‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 17 sur 48 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

médico-légal, est un acte de violence qui consiste en une construction exercée directement soit autour, soit au-devant du cou et ayant pour effet , en s'opposant au passage de l'air , de suspendre brusquement la respiration et la vie.

Quant à moi je dirai, en modifiant la définition de Tardieu :

La strangulation est une constriction qui a pour effet , par une action mécanique , de s'opposer au libre passage de l'air et parfois de la circulation cérébrale.

Vous savez, par ce que je vous ai dit du mécanisme de la mort dans la pendaison, pourquoi je fais intervenir dans cette définition la circulation cérébrale ; je ne reviens pas sur les expériences dont je vous ai, précédemment, relaté les résultats.

Quand Tardieu a définitivement séparé les unes des autres la pendaison, la strangulation et la suffocation, M. Tourdes a accepté cette séparation, mais il a fait entrer dans le cadre de la strangulation les accidents causés par le goitre suffocant et par les corps étrangers de la trachée et de l’œsophage. Nous n’irons pas jusque-là, Messieurs. Ces accidents, qui ne sont provoqués par aucune violence exercée autour du cou, doivent être étudiés avec la suffocation.

Historique. — L’étude historique de la strangulation ne nous retiendra pas longtemps. Elle a été admirablement faite par M. Tourdes (1). M. Tourdes est remonté aux temps les plus reculés.

Le premier exemple connu de strangulation est fourni par l’Ancien Testament : Josué fit étrangler les rois tombés en son pouvoir.

Dans l’ancienne Rome, la strangulation était un supplice réservé aux patriciens ; c’est ainsi que les complices de Catilina furent étranglés par faveur spéciale.

En France, Louis le Hutin fit étrangler sa femme, Margue-

(1) Tourdes, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales , art. Strangulation,

rite de Bourgogne, soupçonnée d’adultère, à l’aide d’une serviette, disent les uns, au moyen de ses cheveux, disent les autres.

C’est encore par grâce spéciale qu’au moyen âge, dans les autodafés où l’on brûlait les Juifs, on étranglait avant de les jeter sur le bûcher, ceux de ces malheureux qui s’étaient convertis au dernier moment et avaient abjuré, pour ainsi dire, in extremis. Les condamnés obstinés au contraire étaient brûlés vifs.

En Chine, lorsqu’un dignitaire de la cour a encouru la disgrâce de l’empereur, celui-ci lui envoie un cordon de soie avec lequel il est tenu de s’étrangler.

Enfin, dans certains pays, en Espagne, par exemple, la strangulation est le mode officiel des exécutions judiciaires ; elle porte le nom de supplice du garrot . Le condamné est assis sur une chaise, appuyé contre un poteau placé derrière lui. On passe autour de son cou un cercle d’acier fixé â ce poteau et muni d’une vis qui, en se serrant, étrangle le supplicié.

Mécanisme de la mort. — Nous devons diviser, d’une façon assez nette, au point de vue du mécanisme de la mort, la strangulation en deux groupes, suivant qu’elle est effectuée à l’aide d’un lien ou à la main.

Strangulation par un lien. — Au point de vue médicolégal, le mécanisme de la mort dans la strangulation à l’aide d’un lien, est le même que pour la pendaison. Je n’ai pas à revenir sur les expériences de Hofmann que je vous ai exposées dans tous leurs détails. Rappelez-vous seulement que, lorsqu’on exerce une constriction autour du cou et qu’on mesure l’intensité de cette constriction, à la pression de 2 kilogrammes le sang ne revient plus par les veines jugulaires,qu’à la pression de5 kilogrammes, il ne passe plusparles carotides, qu’à lapression de 15 kilogrammes, la trachée n’est plus perméable etqu’enfin, à la pression de 30 kilogrammes les

MÉCANISME DE LA MORT

vertébrales elles-mêmes ne laissent plus rien passer. L’intensité de la pression, qu’elle soit exercée parle corps lui-même, comme dans la pendaison, ou par une corde passée autour du cou, comme dans la strangulation, est identique.

J’ajoute que, dans la réalité, les choses se passent beaucoup plus brutalement que dans les expériencesd’Hofmann, que les phénomènes se succèdent très rapidement, presque simultanément, et que la pression exercée par la personne qui étrangle peut, si cette personne est un peu vigoureuse, atteindre brusquement 45 à 50 kilogrammes. J’ai vérifié le fait avec M. Descoust.

M. Tamassia combat cette théorie etM. lourdes, qui hésite à accepter l’interprétation que Hofmann a tirée de ses expériences, se range à son avis.

Tamassia a opéré sur un chien la ligature de toutes les artères du cou, à l’exception des artères vertébrales, et ce chien a survécu vingt-cinq jours.

Dans les expériences que j’ai faites avec M. Descoust, j’ai constaté qu’un chien mourait au bout de cinq minutes quand un lien était appliqué sur la trachée, au bout de vingt minutes si le lien ne comprimait que les gros vaisseaux.

Il est facile, Messieurs, d’expliquer ces divergences. Les chiens qui ont servi aux recherches de Tamassia sont des dogues de grande taille. Chez ces gros chiens, les carotides sont petites et les artères vertébrales sont au contraire fort volumineuses. Chez l’homme au contraire les carotides sont énormes et les vertébrales fort petites. Il n’y a, dès lors, aucun parallélisme à établir entre les espèces au point de vue du mécanisme de la mort par constriction du cou. Les chiens de Tamassia ont pu survivre vingt-cinq jours, ils se trouvaient dans la situation d’un homme auquel on aurait lié les vertébrales sans toucher aux carotides.

On a beaucoup discuté, Messieurs, sur le lieu d’application du lien, au point de vue de la plus ou moins grande rapidité de la mort. Cette discussion n’a plus aucune importance pour nous. Que le lien soit appliqué au-dessus du larynx,

sur le larynx, au-dessous du larynx, le résultat est le même: il y a diminution, puis suppression du passage de l’air et de la circulation du sang.

En Espagne, on applique le garrot au-dessus du larynx ; on provoque ainsi l’ascension, le refoulement de la base de la langue, qui vient s’appliquer contre la voûte du pharynx et empêcher complètement la pénétration de l’air dans la trachée.

Tel est, théoriquement, le mécanisme de la mort. Il est nécessaire à ce propos, de vous rappeler quelques-unes des expériences de Faure, parce qu’elles peuvent vous servir à combattre certaines idées erronées qui sont quelquefois invoquées aux assises.

C’est ainsi qu’il semble naturel de croire, lorsque la construction de la trachée empêche l’air de passer par le larynx, que l’individu qu’on étrangle ne peut pas proférer un cri. C’est une erreur. Cet individu peut crier, parce que l’oblitération du larynx n’est pas complète.

Faure a pris un dogue de forte taille; le saisissant brusquement, il lui a lié la gorge en serrant le lien au maximum, d’un coup; pendant cinquante-cinq secondes exactement, l’animal n’a pas bougé ; au bout de ce temps, il a poussé des cris aigus, et il a succombé en quatre minutes dans d’affreuses convulsions. Il est évident que l’obstruction n’était pas complète, qu’une certaine quantité d’air a encore pu pénétrer dans les poumons, et que cette quantité d’air était assez forte pour que le chien ait pu pousser des cris pendant deux ou trois minutes.

Eh bien, Messieurs, il y a là une cause d’erreur regrettable. En voici un exemple :

Il y a quelques années un homme était accusé d’avoir étranglé, la nuit, sa femme ou sa maîtresse, je ne me souviens pas exactement. Une voisine dit avoir entendu, cette nuit-là, cette femme pousser des cris. Le médecin légiste chargé de l’enquête, déclare qu’il est impossible qu’une personne qu’on étrangle puisse proférer un cri. On est venu me chercher à

MÉCANISME DE LA MORT

la Faculté, sans que je sache quoi que ce soit de l’affaire, on m’a amené aux assises et là on m’a demandé s’il était possible ou non qu’un individu qu’on étrangle pût crier. Je me suis souvenu de l’expérience de Faure et j’ai affirmé la possibilité du fait.

D’ailleurs l’occlusion complète de la trachée n’est pas nécessaire pour amener la mort. On meurt, alors même que de petites quantités d’air peuvent encore arriver au poumon. C’est ce que prouve la deuxième expérience de Faure, dont l’importance est considérable, parce quelle donne la clef de bien des faits.

Faure, après avoir trachéolornisé un gros chien, adaptait à la trachée un tube de Broca. Vous connaissez tous, je pense, ce petit appareil muni d’une soupape, qui permet de réduire progressivement le calibre de l’orifice de la canule. Lorsque le calibre était réduit de moitié, l’animal succombait exactement dans les mêmes conditions que dans la première expérience ; il suffit donc que la quantité d’air qui arrive aux poumons soit réduite à la moitié de la quantité normale, pour que cette réduction devienne incompatible avec la vie.

La troisième expérience de Faure n’est qu’une modification de la précédente ; il plaçait dans la trachée un tube de caoutchouc ayant, sauf l’épaisseur du caoutchouc, les dimensions de la trachée. Si ce tube avait 0m,80 de long, l’animal mourait, parce que les efforts qu’il était obligé de faire pour faire pénétrer l’air à travers ce tube jusqu’à ses poumons suffisaient à en diminuer l’apport dans des proportions considérables.

Strangulation à la main. — Lorsque la strangulation s’opère à l’aide de la main, le mécanisme de la mort est tout différent.

Quelques-uns d’entre vous ont été appelés à comprimer l’aorte abdominale, dans un cas d’hémorrhagie utérine, ou l’artère fémorale, qu’il se soit agi de mettre en usage la méthode de Broca pour le traitement de l’anévrysme, ou sim-

plement d’une amputation de la cuisse. Lorsqu'on fait un effort ainsi prolongé, lorsqu’on maintient la compression pendant trois à quatre minutes, il arrive un moment où la main est inconsciente de l’effort produit.

Eh bien ! quand un individu en étrangle un autre, à la main, il se passe quelque chose d’analogue. La main du meurtrier se déplace tout le temps, elle ne reste pas appliquée sur les carotides; l’effort du meurtrier se concentre surtout sur le larynx, la trachée. Les professionnels de la strangulation, les artistes en ce genre, à l’époque où il existait des bandes d’étrangleurs organisées, cherchaient surtout à repousser avec le pouce et l’index, le larynx et la langue vers la voûte palatine ; ils oblitéraient ainsi les voies aériennes et leur victime mourait assez rapidement.

Pour que ces efforts réussissent, il faut que certaines conditions soient réunies : Il faut que la victime se laisse faire et que le meurtrier jouisse de l’entière liberté de ses mouvements : même dans ce cas, la mort ne survient qu’au bout de huit à dix minutes. Il est impossible que la main du meurtrier puisse maintenir sa pression pendant tout ce temps. Elle se déplace au contraire à chaque instant, et nous trouvons les traces de ces déplacements successifs sur la peau du cou et dans les tissus profonds.

On a fait intervenir d’autres causes : on a parlé de l’excitation des nerfs laryngés, des nerfs pneumogastriques. Vous trouverez dans tous les auteurs, l’histoire de cet Anglais qui prétendait arrêter en partie les battements de son cœur en appuyant son ongle sur le trajet des pneumogastriques. Il est possible que cette compression joue un rôle dans la strangulation à la main, mais il est impossible que ces nerfs soient comprimés pendant toute la durée de l’acte.

D’ailleurs, avant que Brown-Séquard ait établi la théorie de l'inhibition, Claude Bernard, Rosenthal, Paul Bert, avaient mis en lumière l’arrêt du cœur à la suite de l’excitation des nerfs laryngés supérieurs. Hofmann avait fait à ce propos une expérience très élégante. Il trachéotomisait un

chien, le laissait reposer après l’opération, puis au moment où il exerçait une forte pression sur le larynx de l’animal, celui-ci mourait subitement.

Enfin, Messieurs, il peut y avoir mort subite par inhibition à la suite de l’excitation des nerfs laryngés ou seulement de l’excitation de la peau de la région sus-hyoïdienne.

Conditions médico-légales dans lesquelles s’accomplit la strangulation. — Je crois, Messieurs, qu’il est fort difficile de sauter à la gorge de quelqu’un et de l’étrangler; il faut cependant excepter les cas d’inhibition comme celui du gamin, dont je vous ai déjà parlé, qui cherchant à attraper le larynx saillant d’une vieille marchande de tabac, comme il aurait attrapé un papillon, et le saisissant brusquement, détermina la mort subite de la débitante. Ces faits sont rares. Nous pouvons admettre que lorsqu’unindividu adulte a des moyens de défense, on ne l’étrangle pas facilement.

Le cas type de la faiblesse de la victime, c’est la strangulation des nouveau-nés, dont je ne m’occuperai pas pour le moment, car elle forme un chapitre de l’histoire des infanticides que j’étudierai plus tard, avec vous.

Lorsqu’il s’agit d’adultes, il faut, pour que la strangulation réussisse, que l’individu ait été surpris. Les victimes sont habituellement des femmes, des pédérastes, des alcooliques, qui étaient sans défiance et sans défense.

Vous vous souvenez sans doute du nom de Dumollard? Cet individu, à Lyon, accostait les bonnes qui cherchaient une place, leur promettait un emploi, chargeait leur malle sur ses épaules, les conduisait hors de la ville, dans un bois, où il les étranglait. Gomment procédait-il? Par surprise. Le résultat des autopsies de ces femmes a toujours été le même. Toutes avaient reçu un coup sur la tête, latéralement ou un peu en arrière, ayant déterminé une ecchymose dans la région pariétale, derrière l’oreille. Dumollard opérait donc en deux temps : il frappait sa victime par derrière et lui enlevait ainsi ses moyens de défense; puis il l'étranglait. C’est

un procédé analogue à celui qu’on a désigné, en chirurgie, sous le nom d 'anesthésie préalable.

Tel est encore le cas de ce charretier (1), âgé de trentequatre ans, vigoureux, qui fut étranglé il y a quelques années, par un gamin de dix-huit ans. Ce charretier, passant boulevard de Grenelle avec une voiture, fut pris d’un besoin subit. Il avisa une maison dont l’allée était ouverte, il y entra, défit son pantalon et s’accroupit. Un jeune rôdeur, âgé de dix-huit ans, Taperçoit, jette autour de son cou une cravate et l’étrangle dans la position même où il se trouvait, sans qu’il ait pu faire un mouvement pour se défendre.

C’est également par surprise qu’a été étranglé le petit garçon qui portait un cache-nez, aux bouts flottants, dont le corps fut retrouvé sous des sacs, sur la berge de la Seine, et dont je vous ai raconté l’histoire en vous parlant des ecchymoses ponctuées des épaules (2).

Les choses se sont passées de même, dans le cas des cochers revenant la nuit du dépôt des voitures, à moitié étranglés, à moitié pendus, à l’aide d’un lasso, par une bande qui infestait la rue Ordener.

Aux Indes, les Thugs, qui étranglaient leurs victimes par fanatisme religieux, car ils voulaient détruire le genre humain, opéraient, eux aussi, par surprise.

Des Anglais importèrent ces procédés à Londres : ils y ont commis tant de crimes, ils y ont répandu une telle terreur, qu’il a fallu que le Parlement votât contre eux une loi spéciale de répression.

De tous ces faits nous pouvons conclure qu’en dehors de la surprise la strangulation semble être extrêmement difficile à exécuter, à moins que la victime ne soit en état d’ivresse, car alors elle est sans défense.

Les violences que l’on constate sur le corps des victimes sont à peu de choses près toujours les mêmes et portent d'abord sur la tête.

(1) Voir observation 12.

(2) Voir observation 2.

Tardieu, commis dans l’affaire de Mrad de Gaumont La Force, constata qu’elle avait le nez brisé. La duchesse avait été étranglée par son jardinier qui, avant d’accomplir son crime et pour réduire sa victime à l’impuissance, avait commencé par lui asséner un formidable coup de poing au milieu du visage.

Dans une des premières affaires où je fus commis, je me suis trouvé en présence d’un fait semblable ;

Une vieille dame, Mme Crémieux(l), qui n’avait plus bien sa tète à elle, introduisait chez elle des gamins de quinze à vingt ans ; il se passait alors des choses extraordinaires sur lesquelles je n’ai pas besoin d’insister. Un jour, l’un de ces jeunes drôles applique sur la tête de cette femme un vigoureux coup de poing; les fibres du muscle temporal étaient déchirées, infiltrées de sang. Mme Grémieux tombe à la renverse, se fait une ecchymose de la région occipitale, son peigne d’écaille se casse et les dents pénètrent dans le cuir chevelu ; voyant la femme par terre, le gamin l’étrangle, la vole et se sauve.

Mme Grémieux avait une denture défectueuse, il y existait de nombreux vides ; je fis mouler ses mâchoires, et c’est grâce à cette précaution, que je vous signale en passant, que le petit Hodister fut pris en Belgique : il portait sur sa main les stigmates des dents de la veuve Grémieux qui l’avait mordu, le moulage de la mâchoire s’adaptait exactement à ceux-ci.

La mort peut être quelquefois très rapide, ainsi que je vous l’ai dit en vous rappelant le cas de la marchande de tabac, succombant au moment même où le petit garçon saisissait son larynx. Je ne reviens pas sur les faits de ce genre.

Dans les affaires de strangulation, le meurtre est la plupart du temps commis avec l’intention de voler ou de violer la victime. Mais nous avons eu à faire à d’autres cas, dont il

(I) Voir ibscrvation 21.

faut vous parler, et à propos desquels il est nécessaire de vous mettre en garde contre une exagération de sentiment.

Le 5 juin 1882, dans un asile d’aliénés, des infirmiers ennuyés, agacés par les cris que poussait un aliéné, essayent de le faire taire, le bousculent ; l’un d’eux saisit le fou à la gorge, et celui-ci meurt étranglé.

Peut-être, et c’est une supposition que je fais, y a-t-il eu là une inhibition?

L’émotion dans la presse fut énorme, j’ajoute qu’elle était légitime.

Je ne sais si vous avez jamais visité un asile d’aliénés, et surtout si vous avez mis le pied dans le quartier des agités. Vous avouerez, avec moi, que l’on a bien de la peine à garder son sang-froid, au milieu de ces fous qui hurlent, qui crient, qui se démènent sans trêve ni cesse. Il n’y a pas, en général, de gens plus doux que les gardiens auxquels est confiée la surveillance des agités; mais le milieu dans lequel ils passent leur existence finit par réagir sur eux et provoque chez ces hommes un état nerveux particulier et des accès d’impatience, quelque peu excusables.

J’ai insisté sur ces faits, aux assises, sans tenter néanmoins de disculper les infirmiers.

J’aborde maintenant l’étude du suicide par strangulation.

Jusqu’au début du siècle on a cru que le suicide par strangulation était impossible, on le croyait trop douloureux et trop difficile.

Le premier fait qui ait donné lieu à une discussion est la mort du général Pichegru (1). Vous savez que Pichegru, après avoir remporté un certain nombre de victoires, fut accusé de trahison et enfermé à la Conciergerie. Un matin on le trouva mort dans son cachot, étranglé avec sa cravate; un morceau de bois de 45 centimètres de long était passé dans les plis de la cravate et avait fait l’office de

(1) Voir observation 1.

garrot. Pendant les mouvements de torsion, ce morceau de bois avait produit sur la joue droite, près de l’oreille, une estafilade de 5 à 6 centimètres de longueur.

Les premiers médecins appelés à déterminer les causes de la mort n’osèrent se prononcer. On commit de nouveaux experts qui ne furent pas complètement d’accord avec les premiers. Chaussier, qui était un médecin légiste éminent et qui a laissé de remarquables rapports médicaux-légaux, donna un avis que l’on peut tenir pour définitif. Il conclut à la possibilité du suicide.

Ceux d’entre vous que ce problème historique intéresserait pourront consulter le rapport des premiers et des seconds experts et surtout le rapport extrêmement curieux de Chaussier qui apprécie en termes fort sévères la valeur des deux premières expertises.

Il semble qu’à cette époque les mœurs médicales étaient plus âpres, plus brutales qu’elles ne le sont aujourd’hui. Pas un médecin expert n’oserait, aujourd’hui, critiquer d’une façon aussi cruelle le rapport de l’expert qui l’aurait précédé.

A ce propos, je vous recommande de toujours garder dans la rédaction de vos rapports, la plus grande modération. Si, à l’audience, vous avez une discussion avec un confrère ou la défense, toute expression dépassant légèrement la mesure vous sera reprochée. Plus vos explications auront, été calmes et modérées, plus elles feront d’impression sur les jurés et sur les magistrats.

Le premier, Chaussier a donc établi que l’on pouvait se suicider en s’étranglant. L’avenir lui donna raison ; les faits se sont multipliés depuis et ne laissent plus aucun doute à cet égard.

En 1831, Jacquier, de Troyes, avait déjà pu réunir 17 observations de suicide par strangulation. Dans les pays où la strangulation est le mode de supplice légal, comme en Espagne, les suicides par strangulation sont communs ; ils sont relativement fréquents en Italie. Quoiqu’ils soient rares en P. Brouardel. — La Pendaison. 13

France, nous en connaissons un certain nombre, accomplis dans des circonstances souvent bien singulières.

Les médecins aliénistes, et en particulier Brierre de Boismont, en ont observé un certain nombre de cas. Je ne vous en citerai qu’un , raconté par Brierre de Boismont : Une jeune fille riche, mélancolique, ayant des idées de suicide, qu’elle avait plusieurs fois essayé de mettre à exécution, était en traitement dans la maison dirigée par Brierre de Boismont. Elle avait avec elle une servante, chargée de la surveiller et qui ne la quittait ni jour, ni nuit. La surveillance de cette fille s’est-elle relâchée un instant? la gardienne s’est-elle endormie? Quoi qu’il en soit, la jeune fille s’est étranglée, dans son lit, avec une lanière arrachée de sa chemise, et dans laquelle elle avait passé un petit bâton, sans qu’un cri, une convulsion ou un mouvement aient attiré l’attention.

Dans un cas signalé par Rendu, une jeune fille paralysée du bras droit s’est étranglée, à l’hôpital, dans son lit, avec un lambeau détaché de sa chemise, qu’elle serra autour de son cou de la main gauche, la seule dont elle eût conservé l’usage.

Le suicide par strangulation est donc possible ; il en existe des exemples et il faut se souvenir de ces faits quand on se trouve en présence d’un cas de strangulation.

La strangulation peut être accidentelle ; ce sont en général des enfants qui s’étranglent, par accident, en jouant avec une ficelle au bout de laquelle est attaché un poids quelconque. S’ils se passent cette ficelle autour du cou, le poids peut se retourner, se placer derrière le dos et l’enfant meurt étranglé.

Il est plus rare de voir des adultes s’étrangler accidentellement. Je puis cependant vous citer deux cas : Un fort de la Halle charge un sac de farine sur son dos, il l’attache autour de son cou à l’aide d’une ficelle ; le sac glisse en arrière et l’homme meurt étranglé.

Page 1