percussion de la poitrine ne révèlent l’existence d’aucun bruit anormal.
Nous ne constatons actuellement sur les différentes parties du corps, notamment aux mains et au visage, ni croûtes, ni écorchures ni traces de violence.
Les organes génitaux ne sont le siège d’aucune affection vénérienne. Le canal de l’urèthre ne présente pas d'écoulement anormal.
Le sieur B... n’aurait ni pituites le matin, ni cauchemars la nuit, on ne constate pas de tremblements des mains et de la langue.
Conclusions. — 1° Le sieur B... ne présente, aujourd’hui 26 décembre, sur les différentes parties du corps, et notamment à la face et aux mains, aucune trace de violences, érosions, égralignures, etc.
2° Il n’est pas actuellement atteint d’affection vénérienne, syphilitique ou blennorrhagique.
3° Examen de la fille P..., accusée de complicité dans l’assassinat de M... — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Pauffin, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 23 décembre 1884, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre B..., Élisa P..., détenus.
« Inculpés d’avoir étranglé M...
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouvent en ce moment les inculpés.
« Ordonnons qu’il y sera procédé parM. Brouardel; lequel après avoir reconnu l’état où se trouvent les inculpés....
« 1° Les cheveux de femme doivent être ceux de la fille P...;
« 2° Les gants doivent être ceux de la fille P...;
« 3° Ji cherche l’éventail auquel manque le gland saisi ;
« 4° La ficelle est une ficelle des halles servant au commerce des fleurs ;
« 5° La fille P... a eu des ecchymoses, notamment une non guérie au cou;
« 6° Elle doit avoir une blennorrhagie, ainsi que B... »
Serment préalablement prêté, ai procédé à ces divers examens.
A. — Lafemme F..., née Élisa P..., est âgée de trente ans. Elle est d’une taille moyenne et paraît vigoureuse. Elle nous déclare avoir toujours eu une excellente santé. Cette femme aurait eu quatre enfants, mais un seul, une petite fille, serait actuellement vivante et âgée de trois ans et demi environ.
Nous ne constatons actuellement aucune trace de violences sur les différentes parties du corps, notamment sur la peau du cou, de la face et des mains.
L’examen des organes génitaux de cette femme nous démontre qu'ils sont sains. La membrane hymen n’est plus représentée que par des caroncules myrliformes. Le canal de l’urèthre n’est le siège d’aucun écoulement anormal. Les ganglions inguinaux ne sont pas tuméfiés. Les différentes parties de la vulve ne sont souillées par aucune mucosité ou écoulement anormal.
B. — Nous avons coupé, sur le devant de la tête de cette femme, une mèche de cheveux que nous avons examinée au microscope et comparée aux cheveux placés sous scellés. Le procédé employé est le même que celui que nous avons décrit dans un de nos précédents rapports. C’est-à-dire qu’un cheveu du scellé et un de ceux pris sur la tète de cette femme ont été montés dans de la glycérine, sur une plaque de verre, et recouverts d’une petite lamelle. Le tout a été placé sous le champ du microscope et examiné à un grossissement de 500 diamètres environ. L’examen microscopique nous a montré que le diamètre des cheveux était le même, c’est-à-dire qu’ils présentaient exactement la même grosseur, seulement ceux de la femme P... diffèrent de ceux du scellé de deux façons, les premiers sont beaucoup plus clairs, moins foncés que ceux du scellé, et dans toute leur longueur
nous ne constatons pas la présence de moelle, alors que dans les cheveux placés sous scellé l’on remarque, par places, des fragments de moelle.
Conclusions. — 1° La femme F..., née Élisa P..., ne porte aujourd’hui, 27 décembre, aucune trace de violences sur les différentes parties du corps;
2° Elle n’est atteinte d’aucune affection vénérienne, syphilitique ou blennorrhagique ;
3° Les cheveux que nous avons pris sur sa tète ne présentent pas les mêmes caractères que ceux placés sous scellé. Us n’ont comme caractère commun que l’épaisseur. Les cheveux du scellé n’appartiennent donc pas à la femme Élisa P...
4° Détermination de la date et de la cause de la mort de M...
— Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Paullin, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 29 décembre 1884, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre B..., détenu.
« Inculpé d’avoir étranglé M...
« Ordonnons que M. Brouardel, serment préalablement prêté en nos mains, s’expliquera sur les points suivants :
« M. Demarle a constaté : 1° le nez bouffi; 2° les fesses non meurtries, comme si M... avait été posé et n’était pas tombé lourdement; 3° du sang sur la chemise et à droite du défunt sur le parquet; 4° le cadavre étendu sur un lit. Donc la rigidité cadavérique n’existait pas encore, puisque le cadavre avait été trouvé accroupi dans un coin à angle droil, à 8 heures du soir, et M. Demarle l’a vu à 9 heures et demie; 5° le clou et la ficelle semblent démontrer l’impossibilité d’un suicide. M. Rivière, architecte, 16, rue de l’Université, fait à ce sujet des expériences.
— Prière de conférer tous trois ensemble. »
Par une seconde ordonnance, en date du 25 février, M. Pauffin ajoute les renseignements suivants : « Il est certain que le 15 octobre 1884, à 3 heures, M... est rentré chez lui et n’en est plus sorti même pour dîner. Par conséquent, les haricots rouges sont ceux de son déjeuner.
« Le 16 octobre, à 8 heures du soir, on le trouve accroupi, le nez sanguinolent, mais le suintement élait expressément cadavérique.
« Étant données ces deux constatations, à quel jour, à quelle heure remonte la mort? »
Serment préalablement prêté et après avoir eu une réunion avec MM. Demarle et Rivière, je réponds comme suit aux questions contenues dans les ordonnances précédentes :
P. Brouardel. — La Pendaison. 9
Époque de la mort. — Lorsque M. le Dr Demarle a vu le cadavre de M..., le 16 octobre 1884, à 9 heures et demie du soir, il était sur un lit et il n’y avait pas de rigidité cadavérique. Celle-ci pouvait ne pas avoir commencé ou être déjà finie; la durée de la rigidité, après une mort violente, ne dépasse pas d’ordinaire vingtquatre à trente-six heures, chez les personnes peu vigoureuses.
A ce moment il sortait des narines du cadavre un liquide sanguinolent, qui avait taché la chemise de M... Ce suintement ne se fait que lorsque la décomposition commence, et il paraît d’autant plus vite que les poumons ont été congestionnés, ainsi que cela se voit dans les asphyxies quelle que soit leur nature.
Il résulte de ces deux constatations que lorsque M. le Dr Demarle a vu le cadavre de M..., la mort devait dater de vingt-quatre à trente-six heures.
La présence de haricots rouges dans l’estomac, prouve queM... est mort quelques heures, trois ou quatre heures probablement, après le repas dans lequel il avait ingéré ces haricots. S’il est établi qu’on lui ait servi ces haricots au déjeuner du 15 et que M... ne soit pas sorti le soir après 3 heures, ces renseignements concorderaient avec ceux fournis par l’examen cadavérique fait par M. Demarle, c'est-à-dire que M ... serait mort le io octobre , vers 4 ou o heures de l'après-midi (si le déjeuner a eu lieu à midi ou 1 heure).
Circonstances relatives à la position du corps. — On ne saurait tirer de l’absence de meurtrissures des fesses, aucune conclusion. Si M... a été posé en ce lieu après avoir été tué, il ne l’a été qu’après sa mort, de même si M... est tombé sur les fesses, par rupture de la corde et après sa mort par pendaison, de toute façon, au moment où il s’est trouvé assis sur le plancher, il était mort et la chute ne pouvait plus produire ni ecchymose, ni suffusion sanguine dans le tissu cellulaire sous-cutané.
Les taches de sang sur le parquet n’ont pas été examinées au microscope, il est possible que ce ne soient que des taches de mucus sanguinolent sorti de la bouche et tombées sur le parquet au moment où on a déplacé le corps.
L'examen du clou et de la ficelle démontre-t-il l'impossibilité d'un suicide ?
Lors de notre conférence, les expériences faites par M. Rivière tendaient à faire admettre l’impossibilité pour le clou, dans les conditions où il était fixé dans la muraille, de supporter le poids d’un corps humain.
L’importance de ce fait nous a conduit à prier M. Rivière de pratiquer de nouvelles expériences. Nous n’en connaissons pas le
résultat. Mais il est évident que M. Rivière, comme architecte, est beaucoup plus compétent que nous pour apprécier la résistance qu’offre un clou planté dans une muraille suivant des inclinaisons diverses.
5° Nouvel examen de B... — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. H. Paufïin, juge d’instruction, en vertu d’une ordonnance, en date du 24 mars 1883, ainsi conçue :
« Vu la procédure contre B... (Pierre-Marie), inculpé d’avoir étranglé M... le 13 octobre 1884 vers 4 ou 3 heures.
« Attendu la nécessité de constater judiciairement si la chute d’une suspension a pu produire les égratignures constatées par les témoins le 16 au matin sur la joue droite de B...
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. Brouardel, docteur en médecine, serment préalablement prêté en nos mains.
« Lequel après avoir assisté à la saisie de la suspension et aux explications des témoins sur la nature et la place des égratignures, dira si la chute de la suspension saisie a pu produire les égratignures. »
Serment préalablement prêté, me suis transporté, le 29 mars 1885, au n° 143 de la rue Saint-Martin, où en présence de M. le juge d instruction et des témoins j’ai fait les constatations suivantes :
Des déclarations du sieur P... (interrogatoire du 8 avril 1885) et de celles faites en notre présence par la même personne lors du transport du 29 mars au n° 143 delà rue Saint-Martin, il résulte que le 16 octobre 1884 B... portait : deux égratignures sur la joue droite et de petites égratignures au ras de la mâchoire, formant comme une petite virgule.
B... déclare qu’il avait une bosse au front, des égratignures sur la joue droite, mais pas d’égratignure sous la mâchoire. Il explique la présence des égratignures de la joue par la chute d’une suspension, lui échappant au moment où pour la décrocher il était monté sur une table. Le fumivore ébréché lui aurait érodé la joue.
Pour juger la valeur de ces explications, M. le juge d’instruction a demandé à B... lui-même de se placer dans les conditions où il se trouvait lorsque les égratignures se seraient faites.
Quand B... est monté sur la table sa tête louche le plafond, le fumivore se trouve au niveau des épaules. En admettant que la suspension ait glissé dans sa main au moment où il la décrochait, les bords du fumivore ne pouvaient frôler que son gilet ou sa manche. Si après ce mouvement de descente, B...,
pour s’opposer à la chute, a brusquement relevé la suspension, le fumivore n’a pu atteindre même la partie inférieure du cou (la cravate), car le mouvement de relèvement de la main était nécessairement limité par la rencontre du plafond.
Les épreuves multipliées auxquelles l’explication fournie par B... a été soumise en notre présence n’ont toutes donné que des résultats négatifs.
Conclusion .; — Les égralignures constatées par le témoin P... sur la joue et sous la mâchoire de B... le 16 octobre 1884, ne peuvent avoir été produites, comme l’explique celui-ci, par les bords du fumivore de la suspension glissant dans ses mains, alors qu’il était monté sur la table pour la décrocher.
2. Pendaison. Nœud sous le menton. Fracture de la 5e cervicale. Plaie de tête. Ecchymoses de la peau des bras. Suicide. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par ordonnance de M. Bresselle, juge d’instruction, serment préalablement prété, ai procédé le 15 mars 1878 à l’examen et à l’autopsie du cadavre de la veuve B..., pour rechercher les causes de la morl.
Le cadavre est celui d’une femme âgée de soixante-huit ans environ, de petite taille et d’une corpulence moyenne.
La rigidité cadavérique est très prononcée, il n’existe encore aucune trace de décomposition. Sur les épaules et le haut du corps et le dos, la peau est le siège de quelques lividités cadavériques.
La face est pâle, les lèvres non colorées, la langue ne fait pas saillie entre les dents.
A l’examen extérieur du corps, on note des lésions dans trois régions : le cou, la tête et aux membres supérieurs, bras, avantbras et mains.
1° Autour du cou, on voit un sillon parcheminé d’une largeur moyenne de 5 millimètres. Il est plus marqué et plus profond à la partie postérieure du cou. En avant, il est moins déprimé, mais il se relève sous le menton, de façon à former un angle dont le sommet se trouve à un centimètre du bord de la mâchoire inférieure. L’ensemble de ce sillon est donc obliquement dirigé de haut en bas et d’avant en arrière. Les bords ne sont le siège d’aucune congestion appréciable.
Au sommet de l’angle placé sous le menton se trouvent trois empreintes, qui diffèrent par leur forme et leur couleur. Celle du milieu, placée au sommet de l’angle, un peu à droite de la ligne médiane, a une forme quadrangulaire assez régulière, elle est parcheminée, légèrement ecchymotique sur son bord droit, elle a 8 millimètres dans son plus grand diamètre.
A 3 millimètres au-dessous et à droite de cette empreinte médiane, s’en trouve une seconde plus large, elle a 2 centimètres en hauteur et en largeur. Elle est parcheminée, non ecchymotique.
Ces deux premières empreintes ont ce caractère particulier d’être toutes deux un peu concaves.
La troisième empreinte a une couleur noire, elle est placée à gauche, à un centimètre de distance de l’empreinte médiane et un peu plus bas que celle-ci. Elle est presque triangulaire, une des bases du triangle est tournée vers la ligne médiane, son bord supérieur est convexe, son bord inférieur rectiligne. Sa surface est légèrement convexe et non concave comme celle des deux empreintes précédemment décrites.
En appliquant autour du cou du cadavre la corde à l’aide de laquelle la veuve B... était suspendue, on parvient à couvrir le sillon circulaire et à comprendre la disposition et la forme des diverses empreintes. La corde entourait deux fois le cou; les deux tours de corde étaient maintenus par un double nœud coulanl. Celle disposition d’un double nœud coulant est celle qui existe encore sur la corde qui nous a été remise par M. le commissaire.
La saillie formée par chacun des nœuds s’applique l’une dans l’empreinte médiane, l’autre dans l’empreinte droite. La plaque noire placée à gauche résulte d’un pincement de la peau du cou entre les deux tours de la corde.
Le tissu cellulaire qui double le sillon circulaire du cou et les deux empreintes parcheminées n’est pas infiltré de sang, celui qui double l’empreinte noire contient un peu de sang extravasé.
L’épiderme de la région placée au-dessous du sillon sur la ligne médiane du cou présente quelques éraillures très superficielles. Elles ont été produites probablement par le frottement rude de la corde et son glissement avant qu’elle ne fût définitivement fixée sous le menton.
2° Sur la peau du crâne, on trouve une plaie longitudinale rectiligne, à bords nets, ayant un petit éclatement transversal de 1 à 2 millimètres à son angle postérieur. Elle siège au niveau de la partie postérieure du pariélal droit, à 5 centimètres de la ligne médiane. Elle est dirigée d’arrière en avant. Elle intéresse toute l’épaisseur du cuir chevelu. Elle mesure 3 centimètres au niveau de la surface cutanée, elle ne mesure que 15 millimètres à sa face profonde. Le périoste du pariétal est rompu, détaché de l’os, mais la surface osseuse ne laisse apercevoir aucun sillon, aucune trace d’incrustation due au passage d’un instrument tranchant ou piquant. Le tissu cellulaire qui entoure la plaie est le siège d’une ecchymose diffuse.
3° Les membres supérieurs portent tous deux des lésions disséminées en diverses régions. A la face externe des bras dans des points qui correspondent au bord externe du muscle biceps, on trouve sept ou huit petites tâches légèrement bleuâtres ; en les incisant on constate que le tissu cellulaire qui les double est le siège d’une infiltration sanguine. Ces petits foyers de sang ont des dimensions qui ne dépassent pas pour les plus grands 5 ou 6 millimètres de diamètre. Ils sont un peu plus nombreux au bras gauche qu’au bras droit. Leur couleur est rouge , ils sont récents.
A quelques centimètres au-dessus de l’articulation radio-carpienne droite existe une tache jaune verdâtre, assez large, semblable à une ecchymose datant de quelques jours. Le sang qui infiltre le tissu cellulaire en ce point est plus altéré que celui des ecchymoses des bras.
Les mains sont le siège de quelques excoriations. Sur la première phalange de l’index de la main droite, on voit une tache rouge ayant 15 millimètres dans son plus grand diamètre, elle est due à la perte récente de l’épiderme. Sur la dernière phalange de l’annulaire droit ou voit une érosion de la peau. A la main gauche on constate également la présence de quelques érosions au niveau des phalanges, moins marquées que les précédentes.
La paume des mains, les ongles, n’olfrent rien de particulier.
Les autres parties de la peau ne sont le siège d’aucune lésion, notamment les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, etc.
Des matières fécales durcies sortent par l’anus. Celui-ci n’est pas déformé. Le mucus contenu dans le vagin ne renferme pas de spermatozoïdes.
Examen des parties profondes. — Les os du crâne ne sont pas fracturés. L’encéphale et ses enveloppes sont légèrement congestionnés, mais sains.
La cavité buccale, le pharynx, ne présentent rien de notable.
La muqueuse du larynx est le siège d’une petite suffusion sanguine.
Les poumons sont dans leur état normal, sans adhérences pleurales. On y dénote quelques vésicules d’emphysème interlobulaire et quelques rares ecchymoses sous-pleurales.
Le cœur ne contient pas de caillots, il renferme un peu de sang fluide, les valvules sont saines.
Le foie, les reins, les organes génitaux ne présentent aucune désion.
La muqueuse de l’estomâc est le siège de trois petites suffusions sanguines, les intestins ne sont pas congestionnés.
Dans le tissu cellulaire rétropharyngien, en avant de la colonne vertébrale, on trouve une ecchymose large de 5 à 6 centimètres, longue de 8 à 9 centimètres. En disséquant la région on trouve une fracture du corps de la cinquième vertèbre cervicale. Cette fracture est transversale, sans déplacement, avec un écartement de 2 millimètres environ à sa face antérieure. Dans le canal médullaire, au niveau de la fracture, il existe une petite ecchymose beaucoup moins étendue que celle de la face antérieure.
Pas d’autre ecchymose dans le tissu cellulaire du cou. Les carotides ne sont pas déchirées.
Discussion. — Les lésions de la région du cou, le sillon et les empreintes résultent de la constriction de la peau par un lien suspenseur. La fracture de la cinquième vertèbre cervicale s’explique par la position du nœud, l’angle le plus élevé formé par la corde se trouvant sous le menton a fortement relevé la tête et l’a renversée en arrière, imitant aussi l’ancien procédé du bourreau de Paris, procédé par lequel se produisaient souvent des fractures ou des luxations de la colonne vertébrale. Notons de plus que dans la vieillesse la substance osseuse se raréfie, rend les fractures plus faciles à effectuer, et que l’âge de cette femme permet de comprendre celte lésion même sans qu’il y ait eu de grande violence exercée.
La pendaison a eu lieu pendant la vie, ainsi que le prouve l’ecchymose prévertébrale.
La plaie du cuir chevelu est le résultat d’une contusion. La différence de son étendue à la surface extérieure (3 centim.), à la surface interne (t cent. 1/2), l’absence de toute marque, de tout sillon àla surface de l’os sous-jacent, écartent l’hypothèse d’une plaie par un instrumenttranchant ou piquant. L’examen de la chambre dans laquelle on a trouvé la veuve B.... pendue, nous a montré que en un point placé au pied du lit, près de la commode dont deux tiroirs étaient e-ntr’ouverts, il existe une tache de sang ayant 7 à 8 centimètres de diamètre, et que plusieurs cheveux gris lui sont encore adhérents. Autour de cette tache assez large, on trouve des gouttelettes de sang qui ont jailli sur la commode et sur le pied du lit. C’est en tombant en ce point que la veuve B... s’est fait cette plaie, soit que la tête ait rencontré l’angle d’un des tiroirs, soit qu’elle ait frappé directement le sol. En ce cas la peau a éclaté, serrée qu’elle était entre le crâne agissant comme masse projetée et le carreau de la chambre formant un obstacle résistant. Nous avons sur des cadavres reproduit des plaies identiques comme largeur et comme proportion des dimensions de l’ouverture externe et interne en frappant la tête à l’aide d’un battoir de blanchisseuse.
Les ecchymoses des bras occupent d’une façon à peu près symétrique la région externe des deux bras, elles sont multiples, petites, ressemblant plus à des pinçons qu’aux ecchymoses plus larges et plus épaisses que produit l’application d’une main vigoureuse pendant une lutte. On peut sur soi-même en croisant les bras et en se pinçant simultanément la peau des bras, arriver à reproduire des ecchymoses occupant identiquement le siège qu’elles avaient chez la veuve B...
Conclusions. — 1° La pendaison a eu lieu pendant la vie, ainsi que le prouvent l’ecchymose prévertébrale et les excoriations des mains.
2° La fracture de la colonne vertébrale s’explique par l’application du nœud du lien suspenseur sous le menton, et par l’àge de la femme.
3° La plaie de tête est le résultat d’une chute dont on peut préciser dans la chambre le lieu exact.
4° Les ecchymoses des bras ont été faites par les doigts de la veuve B..., convulsivement serrés autour des bras pendant les angoisses qui ont précédé la détermination suicide.
5° La mort est le résultat d’un suicide par pendaison.
3. Pendaison à l'aide d’une branche d’arbre. Suicide. — Autopsie faite le 20 avril 4879. — Adulte de trente-cinq ans environ, pendu avec une branche de noisetier, formant anse et maintenue par des morceaux de mouchoir.
Le plein de l’anse passait sur le sommet du cartilage thyroïde : le sillon est assez large du côté droit du cou; à gauche on trouve quelques empreintes seulement sous l’oreille et le menton.
Le sillon de la peau est un peu ecchymosé, peu parcheminé, ne présente pas de suffusion sanguine dans le tissu cellulaire et les muscles. Rien dans les carotides et les jugulaires.
Le cerveau n’est pas très congestionné; quelques suffusions sanguines sous-arachnoïdiennes. On trouve une injection des fines ramifications de la pie-mère, qui se décortique très bien. Rien dans le bulbe ni l’aqueduc de Sylvius.
La luette est verticale. *
Rien dans le pharynx ; pas d’ecchymoses prévertébrales.
Mucosités dans le larynx.
Les poumons sont adhérents à gauche par le sommet et à droite par la base. Pas d’ecchymoses sous-pleurales.
Un peu de liquide dans le péricarde.
Le cœur est vide.
Rien dans l’estomac.
L’intestin est rouge, en grande partie par imbibition.
Une gomme syphilitique sur la face antérieure et la partie inférieure de la jambe droite.
4. Suicide de Marc-Antoine Calas (1). — Jean Calas, âgé de soixante-huit ans, exerçait la profession de négociant, à Toulouse, depuis plus de quarante années, et était reconnu, de tous ceux qui ont vécu avec lui, pour un bon père. Il était protestant ainsi que sa femme et tous ses enfants, excepté un qui avait abjuré l’hérésie et à qui le père faisait une petite pension. Il paraissait si éloigné de cet absurde fanatisme qui rompt tous les liens de la société, qu’il approuva la conversion de son fils Louis Calas, et qu’il avait depuis trente ans chez lui une servante, zélée catholique, laquelle avait élevé tous ses enfants.
Un des fils de Jean Calas, nommé Marc -Antoine, était un homme de lettres; il passait pour un esprit inquiet, sombre et violent. Ce jeune homme ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n’était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu’il fallait des certificats de catholicité qu’il ne put obtenir, résolut de finir sa vie et fit pressentir ce projet à un de ses amis ; il se confirma dans sa résolution par la lecture de tout ce qu’on a jamais écrit sur le suicide.
Enfin un jour (le 13 octobre 1761), ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de la famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix-neuf ans, connu par la candeur et la douceur de ses mœurs, fils d’un avocat célèbre de Toulouse, était arrivé de Bordeaux la veille; il soupa par hasard chez les Calas. Le père, la mère, Marc- Antoine leur fils aîné, Pierre leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper, on se relira dans un petit salon; Marc- Antoine disparut; enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui étant descendus, trouvèrent en bas, auprès du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte et son habit plié sur le comptoir; sa chemise n’était pas seulement dérangée; ses cheveux étaient bien peignés : il n’avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure. (On ne lui trouva, après le transport du cadavre à l’hôtel de ville, qu’une petite égratignure au bout du nez et une petite tache sur la poitrine, causée par quelques inadvertances dans le transport du corps.)
On ne décrira point la douleur et le désespoir du père et de la
(1) Voltaire, Traité sur la tolérance à Toccasion de la mort de Jean Calns [Nouveaux Mélanges philosophiques , historiques , etc., IIe partie, édition de 1772, t. XXXII, p. 30).
mère, leurs cris furent entendus des voisins. Lavaisse et Pierre Calas, hors d’eux-mêmes, coururent chercher des chirurgiens et la justice. Pendant qu’ils s’acquittaient de ce devoir, le peuple de Toulouse s’attroupait autour de la maison. Quelque fanatique de la populace s’écria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri répété fut unanime en un moment; d’autres ajoutèrent que le mort devait le lendemain faire abjuration, que sa famille et le jeune Lavaisse l’avaient étranglé par haine contre la religion catholique.
La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse furent mis aux fers... Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu son fils, âgé de vingt-huit ans, qui était d’une force au-dessus de l’ordinaire. Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler. un jeune homme aussi robuste qu’eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux, qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés?
Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu’ils ne s’étaient pas quittés d’un moment; il était évident qu’ils ne l’étaient pas; il était évident que le père seul ne pouvait l’être; et cependant l’arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.
Revenons sur quelques détails (1) : « Le souper avait eu lieu sur les sept heures et ne fut pas fort long. Lorsque nous fûmes au dessert, ce malheureux enfant, je veux dire mon fils aîné Marc- Antoine, se leva de table, comme c’était la coutume, et passa à la cuisine, qui est auprès de la salle à manger au premier étage. La servante lui dit: «Avez-vous froid, M. l’aîné? chauffez-vous;» il lui répondit : « Bien au contraire, je brûle ; » et sortit. Nous restâmes encore quelques moments à table. Environ sur les neuf heures trois quarts à dix heures, M. Lavaisse prit congé de nous et descendit avec Pierre (2). »
« Marc-Antoine Calas était mécontent de sa situation, il était sombre, atrabilaire et lisait souvent des ouvrages sur le suicide. Lavaisse avant le souper l’avait trouvé dans une profonde rêverie; la mère s’en était aussi aperçue. Ces mots : « Je brûle,» répondus à la servante qui lui proposait d’approcher du feu, sont d’un grand
(1) Pièces originales concernant la mort des sieurs Colas et le jugement rendu à Toulouse (Ibid., p. 96).
(2) Extrait d’une lettre de la dame veuve Calas , 15 juin 1762.
poids. Il descend seul en bas après souper. Il exécute sa résolution funeste. Son frère, au bout de deux heures, en reconduisant Lavaisse, est témoin de ce spectacle. Tous deux s’écrient, le père vient; on dépend le cadavre : voilà la première cause du jugement porté contre cet infortuné père. Il ne veut pas d’abord dire aux voisins, aux chirurgiens : « Mon fils s’est pendu, il faut qu’on le traîne sur la claie et qu’on déshonore ma famille. » Il n’avoue la vérité que lorsqu’on ne peut plus la celer... Quand le père et la mère en larmes étaient, vers les dix heures du soir, auprès de leur fils Marc-Antoine déjà mort et froid, ils s’écriaient, ils poussaient des cris pitoyables, ils éclataient en sanglots, et ce sont ces sanglots, ces cris paternels qu’on a imaginé être les cris mêmes de Marc-Anloine Calas, mort deux 'heures auparavant ; et c’est sur cette méprise qu’on a cru qu’un père et une mère qui pleuraient leur fils mort, assassinnient ce fils... De très mauvais physiciens ont prétendu qu’il n’était pas possible que Marc-Antoine se fût pendu. Rien n’est pourtant si possible. Le père, en arrivant sur le lieu où son fils était suspendu, avait voulu couper la corde, elle avait cédé d’elle-même, il crut l’avoir coupée. Il se trompa sur ce fait inutile devant les juges, qui le crurent coupable (I). »
« M. Lavaisse et Pierre descendent, mais quel spectacle s’offre à eux. Ils voient la porte du magasin ouverte, les deux battants rapprochés, un bâton fait pour serrer et assujettir les ballots passés au haut des deux battants, une corde à nœuds coulants et mon malheureux frère suspendu en chemise, les cheveux arrangés, son habit plié sur le comptoir : que faire? laissera-t-on le corps de son fils sans secours? Le père embrasse son fils mort; la corde cède au premier effort parce qu’un des bouts de bâton glissait aisément sur les battanls et que le corps soulevé par le père n’assujettissait plus ce billot... Pour comble de malheur, le capitoul, prévenu par ces clameurs, arrive sur le lieu avec ses assesseurs et fait transporterie cadavre à l’hôtel de ville. Le procès-verbal se fait à cet hôtel au lieu d’être dressé dans l’endroit même où l’on a trouvé le mort... Enfin un chirurgien nommé Lamarque est nommé pour ouvrir l’estomac de mou frère, et pour faire rapport s’il y a trouvé des restes d’aliments. Son rapport dit que les aliments avaient été pris quatre heures avant sa mort. Il se trompait évidemment de deux. Il est clair qu’il voulait se faire valoir en prononçant quel temps il faut pour, la digestion que la diversité des tempéraments rend plus ou moins lente. Cette petite er-
(1) Extrait d'une lettre de Donal Calas à sa mère , 21 juin 1762.
l\ PENDAISON.
reur d’un chirurgien devait-elle préparer le supplice de mon père (1). »
« On peut juger de mon horrible surprise quand je vis mon frère suspendu en chemise aux deux battants de la porte de la boutique qui donne dans le magasin. Je poussai des cris affreux, j’appelai mon père : il descend éperdu ; il prend à bras-le-corps son malheureux fils en faisant glisser le bâton et la corde qui le soutenaient; il ôte la corde du cou en élargissant le nœud... Je vole chez le chirurgien, je ne trouve que le sieur Gorse, son garçon, et je l’amène avec moi. Le chirurgien Gorse lui tâte le pouls et le cœur ; il le trouve mort et déjà froid ; il lui ôte son tour de cou qui était de taffetas noir; il voit l’impression d'une corde et prononce qu’il est étranglé. Sa chemise n’était pas seulement froissée, ses cheveux arrangés comme à l’ordinaire et je vis son habit proprement plié sur le comptoir. Mon père, dans l’excès de la douleur, me dit: « Ne va pas répandre le bruit que ton frère s’est défait lui-mème, sauve au moins l’honneur de la misérable famille. » Mais sur le conseil d’un ami de la maison, Lavaisse et moi nous allons prévenir la justice... Le capitoul avait mandé le sieur La Tour, médecin, et les sieurs Lamarqueet Perronet, chirurgiens. Ils visitèrent le cadavre en ma présence, cherchèrent des meurtrissures sur le corps et n’en trouvèrent point. Ils ne visitèrent point la corde : ils firent un rapport secret seulement de bouche au capitoul ; après quoi on nous mena tous à l’hôtel de ville; on prit le cadavre et les habits qui furent portés aussi à l’hôtel de ville... Le capitoul, l’assesseur, le procureur du roi et l’avocat du roi élaient venus quelques jours après notre détention, avec un expert, dans la maison où mon frère Marc-Antoine était mort; quel était cet expert, pourra-t-on le croire; c’élait le bourreau. On lui demanda si un homme pouvait se pendre aux deux battants de la porte du magasin où j’avais trouvé mon frère. Ce misérable, qui ne connaissait que ses opérations, prétendit que la chose n’était pas praticable. C’était donc une affaire de physique. Hélas ! l’homme le moins instruit aurait vu que la chose n’était que trop aisée (2). »
Le sieur David, capitoul de Toulouse, avait consulté le bourreau sur la manière dont Marc-Antoine Calas avait pu être pendu, et ce fut l’avis du bourreau qui prépara l’arrêt, tandis qu’on négligeait l’avis de tous les avocats.
.(1) Mémoire de Donat Calas pour son père , sa mère et son frère.
(2) Déclaration de Pierre Calas , 23 juillet 1762.
5. Assassinat d’un fils par son père. Suicide de ce dernier. Coups de couteau. Pendaison. Observation par le Dr Paul Lorain. — Je soussigné Paul Lorain, docteur en médecine, agissant en vertu d’une ordonnance en date du 24 décembre 1858 de M. Vial, juge d’instruction, près le tribunal de première instance du département de la Seine, et après serment prêté, ledit jour me suis Iransporté avec ce magistrat et avec M. Genreau, substitut, à Boulogne, afin de procéder à l’examen des cadavres des sieurs S... père et fils et rechercher la cause de leur mort.
De cet examen et de toutes les constatations auxquelles je nie suis livré à ce sujet résulte ce qui suit :
Le lieu où habitaient les sieurs S... père et fils et où se trouvent leurs cadavres qui n’ont point été déplacés est une maisonnette en briques n’ayant qu’un rez-de-chaussée, située au fond d’un jardin clos de mur, à la distance de 12 ou 15 mètres d’une maison habitée par plusieurs locataires et donnant sur la rue. Il existe en outre, attenant à celte maison, un corps de bâtiment habité, en retour sur le jardin et distant de 4 ou 5 mètres seulement de la maisonnette où sont les deux cadavres. L’appartement des S... se compose de deux pièces au rez-de-chaussée, ayant chacune une fenêtre avec persienne donnant sur le jardin et faisant face à la maison principale, on entre par une porte située à l’extrémité Nord. Cette porte est également doublée d’une persienne. L’un des battants de cette persienne est fermé. Du jardin et de la maison qui est en face, on ne peut voir ce qui se passe dans l’appartement. Derrière la persienne, en entrant on trouve une porte vitrée toute grande ouverte. A terre est le cadavre de S... père, ayant encore autour du col une partie de la corde à laquelle on l’a trouvé pendu et qui a été dénouée et coupée par les personnes qui ont fait les premières constatations. Au haut de la persienne, du côté qui est fermé, à l’avant-dernière palette, est attaché l’autre bout de la corde, et l’on voit sur cette palette une entaille dans le bois, attestant qu’un corps lourd y a été suspendu.
En entrant dans celte première pièce où est étendu le cadavre qui a été tiré à terre par les personnes qui ont coupé la corde, on voit une mare de sang; le cadavre en est couvert des pieds à la tête; les jambes en sont complètement teintes. Cette chambre est étroite et assez encombrée, on y voit une table couverte de pots de fleurs, une commode, une sorte de garde-manger et un billot monté sur trois pieds. Auprès de ce billot, on trouve un gros merlin à fendre le bois, rouge de sang depuis le fer jusqu’à, l’extrémité du manche, un couperet de boucher en fer également
teint de sang, un couteau de table pointu et un bistouri également ensanglanté; des gouttes de sang nombreuses se voient sur le billot.
La seconde chambre, dont la porte faisant face à la porte d’entrée est ouverte, est beaucoup plus grande; elle contient deux lits parallèlement situés aux deux extrémités; une cheminée fait face à la fenêtre; le lit le plus éloigné de l’entrée est celui de
S... fils; il est défait et taché de sang. Le cadavre de S... fils est étendu à terre entre le lit et la fenêtre, les pieds étant vers le milieu de la chambre, et tournes du côté de la porte d’entrée; ce cadavre repose sur une couche épaisse de sang coagulé.
La chambre présente le plus grand désordre. Dans l’espace qui sépare les deux lits, devant la cheminée et plus près du lit de
S... fils, on voit des chaises renversées et tachées de sang et des vêlements jetés pêle-mêle, une pelle à feu brisée et maculée de sang, des pincettes où se voient des taches de sang, une bûche également ensanglantée. Le lit est défait et l^s couvertures ont été entraînées à terre, les draps sont ensanglantés ; du sang se voit le long du bois du lit et sur le carreau.
L’autre côté de la chambre où est placé le lit de S... père présente un autre aspect. Le lit est à peine défait et l’on n’y voit ni tache de sang ni trace de lutte.
Sur la cheminée, près de ce lit, est un chandelier en fer... des taches de sang se voient sur le chandelier et sur la chandelle, soit que le sang ait rejailli sur cet objet, soit plutôt qu’une main ensanglantée s’y soit appliquée. Il y a également un peu de sang sur le globe de la pendule qui repose sur la cheminée. Si l’on jette un coup d’œil sur les cadavres, on s’assure, à première vue, qu’une lutte terrible a eu lieu et que S... fils a été assassiné..., il a le crâne enfoncé et la face broyée .. S... père est couvert de sang et porte de nombreuses blessures, mais ces blessures sont d’une toute autre nature, aucune d’elles n’était immédiatement mortelle, toules ont pu être faites par lui-même.
Nous examinerons successivement les deux cadavres, après quoi, tirant parti de l’état des lieux, de la nature des instruments de meurtre, des traces de lutte, nous reconstituerons autant que les faits constatés nous le permettront, l’événement dont nous voyons ici les résultats.
S... fils est un homme d’une trentaine d’années, de taille moyenne, ayant au genou gauche une tumeur blanche qui le faisait boiter et le rendait impropre à soutenir une lutte à bras-le- . corps. Ses bras sont forts, on conçoit qu’il ait pu opposer à son agresseur une résistance assez vigoureuse, malgré son manque
d’agilité (l’examen du genou gauche nous a montré une tumeur blanche ancienne avec destruction de tout le condyle interne du fémur).
On nous a dit que cet homme était idiot, nous avons trouvé en effet, dans son lit un mouchoir déchiqueté avec les dents. .. Certains idiots mâchonnent sans cesse.
Il n’y a pas trace de putréfaction et la mort paraît remonter à la soirée du mercredi 22 décembre. Le corps est vêtu d’une chemise, d’un gilet de laine et d’une camisole en drap, les jambes sont nues, il repose sur le dos, un peu incliné sur le côté droit. Les membres sont roides, convulsés. Il n’existe sur le tronc, le coü et les jambes, aucune blessure... Sur les deux bras un peu au-dessous des épaules, au même niveau se voient deux larges ecchymoses toutes récentes indiquant qu’une pression violente y a été exercée comme si cet homme avait été maintenu serré par deux mains vigoureuses, pendant un temps assez long... Ces plaies contuses au niveau desquelles il n’existe aucune déchirure, ni souillure des vêtements, nous semblent ne pouvoir s’expliquer que de cette façon... Les mains et les poignets portent des traces de lutte; on y voit des déchirures, des éraflures, des plaies faites avec les ongles... Sur le dos de la main droite est une plaie profonde qui a mis à nu les tendons ; cette plaie est transversale, à bords nets et paraît produite par un instrument tranchant manié avec force, la main étant fixée; il est probable que ce coup aura été porté alors que S... fils cherchait à garantir sa tête.
La face est méconnaissable par suite des plaies nombreuses dont elle est le siège et de l’enfoncement qu’elle a subi. Les lèvres sont fendues verticalement, les dents détachées sortent de la bouche, les mâchoires cassées en petits fragments ne tiennent plus et peuvent être extraites avec les doigts, le nez est cassé et enfoncé, les orbites sont fracassées, les yeux contus ; la peau est comme hachée... Le cuir chevelu est déchiqueté, il existe plusieurs fractures du crâne avec enfoncement, et un large épanchement de sang sur le cerveau.
Parmi ces plaies, les unes sont profondes et nettes et ont été faites avec un instrument tranchant, manié avec une grande force. Cet instrument, c’est le couperet de boucher, lequel est tout couvert de sang, où adhérent des parcelles d’os, et comme semé de cheveux que nous reconnaissons être ceux de S. fils...
Les autres plaies sont contuses et ont déchiré et non coupé, enfoncé et non fendu le crâne et la face, elles ont été produites avec le merlin, instrument lourd, massif, sur lequel nous trouvons comme sur le couperet des cheveux de S... fils.
Aucune trace de coup de couteau n’existe sur le cadavre.
De toutes ces plaies, il n’en est pas une que l’on puisse supposer avoir élé produite par la main même de S... fils.
Donc aucun doute ne peut exister : cet homme a été assommé à coups de couperet et de merlin, après une lutte préliminaire dont nous retrouvons les traces aux bras. Il a paré les premiers coups avec ses mains et, une fois à terre, il a été frappé à outrance par une main qui ne comptait plus les coups et s’acharnait sur le cadavre. La lutte préliminaire a pu durer quelques minutes; les premiers coups portés à la face et à la tête ont été tels, que S... fils a du être rapidement abattu, jeté à terre, étourdi, incapable de crier et de se défendre.
Où a commencé 'la lutte? sur le lit de S... fils. C’est là que le sang a commencé à couler. Il était nu et couché, il s’est levé ou est tombé de son lit II y a assez de sang sur le bois de lit et sur les draps pour qu’on puisse affirmer qu’il était déjà blessé gravement quand il est tombé ou descendu de son lit. Les vêtements jetés et roulés en désordre à terre, les chaises renversées, le sang qui a jailli sur la pendule, la bûche tachée de sang, la pelle brisée avec une cassure nette et récente , les pincettes ensanglantées, indiquent que S... fils a résisté, s’est débattu, s’est cramponné aux meubles; peut-être a-t-il été frappé avec la pelle, peut-être est-ce lui qui a frappé? Ensuite, il est allé tomber là où nous le trouvons. Il s’est pour cela glissé le long de son lit et n’a pas franchi le milieu de la chambre, tout s’est passé dans la partie de la chambre où est son lit.
S... père a été trouvé mort, pendu à une corde attachée à la persienne de la porte d’entrée. La corde a élé dénouée, on s’est assuré que tout secours était désormais inutile et nous trouvons son cadavre étendu comme nous l’avons dit, dans la pièce d’entrée. Le corps est celui d’un homme d’environ soixante-dix ans, d’une taille assez élevée, bien constitué et vigoureux. Sa mort paraît remonter à la même date que celle de S... fils. Il n’y a pas de putréfaction, il existe encore un peu de raideur cadavérique. Le corps n’est vêtu que d’une chemise qui est, par devant, souillée de sang, du haut en bas. On voit nettement le sillon que la corde a tracé autour du cou; ce sillon est profond et atteste une suspension qui a duré plusieurs heures ; la langue est en partie sortie de la bouche; la face est un peu cyanosée, et si elle ne l’est pas davantage, c’est que cet homme a perdu, par ses blessures, beaucoup de sang.
La corde à laquelle il était pendu est forte, et a de 6 à 7 millimètres de diamètre. Le corps a été trouvé pendu, les pieds
ne louchant pas terre, mais reposant sur le barreau inférieur d’une chaise sur laquelle S... père serait monté pour se pendre. Il n’y a rien là d’invraisemblable, car un homme peut se pendre étant à genoux; d’ailleurs, il est possible que les pieds se soient instinctivement appuyés sur ce barreau dans les derniers moments de l’agonie. Il y a du reste des raisons de penser que la mort a été très rapide, et est peut-êire survenue par le fait d’une syncope.
Il existe du sang tout le long de la corde, ce qui donne de suite à penser que la corde a été attachée par une main ensanglantée. Le cadavre avait la face tournée vers la chambre, et il était présumable que l’homme se pendant dans cette situation avait dû instinctivement étendre les bras devant lui et les projeter à droite et à gauche : or nous trouvons, à droite à la hauteur voulue, sur la porte vitrée, d’une part, de l’autre sur le côté non fermé de la persienne (à gauche), des traces sanglantes, comme si des mains ensanglantées y avaient été appliquées.
Le cadavre est couvert de sang sur toute la partie antérieure, le sol est imprégné de sang sur une large surface, et il est évident qu’il y a eu hémorrhagie très abondante et que la suspension n’a pas été la seule cause de la mort. La sécheresse des poumons et l’absence de tout engouement nous font penser que la suspension a été la cause déterminante de la mort, qui est survenue très rapidement et par une syncope.
Le sang écoulé provient de lia blessures environ, qui existent sur le corps de S... père : 1 sur le cuir chevelu, 3 au cou, 38 sur le devant de la poitrine, 70 au bas-ventre et 3 aux parties génitales ; ce chiffre de 115 blessures est arbitraire, c’est un minimum , il existe des blessures complexes telles que celle du cuir chevelu, qui supposent de nombreux coups portés en un même endroit.
Nous pensons qu’on pourra, par le spécimen suivant, avoir une idée exacte de la nature de ces blessures.
Si nous considérons l’apparence de la région ombilicale, on voit l’ombilic, et tout autour des plaies d’un petit diamètre, les unes profondes, le plus grand nombre superficielles et faites par une main hésitante, qui frappe toujours au même point à petits coups redoublés , et tantôt lance le coup profondément, tantôt le retient poiir ainsi dire et n’effleure que l’épiderme : c’est ainsi que les cho’ses se passent le plus souvent lorsqu’on se frappe soi-même. Toutes ces plaies sont transversales, ce qui a lieu lorsqu’un homme porte la main sur lui-même, parce qu’alors la lame de l’instrument est horizontale ; toutes ces plaies ont été faites en niquant, ce qui ne suppose qu’un mouvement brusque facile à P. Broüardel. — La Pendaison. 10
exécuter el qui n’est point arrêté par la douleur, et non en coupant, etc... Toutes les plaies du ventre et de la poitrine ont les mêmes caractères. De celles qui existent au-devant de la poitrine, aucune n’a pénétré profondément à cause du sternum. Au ventre, plusieurs de ces plaies pénètrent dans le péritoine, mais n’ont lésé aucun organe important. Aucune grosse veine n’a été ouverte.
Toutes ont été faites avec le bistouri retrouvé sur le billot.
Les plaies des parties génitales sont également transversales, situées en arrière des bourses et telles que S... père a pu et a dû se les faire lui-même ; leur direction, leur siège, leur peu de profondeur en sont la preuve. Ces plaies ont été faites probablement avec le couteau de table mal emmanché et peu tranchant que nous avons signalé. Il en est de même d’une des trois plaies du cou qui est assez large et irrégulière. Les deux autres ont été faites avec le bistouri, elles sont toutes trois exactement sur la ligne médiane, transversales et situées de telle sorte qu’il a fallu que les trois coups fussent frappés presque au même point, la tête étant renversée en arrière, ainsi que cela a lieu lorsqu’un homme se frappe lui-même. L’une de ces plaies pénètre dans la trachéeartère dont le premier anneau est divisé. Les autres ont coupé les veines superficielles du cou et donné lieu à une hémorrhagie abondante.
Une plaie d’une autre nature existe sur le sommet de la tête. Cette plaie a 8 centimètres de long sur 4 de large ; le cuir chevelu est arraché en ce point et le crâne est à nu; parallèlement à cette blessure en est une qui n’a pas de largeur, mais qui a la même longueur, blessure nette et faite avec un instrument tranchant et lourd. De tous les instruments trouvés dans la chambre, le couperet est le seul avec lequel nous ayons pu reproduire une plaie semblable en faisant des essais sur la tête du cadavre. D’ailleurs, nous trouvons sur le couperet à l’angle le plus rapproché du manche une mèche de cheveux gris que nous reconnaissons appartenir à S... père.
La portion du crâne que cette plaie a mise à nu, porte six ou sept sillons longitudinaux parallèles, très rapprochés les uns des autres et attestant le passage répété dans la même direction d’un instrument tranchant, très lourd, manié avec peu de force et d’arrière en avant. A ces signes, on reconnaît que ce n’est pas une main étrangère qui a frappé et que S... cherchant à s’ouvrir la tête d’une main mal assurée, ne s’est fait qu’une plaie du cuir chevelu et n’a pu entamer le crâne malgré des tentatives nombreuses, mais impossibles.
Pour se frapper le ventre, il avait pris la précaution de relever
sa chemise, car ce vêtement ne porte pas de traces de déchirures à ce niveau. Il est probable que pour se frapper à la tête, il s’est appuyé sur le billot que nous retrouvons ensanglanté.
Ces blessures sont toutes sans exception sur la ligne médiane du corps, à tel point que depuis la plaie de la tête jusqu’aux bourses en passant par la poitrine et le ventre, il ne s’en est pas égaré une seule en dehors.
Pas une seule plaie aux bras, aux mains, à la figure, aux jambes, aux épaules, aux côtés du cou, du tronc, ni par derrière, pas une plaie verticale ou oblique sur le corps, pas un coup qu’il n’ait pu seporter lui-même , pas une seule plaie mortelle; toutes horizontales, très rapprochées les unes des autres, faites par une main pressée d’agir et en même temps timide, tels sont les caractères généraux de toutes ces blessures.
Ainsi blessé et perdant son sang, mais ne le perdant pas vite, parce qu’aucun gros vaisseau n’avait été ouvert, S... père était en état de monter sur une chaise, d’attacher une corde à une personne et de se pendre.
Si nous considérons les blessures du père et celles du fils, nous voyons qu’elles ont été faites par la même main, non celle d’un assassin, qui ne fait pas de blessures inutiles et frappe où il faut, mais celle d’un fou furieux qui frappe sans mesure, sans cesse, à perdre baleine, avec une profusion insensée.
Si maintenant nous cherchons, par la pensée, à reconstruire le passé, voici ce que nous sommes fondé à regarder comme la version se rapprochant le plus de la vérité :
S... fils était un idiot méchant, il a eu dispute avec son père; il était d’abord dans son lit, son père était couché ou allait se coucher, il a couru sur son fils et des coups ont été échangés, une lutte a eu lieu, les pincettes, la pelle à feu ont servi à cette lutte, les meubles et les vêtements ont été jetés à terre. Longtemps contenu, serré aux bras, S... fils s’est dégagé, S... père alors a frappé avec le couperet, puis avec la hache et a tué son fils sans avoir reçu lui-même aucune blessure. Il s’est acharné sur le corps de son fils, puis fou de fureur, il a pour s’enlever la vie, frappé pour ainsi dire à toutes les portes de l’économie, il a voulu se couper le cou, s’ouvrir le ventre, se percer le cœur, se couper les testicules, se casser la tête, et de guerre lasse, il s’est pendu et a enfin trouvé la mort.
La lutte entre le père et le fils n’a peut-être duré que quelques minutes, et comme le fils était idiot, il a bien pu crier, ce qui était son habitude, mais il est possible qu’il n’ait pas appelé au secours, ce qui expliquerait comment les voisins ne sont pas intervenus.