‹ La Pénélope normandeChapitre 1 sur 3 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Un beau jour d'été allait finir. — Sur une côte, au bord de la mer, à une lieue du port de ***, — je vous dirai tout à l'heure pourquoi je ne nomme pas ce port, — un groupe de personnes de costumes et de conditions divers avaient les regards fixés sur l'Océan.

Il était facile de voir que ce n'était pas le magniflque spectacle d'un soleil couchant sur la mer qui attirait leurs regards.

Le ciel, à l'ouest, resplendissait des plus riches couleurs.

Le soleil se trouvait en ce moment derrière une

2 LA PÉNCLOPE NORMANDE.

lo;:gue bande formée par un nuage noir îïancré d'or.

Au -dessous du nuage, un espace <{ui semblait aux y\ ix seulement de quelques pieds était d'un Lieu limpide glacé Ofut.

Au-,'essus du nuage, un grand espace du vert-bleu parJenl er à eor aines tur fuoises.

Au-des*us de cet cspac«',des nuages rouge de feu ; puis ci l'o i relevait la tète, en voyait au z^uilli un ciel lapis parstun-'1 do nuages roses.

La mer, sous le ciel, était d'un vert sombre, sur 1> q-iel s'étendait un glacis dr feu.

Eh h en ! ce n'était pas de ce côté que les personnage? que j'ai désignés avaient les regards tournes.

C'était, au contraire, du ^oté du port, du coté do l'est, où le ciel et la mer étaient gris et vcilés.

Le groupe se composait :

D'une jeune femme jolie, svelte, simplement, mais élégamment vêtue d'une robe de soie à carreaux écossais verts et bieus, et d'un chapeau de paille sur lequel se croisaient des rubans de la même couleur que la robç \ln col uni, empesé et rabattu, ses gants d'un brun clair, ses bottines ver es, venaient évidemment de Paris ;

une servante habillée ù la mode du pays, avec

un bonnet à larges ailes qui se remplace désagréablement par un bonnet de cotnn; une jupe à raies rouges, une sorte de g.let en laine grise;

D'une enfant de neuf à dix ans, — habillée d'une robe de laine à carreaux écossais vorts et rouges, — ne tombant que jusqu'aux jarrets ef laissant les jambes nues sous des chaussettes à carreaux pareils à ceux de la robe; sur la tête un large chapeau de paille rond;

D'un homme grand et assez gros, au visage rouge et tanné par le vent, les yeux d'un Lieu pâle et indiquant de la ruse ; — il étai' vêtu d'une très-longue redingote bleue qui lui descendait presque jusqu'aux talons, un chapeau de castor hérissé, de gros gants de daim roulés dans une main, un pantalon de nankin trop court.

La jeune femme était madame Il'loïse Noé'mi d'Àprcville, femme du capitaine au long cours de ce nom.

Elle avait vingt-huit ans et le capitaine en avait cinquante; — il l'avait épousée une dizaine d années auparavant après l'avoir rencontrée par hasard dans une maison pour laquelle il avait des marchandises.

Noëmi, orpheline, sans aucune fortune, avait été

recueillie par des parents éloignés, qui lui faisaient payer l'hospitalité qu'ils lui donnaient — au prix où cela se paie chez des parents riches, avares et vaniteux.

Noëmi était belle, instruite, spirituelle, — le cœur du capitaine Hercule d'Apreville en avait été remué sous l'épaisse p itrine bronzée qui lui avait servi jusque-là de cuirasse impénétrable. Au voyage suivant, le capitaine rapporta pour Noëmi quelques curiosités qu'il lui offrit timidement. Puis, quelque temps après, ayant réglé son compte avec ses armateurs, et se trouvant suffisamment riche pour vivre à sa guise dans une petite maison qu'il avait héritée de sa Camille, et dans laquelle il était né, — il s'occupa d'arranger cette maison pour s'y retirer ; — il fit faire des peintures, coller des papiers, — il acheta de3 meubles, — mais il lui semblait qu'il manquait toujours quelque chose.

Il retrouva une servante élevée par sa famille, qui depuis s'était mariée et était devenue veuve avec deux enfants. 11 prit chez lui Mathilde, que, par une corruption de mots ordinaire en Normandie, on appelait Maltide, et recommanda l'aîné des garçons à son amile capitaine Anthime Férouillat, qui. après avoii

navigué longtemps comme son second, avait obtenu le commandement d'un petit bâtiment à vapeur faisant le cabotage à de petites distances et revenait au port tous les cinq jours. Ces anciennes relations, quoique Anlhime fût devenu capitaine à son tour, tenaient toujours Férouillat dans une sorte de subordination à l'égard d'Hercule, qui de plus avait sur lui l'avantage immense de la fortune.

Herrule d'Apreville mangeait bien, buvait bien, dormait la grasse matinée.

Et cependant il n'était pas heureux.

11 fît faire un canot charmant pour se livrer à la pêche, — il prit le second fils de Maltide pour matelot, — fit venir des tambours et paniers à prendre les homards d'Étretat, — chargea un ami de lui apporter de Livourne des trémails en soie, — en un mot, s'équipa et s'appléta de telle façon que les pécheurs de la côte le déclarèrent, — comme on avait fait jadis pour Alain, — dont j'ai écrit autrefois l'histoire, <*l'ennemi du poisson.

Eh bien! celanel'amusaquependantquelquetemps.

Il alla passer une partie de ses journées au port voisin, retrouva les capitaines ses confrères, déjeuna, dina et but avec eux.

Mais en un mois il eut épuisé tout ce que contient de [)l.iis.r le domino à quatre, et il revint chezl .i l'estoma^ iatÎLçué par l'eau-dc-vie de cidre et le genièvre, q\n sjnt aussi nécessaires pour jouer aux dominos que les dominos eux-mêmes.

Cette assertion est inexacte ; elle pèche par la timidité.

L eau-de-vie de cidre et le genièvre sont plus nécessaires pour jouer aux dominos que les dominos.

— Je n'ai jamais vu quatre marins dans les cafés souterrains où ils se réunissent — jouer aux dominos sans avoir sur la table une canette d'eau-de-vie de cidre et une de genièvre.

Et il n'est pas rare de les voir en même nombre autour d'une table, où ils se sont assis pour jouer aux dominos, vider à plusieurs reprises les pots d'eau-devie et de genièvre en fumant — sans penser à sortir de leur boite les dominos que le g ireon fiait par donner à d'autres joueurs sans qu'ils s'en aperçoivent.

Le capitaine Hère, le se reposa un peu chez lui, puis, voyant qu'il s'ennuyait toujours, il alla passer un mois à Paris. Il visita tous les monuments : la colonne de la place Vendôme, le Louvre, le Panthéon, etc., puis Versailles, un jour de grandes vaux.

LA PENCLOPE NORMANDE. 7

J'ai toujours vu le? marins s'empresser, dans leurs voyages à Paris, daller voir jouer les giandes (aux à Versailles.

Ils rient beaucoup sur leurs plages de In stupéfaction etde l'admiration érrasante qu'éprouvent les Parisiens à l'aspect de la mer.

Eux réservent leur admiration pour les jets d'ea-j, les cascades et les robinets de Versailles.

Après tous les monuments, il alla voir tous les théâtres. Après, quoi?

Le capitaine Hercule d'Aprevillc découvrit, un peu avant la fin de son moi?, qu'il s'ennuyait également à Paris ; que l'ennui y était plus rber, mais qu'on en avait porr son argent; nu 'il y était parfaitement conditionné et de bonne qualité.

D'ailleurs, un marin ne tarde pas beaucoup à se demander le ma! in : « Ah rà ! où est donc la mer? » Ces horizons de pierres Qldr maisons, où les yeux voici.t se cogner et s'émousser ^r.ns cesse la pointe de leurs regards arrouïuim's à plus d'espace, ne tardent pas à 1< s tatiguer et à leur donner le mal ce terre.

Le capitaine revint à sa petite maifon. Le premier jour, il s'y trouva très-heureux; il dormit mieux dans

son lit; il dîna mieux en mangeant sur la table la fricot

apprêté par Maltide.

Le lendemain, il s'amusa énormément à la pêche.

Le surlendemain il s'y ennuya.

Le jour d'après il resta chez lui et se dit : — Mais que diable manqae-t-il dans cette maison!

Le dimanche d'après il alla à la messe.

Carie capitaine Hercule d'Apreviile jurait, sacrait, avait parfois aimé des négresses, en se contentant de leur part d'un consentement incomplet, — avait d'autres foi? tué des nègres malgré leur refus formel, — il avait dans son commerce exercé l'épicerie à main armée, et ne s'était pas toujours piqué de donner le prix entier des marchandises qu'il prenait, ni le poids exact de relies qu'il livrait.

Mai", néanmoins, le capitaine Hercule d'Apreviile n'aurait manqué pour aucun prix une des solennités de l'Église. Jamais il ne se mettait en route sans avoir fait dire préalablement une messe pour la prospérité do son voyage. Il n'était pa- fâché d'avoir à terre quelqu'un qui, pendant une tempête, faisait à son intention brûler quelques petits rierges devant saint Sauveur, un saint inventé parles marins.

En elïet, ces hommes, qui à chaque instant peuvent

se trouver dans les dangers où la force de tons les nommes réunis ne pourrait rien pour leur salut, tournent naturellement leurs regards vers le ciel.

Il y avait dans l'église de la commune un tableau représentant le navire du capitaine d'Apreville dans une tempête; sur ce navire on voyait le capitaine luimême — un peu plus grand que les mâts, — joignant les mains et implorant le ciel, et dans un nuage la sainte Vierge et l'enfant Jésus.

C'était le résultat d'un vœu qu'avait fait le capitaine pendant une furieuse tempête, où il n'avait dû, disait-il, son salut, celui des hommes de son équipage et de son navire, qu'à la protection de la Vierge.

D expliquait pariaitement aux autres marins qu'il n'y avait plus aucunes ressources dans la science et dans la pratique du métier ; qu'il était inévitablement perdu sans l'intervention de la puissance divine, et les gens qui se piquaient avec raison de savoir leur métier tombaient d'accord avec lui; que l'homme n'avait plus rien à faire pour son propre salut dans les circonstances où il s'était trouvé.

Qui aurait pu prouver, qui aurait pu soutenir que ces gens se trompaient? Je déclare que ce n'aurait pas été moi,

Le capitaine Hercule d'Apreville, à l'église, suivait attentivement la messe et chantait à haute voix avec les chantres — en latin.

En sortant de l'ég!i<e, le capitaine vil mademoiselle r^oémi Vallier, à laquelle il otiïit de l'eau bénite, — puis il rentra chez lui, soucieux et préojcup ; — il trouva la maison plus vide que jamais; — sa table plus triste, quoique Malade eût particulièrement soigné la friva$*ée ce jour-là. — Il remarqua Férouillat qui l'attendait pour dîner à midi, heure d'usage, — racontant souvent les mêmes histoires. — Il l'appela plus souvent qae de coutume « Normand, » à cause que Férouillat était né dans la vallée d'Auge et bas-Ncrmand, ce qui est le Normand par excellence. Mais il comprit ce qui manquait dans la maison, et il se représenta qu'à rctte table, voir en fa^e de lui le gracieux et frais visage de Noëmi, serait un horizon bien plus agréable que la figure tannée et goudronnée du capitaine Anthime.

Huit jours après il demanda lamain de Noëmi à ses parents; — à elle-même, il n'aurait pas osé.

Noëmi fut consultée un peu pour la forme, car les parents trouvaient très-sortable une union avec un homme qui ne demandait rien.

LA PENLLOPL NORMANDE. il

'Partie dot, cola ne les inquiétait suère; — ils étaient si bien résolus ù n'en pa* donner! — mais on pouvait demander un trousseau, et il aurait été d Ûiilede ne pas en donner au moins une imitation. N >émi cnnij 'A q'jp, du jouroùplle aurait refusé un rtablisseniLn'.— elle serait dans un état d'hostilité permanent avec une famille qui désirait vivement se débarrasser d'elle, et qui '"tait à bout de la magnanimité peu coûteuse qu'elle s'était plus d'une fois repentie d'avoir coLiniencé à , manifester.

D'antre part, — être mariée, — être chez soi, — ne plus attendre d'une générosité paresseuse — les robes, les chapeaux, etc., que sa pnrente avait soin de se payer, en les choisissant do couleurs et de firmes désagréables — cïtaitoneperspect* . . tséduisan'e.

Et elle s'efforça d'oublier que le capitaine d'Apreville n'éait ni beau, ni jeune, ni él'p:aut, ni instruit, à part les connaissances de son métier qu'il possédait ùundoîrK remarquable; — ello ponsa qu'elle s'aceoutume-aitmême à l'odeurdu tabac, se résrrvantdercrnpêcher d'en mâcher, — même aux petits anneaux d or qu'il portait aux oreilles.

Noimi donna son consentement et devint madame d'Apievil!e.

De ce jour, le capitaine fut le plus heureux des nom* mes; son amour pour Noëmi, qu'il considérait avec quelque raison comme une créature d'un ordre supérieur à lui, tenait singulièrement du cuite. — Jamais il ne put se persuader que cette femme était à lui, — il lui faisait la cour tous les soirs, et était ému et tremblant d'incertitude vers dixheures. Noëmi était la madone de la maison. — Maltide ne partageait pas tout à fait l'admiration de son maître pour la nouvelle venue. — D'abord elle avait été forcée d'abdiquer le gouvernement de la maison, — puis elle ne trouvait pas Noëmi très-jolie.

Ce frais visage, un peu pale comme une rose du Bengale carnée, ne lui semblait pas aussi beau qu'une figure ornée de deux belles plaques rouges sur les joues. Cette taille, un peu mince et souple, ajoutée à la blaucheur de la peau, lui paraissait plutôt un signe de faiblesse et de maladie qu'une grâce et une beauté.

Elle ne put s'empêcher de le dire un joui' à Noëmi elle-même.

Maltide avait été céKl>ie pour sa beauté dans sa jeunesse. Et voici comment feu Césaire Valin l'avait demandée pour Oné?ime Valin, son fils, à Martin Glara, père de ladite Maltide :

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—Dites donc, voisin, savais-vousqu'vous avais eune. fille qu'elle est joliment lourde, tout de même ?

— Vous êtes ben honnête , voisin Valin, mais votre fille, la Valaine, est, je crois, encore plus lourde.

— Faut pas dire ça devant les jeunesses, voisin Glam, c'est déjà assez porté à s'en faire accroire, — j'avouerai que la Valaine est pas mal lourde aussi ; — ça fait deux beaux brins de fille. — Mais pour MaLide, y en a point une dans la paroisse pour être si rouge qu'elle.

— Ça, c'est vrai qu'elle est rouge, — c'est une vraie pomme, — mais la vôtre est bien aussi rouge.

—Vous mentais... y en a point une comme Mattide. C'est pas ca, — c'est qu'y a Onésime qu'a dit comme ça qu'il en voulait pas d'autre.

— 11 m'a bien semblait aussi qu'y s'parlaicnt.

— Onésime est un fort gars, — ça vous soulève une barrique de cidre, — ot ça la met sur une table.

— C'est pas qu'faudrait pas gager cher que Maltide en ferait pas autant.

— Eh ben ! voisin Glam, j'y vas pas par quatre chemins, Onésime est un fin pêcheur; vous savez qu'il iîaire le hareng d'une lieue, — il a deux lots de filets et sa pouche garnie.

— r.IaUklc n'a pas vue mauvaise coCréo.

— Eh ben! oa va-t-il?

— Ça va, — goûtez un pou de not'eidre.

Quoique* ligures aprè-, les grands parants, complètement ivres, avaient réuni leurs entants, leur avaient fait des dis -ours sages, — et, un mois p'us tard, Maltide avait épousé Onésime , qui depuis s'était prrdu dans un voyage.

Elle n'avait pas oublié son ancienne célébrité pour la force et l'éclat des joues, et ne trouvant Noèmi ni lourde, ni rouge, elle lui dit :

— Ah eà! à Paris, c'est donc pas la même e*pèec qu'ici?— Vousautros, tant plus que vous êtes blanches, tant plus que vous êtes belles; — nous, ici, tant [Jus qu'on est rouge, tant plus qu'on est belle.

Elle soignait Noèmi comme quelque chose de fragile appartenant à son maître, — comme une porcelaine, — mais sans l'aimer pour son compte.

Quand Nouai devint grosse et quand elle mit au monde la petit*1 E?thcr, — Rîaliide fut tres-étonnée; — elle crut d'abord que l'enfant de cette femme frôle et blanche ne vivrait pas.

Mais Estlier, au contraire, fui bien portante dîd'unê

santé parfaite. — Maltide l'aima pour la part qu'y avait son maître.

Apres quelques années, Noëmi devint trictc, — et Hercule la pressa tant de questions qu'elle finit par avouer qu'elle s'ennuyait !

Le plus terrible aveu qu'une femme puisse faire.

— Unp femme qui s'ennuie est capable de tout. — ■ On en a vu empoisonner leur mari pour se désennuyer.

Les femmes ne meurent que d'ennui.

— Aim^z-les, si vons voulez, mais, si vous les laissez s'ennuyer, elles ne feront pas plus de ras de votre amour, quelque arJent, qu^l jue dévoué qu'il soit, que d'une paire de gants fanés ou d'un chapeau dont la coupe n'est plus à la mode.

Noëmi avoua, en outre, que, née à Paris, elle mourrait si elle n'y retournait pas. Le capitaine compta, recompta, en lui faisant l'exposé de sa petite fortune, — et lui demanda si elle serait suffisante pour vivre à Paris. — Noëmi répondit négativement et prit les airs résignés les plus attendrissants.

Hercule fit ce qu'il avait fait pour lui-même, il chercha tous les moyens imaginables de la distraire, mais sans résultats.

Alors, il lui dit un soir :

— Noëmi, la mer, qui m'a fait ma petite fortune, ne doit bien encore quelque chose. Il se présente une magnifique occasion; il y a un coup de commerce important à faire ; mais je ne veux plus partager avec les armateurs, qui ont toujours soin de se réserver la plus grosse part. Je vais retournera la mer pendant quiuze mois ou deux ans d'abord; puis, s'il est nécessaire, je ferai un second voyage; mais j'ai bonne idée du premier. Il y a, sur le chantier de Crescent, le charpentier, une goélette qu'on est en train de mater. C'est un modèle de goélette ; ça doit serrer le vent comme un goéland. Il avait fait ça pour un négociant qui a fait la culbute. On l'aurait à bon marché.

Noëmi fit quelques objections, mais se laissa battre. Ilercule d'Apreville acheta la goélette, qui fut baptisée en grande pompe. — Anthime Férouillat en fut le parrain avec Noëmi pour marraine, — comme il avait été parrain d'Esther avec Julie Quesnel, une amie de madame d'Apreville qui s'était mariée depuis et avait été habiter Paris , ce qui n'avait pas été étranger à la nostalgie de Noëmi.

Les lecteurs qui voudront savoir les détails exacts

LA PENELOPE NORMANDE. Il

et intéressants du baptême d'un navire les trouveront dans la Famille Alain, — roman de leur serviteur.

La goélette fut appelée « la Celle Noëmi. »

C'était donc pour voir sortir du port « la Belle Noëmi » , sous le commandement du capitaine Hercule d'Apreville, que les personnages dont nous avons parlé étaient réunis sur la cote, les yeux tournés vers lest,

A l'exception d' Antilime Férouillat, qui fixait de temps en temps sur la femme de son ami des regards ardents qu'il dé tournait lorsqu'il l'raigiatf d'être aperçu un peu par elle et beaucoup par Maltide.

Une exclamation de Maltide, qui avait les yeux presque aussi exercés que Férouillat et qui était moins distraite, — signala la sortie de la goélette.

Une jolie brise qui s'élève souvent à la fin du jour dans la belle saison la faisait glisser sur une mer unie. — Elle gagna le large pour s'élever au vent, puis d'une seconde bordée se rapprocha beaucoup de la terre. — De telle sorte qu'on vit un homme agitant un mouchoir. — C'était le capitaine.

On répondit de terre par des signaux semblables.

Et Anthime, d'un tou un peu brusque, dit à Noëmi qui agitait son mouchoir :

— Si vous rroypz qu'il vous regarde... une fois à h mer, llprcnlp uo pensp plu« qu'à «on navire.

A la troisième bordée, la goélette sp trouva asspz élpvép et commença sa route en avant le vent £rand largue.

Le cîpI, pendant le temps qu'elle avaif mi« à gagner ce point de la haute mer, avait changé d'aspect; — 1p soleil desrendu sous l'eau allumait d'un feu orange vif tou'e la partie limpide qui s'étendait de la mer au sombre m- âge. — La goélette passa sur cp fond orange comme une noire silhouette. On put voir alors la pomte de sa mâture inclinée un peu en arrière.

Pui« elle ne tarda pas à disparaître dans les brumes de l'horizon.

Férouillat reconduisit Noé'mi jusqu'à sa porV; il partait cette même nuit, pour son trajet périodique.

— Dans cinq jours, lui dit-il.

— Dans rinq jours, ripnndit-rllc.

Maltide pleurait. — Cp nVst pas dans cinq jours, pensait-elle, que revipudra 1p maî'rp de la maison, ni dans rinq mois non plus : — qui sait s'il reviendra?

— Et tout cela, parce que celte créature ne trouve pas notre Normandie un pays assez beau pour elle.

Noëmi rê^a pendant la nuit — que le capitaine d'Apreviîle était revenu avec un vaisseau d'ivoire et des voiles de satin, — le navire était chargé d'or. N >ëmi avait une maison à Paris,— une voiture — et sa loge aux Italiens.

Elle fut réveillée — par le vent, qui faisait trembler la maison

— Quel temps ! dit Maltide ; pourvu qu'il soit seulement sorti de la Manche.

Elle s'échappa, alla à l'église, — fit une prière et alluma deux petits cierges devant l'autel de la Vierge.

CKE PARENTHESE DE ï/ACTEUB.

A propos , j'allais oublier de vous dire pourquoi Je ne vous ai pas appris le véritable nom du port auprès duquel se passe l'histoire que je vous raconte , — Voici ma raison :

C'est que cette histoire n'est pas autant un roman qu'on le pourrait cro;re, — et que je ne veux pas forcer quelques-uns des personnages de se reconnaître.

Ce danger de voir les gens se reconnaître n'est pas aussi réel qu'on le supposerait. C'est pourquoi je dis que je ne veux pas y obliger les gens.

Je me rappelle avec quelle inquiétude je retournai dans le monde il y a quelques années, après avoir publié un roman de Clotilde, dont madame George Sand a bien voulu accepter la dédicace.

Le caractère de Clotilde est pris sur nature ; son portrait physique même est extrêmement exact; — j'avais seulement changé un peu la couleur de ses cheveux; j'avais fait Clotilde blonde, et le modèle avait les cheveux bruns; — mais elle n'en était pss moins de l'espèce blonde.

J'ai toujours le projet de faire un traité : De la férocité des blondes.

Il y a des blondes qui ont les cheveux bruns.

Tant pis pour ceux qui ne me comprennent pas.

Ce roman avait eu quelque succès. — Je redoutais singulièrement la rencontre de 1 héroïne.

Je me demandais, alors que j étais redescendu dans la vie réelle, si j'avais eu le droit de faire un portrait aussi ressemblant. J'évitai d'abord un peu les maisons où j'avais le plus de chances de la rencontrer; mais un soir je la vis resplendir de tout l'éclat de sa

jolie petite personne. Elle était assise sur un canapé, et me fit signe de venir à elle.

J'obéis , en désirant que le lustre tombât et tuât quelqu'un, ce qui aurait amené une diversion.

Mais le lustre ne tomba pas.

— J'ai cru, me dit-elle , que vous faisiez semblant de ne pas me voir.

Naturellement je répondis aussi maladroitement; que possible :

— Et qui a pu vous faire croire... Après cela, j'ai Ja vue basse.

— Et depuis quand?

— Je veux dire fatiguée ; j'ai travaillé le soir.

— C'est justement de cela que je veux vous parler.

— Ah !

— J'ai lu Clotilde.

— Comment se porte votre mari ?

— Bien, — Je vous disais que j'ai lu Clotilde, — et j'ai eu à vous défendre. — Il y a des gens qui trouvent le caractère de Clotilde exagéré. — Eh bien! non ! il y a des femmes comme ça.

Puis elle parla d'autre chose.

Revenons à la Pénélope normande.

Entre ce que je viens de raconter, — et ce qui va suivre, — il se passa uu peu plus de quinze mais.

Ii:nêdc Sjrbières à Augustin Sanrjou.

Mardi .... j tin.

(( Ne va pas à la diligence sameii prochain attendre l'arrivée de t jn ami. Je resterai eaeore ici une semaine.

a De* affaires imprévues... allons, j'alhis te faire un mensonge , — point d'affaire? , mais ce qui est plus sérieux , un plaisir, et un plaisir imprévu, et un pi ïi^ir incertain, me retient encore ici une huitaine de jours.

« Voici l'histoire :

« Il y a tro:s jours, je m'étais promené dans la forêt pendant quatre heure* avec mon chien et mon fusil, sans rien voir. Je rentrais d'assez mauvaise humeur à ma pntite maison. Au haut de la colline, sous les ^r.mds châtaigniers, comme j'approchais de la hnie qui entoure le jardin, je vis une femme sortir brusquement de la tonnelle de vigne vierge et sVnfuir à ma vue. Je la saluai, mais cet'e démonstration pacifique me parut n'avoir d'autre euct que de rendre sa fuite plus rapide.

« Tiicn de si facile que de placer momentanément son bonheur dans quelque chose qu'on ne lait qu'entrevoir et <jui fuit, — pëui-êtr • est-ce même là la définition la plus claire du bonheur.

« Ma vieille servan c remporta, sans que je l'eusse touolié, un p >ulet un peu trop rôti q à m'attendait depuis longtemps, — et je passai la soirée à me promener dans la forêt, que je trouvai aussi peuplée de rêves charmants que je l'avais trouvée quelques heures auparavant dépeuplée de gibier.

« Le matin, je reçus une let re :

« Pardon, monsieur, d'abord pour la manière dont j'ai envahi votre domicile; ensuite et surtout pour l'impertinence de ma fuite à votre approche. Ma sauvagerie peut me faire passer pour la femme du monde la plus mal élevée; — mais je tiens à vous prouver que mon second mouvement vaut mieux que le premier. Je vous prie de n'en conserver aucune mauvaise impression et de vouloir bien me permettre de me reposer quelquefois dans mes promenades sous ce bereeau touffu qui me plaît tant.

« Recevez, monsieur, avec mes excuses, l'assurance, etc.

« PL d'Apreville. i>

« Je ne sais si celte petite lettre a coûté beaucoup de peine à écrire à celle qui me l'envoyait, — mais moi je griffonnai et déchirai dix billets avant d'en faire un dont je fusse content.

« 11 est vrai que j'y voulais absolument mettre infiniment d'esprit, infiniment de cœur, un peu d'héroïsme, un peu de dévouement, un peu de générosité, beaucoup de poésie, avec une nuance suffisante de respect, de réserve, de dignité, sans cependant oublier de laisser entrevoir une imagination ardente et un cœur passionné.

« Tout en écrivant, je voyais devant mps yeux le paysan qui avait apporté le billet et qui attendait une réponse; — il regardait en l'air et faisait tourner ses pouces. — Je venais de déchirer, de froisser et de rouler en tampon mon dixième essai et de le jeter en colère à l'autre extrémité de la chambre, lorsque je pensai que, ma lettre une fois réussie et bien faite, — Dieu sait quand j'arriverais à ce résul at, — le temps que j'aurais mis à l'écrire dénoncerait le travail et la préméditation. — Il n'était plus temps d'avoir fait une réponse du courant de la plume; je me dévidai à n'écrire que quelques lignes auxquelles on ne pourrait attribuer le retard du messager.

«J'offrais mon jardin tout entier, -j'expliquais que, si j'avais aperçu d'avance ma visiteuse, j'aurais évité de la déranger et de l'effrayer. Je comprenais que les fortifications de la haie fussent un attrait pour une femme aussi peureuse. Ma discrétion la garantirait au dedans comme la haie au dehors.

« Le lendemain je reçus une réponse à mon billet : «Vous êtes bon et aimable, monsieur, on me l'avait dit, — et je vous sais un gré infini de m'en avoir fourni une preuve par cette petite lettre qui répond bien généreusement à mon impertinence d'avanthier.

« Je regrette que la réclusion où je vis m'oblige à ne pas vous demander de venir recevoir chez moi tous mes remercîraents pour l'offre gracieuse dont j'aurai le plus grand plaisir à profiter.

« La première fois que jïrai sous la tonnelle, ce ne sera pas seulement pour y être fortifiée, mais aussi pour avoir le plaisir de vous exprimer ma reconnaissance pour vo'.re hospitalité, et surtout pour la façon dont vous l'offrez, la seule qui me permette de l'accepter. Noémi d'Apreviljle. n

ci Voilà où j'en suit, mon cher Augustin : — je veux

avoT fait les honneurs de ma tonnelle à ect'e prudente* p rsonne avant mon départ ; — ajrir autrement ne serait pas très*eivil; — mais il a plu piesque toute la nuit, les promenades dans la forêt ne sont pas possibles. — J'ai l'ait à ma vieille servane quelques questions sur madame d'Apreville. — C'est la femme dun capitaine qui avait abandonné la mer depuis son mariage, il y a quelques années, et qui y est retourné il y a un an. — Les marins, dit la mère Dresehet, ça a l'air quelquefois d'aimer les femmes, mais au fond ça n'aime que la mer. Madame d'Apreville est une femme qui s'ennuie, — c'est facile à prendre au la^et comme un oiseau affamé par un temps de neige Je me donne donc une semaine pour mettre à fin cet e aventure; il serait ho*.teux p mr ton élève, pour René de Sorcières, de ne pas, en une semaine, amener à mal une femme qui s'ennuie; — c'est uue entreprise facile à l'usage des commençants.

a A toi, R. DZ S. »

Kccmi d*Aprcvi!le à Julie Çvesnct.

u Décidément les hrirircs ne Font pas forts.

« Quand un mari conçoit de l'int^uittude à propos

LA PÊNÉtOPE NORMANDE. 27

d'an homme de sa société ou de son voisinage, il emploie le procédé que voi 'i : — il s'gnale l'ennemi à sa femme en lui disant : — C'est un séducteur, un mauvais sujet, un homme qui a eu trois cents maîtresses, qui se fait un jeu de jeter le trouble dans les ménages, etc.; — je vous avéras du danger, e.c

« Aucun de ces honnêtes maris ne s'avise de songer que ce danger n'est un danger que pour lui, et n'a rien qui nous épouvante, — et que pendant qu'il nous trace ce qu'il croit un affreux r.ortrait, — nous entendons ceci : — C'est un homme très-aimable, tri s-scduisant, qu\I serai' très-glorieux de fixer, et tresagréable d'enlever aux autres femmes.

« Un de ces derniers soirs, je m'ennuyais tellement que j'ai fait une fable sur ce sujet. — J'espère ne la pas mettre en vers, — je vois à l'horizon une distraction qui ne m'en laissera pas le triste loisir. Voici le sujet de ma table :

« Un perroquet dit à un lapin : — Lapin, mon ami, je vais te donner un conseil dans ton intérêt : évite avec soin d'aller dans eette partie du jardin, — il y a là tout un grand carré de persil; — quand on mange du persil, les plumes vous tombent, le bec s'amollit, la tête tourne et l'on meurt empoisonné. — Pcrro-

guet, rApond le hpin, les lapins n'ont pas peur de perJre leurs plumes; le persil n'empoisonne que les perroquets, — et il ^ourt du côté où on lui a signalé le persil dont il fait un splendide repas.

« Mon pauvre bon mari m'a fait de notre voisin inconnu, M. René de Sorbières, le portrait ci-dessus rapporté, — puis il est parti tranquille après m'avoir signalé le danger, et aussi heureux qu'a pu l'être Jean Racine après avoir terminé le portrait du monstre qui effraie si fort les coursiers d'Hippolyte.

« Mais depuis un an M. de Sorbières n'a pas paru ici, — et depuis un an il s'est passé des choses que je ne lui pardonnerai pas. — Le Férouillat, auquel mon mari m'a donnée à garder, n'aurait pas obtenu à force d'ennui, de lassitude... ce qu'il a obtenu, si mon imagination avait pu s'occuper ailleurs. — Une femme de vingt-cinq ans ne peut que difficilement ne pas aimer;

— elle ne peut pas du tout ne pas se sentir aimée ;

— on peut à la rigueur ne pas accueillir d'amour, — mais au moins faut-il en avoir un à repousser. Férouillat était là, — seul, —toujours là ?t toujours seul,

— il a bien fallu le prr'férer: — aujourd'hui M. de Sorbières arrive trop tard, ils me le paieront tous les deux On ne peut avoir deux amants que s'ils sont

malheureux tous les deux. — M. de Sorbières n'arrivera pas, et Férouillat sera précipité. Après tout, les amants malheureux sont les seuls fidèles, les seuls aimables , les seuls dévoués. Va donc pour deux amants malheureux !

« Il me semblait naturel que M. de Sorbières arrivant à sa ferme , s'informât un peu du personnel féminin du pays; — un monstre insatiable, comme me l'a peint cet excellent Hercule, devait naturellement s'enquérir de ce qu'il trouverait à mettre sous la dent pendant son séjour ici. Mais je crains que mon mari ne l'ait singulièrement flatté. — Il n'a pas passé sous mes fenêtres; il n'a pas paru à l'église, même devant cette chapelle invisible que le diable a, dit-on, dans toutes les églises. Je voulais l'éviter et le fuir; cola donne de l'ardeur aux poursuites. Mais il ne m'en a pas donné l'occasion. — Il n'est pas possible, cependant, que M. René de Sorbières soit sensible aux attraits robustes de ces hommes femelles qui servent de femmes aux paysans. Je ne pouvais attribuer son indifférence qu'à l'ignorance de mon séjour ici, — Ma foi! j'ai pris un grand parti, je suis allée le fuir chez lui.

« Il y a une charmante petite maisonnette dans les

bois, en haut d'une colline. — AnLhime Fénrdîlat

m'y avait menée pendant l'absçnca de M. René. Du

jardin on volt le sjleil se ^o'Kier derrière les cim^s de* châtaigniers; — il y a beaucoup de fleurs et des tonnelles épaisses et emba imôes — et pendant qu'An* thune m'y parlait (Je sa tl unme, — je me disais : — Qael charmant endroit pour y aimer mi autre!

« Je suis aile me repjser sous une des tonnelles du jardin. M. René revint de la chasse presqu'à la un du jour. J'at endis, pour être surprise et effrayée de sa brusque apparition, qu'il fût assez près de moi pour bien voir les quelques faibles avantages que l'on veut bien m'aecorder. 11 n'était qu'à quel pies pas d'1 lu tonnelle, lorsque je jetai un petit cri et pris la la fuite. — Comme je me retournais pour voir si le monstre ne me poursuivait pas, — je l'aperçus à la place où il m'avait vue. — Il me salua gracieusement;

— le plus gracieux étant, en fait d'amour, une premi're hostilité, je redoublai l'ardeur de mi fuite.

« S'il m'avait poursuivie pour s'excuser, je me serais laissé atteindre , mais il paraît qu'il me crut effrayée pour tout de bon, — ou qu'il avait très-faim,

— car il entra dans la maison. J'étais piquée; — lo lendemain, je lui écrivis pour lui demander pardon

de la hardiesse d'être entrée chez, lui et de l'impolitesse de m.i fuite. — Sur le premier point, je le croyais absent; — sur le second, je suis aiTnijée d'une invincible timiditS etc.

« M. fteaé me répondit le petit billet le plus laborieusement insignifiant qu'on puisse imaginer; — cependant il me priait de ne pas interrompre mes promenades dans son enclos; — il m'otfrait d'éviter ma présente pour ne pas m'eilaroucher , etc. — Je crus devoir répondre pour remercier provisoirement.

« Je crois que j'aurais profité un peu trop tôt de la permission, sans une pluie bienfaisante qui est venue rendre heureusement impossible une démarche trop prompte; — ce n'est qu'hier que je suis allée à la tonnelle, — mais avec ma petite Es lier; — sans aucun dout<\ il rôdait aux environs, — car j'y étais à peine depuis dix minutes que je l'ai vu arriver ; — sa timidité était plus réelle et mieux jouée que la mienne ; — j'allai droit à lui : — Monsieur, lui dis-je, j'etais venue pour vous rencontrer et vous remercier de votre p^aeieuse hospitalité.

« Il fut poli, — un peu embarrassé ; — la présence d'Cs lier, qu'il déclara uneeliurniame enfant, ne parut pas lo combler de joie.

« Nous causâmes de choses et d'autres; —je parlai de mon mari, — de sa tendresse paternelle pour moi, — de mon affection et de mon estime pour lui. — Je lui contai son absence et la façon originale dont il me donnait de ses nouvelles, — enm'envoyant parles navires qu'il rencontre les produits précieux des singuliers pays où il se trouve , de la poudre d'or, un chale, des nattes, etc.

« L'enfant et le mari rendirent M. de Sorbières tics -froid, — je le savais bien, — mais c'est un effet nullement dangereux, au contraire. — Je me l'explique par ce -te nouvelle médecine par l'eau : — on vous enveloppe d'un drap glacé , — puis il s'op?re une réaction, et il vous vient à la peau une chaleur presque fiévreuse. — Très peu d'hommes ont en réalité le désir qu'ils affichent tous de rencontrer au désert cette fleur qui s'épanouit solitaire; — ilsneprendraient pas la peine de se pencher sur elle pour respirer ses parfums : — c'est la fleur à la boutonnière ou à la main d'un autre qui leur fait envie; — c'est misérable, mais c'est comme en. — On prend les amoureux à la pipée, comme les oiseleurs prennent les oiseaux, eu ayant d'autres oiseaux déjà pris et attachés par la patte. Les hommes vous apportent bien plus volon-

tiers leur cœur sur un tas de cœurs déjà amoncelas à vos pieds, — de même que les fermières mettent des œufs frais ou faux dans les nids des poules pour les engager à y venir pondre.

«J'ai laissé M. René mécontent et amoureux. — Il est fort bien. — Je ne lui pardonnerai jamais d'être venu trop tard, — pas plus que je ne pardonnerai à Férouillat d'être venu trop tôt.

« Nof in. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

« Ma foi, tant pis ! — je partirai demain. — Au lieu d'une semaine, j'en ai pris deux, et, je l'avouerai à ma honte, je ne suis pas plus avancé que le premier jour. — Cependant je vois madame d'Apreville tous les jours, — elle vient regarder coucher le soleil dans mon jardin; — quand elle est partie, je rappelle ses paroles et les miennes, je rappelle jusqu'à ses gestes et aux inflexions de sa voix, — et je ne sais rien.

« Si je veux choisir dans ce qu'elle fait , dans ce qu'elle dit, — dans ses manières d'agir et de parler, — en en prenant à peu près la moitié, —je me persuade, je me prouve qu'elle m'aime.

« Mais l'autre moitié me prouve parfaitement 13 contraire.

« Quand je veux juger le tout à la fois, ma raison s'étourdit complètement ut je ne vois plus rien.

« Tantôt elle me dit de ces paroles d'une familiarité involontaire qui me frappent au cœur et font couler mon saug dans mes veines avec une douce chaleur , — puis, aussitôt après, elle laisse tomber un mot de froideur, d'indifférence, qui mêle de la place à mon sang et me précipite des riants sommets où m'avalent enlevé les ailes de l'espérance.

« Je te prie de remarquer que je me sers ici des phrases d'usage et du langage consacré , sans t'autoriser p:ur cela à me croire amoureux.

« Madame d'Aprevitle est jolie; — je suis seul, dans les bois, pendant l'été; — la campagne en cette saison, si l'on n'y est amoureux, a l'air d'un magnifique cadre vide. On y met ce qu'on peut. — Mais de là à une de ce« grandes passions des romans, il y a de la distance. Toute autre jolie femme, à la place de madame d'Aprevilîe, pourrait tout aussi bien remplir le rôle qu'elle remplit dans cette petite comédie de l'amour quïl l'aut bien jouer sur un Un'atre tout prêt comme celui où nous nous sommes rencontrés : —

LA PÉNÉLOPE NOUMANDE. 3*J

du soleil, de l'ombre, des arbres, des fleur?, des parfums, des chants d'oiseaux , des murmures du vent dan? les branches et de l'eau sous l'herbe, les splendeurs du soleil qui se couche dans ses courtines de pourpre. — Allons donc ! les pierre» s'aimeraient, s il ne se trjuvait pas là un homme et une lemuie. Voilà trois jours que j'essaie en vain de me taire adresser une question, la plus simple du monde.

« Je lui ai dit, il y a trois jours : — Je suis de mauvaise bunlcur, iî faut absolument que j'aille à Paris. Je voulais me faire demander : — Y restez- vous longtemps? — Elle n'a pas paru y songer. Elle m:a dit : — Je vous plains, par ce beau temps. Et sa voix n'ajoutait rien à cette phrase insignifiante. — La voix est une musique qui modifie singulièrement le sons des paroles. Grétry se chargeait de faire pleurer ses auditeurs en leur faisant entendre : « Conjour, monsieur. ;) Ii est clair qu'on peut dire : — Je vous plains, par ce beau temps, sur un air qui vousfa^se entendre : o Je nous plains, — moi qui aimais tant à jouir avec vous de ce beau temps; » — et le diable sait si c'c=t la souplesse ou l'harmonie qui manque à la voix de madame d'Apievillc. — L'air n'a pas dit plus que les paroles, — et les paroles étaient sèches.

« Dix fois depuis trois jours, je suis revenu sur le sujet de mon départ. — Le plus près qu'elle se soit approchée de la question que je voulais entendre a été ceci : « Nous ne sommes qu'au coramenLement de l'été, » voulant dire que je verrais encore de beaux jours, mon absence fut-elle longue ou courte. — Et encore : « Me perinettrez-vous de cueillir quelques reines-marguerites, quand elles seront épanouies ? je veux les peindre. » Or , les reines-marguerites ne seront pas épanouies avant six semaines. J'aurais pu, si j'avais été complaisant, dire : — Je vous les offrirai moi-même, je ne serai pas si longtemps absent, etc. — Mais non ; puisqu'elle s'opiniatre à ne pas demander franchement ce qu'elle veut savoir, je m'obstinerai à ne point le lui dire.

h Elle a été moins réservée sur les causes de mon absence :

« — Je comprends, m'a-t-elle dit, qu'un homme du monde s'ennuie vite à la campagne.

« — Moi, madame? dis-je en la regardant tendrement, ce n'est pas l'ennui qui me fait aller à Paris.

« — Ah ! dit-elle, vnus y avez vos amitiés, — c'est bien naturel. » — Et comme elle avait dit cela d'un air froid etnn peu piqué, je pensai avec raison que

par «mes amitiés » elle entendait un sen'iment plus tendre; — je crus sottement devoir la rassurer :

« — Non, dis-je, ici je ne regrette rien : — ce sont des affaires qui m'appellent à Paris.

« Une petite moue dédaigneuse me rappela trop tard ces paroles d'Alphonse Rarr : « Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent jamais : le sommeil et les affaires. » Certes une femme ne serait pas tombée dans la même faute que moi ; — leur dureté, leur férocité , les sauvent de ces maladresses. — Une femme n'aurait pas perdu de vue que ramant souffre d'une inquiétude, mais que l'amour n'en souffre pas: — le cœur a besoin d'être déchiré comme la terre pour recevoir la semence et produire la moisson,

« Elle m'aurait un moment détesté et haï si je lui avais laissé penser que j'allais à Paris pour voir une autre femme; — mais après tout, cela lui aurait laissé voir un cœur tout consacré à lamour — et valant la peine d'être pris, — tandis que je lui ai montré un esprit occupé d'affaires et faisant entendre raison à mon cœur; — sa voix, son regard, m'ont fait comprendre que je venais par une seule parole maladroite d'être changé en quelque chose comme un crapaud

LA PÉNÉLOPE NORMANDE, ou pis encore, en quelque chose d'inerte et d'inanimé, une souche de bois ou une pierre.

« Et l'état où elle me laissa en me quittant me prouva encore mieux que j'aurais dû laisser à cette féroce imagination une petite inquiétude à grignoter pendant mon absence. Il ne tiendrait qu'à moi d'en emporter une. Mais pas de mauvaise plaisanterie. Ne faisons pas un duel d'un petit tournoi à armes courtoises. Ne nous laissons pas dominer par une petite campagnarde. Je pars, sans rien lui dire sur la durée de mon absence. Je la ferai assez longue pour l'inquiéter à son tour. Ah! vous êtes adroite : eh bien! nous jouerons le grand jeu. Je n'ai jamais vu en amour celui qui fuyait ne pas remporter la victoire. L'amour est une chasse où le chasseur doit se faire poursuivre par le gibier.

« A demain.

a René. >:

Xoëmi d'Apreville à Julie Quesnet.

« Le combat est engagé. —Dans une escarmouche qui a duré trois jours, je suis restée victorieuse. — Je ne sais si le grand séducteur a voulu user d'une petite

absence et me prendre par la famine, ou s'il a réellement des affaires qut l'appellent à Paris. — Toujours est-il qu'il tenait beaucoup à juger de l'effet de cette absence volontaire ou forcée, et qu'il voulait m'en voir triste, abattue, inquiète. — Je n'ai même pas été curieuse : je l'ai au contraire assez rudoyé , et cela sans tactique , de la meilleure foi et surtout du meilleur cœur du monde. — Rien d'impertinent comme de parler à une femme des affaires par opposition à l'amour. Est-ce donc un jeu que l'amour? N'est-ce pas la plus importante des affaires? — Même quand il nous plaît de prendre l'amour comme un jeu ou comme une distraction , nous voulons qu'il soit pour notre... adversaire — la seule affaire de sa vie ; — la coquetterie féminine a un peu de la voracité dédaigneuse de l'ours, qui ne mange que des animaux bien vivants.

« Ce départ est survenu la veille d'une des arrivées périodiques de Férouillat, — qui commande toujours ce bateau à vapeur et qui, grâce à Dieu, ne peut venir m'apporter ses hommages que tous les cinq jours. — 11 m'a trouvée aussi irritée de sa présence que de l'absence de M. de Sorbières, et, ma foi ! il a payé pour tous les deux. Ah! ma chère, il faut absolument

4r> LA PÉNÉLOPE NORMANDE,

avoir doux amants, — j'entends deux amants malheureux; — autrement, ce serait immonde. On ne traduit sa faiblesse pour l'un que par sa force contre l'a ttre, — et cela ne compromet pas. — Ainsi, je dvlîie Lien M. de Sorbi n'es de prendre avantage sur moi de l'ennui que me cause son voyage , — cet ennui ne sVxpli [liant que par mes duretés à l'égard du malheureux Anthime. *

« Avec quelle noble dignité je l'ai accueilli! — pas de brutalités, pas de caprices : — des réflexions sensées, des remords, un retour d'eslime, de reconnaissante, de tendresse pour mon mari, — des reproches de sa conduite à l'égard de son ami qu'il a trompé en me faisant tomber tiaus le piège de ses séditions.

« 11 était beau de voir l'épais personnage se défendre d'être un séducteur, protester contre l'accusation de piège. — Tu n'aurais pu tenir ton sérieux: — il m'a dit qu'il n'avait pas prémédité de trahir son ami, mais que , voyant cet abandon maladroit d'une jeune femme livrée au pillage, il avait l'ait comme le chien de La Fontaine, qui, ne pouvant défendre conlr? les autres chiens le dîner de son maître, se décida à en manger sa part. Il m'a reproché avec une assez touchante tristesse que « je ne l'aime plus — maintenant

LA PÉNÉLOrE NORMANDE. 41

çuc cet amour est devenu son bonheur et «a vie. » J'ai protesté à mon tour contre toute ae^rsntion de caprice. — Non, je l'aime toujours ; mais la réflexion a t'piiré mon amour. — Soyez mon ircre, lui ai-jc dit, je vous aimerai sans remords.

« Il m'a donné de très-bonnes raisons pour no pas accepter, mais j'ai été inflexible. — Je ne lui pardonnerai pas d'avoir usurpa, à la faveur de la solitude et de l'ennui, les bénéfices d'un amour dont il ne pouvait raisonnablement être l'objet. — J'ai contre lui la colère d'un homme qui s'apercevrait que son cocher conduit des bourgeois à l'heure et à la course dans sa calèche.

« I.e soir j'ai parlé à Férouillat du ciel, des nuages, des séraphins, de lame, de la poésie ; — d'un amour saint et pur, si longtemps, qu'il en est tombé raide en doimi sur un fauteuil. — Quand il s'est réveillé, j'ai reecmmei eé inexorablement, il a fini par s'en aller en me disant : a Donsoir! madame, » avec 1 inflexion qu'il coi! mettre sur son navire aux jurons destinés à effrayer ecs matelots.

En voilà pour cinq jours; — je df'Fiie, prri lui, que d'ici à cinq jouis Al. de SciLiiies soit îevcm.

« Noffci. »

Bérénice Breschet à M. René de Sorbières, à Paris.

« Monsieur, — cette dame qui vient tous les jours au jardin avec sa petite demoiselle, me charge de vous demander pour elle la permission de mnttre sur le gazon, attachée à un piquet, une chèvre blanche qu'elle a achetée à Alain ; — Je lui ai dit que si la chèvre était attachée, elle ne pourrait pas faire de mal, et qu'alors la permission était toute donnée, — mais elle s'obstine à dire qu'elle n'amènera pas sa chèvre sans votre consentement. Je vous fais , monsieur, écrire cette lettre par le maître d'école , — car vous savez que je n'ai pas le bienfait de l'écriture. — Le maître d'école vous présente ses respects ainsi que les miens.

« Bérénice, veuve Breschet. »

René de Sorbières à madame N. d'Apreville.

«Vous me croyez donc, madame, un propriétaire bien récemment, bien subitement et bien violemment entré dans la propriété , que vous me jugez si jaloux

de mes droits et de mon herbe? — Il n'y a dans cette allai re que vos scrupules qui pourraient me fàrher. Mettez votre chèvre dans mon jardin; — si vous l'attachez, vous sauverez les rosiers, les œillets, les violettes, qui sont à vous comme le reste. — Au lieu d'une chèvre, ayez-en dix, ayez-en vingt, et soyez la bergère de ce capricieux troupeau, — c'est moi qui vous remercierai. — Si les chèvres mangent les fleurs, il n'y aura plus de fleurs , et ce sera vous qui en souffrirez; —moi, je vous regarderai, et je ne. penserai pas à autre chose.

« Vous faut-il aussi une permission spéciale pour cueillir des bouquets? Alors, veuillez m'envoyer directement l'ordre de vous envoyer des permissions, — rueTaranne, 18.

ce R. DE SORBIÈRES. »

Madame Noemi d'Apreville à M. Bené de Sorbières.

«Non, monsieur, je ne m'établirai pas bergère dans vo!re enclos. Je n'aime ni la figure ni le costume des vraies bergères, et je pense que vous ne les aimeriez pas non plus; — pour ce qui est des bergères dtîrfé et de Vatteau, — en jupe de soie rose et corset

de soie verte, — il faudrait changer le décor préalablement,— vos arljres devraient devenir bleus et le ciel qui les couvre lilas; — puis après, oseiiez-vous venir dans cette bergerie avec v jtre costume à la mode d'aujourd'hui? — Êtes-vous décidé à ne rentrer chez vous qu'ave * une veste gorge de p'geon, des ruban5 flot, ants et des talons rouges? S'rieusement, vous avez une manière de donner des permissions assez adroites, si elle veut rendre les usurpatrices discrètes et timbrées. — Vous me dites: Détruisez, brisez, gâtez tout, comme quelqu'un qui a désespéré de son jardin du jour où j'y ai mis les pieds.

« Je veux bien accepter la permission de me promener quelquefois dans le jardin d'un voisin de campagne, que cela ne dérange en rien, mais je n'accepte pas les fleurs, si ce n'est une de temps en temps que vous me donneriez vous-même quand vous me rencontreriez par hasard chez vous. — Je n'accepte pas le droit de gâter et de détruire. — Je n'ai à donner qu'un grand mer i en retour de ce que j'ai accepté, — et ce ne serait pas assez pour ce que vous m'offrez.

« De plus, j'ai accepté cette permission de la part ù\>n homme animé pour la chasse d'une passion

LA PÉNtLOPE NORMANDE. 43

tro7> ardente pour ne pas cire un peu malheureure,

— d'rn de ce? mortels qui ont mis leur cœur so.s la protection de la chaste Diane, ennemie des amours.

« Je ne pourrais l'accepter de la part d'un homme du monde, rui se croirait obligé d'ê're poli et galant.

« A propos, voulez-vous des nouvelles de votre jardin? — il est plein de roses et de chants d'oiseaux,

— le soleil se couche splendidement tous les soirs eu Lre de la tonnelle envermillonnoe, et les châtaigniers se dessinent en silhouettes noires sur la teinte orang ' e qu'il laisse à l'h >rizon; — les roses sentent bon, les oiseaux sont joyeux — absolument comme si le maître du jard.n n'était pas absent — Dieu ou le diable savent jusques à quand; — cette ingratitude des arbres, des tleurs et des oiseaux, me paraît ri laide que je m' efforce de vous regretter un peu, ne fût-ce que pour vous voir chasser de méchants enfants qui viennent de l'autre côté de la haie essayer de prendre des oiseaux dans des rets.

« N. d'Apuevill::. »

Ranè de Sorbières à madame d'Apreville.

«Je vous remercie bien, madame, de la bonté

avec laquelle vous me donnez des nouvelles de mon heureux jardin. — Pendant que je lisais votre courte et charmante descrip ion, j'ai à vous demander pardon de n'avoir pu voir absolument que vous regardant tout cela. Vous seule pouviez me donner des nouvelles des roses et du soleil, deux choses trop communes pour que mes autres correspondants daignent y faire attention; — c'était tout ce qui me manquait de renseignements, — car j'ai d'ordinaire une police très-bien faite. Voulez- vous que je vous en donne une seule petite preuve? — Mais, si vous êtes curieuse, ce serait bien long d'attendre une réponse à votre réponse; si vous ne me permettez pas de vous donner l'exemple en question de l'exactitude de mes renseignements, ne lisez pas plus loin, — brûlez cette lettre tout de suite, comme vous la brûlerez naturellement après l'avoir finie, si vous me permettez de continuer.

<( Si vous avez regardé le coucher du soleil , mardi dernier, vous ne l'avez pas regardé seule; vous aurez pu communiquer vos poétiques impressions et ne m'en envoyer que la seconde édition, ce Agréez, etc. ,

« R. DE SORBIÈRÊS. 1J

Madame Noëmi d'Apreville à M. René de Sorbièrèè,

« Vous êtes bien informé, monsieur, mais, si vous l'étiez mieux, vous sauriez que cela ne valait pas la peine de vous être rapporté , — ni surtout d'être dit par vous avec cet air solennel d'un homme qui a Surpris un secret. — - Hélas ! je le voudrais, que ce fût un secret, je ne me serais pas tant ennuyée ce jôur-là.— Si nous devenons jamais de vieux amis, je vous dirai qui était avec moi, et vous rirez comme moi des idées qui paraissent vous être venues à ce sujet. Ce bon M. Férouillat serait tout fier, s'il savait qu'on le prend pour un loup, lui qui n'ambitionne que le rôle de chien fidèle et un peu hargneux,

« Je ne donnerai plus de nouvelles à un homme qui laisse ici une police aussi vigilante. — Vous savez sans doute que le temps est affreux depuis deux jours,

— que le soleil se couche derrière un vilain rideau gris, — et que ma fille me répète, pour m'empêeher d'aller à votre jardin où j'ai pris un bouquet de roses et un gros rhume, tout ce que je lui ai dit de choses ennuyeuses sur les dangers de l'humidité «du froid, etc.

— J'avais espéré qu'elle attendrait, comme j'ai fait, à

avoir dos enfants pour leur rendre l'ennui des sermon? que les parent? font si: 1 ir ; —si j'avais pu penser qu'elle me répéterait les miens à moi-même, il est probable qne j'en aurais été un peu plus avare.

« Cependant, monsieur, malgré le mauvais terrps qu'il fait in, cela vaut encore mieux que la gra; de ville, et, pour vous prouver que je n'ai aurun ressentiment contre les pauvres indiscrétions de votre police, je forme pour vous le souhait que vos affa.res ne vous y retiennent pas trop longtemps.

« N. d'Apkevills. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

Août.

« Comme elle avait prtr?«n^ré une pi* m^ demander dans «es lettres : « Quand revenez-vous? » je m'é'ais opinbtré, de mon côté, à ne pas répondre à se? questions indiscrètes. J'étais chez moi à l'attendre ellemême, lorsqu'elle attendait, sans doute, une le'tre de Paris. Je l'attendis inutilement tout le jour. Puis vint l'heure où le soleil disparaît derrière les châtaigniers. H y avait de gros nuages noirs avec de larges franges de feu rouge. Au-dessus, sur un ciel Lieu pale et

limpu'îe, glissaient de petites fleurs de nuées roses. Au-dessus, et plus loin du soleil, des nuéus roses, des nuées lilas; puis, le reflet du soleil ne parvenant pas plus haut, des nuages gris vaporeux et comme mousseux qui n'étaient pas autrement colorés. De loin , on entendait le coassement de quelques grenouilles, qui auraient troublé seules par iutervalie le silence du bois, s'il ne fût venu par bouffées une vieille chanson que chantait, en pressant ses bœufs pour terminer son sillon avant la nuit, un laboureur sur la côte derrière la juelle descendait le soleil, ainsi que derrière les châtaigniers. Le laboureur, la charrue et les grands bœufs formaient sur Î3 ciel rougi une silhouette noire nettement découpée.

<« J'entendis derrière moi un léger bruit de pas; je me retournai et aperçus madame d'Apreville, qui ne témoig'ia sa surprise de me trouver là que par un sourire presque affectueux qui illumina son charmant visage. Elle me tendit la main, puis ne fit aucune allusion à mon absence. Elle était seule. — Eslher est un peu malade, me dit-elle, mais j'ai voulu cependant ne pas manquer de voir coucher le soleil : je n'y manque presque jamais.

« Le lendemain elle vint à la tonnelle avec sa fille

et resta i'ort longtemps, — puis le jour d'après je w. la vis pas du tout. Je fus un peu inquiet; la veille, pendant qu'elle était sous la tonnelle , quelques promeneurs ou chasseurs avaient jeté sur nous , en passant, un regard curieux.

<( Aussi, quand elle est venue hier, — je lui ai dit : Les deux jours qui viennent l'un de s'écouler, l'autre de se traîner, m'ont suggéré des réflexions différentes que j'ai décidé de vous soumettre. — Pourquoi n'êtesvous pas venue hier?

« Elle releva la tête avec fierté.

d — Je ne vous demande pas de réponse ; — je vais la faire moi-même. Peut-être aviez-vous quelqu'un chez vous, etavez-vous dirigé votre promenade d'un autre côté ? — Ne vous fâchez pas, vous verrez que la conclusion sera parfaitement respectueuse do ma part et commode pour vous.

« — Eh bien ! dit elle en souriant, c'est vrai, j'avais chez moi un ami de mon mari, et j'ai dirigé ma promenade du soir d'un autre côté. — Le soleil s'est couché assez maussade, il m'a semblé qu'il n'était beau que quand on le voyait d'ici.

« — Vous n'êtes pas venue ici parce que vous avez craint mon indiscrétion : il peut arriver que vous

LA PENELOPE xNOKMANDE. Si

vous trouviez avec des personnes auxquelles vous n'ayez pas l'intention de dire quelles connaissances vous avez faites; — il peut arriver que vous craigniez des interprétations sottemeni malveillantes; — il se peut aussi que, venant seule ici, vons ne soyez pas disposée à causer, qu'il vous plaise d'assister seule à la fin du jour, ou d'y promener des rêveries dont il vous serait pénible d'être réveillée; — il se peut que vous ne veniez qu'avec l'intention de promener votre jolie Esther, et que ma présence perpétuelle vous fasse quelquefois hésiter. — J'ai compris que, dans mon intérêt, je devais me montrer plus discret que je ne l'ai été jusqu'ici, car j'aime mieux ne vous voir que de loin, que de ne pas vous voir; — j'aime mieux, sans vous voir, vous savoir là, sous cette tonnelle, que de ne pas savoir où vous êtes.

« Mais, d'autre part, si je suis trop discret, je serai à moi-même un cruel ennemi ; — je veux être assez discret, mais pas trop. Si je dois mesurer moi-même ma discrétion, c'est-à-dire jui:er quand ma présence ne vous sera pas désagréable, je serai nécessairement victime de la modestie qu'on doit faire semblant d'avoir. Ce serait pour moi une perte très- affligeante qu<celle de quelques instants où j'aurais évité de m'ap-

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procher de vous, et pendant lesq iris vous m'a -riez supporté sans ennui. — Eh bien ! pour que vous soyez sûre que je serai assez d'scret, il faut que vous ay?z l'indulgence de m'empêcher de l'être trop. — Dans cct:e posit on, je veux vous proposer un traité : je ne vous aborderai pas, — je ne vous saluerai pas, — je ne manifesterai pas que je vous vois, que vous ne m'ayez fait comprendre par un signe quelconque que vous me le permettez. — En un mot, romnv vous, madame, vous ne pouvez pas douter du plaisii q le j'aurai d'être auprès de vous, — c'est vous qui désormais ferez toutes les avances.

<( A ces mots, elle a un peu froncé le sourcil, — le plus charmant sourcil du monde; — puis elle a réfléchi an instant et m'a dit d'un air très-sérieux :

« — Vous avez raison, cela vaut beaucoup mbux; — vous ayez rai -on, mè:ne, r'est Indispensable.

« Comme elltî partait : — Je vous' dis adieu, madame, car. d'après notre traité, auquel je serai parfa te ment fidèle, il ne dépend {dus de moi de jamais vous parler.

<t Elle m* tendit la main et me dit : — Au revoir!

« Ma promesse faite, j'avisai aux moyens île la tenir sans que cela me coûtât trop. — Dans une autre

partie du jnr !in, à l'opposa de la tonnelle, est crlto sorle de petite chaumière où tu te cachais pour assassiner des becs-figues, — et qui sert l'hiver à abriter les ou ils de jardinage et à mettre à couvert du froid quelques héliotropes frileux, quelques jasmins et quelques géraniums délicats.

« Je passai un peu de la nuit seul et toute la matinée avec des ouvriers à me faire de cette cahute une sorte de cahinct de travail où je puisse me réfugier. — De là, je pourrai la voir sans être vu. — De plus, quand les jours vont diminuer, quand il va faire un peu plus froid; — je lai abandonnerai cftte cabane et me réfugierai dans la maison ; — c'est une transition préparée pour qu'elle puisse, quand viendra 1 hiver, entrer dans la maison; — de la tonnelle à la maison le passage serait trop brusque. Je ne sais si elle a voulu essaye, et mettre à l'épreuve ma soumission à noire traité, mais le jour même, c'est-à-dire il y a quelques heures, elle est venue sous la tonnelle avec sa nie et une sorte de servante ; — elle m'a salué de loin d'un air réservé, — j'ai rendu respectueusement le salut, et je n'ai plus regardé de son côt o ; — je suis entré dans la cabane, puis j'en suis ressorti et suis allé dans le bois avec mon fusil sans même retourner

la tête. Je pense qu'elle a dû s'approcher delà cahute après mon départ et regarder ce que c'était. —Je l'avais laissée ouverte pour favoriser cette curiosité, et aussi pour que cela tint au moins autant que la tonnelle de la maison, — je ne suis rentré qu'à la nuit. — Tavouerai-je que je suis allé sous la tonnelle où je l'avais vue et que je suis resté très-tard? Çnsuite, je n'avais pas sommeil, — et je t'ai écrit. — Maintenant je suis fatigué et je te dis bonsoir. Voici le jour — et les oiseaux qui chantent.

« R. de S. »

René de Sorbîères à Augustin Sanajou.

« C'était au milieu du jour; — comme j'étais dans la cahute, elle envoya Esther m'appeler. — J'arrivai auprès d'elle avec empressement.

« — Me pardonnez-vous de vous déranger? dit-elle.

« Je répondis par un sourire qui devait exprimer suffisamment que je lui pardonnais.

a — Nous voudrions, continua-t-elle, planter des pervenches dans notre petit jardin, et nous voulons vous demander la permission d'en arracher quelques touffes.

LA PENELOPE NORMANDE. f6o

« — Je vous en choisirai moi-même que je vous enverrai demain matin.

« — J'avais un peu peur de la pluie, me dit-elle en me montrant des vapeurs sombres qui montaient à l'horizon.

« Je répondis de l'air et du ton le plus indifférent que je pus prendre :

« — Si par hasard vous vous trouviez surprise parla pluie, il y a là une cahute où l'on serre les outils de jardinage où vous trouverez un abri.

« Elle me regarda fixement et d'un air interrogatif .

« — A moins, continuai-je, — ce qui vaudrait mieux, — que vous fissiez l'honneur de frapper à la maison et de vous y mettre à couvert.

« J'agissais en ce moment comme ce député qui, voulant obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante, demandait en même temps la pairie pour lui-même, — afin qu'on lui accordât la première chose pour adoucir le refus de la seconde.

« L'offre hardie de la maison rendit toute simple et toute modeste l'offre de la cahute sur laquelle on se replia. — Elle s'inclina légèrement sans répondre. — Tenez, dis-je, voici où on met la clef. — Par ce on, je voulais faire comprendre que c'était un endroit banal

appar'enant à la vieille Bérénice et au jardinier autant qu'à moi. — Pui<=, je la saluai et partis, laissant

la cahue ouverte, — car je voyais l'orage monter.

« Je m'enfonçai sous les arbres. — lîientot de 1 ;rges gouttes d eau tombèrent avec bruit sur les feuilles. — Puis les éclairs sillonnèrent le ciel, puis le t«»nnorie gronda au loin. — Je reçus toute la pluie avee une joie profonde. — Évidemment elle avait dû profiter de riiospi'alité de la cahute-; — pIIc y était entre une fois. — c'était tout. — Les jours plus court* qui allaient venir, la fraîcheur des soirées, ne 1 empêche/ aient pas de venir à mon jardin comme je l'avais redouté.

« Bientôt, — un vent léger chassa la nuée, le bruit du tonnerre s'éloigia, — le ciel reparut bleu et limpide, le soleil changea en diamant5? étincelants les gouttes de pluie restées sur les feuilles, — et il ne restade l'orage qu'une douce senteur ex'ialée duieuillagedes chênes et des fraisiers sauvages. Je rentrai chez moi, — il n'y avait personne, mais Lj c.dDane était fermée et la clef accrochée à la place que j'avais indiquée.

« Le lendemain matin, je lui envoyai quelques touITes de pervenche, — et une bécasse que j'avais tuée auprès de l'étang.

« Vers deux heures, j'ai trouvé dans la cahute un

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