‹ La pendaison, la strangulation, la suffocation, la submersionChapitre 42 sur 48 · Assassinat. Fracture du crâne. Submersion post mortem · texte numérisé non relu

Assassinat. Fracture du crâne. Submersion post mortem

I. Rapport ii° 1. — Nous soussigné, docteur en médecine, chirurgien de l’hôpital civil et militaire de Saint-Germain-en-Laye (Seine-et-Oise).

Sur la réquisition de M. le juge de paix du canton de Saint- Germain, serment préalablement prêté entre ses mains, aujourd’hui 29 mai 1882, à 3 heures de l’après-midi, nous sommes

transporté à la Morgue du Pecq, à l’etfel d’y visiter et examiner le corps d’un inconnu que l’on nous dit avoir été trouvé, le matin même, ne donnant pas signe de vie, sur les bords de la Seine, audessous du viaduc et pont du chemin de fer de Saint-Germain.

Le corps est entièrement nu, il présente tous les signes d’une décomposition avancée.

La peau et les tissus mous sont distendus par les gaz de décomposition, d’où une bouffissure générale.

La bouche est recouverte d’un mouchoir fortement serré. La lèvre supérieure est traversée par une épingle dite anglaise et reliant cette lèvre au mouchoir.

Le cou est serré dans plusieurs tours d’un tube de plomb aplati qui entoure le corps, relève une jambe en passant sous le siège et reliant l’autre jambe.

La tête est criblée de blessures paraissant avoir été faites avec un instrument contondant. On en compte sept dont trois pénétrantes avec fractures et enfoncement de toute l’épaisseur de la boîte crânienne.

La poitrine présente cinq blessures, dont trois, au moins, paraissent pénétrer dans la cavité du thorax.

La surface cutanée ne présente pas d’autres altérations.

En résumé : le corps est celui d’un homme de trente-huit à quarante-cinq ans, paraissant avoir séjourné dans l’eau durant une huitaine de jours et trente-six heures, au moins, à l’air libre. La mort remonte donc à dix jours, au moins, et a été causée, évidemment, par les blessures sus-mentionnées.

Le crime est manifeste.

Fait au Pecq, le 29 mai 1882.

Signé : Gauthey.

IL Rapport n° 2. — Nous soussigné, docteur en médecine, sur la réquisition de M. Lambinet, juge d’instruction au tribunal de Versailles, aujourd’hui 31 mai 1882, à 3 heures de l’après-midi, nous sommes transporté à nouveau , au cimetière du Pecq et à la Morgue à l’effet d’y pratiquer V autopsie du corps de l’inconnu par nous examiné le 29 et au sujet duquel un supplément d’instruction a été jugé nécessaire.

Le corps, entièrement débarrassé de ses entraves, est placé sur une table improvisée et, malgré l’odeur repoussante, examiné par nous en détail.

Les remarques consignées dans notre premier rapport persistent.

Des blessures de la tête : Yune est temporo-pariétale, mesurant 7 centimètres sur 5, et présentant un enfoncement avec

fractures multiples de toute l’épaisseur de la boîte osseuse et pénétration des fragments dans le cerveau ; Vautre est occipitale, mesurant 4 centimètres sur 4 et arrondie, se rejoignant avec une autre toute voisine et toute semblable, les deux, également pénétrantes, c’est-à-dire avec enfoncement et fractures multiples : les trois autres sur divers points du crâne, mais simplement contusives avec fortes ecchymoses des tissus voisins.

Des blessures de la poitrine : trois sont pénétrantes , c’est-à-dire traversent la cage thoracique, le poumon gauche et atteignent le cœur vers sa pointe, mais sans le traverser de part en part ; deux sont en arrière et se perdent dans les chairs.

Le cerveau est ramolli par la putréfaction, il est ecchymosé au niveau des fractures et aux points contus.

Les poumons surnagent, ils sont le siège de congestions partielles. Le cœur est mou, flasque et vide de sang ; il présente les trois atteintes précitées.

L’estomac est sain; il est distendu par des gaz, des liquides vineux, alcooliques et par une assez grande quantité d’aliments non encore digérés, viandes, haricots blancs, pain, etc.

L’intestin est en bon état et ne renferme que peu de matières.

Les autres organes sont intacts.

Les blessures ont été faites avant la mort, puisqu’elles l’ont causée, et par conséquent avant l’immersion.

En résumé, la mort a été causée par les blessures susdites et, principalement, par celles de la tête qui ont dû abattre la victime d’une manière foudroyante. La mort a été prompte.

Il n’est pas impossible d’admettre que la respiration existait encore à un faible degré au moment de l’immersion (congestions partielles des poumons), mais l’asphyxie n’a pas été la cause efficiente de cette mort.

L’attentat paraît avoir été accompli par plusieurs. Les instruments du crime peuvent avoir été :

Instrument contondant : marteau, assommoir.

Instrument piquant : poignard, stylet, canne à épée.

Fait à Saint-Germain, le 31 mai 1882.

Signé : Gauthey.

III. Contre-expertises. — Nous soussignés, Paul Brouardel, Gauthey et Yot, commis par M. Henri Firon, juge d’instruction au tribunal de première instance de Versailles, en vertu d’une commission rogatoire en date du 24 juin 1882, ainsi conçue :

« Vu la procédure commencée contre les époux F... et Lucien F..., inculpés d’assassinat sur la personne du nommé A...

« Attendu que le Dp Gaulhey a procédé le 31 mai 1882 à l’autopsie du cadavre d’A... (Louis).

« Attendu que de cette autopsie il résulte que Louis A., n’a pu être tué par un seul homme.

« Attendu que Marin F... demande qu’une contre-expertise soit effectuée.

« Ordonnons qu’il sera procédé par MM. Brouardel, demeurant à Paris; Gaulhey, demeurant à Saint-Germain; et Yot, à Versailles, que nous commettons à cet effet, serment préalablement prêté entre nos mains, à un nouvel examen du corps de Louis A..., à l’effet de nous faire connaître quel est le nombre des blessures produites par la canne à épée, si ces blessures traversent ou non le corps? Quel est le nombre des coups portés sur la tête d’A...? Quelle est la nature des blessures produites par ces coups? Enfin, d’une manière générale, dans quel état se trouve le corps de la victime et si les blessures et coups qui se trouvent sur son corps et sur sa tête ont pu être données et être faites par un seul homme luttant corps à corps avec la victime ?

« De tout quoi il sera dressé un rapport détaillé contenant sur lesdiles questions qui leur sont soumises un avis motivé conformément à la loi, et qui nous sera remis ensuite par MM. Brouardel, Gauthey et Yot après avoir affirmé entre nos mains le contenu sincère et véritable. »

Serment préalablement prêté avons procédé, le 28 juin 1882, à l’autopsie du sieur A..., au cimetière du Pecq.

Le cercueil en sapin qui renferme le corps du sieur A... est dans un mauvais étal. Le couvercle est enfoncé et une assez grande quantité de terre a pénétré dans l’intérieur du cercueil.

Le corps retiré du cercueil est placé sur une table; il est enveloppé d’une étoffe un peu grossière. 11 est dans un état de putréfaction extrêmement avancée.

Les parties molles de la tête sont dans un étal de décomposition qui ne permet plus de reconnaître sur elles les traces de blessures ayant pu exister et n’intéresser que les parties molles qui recouvrent le crâne.

Le diamètre antéro-postérieur de la voûte du crâne mesure 17 centimètres et demi et le diamètre bilatéral 15 centimètres.

La voûte du crâne présente trois fractures avec perte de la substance osseuse.

Ces trois fractures siègent :

1° Sur la suture occipito-pariétale droite; près du point d’intersection de la suture lambdoïde, une fracture de forme quadrilatère avec perte de la substance osseuse. Ce quadrilatère mesure

environ 4 centimètres carrés. De l’angle supérieur et interne part une ligne de fracture verticale, longue de 3 centimètres et siégeant complètement sur le pariétal droit. De l’angle inférieur et externe part une autre ligne de fracture dirigée verticalement en bas sur une longueur de 2 centimètres, puis faisant un angle presque droit et se continuant vers le bord droit de l’occipital. Ce quadrilatère siège dans ses trois quarts sur l’occipital. Le crâne à ce niveau mesure à peu près un demi-centimètre d’épaisseur.

2° Sur la suture occipito-pariétale gauche, à 6 centimètres de la précédente, se trouve une fracture de forme triangulaire à sommet dirigé en bas, mesurant 2 centimètres de hauteur et 1 centimètre à la base. La substance osseuse dans cette partie fait également défaut.

3° Sur le pariétal droit à l’angle antéro-inférieur, à 1 centimètre au-dessus de la portion écailleuse du temporal et 1 centimètre du frontal, se trouve une vaste fracture avec perte de substance osseuse mesurant 4 centimètres et demi de longueur sur 2 centimètres de hauteur aux deux extrémités et 1 centimètre au milieu. De l’angle antérieur et inférieur de celle fracture part une ligne de fracture se dirigeant en avant sur le frontal.

A ce niveau le crâne ne présente pas une grande épaisseur.

II n'y a pas de fracture des rochers ni des os de la base du crâne.

Le larynx et la trachée ne présentent pas de lésion.

Sur le cœur, au niveau de sa pointe et sur le bord gauche du ventricule gauche, on constate trois petites plaies, dont deux pénètrent jusque dans la cavité ventriculaire gauche en suivant un trajet très oblique de gauche à droite dans une direction à peu près horizontale; la troisième plaie, ayant la même direction, arrive jusqu’à l’endocarde sans pénétrer dans le cœur.

Pas d’autre plaie sur le reste du cœur, notamment dans sa partie postérieure.

M. le Dr Gaulhey nous affirme que dans le péricarde il n’y avait que quelques grammes de sang. En ce cas !es plaies du cœur n’ont été faites que sur un cadavre ou sur un homme expirant.

La pointe de la languette du poumon gauche est perforée.

Sur la peau de la paroi thoracique gauche, sur une ligne verticale descendant du bord antérieur de l’aisselle gauche, on note trois plaies petites mesurant à peine 3 ou 4 millimètres, groupées de façon qu’elles forment un triangle isocèle à sommet supérieur. ■Chacun des côtés de ce triangle a moins d’un centimètre.

Sur la plèvre gauche on trouve l’orifice de ces trois petites plaies ayant le même groupement. La première est située entre la quatrième et la cinquième côte gauche, presque sur le bord P. Brouardel. — La Pendaison. 37

supérieur de la cinquième. Les deux autres plaies séparées à peine de 1 centimètre sont situées entre les cinquième et sixième côtes gauches, sur le bord inférieur de la cinquième.

Sur la partie postérieure du tronc il n’y a pas de plaie, pas de tr ace de violences, mais le cadavre est dans un état de putréfaction trop avancée pour qu’il soit possible de reconnaître des lésions qui n’auraient intéressé que les parties superficielles de la peau.

Les organes génitaux sont dépouillés des parties molles par putréfaction. Les testicules sont intacts.

Conclusions. — 1° Le cadavre porte des plaies dans deux régions : la tête et la paroi thoracique gauche ;

2° Les fractures du crâne, au nombre de trois, et les plaies des parties molles du cuir chevelu, notées dans les rapports du Dr Gaulhey en date des 29 et 31 mai, ont été faites par un corps contondant tel qu’un marteau. Leur dissémination sur toute l’étendue de la surface crânienne semble indiquer que, pendant que A... a reçu ces coups, la victime et le meurtrier se sont plusieurs fois déplacés ;

3° Les plaies de la région thoracique gauche ont été faites par un instrument piquant tel qu’une épée ou une canne à épée. Leur groupement dans un espace très restreint indique que l’arme a atteint, presque en doublant ses coups, un corps qui ne remuait plus. Les plaies pénétraient jusque dans la cavité ventriculaire gauche du cœur; la présence d’une quantité de sang très minime dans le péricarde prouve que ces plaies ont été faites alors que la victime était morte ou mourante. Lorsqu’une plaie intéresse le cœur pendant la vie, la quantité de sang épanchée dans le péricarde est en effet d’environ 250 grammes;

4° Ces plaies ont pénétré à une profondeur de 10 à 12 centimètres. Elles sont dirigées presque horizontalement de gauche à droite. Elles n’ont pas perforé le corps de part en part;

5° La mort a été la conséquence des fractures du crâne. Cellesci ont été faites avant les plaies du cœur ;

6° Si contrairement à ce que démontrent nos constatations les plaies de la tête et celles de la poitrine avaient été simultanées, on devrait admettre que très probablement elles auraient été faites par deux personnes. Mais tout démontre que ces coups ont été portés en des temps successifs, d’abord ceux de la tête, puis ceux de la poitrine; dans ces conditions la même main homicide a pu successivement faire les blessures de la tête et celles du cœur.

Page 1