‹ La Pénélope normandeChapitre 2 sur 3 · livre et une tapisserie dans un petit panier; — elle est · texte numérisé non relu

livre et une tapisserie dans un petit panier; — elle est

venue, elle reviendra; — veut-elle que je le sache?

— veut-elle seulement ne pas porter le panier? Comme je méditais sur ce problème, elle artive avec sa fille ; elles sont allées se promener dans le bois. — Elle entre dans la cahute et s'assied. — Mais l'enfant a faim et veut s'en aller. — Elle tache d'apaiser l'inexorable bamboche ; elle lui dii de lui cueillir un bouquet. — hlle me remercie des pervenches. Pour ce qui est de la bécasse, c'est une vengeance, ou du moins une réhabilitation; elle se rappelle qu'elle m'a une fois accuse de passion malheureuse pour la chasse. — C'est par fatuité que je lui envoie du gibier.

— Du reste, elle a fait en moi une excellence connaissance.— Non-seulement je lui donne un abri et des fleurs ; il ne manquait plus que do nourrir elle et sa famille. — L'enfant revient avec un bouquet; elle la renvoie en lui disant : a Cherche encore un peu de réséda.» — J'oil're à manger à 1 enfant; il doit y avoir à la maison quelque chose. — «Oh! non, dit la mère , elle n'accepterait pas autre chose que son dmer. — Elle ne tombera pas dans le piège des à peu près et des atermoiements. Non-seulement il

faut partir, mais encore elle va bien me gronder. » « En sortant de la cahute, je lui montrai le ciel chargé de nuages. — Adieu, madame, lui dis-je, — je crains bien que le mauvais temps me prive tantôt et demain du bonheur de vous voir. — Elle me répondit : — Adieu, monsieur, jusqu'au premier rayon de soleil.

o Elle avait encore le lendemain sa fille avec elle, — je la trouvai dans la cahute, — elle me dit : — Ma fille veut absolument aller voir l'étang dont elle vous a entendu parler. — Je résiste, non pas que j'espère obtenir qu'elle renonce à l'ordre qu'elle m'a intimé, mais parce que je résiste assise, et que je me repose un peu en attendant que je cède.

« Elle se leva et me dit : — Venez- vous avec nous? vous nous empêcherez de nous perdre, ce sera bien assez pour moi de faire le chemin.

« Le sentier pour descendre de mon jardin à la forêt est un peu glissant : je lui offris mon bras ; — elle cessait de s'y appuyer chaque fois que le chemin devenait plus facile, et elle marchait seule.

<c Je lui ai demandé un livre qui l'embarrassait pour relever sa robe dans la grande herbe ; — un peu plus tard, elle m'a donné d'elle-même à porter

un bouquet de digitales sauvages que sa fille avait cueilli.es. Nous avons fait le tour de l'étang; on voyait au milieu les larges feuilles et les belles fleurs blanches du nénuphar, le lis des étangs. Elle les admira longtemps, puis elle donna le signal du départ.

Je les laissai partir et s'engager dans le bois. J'attendis quelques instants, puis je me déshabillai, me jetai à l'eau et allai cueillir trois ou quatre fleurs de nénuphar; puis je me rhabillai et ne tardai pas à les rejoindre, mon bouquet à la main. Elle fut surprise et toute joyeuse.

« — Je n'oserai plus rien admirer devant vous, me dit-elle ; si j 'admirais une étoile, je vois bien que vous iriez me la chercher, et je sais que vous la rapporteriez; mais ce serait un voyage trop long.

« — A propos de voyage, lui dis-je, mes maudites affaires me rappellent à Paris.

« — Vous avez souvent des affaires ! dit-elle avec une petite moue de dédain.

« — Non , repris-je , ce sont toujours les mêmes ; — c'est que l'autre fois elles m'ont ennuyé. — Je voulais revenir ici; je me suis enfui sans rien dire et les ai laissées là.

«Un peu âpre* je lui demandai son nom. — Elle

me répondit avoc un peu de si rprise et de hauteur :

— O.i m'appelle madame d'Apreville !

«Puis elle ajouta après un moment de silence, et avec un peu moins de serheresse : — Je m'appelle Njëmi, — je vous dispeise de dire que c'est un trcs- J3I1 aom, je ne l'aime pas; je le trouve prétentieux:

— mais qu'est-ce que cela vous fait?

« — Et pourquoi cela vous fârhc-t-il, madame ? Vous savez bien que je ne vous appellerai jamais Noëmi ni tout haut ni en votre présence. — Elle ne répondit plus, et me quitta avec un peu de raideur.

«Tu vois que je n'oublie pas mes affaires, comme tu me le reproches ; je partirai vendredi.

0 RENÉ, il

René de Sorbier es à Augustin Sanajou.

Septembre.

<i C'était à une heure où elle ne vient pas d'ordinaire, — j'étais assis dans la cahute et je lisais, lorsqu'on frappa à la porte ; elle étai: seule, elle me dit :

— J'ai bien froid, voulez- vous de moi?

— En effet, le temps était gris et triste ; — j'ouvris avec empressement; j'étais un peu ému.

« Ell^ me dit : — Esthcr a velu aller visiter une do ses petites amies, mais c'était trop loin pour u:oi, — je l'ai envoyée ave" sa bonne ; — abrs je me suis ennuyée et je s.;is venue ici malgré le v.iaiu temps.

« Je ne savais que lui dire; comme elle avaii froid, j'avais fermé la cabane. — Il y avait plus d'amour que de réserve dans les pensées qui roulaient dans ma tête. — R eu de ce que je pensais ne pouvait se dire, — ou du nuins n'osait se montrer au dehors : — je clii:rchdis dans ce qae je ne pensais pas un sujet de conversation, et je ne le trouvais pas.

«Elle me d*t : — Vous alLz partir; quand reviendrez-vous ?

— u Enfin! m'écriai-je presque involontairement.

uLlle me regarda d'un air d'etonnement.

« — Qa'a de singulier cette question ? demandat-cllc.

« — Ilicn, sinon que vous ne l'ayez pas faite plus tôt.

« — Eh bien ! est-ce une raison pour que vous ne me répondiez pas?

« — Puisque cette question vous coûte tant à faire, je vais vous dire de quoi vous en dispenser à l'avenir : chaque fois que je m'absenterai d'ici, vous pouvez

être sûre de deux choses : la première, c'est que je m'en vais malgré moi; — la seconde, c'est que je reviendrai le plus tôt possible... au plus tard.

a Nous commençâmes à déballer. Je lui parlai de mon enfance, de mon isolement actuel.

«Elle me parla de son mari. — On l'a mariée fort jeune à un homme qui, relativement, ne l'était pas. — M. Hercule d'Apreville aime passionnément sa femme ; — elle n'a pu être insensible à un dévouement de tous les instants. — Elle n'avait pas de fortune, lui en avait acquis une petite suffisante pour vivre à la campagne : — mais elle a manifesté le désir de vivre à Paris, et il a repris la mer qu'il avait abandonnée depuis son mariage, afin d'augmenter suffisamment son capital.

« — Maintenant, dit-elle, comment lui dirai-je que j'aime mieux rester à la campagne ?

«Je la regardai, — mais, ou elle a un art infini pour déguiser et laisser en même temps entrevoir sa pensée, — ou cela n'avait rien de ce qu'un amoureux aurait voulu y voir; — le ton et la voix témoignaient unp profonde indifférence, et, comme si ce n'eût pas été assez, elle ajouta : — Ce pays est beau, on découvre tons les jour? de nouveaux charmas à la nature, et

je crois le séjour de la campagne meilleur pour Esther. -m Par un contraste bizarre, ^— si elle avait dit d'un ton froid qui en détruisait la valeur le commencement de sa phrase, qui pouvait me donner de si douces espérances, elle mit sur ces dernières paroles si froides une si douce musique, que je crus entendre; — Je t'aime !

« Puis elle revint sur la tendre estime et la profonde reconnaissance qu'elle éprouve pour son mari. — Elle me fît une énumération de vertus et de qualités dont aucune n'est nécessaire pour l'amour, puis elle ne dit plus rien.

« Je restais également silencieux.

« On frappa à la porte, — j'ouvris et je vis paraître un homme ; — madame d'Apreville se leva, — devint rouge, — lui tendit la main, et lui dit : — Eh quoi ! c'est vous! — Puis, se tournant de mon côté : — Je vous présente M. Anthime Férouillat, — et au personnage : — M. René de Sorbières. — Nous nous inclinâmes tous deux, — moi d'un air froid, lui d'un air grognon.

« — Quel plaisir de vous voir aujourd'hui, mon ami ! dit-elle, et quelle charmante surprise ! — Vous m'aviez écrit que vous ne feriez pas ce voyage... Et

C* LA PÊNÊLOrE NORMANDE.

comment m'avez-vou* trouvée ici, — où monsieur a Lien voulu me donner un peu d'kosp.tali.é contre lu froid !

(, — Voris trouvez qu'il fait froid? — dit s-chement M. Anthime Férouillat en essuyant son front rouge et trompa de sueur.

«Evidemment M. Férouillat é'ait de mauvaise humeur; évidemment madame d'Apreville lui prodi^i lit les air* de chatte caressante et haineuse pour éviter qu'il me laissât voir une mauvaise humeur, quelle jugeait avec raison plus compromettante encore que ses prévenantes exai^réesà elle ; évidemment le quidam n'etnit pas dupe de cette petite rouerie. Mais madame d'Apreville continuait a le traiter avec un ton d'amiti^ tel, — qu'il y aurait eu, en effet, dp quoi détourner les soupçons qu'on aurait pu concevoir — sur un sentiment qui se manifeste moins volontiers en dehors.

« — J'espère, dit-elle, que vous venez dineravec moi.

g — Oui, si cela ne vous dérange pas.

« — Mille renerciments, monsieur, médit elle, de votre gracieuse hospitalité.

« Les mots et le ton voulaient dire à M. Férouillat: — Je vois ce monsieur pour la prenùeie iou>.

«îî me salua avec mauvaise humeur — et se rjt en rouce.

« — Donnez-moi cbnr votre bras, — mmi ami, — lui dit-elle ; — elle me fit un Pal ut gracieux, — passa so i bras dan* celui de M. Antbime Férouillaï, — et je les vis disparaître tous les deux.

« Je restai atterré, écrasé, furieux.

«Evidemment cet homme est son amant. Mais en même temps elle avait la conscience qu'elle le trahissait. — Deux révélations à la fois : elle l'a aimé, elle m'aime.

« Et moi je la h-is.

Augustin Sanojou à Emè de SorbiCrcs.

«Ah rà ! mon beau don Jucn, te veilà sérieusement amoureux!

« Auglsti:; Sawajou. »

Hcnè de Scrbicrcs à Augustin Scnajou*

c Parbleu ï

« Iï. DE Soiibièiies. n

Noémi d'Aprevilleà Julie Quesnet.

«Où en étais-je restée la dernière fois que je t'ai écrit, — ma bonne Julie ? — Ma foi ! si je laisse des lacunes, tu pourras bien suppléer ce que j'aurai oublié. — D'ailleurs, autant, quand un amour est mort, on aime à reporter son esprit en arrière et à rappeler les moindres circonstances, autant, quand il s'agit d'un amour naissant, on se soucie peu d'hier et on s'occupe de demain.

« Je suis triste aujourd'hui, — et voici pourquoi : j'avais jusqu'ici été fort protégée par le hasard contre les visites d' Antilime Férouillat. A l'un de ses voyages, il avait plu tout le jour, et nous n'avions pas mis les pieds dehors, — ce qui ne m'avait pas empêchée de renvoyer ledit Anthime à dix heures du soir. — A un second voyage et à un troisième, M. de. Sorbières était à Paris, et j'avais trouvé doux d'aller rudoyer Anthime là précisément où je sentais le mieux l'absence de son rival, — c'est-à-dire de le mener promener à la tonnelle. Je ne sais comment M. de Sorbières l'apprit, mais il m'écrivit de Paris que j'avais été voir coucher le soleil avec un homme.

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«Il est à peu près impossible de ne pas tromper les hommes ; ils ne nous demandent pas autre chose que d'être trompés. Ils ont dans la tête un type de femme bizarre qui ne ressemble en rien à une vraie femme, et auquel il faut s'arranger pour ressembler, sous peine de ne pas obtenir leur précieuse approbation. — Il n'y a pas de religion qui soit aussi hardie dans les miracles qu'elle offre à la crédulité de ses adeptes que le culte que ces messieurs veulent bien nous rendre. Une religion sans miracles et sans croyances contraires à la nature et à la morale ordinaire des choses n'aurait aucune chance de s'établir.

— Les femmes qui sont les plus hardies à feindre d'être semblables à la figure mythologique qu'il plaît aux hommes de donner à la femme de leurs rêves sont celles qui ont le plus de succès. Une faut reculer, sous ce rapport, devant aucune absurdité. Ainsi un homme qui fait à une femme l'honneur de s'occuper d'elle oublie à l'instant même tout ce qu'il sait le mieux à l'égard des femmes en général.

« Cette femme eût-elle trente ans et quatre enfants,

— il lui fera des questions insidieuses pour savoir si vraiment elle n'aurait pas gardé jusqu'au hasard de sa rencontre avec lui une précieuse virginité et une corn-

plôfe innocence; — laissez tomber par hasard la date delà naissance d'un enfant ou toute autre circonstance qui établisse la preuve qup vous êtes la mère do cet enfant, — il sera de mauvaise humeur, Iriste, comme si vous lui enleviez une illusion ; — il vous détestera un moment de n'avoir pas fait quelque ^ros mensonge dont il avait faim. — Dites-lui, si vous voulez, que votre mari vous a toujours traitée en sœur, que de vos quatre enfants, l'un était à lui dès avant le mariage, et-que vous l'avez généreusement adopte , — que le second a été trouvé dans voire escalier, et que vous en avez pris soin pour ne pas rejeter un devoir qne vous imposait la Providence; — dites que vou« avez fait semblant d*ètre enceinte du troisième pour des raisons que vous ne pouvez encore lui dire, — et pour le quatrième, ne reculez pas, si vous voulez, devant le conte que l'on fait aux enfants , que v jus l'avez trouvé dans le jardin, sous un chou, — il vous répondra par des paroles d'incrédulité. — Mais diteslui alors que ce n'est pas vrai , — que vous êtes en cil'et la mère de vos enfants et que votre mari en est le p^re, — vous le verrez desespéré, frricux, — il allait vous croire ; — vous pourrez alors sans inconvénient nier la vérité à son tour et revenir à la feuille de chou.

« C'est ce qui fait qu'il est facile n une femme do se

faire adorer, — mais presque impossible dnsefaïre

aîmor. Los hommes nous hissent dans dos niches dont ils no nous laissont pas descendra, — alors l'idole, nu moindre mouvement, tombe et se brise. — Ils donnent d<*s plaisirs à notre vanité, mais rarement du bonheur àno'ro cœur. — Lo rôle qu'ils nous imposen* est facile à jouer, — tant qu'il y a en're eux et nous la rampe, — et derrière nous les roulissés où nous pouvons nous habiller et nous reposer; — la perspective nous sauve. — D'ailleurs nous n'avons pas de choix; — une actrice qui ne mettrait ni blanc ni rouge au milieu de tou'es les au'res qui s'en enluminent, eût-elle le teint le plus frais et le plus pur, — paraîtrait une taupe paie. Une. femme naturelle nu milieu de In comédie que jeuont les autres , ferait à messieurs les hommes l'effet d'une eflrontée drôlesse.

« Mais, une t'ois qu'ils ont obtenu frurs entrer* sur le théâtre et dans les coulissas, — naturellement l'illusion cesse, ils ne nous aiment plus parce que nous ne pouvons plus les tromper. Certes, si j'avais répondu la vérité à M. deSorbières quand il m'écrivit que j'avais été voir coucher le soleil avec un homme; si je. lui avais dit comment j'avais été là immoler le Fé-

rouillât, — ce sacrifice à la divinité absente auraiteu de quoi le flatter; — s'il m'avait considérée comme une femme de vingt -cinq ans, mariée à un homme de cinquante qui voyage, comme une femme qui nécessairement, ne sachant pas qu'elle rencontreraitM.de Sorbières , devait avoir un amant ; — mais non , il a mieux aimé se contenter de ceci : « Vous rirez bien , ^i plus tard je vous dis ce que c'était que l'homme qui était avec moi.» Il n'en a pas demandé davantage. — Je vais dans une heure mettre sa crédulité à une. épreuve qui ne m'inquiète en rien. Il me fallait expliquer Anthime Férouillat, — et voici comment :

« L'autre jour, Anthime m'avait écrit qu'il ne ferait pas le prochain voyage, qu'une affaire le retiendrait et qu'il laisserait le commandement du navire à son second.

« J'avais profité de ma liberté, et j'étais allée jaser avec M. de Sorbières; — nous étions à une des phases les plus charmantes de l'amour; on voit un homme vous dire avec ses regards qu'il vous adore, et en même temps trembler devant votre courroux présumé, et chercher pour en parler les choses les plus insignifiantes; mais ces choses sont modifiées parle timbre de sa voix altérée et plus basse que de cou-

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tume, et vibrant sympathiquement par l'accent involontairement tendre et poignant.

« Il semble un acteur qui vous chanterait la fable du Loup et de l'Agneau — sur l'air le plus tendre et le plus ardent de la Favorite, — « Son amour m'est rendu. » On ne tarde guère à ne plus entendre les paroles, et il s'élève dans le cœur une musique céleste, — une voix qui s'accorde avec l'autre pour produire une divine harmonie.

« C'est ce moment qu'a choisi , pour frapper à la porte de la cabane et pour produire sa figure, — Anthime Férouillat, — absolument comme une fausse note de la clarinette dans un orchestre, — ce que les musiciens appellent un couac.

« J'ai présenté M. Anthime Férouillat à M. René de Sorbières, et M. René de Sorbières à M. Anthime Férouillat. — Cette présentation a paru leur faire à tous deux un égal plaisir; — seulement, Anthime était furieux et tout près d'être grossier, — René était douloureusement étonné. — Ma position n était pas facile: — obligée de jouer à la fois deux rôles différents pour deux publics mal disposés, — je m'en suis tirée de mon mieux. — Je voulais empêcher Férouillat de faire un éclat, et en même temps ne pas laisser prendre

1'inconvenauce de son arrivée pour un acte d'amant jaloux. — Je ne pouvais donc pas m'en fâcher devant M. René. — Il fallait le trader eu bouhoinine bourra et mal éhvé, — qje l'on aine répondant beaucoup à cause de quelques qualités estimables: — le recevoir mal aurait é,é avouer la position réelle; — le recevoir à moitié bien n'aurait pas été plus habile. J'ai manifesté de son arrivée une très-grande juie; j»j l'ai traité avec cette familiarité que les femmes accordent aux hommes qu elles appellent «sans conséquence. » Une fois que je n'ai plus eu qu'un public, je me suis vengée sur Ff'rou.llut.

« D'abord j'ai écrit à René : — Uapporîez-moi ce soir à onze heures le livre que j'ai laissé chez vous. — Antliime a diné avec moi, puis il voulait me faire nier René. — Cet homme vous fait la cour, me disait-il, — et il accumulait toutes sortes de preuves qui auraient fait honneur à sa clairvoyance, s'il avait su qu'il voyai. clair, — preuves parfaitement irréfutables, si j'avais voulu les r< futer au lieu de lui en laisser le soin à lui-môme. — Oui, lui d.s-je, M. de Soi bières me fait la cour, — ajoutez que je l'aime et qu'il est mon amant. — Mais c'est impossible! reprit alors Fcro aillât. — vous. Noënii, vous!

« — Pourquoi impossible? vous venez d'en donner des preuves irréfutables. — Seulement vous comprenez que je ne puis avoir deux amants, — et qu'il ne vous reste qu'à m'oublier.

« — Non, s'écria-t-il en fureur, — je ne vous oublierai pas, je le tuerai, et je vous tuerai aussi, ou j'écrirai ce qui se passe à Hercule.

« — Très-bien ; vous n'oublierez pas non plus de commencer par le commencement, — ou plutôt, je m'en charge, je lui dirai ce que son ami a fait du dépôt confié à son honneur.

« — Voyons, Noëmi, parlons sérieusement; voyons votre imprudence à l'égard de ce godelureau , — voyez comme les apparences vous accusent!

« — Qu'appelez-vous des apparences? — M. de Sorbières m'aime, et je l'aime aussi.

« Alors Férouillat plaida parfaitement en faveur de mon innocence, et il me prouva à moi-même qu'il n'y avait aucun mal réel dans ce que j'avais fait, mais des « inconséquences. » Les hommes ont eu la bonté d'adopter ce barbarisme inventé par les femmes.

« Puis, graduellement, il en est venu à me demander pardon de ses soupçons injustes et injurieux.

« Mais c'est ici que se placerait, si je pouvais te le raconter, ce qui me rend mortellement triste. — Je ne voulais pardonner à Antilime que s'il retournait immédiatement à son bord. — Lui ne voulait s'en aller que si je lui pardonnais, — mais il voulait de mon pardon des preuves que je ne voulais pas , que je ne pouvais pas lui donner. — L'heure s'avançait. Neuf heures, — neuf heures et demie. — Férouillat s'était assis avec cette attitude de souche opiniâtre que je sais inexorable. — Il ne serait p:is parti, — et René allait venir... On frappe doucement à la porte. — C'est René. « NoÉm. »

Nocmi cTApreville à Julie Quesnet.

« La vérité est que je n'avais pas oublié de livre chez René, — mais il m'en rapportait un néanmoins; il le posa sur une table — et me regarda d'un air mc- -ancolique et en réalité fort touchant : — « Asseyezvous, monsieur, lui dis-je, — je vous dois une explication, et c'est pour vous la donner que je contreviens ce soir à une promesse que j'ai faite à mon cher et excellent mari, — et à laquelle rien ne m'aurait fait manquer sans l'acte sauvage de son ami.

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«Je vous ai dit, monsieur, combien la conduite de mon mari a été admirable à mon égard ; — j'éprouve pour lui des sentiments où il entre de la reconnaissance et une tendresse peut-être filiale et fraternelle, — mais, quelle que soit la composition de ce f entirnent, je dois, je veux n'en pas admettre d'autre dans mon cœur; — d'ailleurs, si parfois j'ai soupçonné que ce n'était pas tout à fait de l'amour, et qu'il y a autre chose dans le monde, je n'en suis pas tout à fait sûre, et je veux continuer mon incertitude à cet égard.

«Je vous ai rencontré, vous êtes obligeant,— vous avez de l'esprit ; nos âges et nos caractères se rapprochent; — le plaisir que j'avais à vous rencontrer était tellement pur, que je ne m'en suis pas dé^ fiée, — je l'aurais écrit à mon mari par la première occasion que j'aurais trouvée. — Cet excellent Anthime Férouillat...

« — N'est-ce pas, me dit-il, ce malotru personnage qui tantôt...

« — Monsieur, dis-je avec dignité, — vous voudrez bien parler avec plus d'égards de qui que ce soit qui sera chez moi à titre d'ami de mon mari.

« — Qui que ce soit — me dit-il — veut dire M. Anthime Férouillat?

a — Pour le moment, monsieur.

« — Très-bien, nous 1 appellerons donc « qui que ce soit, » aussi bien je ne m'habituerais jamais à ce nom de Férouillat.

Je me mordis les lèvres pour ne pas rire, — mais je continuai :

« — Cet excellent Antilime Férouillat; — mais il faut que je vous dise qui il est. — Anthime Férouillat a été longtemps au service maritime avec mon mari, c'est son compagnon d'armes et son ami. — Je suis confiée à sa garde, monsieur; il a été chargé par II. Hercule d'Apreville — de me protéger contre tout et contre tous, et au besoin contre moi-même; — il joue, en un mot, le rôle de chien de berger, mais, à l'exemple de ce fidèle animal, il mord quelquefois la brebis qui s'écarte du chemin ; — c'est ce qui est arrivé tantôt. — Sa probité, à l'égard du dépôt qui lui a été confié, a plus de sollicitude que n'en aurait la jalousie, dans laquelle il entre toujours de l'amour qui la tempère. — M. Férouillat ne m'aime pas et est cependant craintif, défiant et hargneux. — Je l'ai entendu dire qu'il se brûlerait la cervelle, s'il ne pouvait dire à son ami à son retour : « Voici ta femme comme tu me l'as laissée, » de la façon dont un dé-

positaire rend une somme : — Voiri vos mille francs, dans le même sac, lié avec le même cordon ; — vous pouvez reconnaître le nœud que vous avez fait vousmême.

« Eli bien ! M. Antilime est plus féroce dans ses craintes que ne le serait un homme qui serait jaloux pour lui-même.

« — Oui, dit-il, qui que ce soit est comme un huissier, toujours plus féroce que le créancier qu'il représente.

« Le ton de M. de Sorbières me déplaisait. — Il était arrivé abattu; mais, depuis que je me justifiais, il devenait ironique et incrédule. — Je crus devoir le replacer dans une situation plus humble :

« — M. Férouillat m'a éclairée : — les relations que j'ai laissées s'établir entre vous et moi ne sent pas aussi 'innocentes que je le croyais; du moins, elles prêteraient au soupçon et à la médisance. — Je vous ai fait venir pour vous déclarer que je suis décidée à les faire cesser entièrement. Nous ne nou* verrons plus.

« M. René n'avait plus envie de plaisanter.

« Après un moment d'accablement, il reprit, ou du moins montra de la dignité, mêlée d'un peu d'ironie :

« — Qui que ce soit a raison, madame ; je vous aime.

« — J'ai donc raison aussi de ne plus vouloir vous voir.

« — Oui, si vous ne m'aimez pas.

« — Je ne vous aime pas.

« — Dites-le-moi encore une fois, que je l'entende dans mon cœur.

<( Et il ferma les yeux, comme un fanatique de musique qui ne veut pas être distrait.

« — Je ne vous aime pas, monsieur.

« — Ce n'est pas du tout cela, dit-il en rouvrant les yeux; vous avez par moment une voix douce, fluide, pénétrante, qui descend par les oreilles dans le fond du cœur; et celle avec laquelle vous me parlez en ce moment est sèche et ne passe pas les oreilles. Voire voix pénétrante, sereine et bleue comme votre regard, la voix de Noëmi me dit dans ie cœur que vous m aimerez, et l'autre, la voix impérieuse et sans couleur de madame d Apreville, ne la contredit qu'aux oreilles. Il laut que votre voix aille dire que vous ne m'aimez pas là où les échos de l'autre disent que vous m'aimerez.

« Je souris et lui dis d'une voix plus calme.

« — Je ne vous aime pas, monsieur.

« — Ah! très-bien, j'entends à présent; vous no m'aimez pas. — Eh bien ! moi, je ne crois pas à l'amour sans espoir. — Mon amour va mourir tué par cette parole. — Je le sens qui est mort.

«Je frissonnai. M. de Sorbicres allait plus vite et plus loin en ce sens que je n'avais eu l'intention de le conduire. — Lui-même avait alors une voix doucement et cruellement pénétrante avec laquelle il eût été charmant d'entendre dire : — Je vous aime.

« — Il est mort, dit-il, c'est dommage, — c'était un noble et poétique amour. — Et il me fît de cet amour mort une oraison, un éloge funèbre si touchant, il me le rendit si regrettable, que j'en fus touchée et cessai de jouer.

« — Pardonnez, madame, si je vous parle de ce pauvre amour mort, — c'est la première et la dernière fois.

— Ah ! dis-je presque malgré moi, — vous en parlez bien, monsieur. Je ne pouvais l'aimer, mais je puis bien le regretter une fois, et comme il recommençait, — je me mis à pleurer. — Ce qui me faisait pleurer, c'était la nécessité de repousser encore cet Mnour, ou du moins de ne lui donner, dans cette

soirée, qu'un rôle sacrifié; c'était surtout l'impossibilité où m'avait mise l'opiniâtreté de cet odieux Férouillat de répondre à René : — Je vous aime aussi. Mais il fallait lui faire prendre le change sur la cause de mes larmes.

« — Je pleure de honte, dis-je, d'avoir, par un moment de folie, écouté avec une apparence de plai= sir ce discours qui devrait m'offenser.

« Je dus prendre beaucoup sur moi pour ajouter : — J'ai peut-être manqué à mes devoirs d'épouse en vous écoutant jusqu'au bout, monsieur; — n'espérez pas voir deux fois cette faiblesse. — Je puis avoir pour vous, monsieur, une sincère amitié, mais à la condition que cet amour, dont vous venez de faire l'oraison funèbre, est parfaitement enterré, — j'ai peur des revenants et je ne les aime pas. — Bonsoir, monsieur.

« Avec moins de rigueur et de sécheresse, il m'aurait répondu, il aurait insisté, et je lui aurais dit : — Je vous aime. Il fallait le piquer, pour qu'il ne m'attaquât plus du côté que je sentais faible ; c'est ce qui eut lieu. — Il se leva sans parler, me salua et s'en alla, me laissant très-triste, très-accablée, ne me consolant que par la pensée que, grâce à Férouillat, il

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me fallait ce soir-là être dure, sèche et malheureuse, ou immonde et infâme ; et rendant grâce à Dieu, cependant, de ce que je n'avais été que dure et sèche, — et de ce que je n'étais que malheureuse. 11 était trois heures du matin quand René est sorti.

« Noémi. »

Noëmi d'Apreville à Julie Quesnct.

« Ah! ma chère enfant! j'ai voulu jouer avec l'amour... ça brûle, ça brûle jusque dans la moelle des os.

« J'aime René de toutes les forces à la fois et de toutes les faiblesses de mon âme. Je l'aime tellement, et cet amour m'élève si haut l'esprit et le cœur, que, lorsque je le vois à mes pieds, c'est de bonne foi que je le repousse, — c'est de bomie foi que je lui offre une simple amitié. Mais c'est que je souffre horriblement, à penser que la seule preuve d'amour convaincante, irréfragable que je puisse lui donner, je l'ai donnée déjà à un homme vulgaire, et que je ne puis faire pour l'homme que j'adore avec tant de raison que ce que j'ai fait pour Férouillat, parce qu'il était là et que je m'ennuyais.

« J'aime René et je le repousse, — et je lui dis : — Je ne vous aime pas, et je le repousserai tant que je pourrai! Oh ! que je le liais ce Férouillat! Le moindre mal que je révc pour lui, c'est une mort prompte et violente*

« Cette chambre où il n'est cn'rc qu'une fois est restée pleine de lui. — Comme elle est embaumée des fleurs qu'il m'a laissées en partant ! — car il est parti.

« Mais les femmes n'attachent pas assez de prix à elles-mêmes, — elles ne pensent pas assez à se garder pour l'homme qu'elles aimeront. — Elles se donnent parce qu'on les aime d'une façon qui leur pla.t, et quand vient le moment où elles aiment elles-mêmes, elles n'ont plus rien à donner, que les restes et les os d'un festin où se sont assis des indifférents.

«Que faire, que devenir? — Quand j'aurai dit à René : Je vous aime, ce mot déchirera et brûlera le voile qui couvre mon cœur et mes pensées; — je ne pou rai plus lui cacher la vérité sur Férouillat, je serai trop à René pour soutenir un mensonge ^— Acceptera-t-il comme une expiation suffisante mon désespoir de ne pas l'avoir attendu? — Si je lui dis que j'aimais Férouillat, m* il fa demandera à quoi sort

d'être beau, spirituel, noble, — puisqu'on pouvait avoir cette femme au prix qu'y pouvait mettre le Férouillat, -—• puisqu'elle a aimé Férouillat.

« Si je lui dis que je ne l'aime pas, — il me méprisera encore davantage. — Les liommcs attachent à notre possession un prix que nous ne comprenons bien que lorsque nous aimons. — Il ne comprendra pas qu'on cède aux désirs qu'on inspire, — parce qu'on croit que l'amour consiste uniquement à être aimée, et que l'on choisit non pas l'homme qu'on aime, mais celui qui vous aime de la façon qui nous plaît le plus. — C'est une sorte de tradition alors qui nous guide pour le reste. Sait-on mauvais gré aux sauvages de danser au son d'un tambour quand ils ne connaissent pas d'autre musique? — Savais-je que j'aimerais?

« Non, il faudra que je persévère dans mon mensonge, — et cela gâte et empoisonne mon amour. — Et, d'ailleurs, comment faire? Férouillat, si je le repousse tout à fait, s'exaspérera, — fera des sorties qui diront clairement ce que je veux cacher, et je perdrai même le bénéfice de la sincérité.

« — Si je ne le repousse pas, — me partagerai-ja antre lui et René?— rOh ! non, jamais : — . et d'ailleurs

encore, — comment dirai-je à René de ne pas me voir tous les cinq jours? Tant que je me préserve et me défends avec des phrases sur ma fidélité, — que je devrais à mon pauvre Hercule, je puis faire passer Férouillat pour un gardien vigilant; — les heures auxquelles la prolongation de ces visites donnerait un sens cruellement clair, n'appartiennent pas àRené et ne gênent pas nos relations actuelles.

« Ah! oui, — c'est de bonne foi, — c'est du meilleur de mon cœur que je voudrais le voir se contenter, non pas d'une ami'ié qu'il refuse, — mais d'un amour si pur, si noble, si complet, que je sens dans mon cœur, en laissant de côté, en dédaignant ce qui a été profané par Férouillat. — Je suis tout heureuse que René soit à Paris. — De loin, je puis, j'ose l'aimer,

— je puis ainsi doubler cet amour de cruautés et d'avanies pour le détestable et le détesté Férouillat. Le bruit de ses ridicules gémissements n'ira pas jusqu'à mon bien-aimé et ne le réveillera pas du rêve.

— Hélas ! où il me voit belle, honnête et pure, comme je meurs de chagrin de ne pas être.

« Ah! Julie ! — toi qui n'as pas encore aimé, gardetoi, conserve-toi pour l'homme que tu aimeras. — Si tu savais comme alors on devient précieuse à soi-

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. So

même, — comme on se sent riche etconsé^uemment avare de tout ce qu'il aime en nous ! de quel or suprême on croit ses cheveux quand on a senti les regards de son amant s'arrêter voluptueusement sur eux! quelle valeur on attache soi-même au contact do cette main sur laquelle on l'a vu cueillir un plaisir dont il a frissonné en y posant ses lèvres ! — Alors, on sait qu'on a des regards dans lesquels on verse au cœur d'un autre une céleste ambroisie ; alors, on devient ménagère de ses regards, on ne veut s'en servir que pour lui, — on ne voudrait parler que pour lui, parce qu'on sait qu'on a dans la voix une céleste musique qui lui fait frissonner le cœur. Oh ! heureuse la femme qui s'est gardée ! mais rien ne nous avertit de nos richesses; — nous éparpillons, nous dépensons les diamants, les rubis et les émeraudes, comme du billon et des sous de cuivre, — et nous n'en savons la valeur que lorsque nous avons jeté les derniers, ou lorsque ceux qui nous restent ont perdu leur titre à cause de la prodigalité qui les a rendus vulgaires.

« Aujourd'hui, je ne sens ma richesse passée — que par ma ruine et ma misère. — J'ai jeté aux mendiants des chemins toutes mes splendeurs, toutes

mes richesses, tout mou bonheur — et je n'ai plus rien à donner à celui que j'aime ; — je ne savais pas que j'aimerais, — je ne savais pas qu'on aimait, je croyais qu'on était seulement aimée; je ne savais pas que j'avais en dépôt — les richesses et le bonheur de René; — le voilà qui arrive, et j'ai tout dépensé, tout perdu, je n'ai plus rienï

« — Ah! si j'avais su cela, aurais-je épousé Hercule, — aurais-je... — Ah! que je hais ce Férouillat, — et je suis à lui! Ah! René est loin, — je puis braver Férouillat ; ce n'est pas de lui que j'ai peur, — il dira tout à mon mari s'il le veuf, mais pourvu que René ne sache rien... ne sache rien. — Il faut donc que je le trompe... Je ne puis même me donner entièrement à lui, lui donner mon cœur et ma pensée comme ma personne sans le perdre !

« Ah ! Julie, je suis bien à plaindre !

« Heureusement René est à Paris , — je voudrais <3U 'il y restât toujours; je puis, à ma fantaisie, et l'aimer et haïr Férouillat. — Je puis prolonger cette situation au delà de laquelle je ne vois que le désespoir.

« Nof mi. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

« J'ai agi en écolier. — Elle ne veut pas de mon amour, elle m'offre son amitié, — et je refuse. — je veux l'amour ou rien.

« Je refuse bêtement de prendre avec elle ce petit sentier de l'amitié, sinueux comme un serpent, et sur lequel on marche lentement, cueillant ici une pâquerette fatidique pour l'effeuiller, là un wergissmeinmcni poui* ôç v1 issceher dans son livre de messe, — mais qui, au bout du compte, conduit exactement au môme but que la route directe, pavée et carrossable,

— qui porte sur un poteau un éciiteau avec ces mots:

— Route de l'amour.

« Je m'obstine à combattre à l'entrée de cette large route, je veux entrer par la grille ou ne pas entrer du tout, — par le chemin le plus court, — ou m'en retourner, — et je ne pense pas que, si on cédait à mon opin'.âtreté, — j'aurais, en comptant le temps du débat, — mis plus de temps à arriver que si je m'étais résolument engagé dans le chemin le plus long, mais dont j'aurais déjà mesuré la moitié, avant le temps où j'aurai* eu obtenu de prendre l'autre.

« Je ne sais si les femmes sont de bonne foi quand elles vous proposent de vous donner de l'amitié au lieu de l'amour que vous leur demandez, — ou si c'est un moyen de prolonger la fin d'un empire qu'elles vont abdiquer, — ou encore si c'est un faux-fuyant inventé par la vanité d'un vaincu, comme les témoins de celui qui cède en imaginent dans les duels qui s'arrangent.

« Toujours est-il que j'ai autrefois formulé cet aphorisme, qui, tous une forme dont Rabelais, Montaigne, Molière, n'auraient pas hésité à se ser^b, — ^*diie an ensegnement assez moral — que la bégueulerie moderne particulière aux époques de corruption voudrait déguiser sous quelque périphrase hypocrite.

« L'amitié est un grand chemin sur lequel on détrousse les hommes et on trousse les femmes.

« Cette question de l'amitié , si lestement résolue alors pour moi, est arrivée après des péripéties que je te conterai après-demain à Paris. — Je ne te dis ce qui précède que parce qu'il faut que je t'écrive en t'envoyant des papiers qui ont besoin d'être remis à mon avoué avant mon arrivée. — Hier, j'ai revu madame d'Apreville, elle m'a fait un sourire très-gracieux, — m'a tendu la main et m'a dit : — Bonjour, mon ami. — Il est évident qu'on ne vous appelle pas

«mon ami» de cette voix-là quand on ne veut faire de vous qu'un ami.

« Cela m'a rendu furieux de ma sottise : — pourquoi ne pas la laisser me conduire où je veux, par le cho min qu'il lui plaît de choisir ?

« Il m'a fallu continuer mon rôle , tout mauvais qu'il est.

« Je n'ai pas répondu.

<« Elle menait sa fille, qui va faire sa première communion, à la prière du soir, à l'église. — Elle dit : Je suis fatiguée, et elle prit mon bras. — On entendait la cloche, nous marchions lentement; elle s'appuyait sur moi avec confiance; — à la porte de l'église, elle me dit : — N'est-ce pas que vous êtes mon ami? — Je la saluai, et m'en allai en lui disant adieu.

« Je partirai demain vers neuf heures du matin, et conséquemment sans la revoir.

a ItaÉ. n

Noëmi d'Apreville à René de Sorbièrcs, à Paris.

n Votre adieu de l'autre soir était si sec, que je n'avais pas deviné que c'était un adieu.

v Aussi ai-je pris , pour une intention de l'adoucir.

ce bouquet de magnolias que j'ai trouvé dans votre cabane, — et dont elle était tout embaumée. — Grâce à votre soin de les mettre dans l'eau, dan? en charmant petit vase de Chine dont je me suis également emparée, les fleurs étaient aussi fraîches que si vous me les aviez données vous-même en venant de les cueillir.

« Je devais vous remercier de vos belles fleurs , — et j'allais borner là ma lettre, — quand. j'entends du bruit en bas, c'est ma servante qui se querelle aveu le facteur de la poste — à cause du port de votre lettre.— * Quarante sous ! — elle prétend que ce ne doit pas être une lettre, — que c'a l'air d'un paquet, et que ces choses-là se mettent au roulage. — Il faut mon intervention pour qu'on prenne la lettre. — Je vais m'entretenir avec elle, — je verrai plus tard si je dois ajouter quelques mots sur ce qui me reste de papier blanc.

« Dix heures du soir. — Je suis un peu plus touchée qu'il ne iaut de ce carnet entier sur lequel vous m'avez écrit au crayon pendant les quatorze heures de votre voyage. Je devrais me gronder d'en être touchée; mais j'ai une certaine inclination à rejeter sur d'autres les torts qu'il rn'arrive d'avoir. C'est donc à vous que je m'en prends.

« Écoutez-moi; vous me parlez une langue qui ma bouleverse le cœur : je la comprends, elle me rharme, mais il m'est impossible de la parler. Vous me dites que vous m'aimez et que vous êtes triste. Vous dire encore une fois que je ne vous aime pas, ce serait une dureté, et je ne veux pas être dure. Vous dire seulement que je suis triste aussi, ce serait vous donner une espérance, et je n'ai rien à vous faire espérer.

« Je ne m'appartiens plus : que voulez-vous donc que je vous donne? Je ne suis pas heureuse : laissezmoi être honni" te, c'est-à-dire ne pas être désespérée. D'ailleurs, j'aime mon mari. La pensée de sa tendresse, de ses bons procédés, me revient sans cesse» Les femmes qui vivent dans le tourbillon du monde n'ont pas les mêmes raisons qu'une solitaire comme moi — de tenir au net les comptes de leur conscience; elles n'ont guère le temps d'y regaider; mais pensez à la vie que je mené, et vous verrez que je ne suis pas dans les conditions de me permettre des infamies.— - Vivant beaucoup avec moi-même, je tiens particulièrement une pas faire de ma personne une trop mauvaise compagnie. :

« Tenez, sérieusement, si vous étiez là, je prendrais une de vos fortes mains dans les deux miennes — et,

de ma voix la plus douce et la plus persuasive, de celle que vous appelez ma voix bleue, je vous dirais : — Je vous en prie, tâchons de devenir amis, puisque nous ne nous sommes pas rencontrés à l'heure où nous aurions pu prendre une autre route, — n'est-ce pas que vous ne voulez pas que nous devenions deux indifférents, deux étrangers? — C'est ce qui aurait nécessairement lieu cependant, si vous vouliez vous opiniàtrer à chercher l'héroïne de grandes aventures en moi qui n'ai que l'étoffe d'une amie assez gentille et très-bonne femme, — et qui oserait vous aimer beaucoup, si vous ne vouliez pas qu'elle vous aimât plus qu'elle ne le doit , ou plutôt , autrement qu'elle ne le doit.

et Vous voyez, parle commencement de cette lettre, que j'ai prévenu vos désirs, — j'ai pris le bouquet et le vase, — je le garderai comme un cher et doux souvenir qui ne me quittera jamais, — à condition que ce sera la date de la naissance de notre amitié, sinon, je le briserai et vous en enverrai les morceaux, — et je ne vous pardonnerai pas le chagrin que cela me donnera.

« Je vous écris , ma fenêtre ouverte. — Il vient du fond de la vallée une délicieuse petite brise, — il me

semble que ce sont les fleurs de votre jardin qui m'envoient un peu de leurs parfums de votre part.

(i Aidez -moi à changer en intimité douce et facile des relations qui, par votre faute, font mine de nous apporter tou'es sortes de chagrins, — sinon la chose sera impossible, si vous n'y travaillez pas avec autant de bonne volonté que moi.

René de Sorbières à Noëmi d'Âpreville.

« Qu'est-ce donc que cette amitié dont vous faites si grand bruit, madame?

« L'amitié console, — et votre amitié n'aurait à me consoler que de votre inimitié, — je n'ai de chagrin au monde que ce qu'il vous plaît de me donner.

« Si j'allais dire à un ami : — « Je meurs d'amour pour une femme, cette femme, tu peux me la donner?»

« Croyez-vous que mon ami hésiterait?

«Me consoler ! Vous ressemblez à ce chirurgien peu satisfait de sa clientèle, qui, le soir> embusqué près de sa maison, enveloppé d'un manteau, donnait des coups de couteau aux passants, et allait vite attendre chez lui qu'on les lui apportât à panser.

« Au lieu de me consoler de mes chagrins, — faitesles cesse?»

« Eonnez-moi la femme que j'aime.

« Ou bien vous n'avez pas pour moi d'amitié.

« L'amitié que vous me proposez est un marché frauduleux, par lequel vous prenez ce qui vous plaît en moi, sans me donner en échange ce qui me plaît en vous.

« Vous n'avez pas d'amitié pour moi , — puisque vous reculeriez devant l'éprouve du plus simple devoir de l'amitié.

« riEsf . »

Noemi d'Aprcvillç à René de Sor bières,

« Mes trois magnolias, dont l'un seulement commence à jaunir et à se rouiller parles bords de ses pétales, me regardent si daucement et en même temps avec tant d'entêtement, qu'il me semble que c'est vous qui êtes là à me regarder, — et je me sens oppressée sous ce regard. Qu'etes-vous donc? Quelle étrange et fatale influence exercez-vous sur ma pauvre organisation? — Je ne vous aime pas, — et je souffre de votre amour, — je souffre peut-être de ne pouvoir vous ai-

mer, — mais je ne puis vous aimer. — N'achevez pas de me rendre impossible ma solitude. — Si vous étiez là , ce serait à mon tour d'être à vos genoux, pour vous demander grâce, et vous verriez bien que c'est une âme en détresse qui vous prie.

« Croyez-vous que je ne l'ai pas fait comme vous, ce rôve éblouissant, — qui met dans une triste nuit tout le reste? — Mais ce rêve est un remords douloureux, un doux poison répandu sur ma vie. Parce que nous ne pouvons être amants , est-ce à dire que nous devons être étrangers, indifférents, ennemis? Essayez un peu de mon amitié, — vous la verrez si tendre, si dévouée, si exclusive! — vous n'en pouvez juger tan: qu'elle a peur, — tant qu'elle marche d'un pas hésitant sur un terrain où elle vous voit creuser des trappes et tendre des pièges.

« Savez-vous à quoi j'ai passé mon temps aujourd'hui?— à me quereller avec Esther qui, sous prétexte que je ne l'ai pas condamnée à l'infirmité qu'on apprend aux enfants de ne se servir que d'une main, ce qui équivaut, selon moi. à l'habitude qu:on leur donnerait de ne marcher qu'à cloche-pied, — veut faire le signe de la croix indifféremment de la main droite ou de la main gauche, — et me demande des raisons;

— si vous en savez , dites-les-moi — pour ne pas me laisser battre sur ce terrain par cette petite.

(t Nous sommes allées ensuite à votre cabane ; — j'ai admiré un des plus beaux coucbers de soleil que j'aie vus, — mais l'inexorable Esther m'a rappelée à l'ordre quand l'iieure du diner est arrivée. — Cette fille m'élève bien sévèrement.

« Puis , ce soir, je vous griffonne ces deux pages ,

— que je ne vais pas relire, dans la crainte d'avoir trop envie de les brûler, car je me trompe fort, ou elles contiennent un peu plus de contradictions qu'on n'en fait tenir ordinairement dans deux pages ; — cboisissez dans ce fouillis ce qui pourra vous donner

une bonne impression.

Noémi, »

Nob'mi d'Apreville à René de Sorbières.

Il fait ce maJin un temps étrange, il pare notre rillage d'une toilette nouvelle qui ne lui sied pas mal; — l'air est blanc et épais , et le soleil , dont le disque est rouge , glisse et insinue au travers des rayons un peu incertains; les oiseaux, qui s?y connaissent, pensent que le soleil va dissiper ces brumes d'automne ,

car ils chantent comme lorsqu'ils saluent la naissance d'une belle journée. — Oh! les ingrats oiseaux qui chantent ainsi quand le maître est absent ! — Oh ! les ingrates fleurs , les marguerites , les roses d'Inde , — que j'aimerais mieux appder les roses d'or, elles s'épanouissent éclatantes, comme s'il n'y avait pas d'absent là-bas, comme s'il n'y avait personne de malheureux ici!

« De quelles splendeurs la nature se pare en cette saison! — Il y a des jours où la vue de ces belles choses que nous aimons tant tous les deux — me calme et me fait trouver qu'il fait encore bon vivre après tout; — mais malheureusement il m'arrive d'autres jours de m'en irriter contre moi et contre vous, qui jetez dans mon esprit tant de trouble, dans mon cœur tant d'anxiétés et tant d'émotions qu'il m'est défendu d'accueillir; par moment je me sens céder un peu à vos mauvaises raisons, — alors je m'enferme, tournant le dos à la fenêtre; il me semble que cette calme et belle nature ne veut pas qu'une telle indigne la regarde — et je me mets à pleurer de tout mon cœur.

« Nous sommes bien malheureux tous les deux, n'est-ce pas? Quelques années plus tôt, si nous nous

étions rencontrés , nous aurions fait un bonheur sans égal avec tout ce qui nous sert à composer cette profonde misère à laquelle je ne vois pas de fin, — puisque vous ne voulez pas m'aider à me tromper en appelant amitié un sentiment que je repousserai tant crue vous n'y aurez pas fait certains retranchements indispensables. Pour occuper mon temps pendant votre absence, j'ai retiré Esthcr de l'école; je lui apprends une foule de choses que je ne sais pas. Comme j'étais d'une santé délicate, mon père m'avait donné un petit cheval et la permission de courir dessus loin de l'école. C'est comme cela que je n'ai rien appris de ce qu'il faut que j'enseigne aujourd'hui, mais je rrains qu'Esther ne s'aperçoive de mon ignorance; l'indulgence n'est pas son fort, et je vais me mettre en campagne pour trouver un génie démonstratif qui vienne ici me remplacer. — Vous voyez bien que , malgré mes interminables jérémiades, je suis encore un peu gentille pour quelqu'un qui met une telle persistance à m'aimer. Il est midi , le soleil a triomphé de la brume. Esther m'intime l'ordre de la conduire à la cabane; vous savez bien que je pense à vous là encore plus que partout.

« Vous m'avez donné une part de votre jardin, unt

part de vos fleurs, une part de votre soleil ; — et moi, que vous ai-je donné en échange, — à vous qui ne voulez pas de mon amitié? — Ne m'en veuillez pas, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, — et moi je n'ai que du chagrin; ce n'est pas ma faute si vous voulez absolument en prendre votre part et ne prendre que cela.

tt Adieu ! — écrivez-moi ; — ne me dites pas que vous êtes amoureux, — à quoi cela sert-il? Croyezvous que je n'y pense pas? Cela n'est pas généreux, vous avez l'air d'un homme qui parlerait obstinément de son parc et de ses bois à quelqu'un qui n'aurait qu'un pot de giroflée sur sa fenêtre.

« Noé:ji. »

lïcné de Sorbières à Nocmi d'Aprcville.

« Je ne vois pas le grand malheur qu'il y aurait pour la giroflée à descendre de sa fenêtre dans le parc , — à y trouver de bonne terre et de bon soleil.

« Ce n'est que par orgueil qu'elle veut rester dans la terre maigre et aride de sa prison de faïence, — et c'est un orgueil bien mal fondé que celui qui pousse une girollée à languir et à s'étioler.

« Pour la propriétaire de la giroflée, c'est être bien avare que de ne pas accepter la société dans laquelle l'un apporte le parc et l'autre son pot de fleurs. — Le premier promettant beaucoup de reconnaissance en forme d'appoint, — c'est abuser étrangement de la passion du propriétaire du parc qui n'a pas de giroflée.

<t II ne faut pas être si fière parce qu'on ne vit pas, parce qu'on n'a qu'un cœur froid et des sensations émoussées. — C'est peut-être très-beuréux d'être mort, mais ce n'est pas une raison pour être si dure et si dédaigneuse pour ceux qui ont l'infériorité d'être

encore vivants.

« Uesé. i)

Noëmi d'Apreville à René de Sorbier es.

« Gardez votre parc, — je garderai ma giroflée. — Votre invitation à la planter dans votre beau jardin de vie et d'amour est un piège — pour deux raisons ?

fl 1° Les giroflées ne sont jamais si belles, si riantes , que dans les fentes des murailles , — vivant plus dans l'air que sur la terre, et buvant la rosée ;

« 2° Nous connaissons les horticulteurs et ce dont ils sont capables, — vous auriez bien vite changé ma

pauvre et chère giroflée en quelque autre chose. — Vous en feriez une fleur double; — je veux qu'elle reste simple. — Dieu sait quelle couleur vous lui imposeriez en place de cette belle couleur d'or qui lui a été donnée ainsi que sa forme et sa situation sur les hautes murailles, pour se détacher comme une étoile sur le ciel bleu.

« C'est une mauvaise action de parler si légèrement des morts, — c'en est une bien plus mauvaise encore d'essayer de les faire revenir à la vie dont ils se sont échappés. — Les vrais morts ne souffrent plus ; — moi je suis très-malheureuse, — très-malade, et j'ai pour me consoler cette lettre ironique et dédaigneuse.

« Vous êtes fâché contre moi, — mais ce n'est pas, il me semblé, une raison suffisante pour avoir emporté d'ici le soleil et le bleu du ciel ; — il fait un temps affreux , — un temps à donner le spleen aux pinsons. — Si le vent dure encore une journée, vous ne trouverez plus de feuilles aux arbres, et ce sera dommage ; celles des vignes vierges sont du rouge des rubis, — celles des cerisiers, orangers, comme des topazes.

« Àvez-vous du chèvrefeuille à Paris? — Non, — en voici un brin que j'ai cueilli hier chez vous. —

Quand j'aurai soixante ans, alors que vous accepterez les honnêtes délices de la sainte amitié, nous rirons de ces romanesquerics; — je veux que vous ayez à recevoir cette fleur autant de plaisir que j'en ai eu à vous l'envoyer; — à la distance où nous sommes, je n'ai pas peur de vous; je ne sais si la route fatigue l'amour, mais il arrive ici tout pareil à l'amitié.

« Si vous ne me parliez pas opiniâtrement d'amour, je vous dirais ici : « Je vous aime, » — mais vous seriez capable de donner à ces mots un sens que je ne veux pas qu ils aient. — Je ne veux pas que mon amitié arrive là -bas changée comme votre amour. — Quand on voyage en poste, lorsque deux postillons se croisent et se rencontrent à moitié route. , ils échangent leurs chevaux; chacun prend la voiture de l'autre et retourne ainsi à son point de départ. — Je crains que nos deux messagers n'imitent un peu les postillons en question , — ce qui nous induirait tous deux en erreur, — en nous inspirant, à moi une confiance et une sécurité dangereuse, — à vous des espérances qm' nous feraient beaucoup de mal à tous les deux.

« Adieu. Je vous serre la main avec mon cœur. -~ Cetfe mauvaise phrase est prétentieuse et révoltante; mais, ma foi, tant pis ! je ne recule devant aucun

moyen pour vous prouver que j' n cœur, — vous en avez douté.

« Quel malheur que cette manie de ne pouvoir rencontrer une femme sans lui parler d'amour! — Si vous saviez comme cela me gêne avec vous ! — Que de bannes choses j'aurais à vous dire que je tiens soigneu^p.mpnt renfermées !

« Il faut y renoncer tout à fait. — Etcs-vous musicien, pour comprendre ma comparaison? — Si nous ne pouvons nous mettre et vivre dans le même ton, au lieu d'une même harmonie, nous ne ferons jamais que tintamarre et charivari.

« C'est plus doux, plus tendre, plus enivrant, je l'avoue, de chanter en mineur; mais que voulez-vous ! je suis majeur jusque dans les os. — Je ne changerai pas. c'est à vous à vous mettre d'accord.

« Adieu encore une fois. — Je me défie des grands parcs, où l'on peut faire de mauvaises rencontres; mais je ne vous détends pas d'aimer un peu les gUo* fiées. — Ne les arrachez plus, ne les volez pas, — voilà tout ce qu'on vous demande.

« Noémj. n

Noëmi d'Apreville à René de Sorbières.

« J'ai des chagrins à moi, et puis j'ai les vôtres dont il faut bien que je prenne ma part; — c'est plus qu'il n'en faut pour être fort triste.

« Quand vous êtes loin, je vais très-régulièrement à votre cabane regarder la forêt et le soleil couchant: — il me semble que je dois regarder et aimer ces belles choses pour nous deux. — Hier, je trouvai les fenêtres de la maison ouvertes, comme si vous y étiez; je n'ai compris que c'est un soin de Bérénice, pour aérer votre appartement, qu'en recevant ce matin votre lettre qui m'apprend que vous passerez encore quinze jours là-bas.

« J'espère que vous êtes à Paris très-ennuyé, trèstriste ; — si je vous y croyais heureux, il ne m'en faudrait pas davantage pour me faire vous détester complètement. — Je m'ennuie de vous.

« Noémi. »

René de Sorbières à Novmi d'Apreville.

«Quand vous recevrez cette lettre, je serai en

route, et le môme jour, à dix heures du soir, je serai ù votre porte.

a René. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

« Je pleure de rage. — Cette femme est une coquine, rette 11 faut que je me remette pour te

raconter tout à l'heure.

« .... Hier, je suis arrivé à neuf heures et demie chez moi; — mais quel a été mon étonnement en retrouvant dans ma valise la lettre que j'avais écrite à madame d'Apreville pour lui annoncer mon arrivée, et que j'avais chargé ton Benoît de mettre hier à la poste ! — Je ne sais si c'est lui, — si c'est moi, — mais l'étourderie était faite. — Contrarié un moment, je pensai ensuite avec plaisir que je la surprendrais plus agréablement et davantage en apparaissant à son désir de me voir, comme le Percinet des contes de fées, chaque fois que Gracieuse pense à lui. — Je me dirigeai donc vers sa demeure. — Comme j'allais faire le tour du jardin pour gagner la porte principale, je m'aperçus que la petite porte était entr'ouverte. — Il était dix heures et demie; — cette circonstance m 'in-

t05 LA PÉNÉLOPE NORMANDE,

quiétait ; —clic attendait quelqu'un. . . , c; à coup sûr elle ne m'attendait pas, puisque j'avais ma lettre dans ma poche ; — je poussai la porte et j'entiai dans le jardin, après avoir refermé la porte sans bruit; puis j'allai vers la maison : — le petit sa'on était éclairé et plein de fleurs, — il avait un air de fête qui me fit froid au cœur; — elle n'y était pas ; — je sortis et la vis qui se promenait dans le jardin , — en regardant du côté de la porte d'entrée, — qu'elle ouvrit en ayant soin de ne pas faire de bruit, et qu'elle referma après avoir jeté les yeux sur le chemin. — Sa servante dormait, — elle était seule, — elle attendait...

— cette chambre parée et parfumée attendait aussi.

— Alors apparurent à mes yeux toutes les fantasmagories qu'a si vite fait d'évoquer un esprit en proie à la jalousie. — Je rentrai dans le salon, il y avait du papier sur une petite table, — et je me mis à écrire : n II est onze heures moins un quart à votre pendule, j'écris ces mots dans votre salon; — je m'en vais pour ne pas vous déranger. »

« Je me levais pour m'en aller sans bruit, — je la vis debout et pâle à la porte du salon, — elle me regardait écrire.

« — Enfin, — me dit-elle d'un air serein, calme et

heureux, — j'ai cru un moment que vous n'arriveriez pas.

« Et elle me tendit la main. — Au lieu de baiser cette main, je la pris sans la serrer, je m'inclinai avec un air de politesse froide, je touchai la lettre par laquelle je lui avais annoncé mon arrivée pour réassurer qu'elle était bien dans ma poche.

« — Ces paroles, répondisse, veulent-elles dire que vous m'attendiez?

« — Mais elles me paraissent assez claires. — Qu'avez-vous? — Regardez ces fleurs, voyez, tout ne vous dit-il pas ici que je vous attendais?

« **• Il est vrai que je vous avais annoncé mon ar-> rivée par une lettre.

« — Je ne l'ai pns reçue.

« — Je le crois, elle est dans ma poche. — Comment alors m'attendiez-vous?

« — Je vous attendais si bien, que, si vous n'étiez pas arrivé, je ne vous aurais peut-être jamais revu de ma vie. Comment! une femme que vous prétendez aimer plus passionnément qu'elle ne le veut vous écrit : «Je m'ennuie de vous, » et vous n'arrivez pas auprès d'elle dans le temps strictement nécessaire pour faire la r ttfe j On la ferait rien que par respect

humain. — Ma lettre partie, j'ai commencé à compter

les heures et à vous attendre.

« — Mais vous étiez pâle...

« — C'est sans doute le froid que j'ai ressenti dans le jardin en regardant sur la route; — en marchant, même en rond, il me semble qu'on va au-devant des cens.

<c Je me jetai sur sa main et la couvris de baisers.

« — Maintenant, me dit-elle, — il faut vous en aller.

« — Pourquoi?

o — Parce que ma santé n'est pas assez forte pour me permettre de veiller plus tard, — et parce que ma confiance dans la bienveillance de ma servante et de mes voisins n'est pas assez robuste pour que je sois certaine qu'ils trouveraient d'eux-mêmes toutes lepreuves de l'innocence de nos entrevues à une heure pareille.

a — Tout le monde dort.

« — C'est pour cela que je veux dormir aussi.

« A ce moment j'entendis un coup de sifilet répété trois fois. — C'était évidemment un signal. — Elle frissonna; — je la regardai.

« — Quelle folie ! dit-elle, n'ai-je pas eu peur ! Voilà

ce que c'est que de lire de mauvais livres. — J'oubliais que nous vivons dansunesorted'Arradie malhonnête, où le vol se contente de s'exercer sous la forme prudente du commerce. — Je prenais ces coups de sifflet pour un signal de voleurs. — Allez-vous-en bien vite.

« — Mais, dis-je en souriant, si ce sont des voleurs, vous m'exposez à leurs coups.

« — Allons donc ! c'est un signal d'amoureux, — c'est la forme la plus rustique de la sérénade; — c'est loin de la guitare des galants espagnols, — mais ça dit et ça demande la même chose.

« Le même signal fut répété, mais un peu plus fort.

(( — Vous voye* bien, dit-elle, que tout le monde ne dort pas. — Sortez vite, il n'est pas encore une heure à laquelle il soit précisément impossible de terminer une visite tardive; — mais plus tard, si on vous voyait sortir de chez moi, je "«irais compromise, perdue. — Allez-vous-en

« — Elle était en .je et tremblante.

« — Je vous obéis, lui dis-je , parce que vous avez peur, car sans cela je vous forais remarquer...

« — Rien du tout... Au nom du ciel, allez-vous-en f

« — Alors je vais repartir pour Paris,..

(( — Gomme vous voudrez , pourvu que vous parliez...

« — Ah! madame...

a — oh ! mon Dieu !... partez... J'irai vous voir demain à une heure à votre cabane... Mais partez.

« Et elle me prit par le bras, — sa main toucha la mienne; — sa main était froide.

« Je me dirigeais vers la petite porte, — elle m'arrêta. — Non, me dit-elle, pas par là. Et elle me conduisit du côté de la'porte principale. — Là elle prêta l'oreille, puis ouvrit la porte très-doucement et me poussa dehors. — A ce moment, les trois coups de sifflet, qui jusque-là avaient été discrets jusqu'à un certain point , déchirèrent l'air, le silence et la nuit, d'un accent aigu et menaçant; — la porte était déjà refermée sur moi. J'étais stupéfait, étourdi; il était évident que ce signal avait un sens pour elle, et était pour quelque chose dans sa frayeur et dans son empressement à me renvoyer. — Je me hâtai de faire le tour du jardin pour courir à la petite porte par laquelle j'étais entré, — car c'était de ce côté qu'était le siffleur. — Malgré la rapidité de ma coarse, je n'arrivai que pour voir se fermer cette porte; — je l'avais refermée derrière moi, — il est évident qu'on l'avait

rouverte ; — je ne voyais personne, on ne sifflait plus : — c'est le siffleur qu'on attendait; c'est lui qui est entré. — Quelle perfidie ! — quelle hypocrisie! — Je rôdai autour de la maison comme un loup autour d'une ferme; j'écoutais, mais il me semblait que le bruit de mon cœur qui sautait dans ma poitrine m'empêchait d'entendre ; je le comprimais de mes deux mains pour le faire taire; j'essayai d'aller pousser les deux portes , elles étaient bien fermées ; je voulais rentrer. J'essayai d'escalader le mur, j'y déchirai mes ongles et mes genoux; je voulus entrer au moins par un bruit, par une peur, par quelque chose qui vînt de moi; je voulus... déranger! Je voulais faire entendre à mon tour trois coups de sifflet pareils à ceux qui avaient tant effrayé madame d'Apreville.. Mais mon émotion était telle , ma respiration était si haletante, mes lèvres si desséchées, que je ne pus faire sortir aucun son. Alors je fus saisi d'une rage indicible. Je saisis une pierre, puis une autre, puis une troisième, et les jetai à travers les vitres que je voyais par-dessus le mur du jardin. — J'en entendis une se briser en éclats. — Si c'est un homme, si c'est un amant, il va sortir ! m'écriai-je , — je vais le voir, — je les tuerai tous les deux !

« Mais il s'ouvrit une autre fenêtre, celle d'un voisin. — La honte me prit et je m'en allai chez moi, — où je ne pus tenir en place. — Deux heures après, je rôdais encore autour du jardin de madame d'Apreville. — Puis il me vint une idée. — Je résolus d'entrer. — J'allai encore chez moi prendre une échelle,

— mais, comme j'arrivais près de chez elle, j'entendis des pas : — je sentis cette joie profonde qu'éprouve un amant jaloux au moment où... il va avoir cette joie poignante, douloureuse, mais en échange de laquelle à ce moment on n'accepterait pas les plus grandes ivresses de l'amour heureux.

« Je déposai mon échelle et je m'avançai dans la direction du bruit des pas ; — je me trouvai en face de deux paysans qui me dirent bonjour enm'appelant par mon nom. — D'autres pas succédèrent à ceux-là,

— un autre paysan me dit encore bonjour, monsieur Ptené. — Pourquoi bonjour ? Est-ce qu'il va faire jour ? Ces gens se lèvent pour aller à leur ouvrage, il est tout simple qu'ils me disent bonjour. — L'horizon s'éclaire ; — c'est le jour ; — je n'ai que bien juste le temps de remporter mon échelle, — et encore vais-je choisir le chemin pour n'être pas rencontré.

« Je suis rentré chez moi — où je suis depuis deux

heures. — Je marche dans ma chambre comme une

Ipête féroce emprisonnée.

« A coup sûr — elle attendait quelqu'un ; — elle a

ouvert la porte ; — il est entré... J'ai été faible et

lâche ; — il fallait entrer : — quelle joie d'écraser

leurs deux visages l'un contre l'autre !

«J'ai essayé de dormir; — j'ai pleuré, j'ai rugi; — je viens de t'écrire, — je suis plus calme ; — je partirai demain sans la revoir, — j'irai à Paris, et je ne reviendrai ici que quand je l'aurai oubliée ; je ne l'attendrai pas à la cabane ; — je ne veux pas lavoir; toutes ses tentatives à ce sujet seront inutiles; — je ne la reverrai pas ; je ne dois pas, je ne veux pas la revoir; — je m'en irai par une route détournée, pour qu'on ne sache pas dans le pays, pour qu'elle ne sache pas que je vais à Paris ; — je ne lirai pas ses lettres — et surtout je ne la reverrai pas, je ne la reverrai jamais ; — je ne veux pas la voir.

«Re>"£.»

Noemi d'Apreville à René de Sorbier es.

« 10 heures du matin.

u Ne m'attendez pas à votre cabane ; je n'irai pas,

je n'irai plus, je n'irai plus jamais. Nous ne devons

plus nous revoir.

«Adieu !

René de Sorbières à Noemi d'Apreville.

« Et moi, je veux yous voir; je veux une explication; je veux vous convaincre de votre perfidie ; je veux... non, je veux que vous vous excusiez, si c'est possible. Je vous en ai bien trouvé des excuses, moi... vous en trouverez. Cet homme venait pour votre servante, n'est-ce pas !

a Vous ne voulez pas me voir parce que vous êtes fâchée de ma colère, de ma violence, de cette vitre que j'ai brisée; — mais je suis amoureux, je suis jaloux. — Il y avait tant d'apparences ! — Et qui me dit que ce sont des apparences? — Vous attendiez quelqu'un, et ce signal vous» a émue; — vous êtes allée ouvrir la porte: — j'ai vu la porte se refermer; — j'ai essayé de franchir la muraille ; — j'ai les ongles arra-

7hés et les genoux sanglants. — Je veux vous voir, — je ne vous ferai pas de reproches, —mais il faut que .je vous voie, — soit chez vous, soit à ma cabane. — Je le veux, — je vous en prie, — il le faut.

« René. »

Nocmi d'Apreville à Julie Quesnet.

« Ah! ma chère! que je suis malheureuse! et encore... je ne sens pas tout mon malheur. L'étrange combat que je livre en ce moment, et qui prend toutes mes forces, m'ôte, comme à un soldat sur le champ de bataille, la conscience de mes blessures, de mes souffrances et du sang que je perds.

« J'attendais Férouillat et son ennuyeux et périodique amour. J'avais eu soin d'écrire à René une lettre assez tendre. En bonne logique, et en temps ordinaire, cela devait empêcher un amant de venir. Quand un amant se voit très-certainement aimé, quand sa maitresse mérite le plus son amour, naturellement il aime un peu moins, et ne s'avise pas des grandes scènes de sentiment. A ce point de vue, écrire une lettre suffisamment tendre à René, cela devait suffire pour lui ôter toute idée de quitter Paris. On a toujours le temps de

faire cuire les poules domestiques qui gloussent auxmr de la maison; mais on se donne à peine le temps de prendre son fusil et de courir à des perdrix sauvages que l'on a vues se remiser dans les ajoncs. Mon tort a été de traiter un amoureux que j'aime comme si c'était un amant. Je me suis trompée. René est arrivé dans le temps rigoureusement nécessaire pour franchir la distance. Il était dix heures et demie. J'attendais Férouillat. J'avais laissée ouverte la petite porte qui est derrière le jardin. Je regardais moi-même sur la route; en entrant dans la maison, je vis René assis devant ma table, qui m'écrivait. Cet empressement, cette présence, qui auraient dû me combler de joie, me glacèrent le cœur. Je m'occupais de le renvoyer après lui avoir fait croire que je l'attendais. Je prétextai une indisposition. Il allait partir, lorsque Antliime Férouillat, ne trouvant pas ouverte, comme à l'ordinaire, la petite porte que René avait refermée derrière lui, fit entendre un signal usité entre Hercule et lui, trois coups de sifflet. Ce signal ne tarda pas à être répété. Je poussai René dehors et j'allai ouvrir à Férouillat. — Mais M. de Sorbières avait à peu près deviné ce qui se passait. Il avait vu se refermer la porte qu'il avait déjà fermée lui-même. Plein de fureur

il lança une pierre qui brisa une vitre. Férouillat s'élança pour sortir; je le retins en lui promettant de lui dire toute la vérité. Cela me donna le temps de préparer un mensonge. Je lui avouai une partie de mon secret pour cacher sûrement le reste. Je le priai de m'aider à me sauver de l'abîme sur le bord duquel une sotte coquetterie m'avait conduite. J'avouai que M. de Sorbières me faisait la cour; que j'avais accepté un bouquet; je lui désignai un petit vase de Chine dans lequel était ce bouquet. — Férouillat saisit le vase et le brisa par terre.

« Jamais M. de Sorbières n'était entré dans la maison, — il revenait sans doute de chez lui, lorsque moi, impatiente de ne pas voir arriver mon cher Anthime, j'avais ouvert laporte.qui donne sur la grande route. — Il m'avait saluée, nous avions échangé quelques paroles ; — il était en train de me supplier de le laisser entrer dans le jardin, lorsqu'au signal d'Anthime j'avais brusquement refermé la porte. — J'avais été un peu coquette, je l'avouais, mais cela ne justifiait pas les emportements de mauvais goût de M. de Sorbières; — c'étaitla conduite d'unhomme mal élevé. Aussi je prenais la résolution de ne le revoir jamais. — Ce qu'il y avait de vrai dans ma confession donna au

reste une vraisemblance suffisante, — et j'achevai d'apaiser Férouillat. — C'est très-cher d'apaiser Férouillat.

« Lui parti, — je pleurai amèrement. René était perdu pour moi. Il n'y avait pas moyen d'expliquer ni de nier. — Nier, il avait vu et entendu. — Expliquer, cela ne s'expliquait que trop de soi-même. Il est évident que je perdais René que j'aime, — qu'il ne reviendrait pas. — Le génie des femmes et des conquérants m'est venu en aide — l'audace. Si j'avais montré à peine mon cœur déchiré, — mes yeux rouges de larmes, — mon esprit abattu par la honte, — il m'aurait repoussée avec mépris; — le seul moyen de le faire revenir était de le renvoyer, de lui fermer une porte; c'est ce que y ai fait par ma lettre. — Il est désespéré, il me fournit un catalogue d'excuses entre lesquelles je n'ai qu'à choisir; il croit d'avance ce que je lui dirai; — mais, comme il faut que je lui dise à peu près la vérité, j'ai besoin de le désespérer un peu plus; — les excuses qu'il a trouvées pour moi et qu'il est prêt à accepter ne s'élèvent pas tout à fait à la vérité ; — et il me pardonnerait cette vérité ; — mais je veux qu'il craigne, qu'il imagine et qu'il me pardonne davantage; — je veux qu'il me pardonne d'avance

plus que je ne compte lui avouer; — qu'il me pardonne avec reconnaissance, avec humilité, avec bonheur. — Ce n'est que demain, après l'échange de plusieurs lettres encore, que je consentirai à le revoir.

« Ah! quelle triste chose, ma chère, que ce combat de ruses et de mensonges, de fourberies, quand on aime ! Je serais si heureuse de n'avoir rien à lui cacher !

« Noémi. »

- Nc'c'mi d'Aprevilîe à René de Sorbicres.

« Comment ne comprenez-vous pas vous-même que nous ne devons pas nous revoir? — D'ailleurs je l'ai promis, — je l'ai promis à un ami qui a été généreux et indulgent.

«Le signal imprévu qui m'a tant troublée hier était une habitude de marins, une façon qu'ont de s'appeler entre eux et de s'annoncer de l'un à l'autre mon mari et M. Férouillat. Quand je vous ai renvoyé si vite, j'ai cru que c'était mon mari qui revenait brusquement.

«Je n'étais pas coupable, car je ne vous aime pas,

je ne vous aime pas d'amour ; — mais j'ai eu peur des apparences, j'ai cru que le ciel allait me punir de la légèreté avec laquelle j'ai laissé nos relations tourner à l'intimité. — Ce n'était que M. Férouillat qui, pour s'introduire chez moi à cette heure inusitée, avait employé ce stratagème, et d'ailleurs a, je crois, voulu me frapper de terreur en me faisant croire ainsi au retour de M. d'Apreville, car il vous savait chez moi.

a Eh bien ! cet homme dont les manières sont rudes et presque grossières s'est montré excellent et plein de cœur ; — il a été presque éloquent pour me peindre mes torts. — « Je vous crois innocente , m'a-t-il «dît, car vous ne mentez pas d'ordinaire : — mais « croyez-vous qu'il ne suffirait pas d'un soupçon , « même injuste, pour troubler toute la vie de mou « pauvre ami ?» — Et il m'a retracé cette tendresse si touchante, si dévouée, de M. d'Apreville. — J'ai voulu expier mes torts en les confessant à cet excellent homme. Je lui ai dit ce qui est vrai : — je n'aurais pas trompé Hercule. — Si j'avais aimé M. de Sorbières, — j'aurais écrit à M. d'Apreville : « Ne « comptez pas sur moi, j'ai disposé de mon cœur et «de ma personne, mais je n'ai pas voulu vous trom-

« per, » et j'aurais quitté sa maison sans attendre son retour.

« Mais, comme je ne vous aime pas, j'ai pu dire à M. Férouillat : — Mon ami, j'ai de grands torts ; — j'ai été un peu coquette avec M. de Sorbières ; j'ai écouté avec plaisir ces banales paroles d'amour que l'on adresse à toutes les femmes, — mais je suis restée pure et digne de mon mari. — Si vous voulez me perdre, vous le pouvez ; — il ne me pardonnera pas même ce qui s'est passé, mais il en mourra de chagrin. — Je puis m'arrêter sur cette pente où je n'ai fait que les premiers pas ; — je romprai toutes relations avec M. de Sorbières, — je ne recevrai plus de lettres de lui, — je ne lui écrirai pas ; — je n'irai plus dans son jardin, et il n'entrera pas ici, et alors.... Je n'ai plus rien de vous. — Vos dernières fleurs sont fanées, — vos lettres sont brûlées, — le petit vase de Chine est en mille pièces. — Ecrivez-moi deux lignes, les dernières, pour me dire que vous ne garderez pas de mauvais sentiments contre moi; — que ces lignes ne parlent que du seul sentiment que je vous avais offert, — de l'amitié ; — que je puisse les garder. — Adieu ! monsieur ; je serai bien heureuse, si, lorsque jo serai une vieille femme, vous acceptez ce

sentiment, le seul dont je puisse disposer ; — il pourra alors nous donner des consolations et ne fera de chagrin à personne. —Je ne crois pas manquer à mes promesses en vous disant que je suis triste à en mourir. — Adieu. »

René de Sorbières à Noëmi d'Apreville.

(t Tâchez de vous pardonner à vous-même. — Je vous pardonne. »

« R. de S. »

M. Jean-Alphonse Karr au lecteur.

« Après avoir envoyé cette lettre concise, — René de Sorbières resta d'assez méchante humeur. — Cette femme est par trop incertaine, se disait-il, il faut y renoncer. — Décidément le plus sûr est de ne plus la voir et de partir demain au soir pour Paris. — Il se mit à écrire à Augustin Sanajou. Il est probable qu'il lui communiquait sa résolution, mais, la lettre à moitié faite, il la froissa dans sa main, puis la déchira, et en jeta les morceaux.

« U se lit croire alors qu'il fallait alier retenir lui

même sa place à la voiture au lieu de confier cette facile commission à Bérénice Breschet, et il sortit en se disant : — Pourvu que je ne rencontre pas Noëmi !

(( En revenant, il s'arrêta un instant à un carrefour d'où l'on voyait la maison de M. d'Apreville ; il regarda autour de lui et se dit : — Ah çà! je ne rencontre pas Noëmi !

« Il ajouta : — Tant mieux ! du ton dont on dirait : — C'est triste ! comme s'il eût chanté son tant mieux sur l'air : Tombe de mes aïeux! de la Lucie.

(( Alors il aperçut de loin madame d'Apreville qui rentrait chez elle, — il se sentit fort triste en pensant qu'il aurait pu la rencontrer, et que le hasard ne l'avait pas voulu.

« 11 resta quelque temps à regarder cette maison où il ne devait plus entrer, — et il retourna lentement chez lui. — Au moment où il entrait dans l'enclos, un paysan lui demanda où était la maison de M. de Sorbières. — La maison, dit-il, la voilà; M. de Sorbièrcs, c'est moi.

« — Alors, cette lettre est pour vous.

« Cette lettre était un billet au crayon sur lequel il y avait : uChez moi, à neuf heures, — ce soir. »

« Noim. »

i24 LA PENELOPE NORMANDE.

« René respira avec volupté. — Neuf heures ! c'était l'heure à laquelle il avait cru partir pour Paris, — l'heure à laquelle il avait cru s'éloigner pour jamais de madame d'Apreville.

« En pareille circonstance, il y a passablement de siècles entre trois heures de l'après-midi et neuf heures. Quand il fut huit heures et demie, M. de Sorbières se mit en route. — C'était beaucoup plus de temps quïl n'en fallait pour franchir la distance qui le séparait de madame d'Apreville, mais il prit le plus long ; c'était quelque chose que d'être en route pour aller la voir. — Arrivé à la porte, il tira sa montre et s'approcha d'une lanterne : il était neuf heures moins cinq minutes. — Il songea qu'il ne fallait pas devancer l'heure indiquée, pour deux raisons : il pourrait ainsi déjouer quelques mesures de prudence prises par madame d'Apreville ; — il montrerait plus d'empressement qu'il ne convenait de le fane à un amoureux offensé. — Allons, dit-il, je vais aller me promener pendant un quart d'heure. — Il se remit en route. — Dieu sait ce qu'il roula de souvenirs dans sa tète ; — il se rappela toute son histoire avec Noëmi depuis leur première rencontre ; — il lit cent projets de bonheur avec elle, — cent autres projets de veu*

geance contre elle. — Il lui sembla alors que tant de pensées n'avaient pu naître en moins d'une bonne demi-hnure. — Il n'y avait pas de lanterne qui lui permît de consulter sa montre; il revint en toute hâte à la porte de madame d'Apreville et à la lanterne qui en était proche; — il était neuf heures moins une minute; il porta rapidement sa montre à son oreille, la supposant arrêtée; — elle allait parfaitement.

«Il poussa doucement la porte, elle était entr'ouverte; — il entra, traversa le jardin, et trouva debout, devant la maison, madame d'Apreville qui lui tendit la main. — René, qui aurait demandé cette main avec instance, si on avait fait mine de la lui refuser, la refusa avec toutes les apparences du dédain en voyant qu'on la lui offrait.

« Noëmi la laissa tendue et dit : — Il faut absolument que vous me donniez la main.

«René mit froidement sa main dansla main de madame d'Apreville. Elle le fit entrerdansle petit salon, — lui indiqua un fauteuil en face du sien.

<( — Monsieur de Sorbières, dit-elle, je suis bien malheureuse.

« — Il faut croire, madame, que cela vous plaît ainsi.

« — Votre lettre d'une ligne m'a d'abord irritée, — puis désespérée; — j'ai tenu bon jusqu'à deux heures, — puis je suis sortie pour aller tout droit chez vous; — en approchant, ma fierté s'est réveillée, et j'ai passé deux fois devant la porte: — si je vous avais aperçu, je me serais en allée avec l'espoir de vons laisser un peu de chagrin et de ne pas être malheureuse seule ; — mais ne vous voyant pas, je n'ai pas pu y tenir, j'ai déchiré un feuillet de mon carnet, j'ai écrit deux mots; — puis je n'ai pas osé frapper chez vous, — j'ai fait quelques pas pour m'en retourner ; — un paysan inconnu passait, je lui ai confié à tout hasardma commission; je vois qu'il l'a faite.

(( — A coup sûr, madame ; sans votre invitation je ne me serais pas présenté chez vous.

(( — Quittez ce ton sec et froid, monsieur René, je suis horriblement triste.

« — Qu'avez-vous à me dire, madame.

a — Oh ! mon Dieu ! rien, si vous continuez à prendre cet air renfrogné ; — il ne faut pas m'aimer , mais iln'estpas défendu de me plaindre : — j'ai voulu vous serrer la main.

« — Mais, madame, je ne comprends pas votre chagrin, — si vous m'aimez...

(( — Vous savez bien que je ne peux pas vous aimer, monsieur.

« — Ne m'interrompez pas, madame, ce n'est qu'un raisonnement. Si vous m'aimez, vous me voyez trèsamoureux de vous ; ce serait le plus grand bonheur humain. Si vous ne m'aimez pas, que vous fait de ne plus me voir ?

« — Je suis mariée, j'aime mon mari, — et cependant l'idée de ne plus vous voir me désespère. — Expliquez-moi à moi-même.

a — Jele voudrais, madame, mais je ne vous comprends pas non plus ; — vous avez sacrifié à je ne sais quelles phrases banales de M. Férouillat, en pointe d'éloquence, et mes lettres et mes fleurs, et ce petit vase de Chine que vous deviez toujours conserver ; ce sacrifice n'est raisonnable que s'il vous a été inspiré par une vive tendresse pour votre mari, par une conviction profonde produite par les invincibles arguments du sieur Férouillat, que nous appellerons désormais Férouillat Bouche d'or, — Férouillat Chrysostome ; — alors cette conviction , cette tendresse conjugale, ce sacrifice même , doivent vous rendre très-heureuse.

— Moi? — je suis malheureuse à en mourir.

— Laissez-moi continuer, madame. — Ce renoncement à moi ne peut être fondé que sur une conviction très-complète. — Eh bien ! après les excès auxquels vous vous êtes livrée contre moi, — que vous avez sacrifié comme une victime expiatoire à l'amour conjugal, — vous avez manqué trois fois à vos dernières promesses faites à ce devoir auquel vous veniez de me sacrifier. — Vous aviez promis à l'éloquent « qui que ce soit, » autrement dit au sieur Férouillat Bouche d'or, 1° de ne plus me voir; 2° de ne plus me laisser entrer ici; 3° de ne plus m'écrire. Eh bien ! vous m'avez écrit deux fois en deux jours, et la seconde fois c'était pour me dire de venir vous voir ici.

o — C'est vrai, — je suis bien coupable; je suis bien malheureuse.

« — Donc, c'est à rien, à un caprice, à un effet passager de l'éloquence de Cicéron Férouillat , — que vous m'avez sacrifié. Maintenant que ce parfum démosthénien s'est un peu dissipé, il faudrait que j'oubliasse aussi vite que vous le mal que vous m'avez fait !

(t Noëmi cachait son visage avec ses mains. René lui dit :

« — Voyons, cherchez, — tâchez de voir un peu clair dans votre cœur.

n — Voyez-y plutôt vous-même, dit-elle en écartant ses mains et en laissant voir ses yeux baignés de larmes; — voyez-y, vous qui avez gardé assez de sang-froid pour me parler sur ce ton d'odieuse plaisanterie.

« — Ces plaisanteries sont comme vos mains sur votre visage, elles cachent des larmes. — Ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a de certain, c'est que je vous aime.

« — Ali ! monsieur de Sorbières, il ne faut plus me dire que vous m'aimez.

« — Mais... vous dire autre chose, ce sera mentir.

« — Mentez, s'il le faut, — pour que nous ne soyons pas perdus l'un pour l'antre.

« — Eh bien ! je mentirai.

« René se jeta aux genoux de Noëmi et les tint embrassés.

« — Je ne vous aime pas, dit-il. Je puis regarder vos yeux sans frissonner, — je puis me contenteer d'une innocente amitié.

« Noëmi le repoussa doucement en disant :

(( — \ous savez bien qu'il ne faut pas être à mes genoux.

« — Je n'y suis pas.

« — Ah ! dit-elle, c'est trop mentir.

a — Alors ne mentons plus.

a — Ne mentons plus, nous mentons trop mal.

« — Eh bien ! je t'aime, ma Noëmi adorée !

« — Ah! René, je vous aime bien ainsi !

« René, ivre d'amour, la saisit dans ses bras; mais elle le repoussa avec une sorte de terreur et de haine :

(( — je ne vous aime pas ! laissez-moi !

« Ptené se releva en disant :

« — Et moi, je ne vous aime plus.

« Les voilà désespérés tous les deux. Après quelques instants d'un silence farouche, Nôëmi tendit la main à René; il se précipita sur cette main, puis retomba aux genoux de. madame d'Apreville. Mais Koè'mi se jeta aux siens :

« — Je suis une femme perdue, une misérable ! ayez pitié de moi !

a On reprit un peu de calme, on rassit, on recommença à parler d'amitié. On parlait encore à une heure du matin. Il est diffi qu'à cette heure-là l'amitié ne s'orne pas de quelques détails qui semblent, le jour, appartenir à d'autres sentiments. D'autre part, la nuit domie aux amoureux tout le courage qu'elle ôte aux autres hommes. On convint qu'il faudrait se défier de Férouillat; que, puisque cette ami-

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. i*{

tié, innocente au fond, désolait cet autre ami — «qui que ce soit,» puisqu'elle désespérerait Hercule d'Apreville, dans l'intérêt de tous deux, il fallait leur en dérober la connaissance. — Faute de mieux, ce serait encore s'acquitter d'un devoir conjugal que de tromper son mari, — pourvu qu'on le trompât bien.

« On discuta les limites de l'amitié ; — des combats eurent lieu sur les frontière 9. — Tout porte à croire que l'amitié gagna beaucoup de territoire et recula ses bornes. — On pleura encore; on se dit plusieurs fois «adieu pour toujours ! » — ce qui, ebaque fois, fut suivi d'un serment de ne se quitter jamais. — Quand l'amitié sortit par-dessus le mur, à trois beures du matin, — elle ressemblait singulièrement à son frère; — elle avait quelque ebose de guerrier, d'hermaphrodite, de masculin, de vainqueur; elle avait un certain air de Christine de Suède — qui portait par-dessus sa jupe un habit d'homme et un chapeau militaire sur sa tête. »

Noërni d'Apremlle à Julie Quesnct;

« Que faire? que devenir? René est venu l'autre soir; il n'est parti qu'à trois heures du matin : il est

évident que Férouillat ne peut plus être mon amant. H est venu hier apporter à mes pieds le tribut périodique de sa flamme quasi hebdomadaire. Il s'est inutilement irrité et désespéré de mes refus. — Dans l'amour, dans ce céleste duo, est-ce donc la musique qui fait tout, et les paroles ne comptent-elles pouf rien? — Il est arrivé plusieurs fois à Anthime de me dire les mêmns phrases que m'a dites René à propos de mes ex-rigueurs, — entre autres, celle-ci: — «Vous voulez donc me faire mourir! » — Eh bien! quand René la prononçait, j'étais émue, enivrée, attendrie;

— cela me paraissait la dernière limite de l'éloquence.

— Hier, Férouillat, avec les mêmes mots, m'a paru quelque chose de ridicule et de grotesque au dernier degré. — La seule impression que j'aie ressentie a été un invincible désir de lui rire au nez : — ce que j'ai fait.

« Quoique Férouillat soit reparti furieux à son bord, sa colère va s'exhaler pendant cinq jours contre ses matelots, — mais il reviendra un peu plus amoureux; et pour ces gens-là l'amour n'est qu'un appétit, et la diète les exaspère , — et alors mes nouveaux refus l'exaspéreront. Cet homme est capable de tout ; — il est capable d'écrire à mon mari que j'ai un amant; il est capable de vouloir sa battre avec René ; celui-ci

est brave — l'homme que j'aime ne saurait êtfe autrement; il ne reculera pas. Mais, te le dirai-je? ce qui m'alarme le plus, c'est que Férouillat ne fasse savoir à René la vérité sur nos relations : un homme aussi justement fier que M. de Sorbières ne pourrait que ressentir de l'horreur et du dégoût à cette révélation. Il se demanderait : A quoi sert d'être jeune, beau, noble, spirituel, puisque cet homme stupide, grossier, vulgaire, a réussi comme moi?

« Malheureusement, j'ai écrit quelquefois à Férouillat, — au commencement de l'absence d'Hercule, alors que mon cœur ou plutôt mon imagination, avide, d'amour et d'aliments, se prenait au moindre prétexte ; comme j'ai vu Hercule tirer le fleuret contre un mur, faute d'adversaire pour faire sa partie, ce qu'il appelait plastronner; — comme je l'ai vu jouer seul au billard, donnant sa main gauche pour adversaire à sa main droite ; — j'ai écrit à Férouillat, parce que sa présence me gênait trop pour l'aimer, — tandis que, lorsqu'un bras de mer nous séparait, je pouvais lui prêter d'autres traits, d'autres pensées, d'autres sentiments. Ces lettres doivent être pleines de l'amour qui était en moi; elles doivent respirer la tendresse et l'en'housiasme. 8

« Ah! si je pouvais leur opposer la froideur de mes pensées et de mes paroles, quand Anthime était là; — quand il aurait fallu l'aimer lui-même : — quand j'attendais , pour l'aimer , qu'il fût à cinquante lieues , c'est à-dire qu'il n'existât pas , il me serait facile de faire comprendre à René que je n'ai jamais aimé que lui; — que je plastronnais avec Férouillat en l'attendant; — mais les paroles se sont évanouies, et les lettres sont restées. Il est impossible que ce rustique personnage ne les ait pas précieusement conservées, jamais il n'a pu lui arriver d'en recevoir de pareilles ; et celles-là, en effet, ce n'était pas à lui qu'elles étaient écrites, mais à l'amant inconnu que je rêvais, — à René de Sorbières.

« Le papillon, qui a reçu de la nature et de la beauté le droit de poser sur une rose, la touche avec délicatesse et l'effleure à peine, — mais le hideux colimaçon qui est arrivé en rampant, qui sait bien qu'il usurpe, laisse sur la fleur parfumée une trace visqueuse et déshonorante. Férouillat aura gardé mes lettres pour pouvoir se prouver à lui-même de temps en temps qu'il n'a pas rêvé , — qu'il est vrai qu'il est l'amant d'une femme comme moi, — pour se prouver la réalité d'une chose impossible. — D'ailleurs, cet être,

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 13o

dont les sentiments sont aussi grossiers que sa figure me le paraît aujourd'hui, aura voulu se faire des armes contre moi; mes fautes passées lui servent à exiger de nouvelles faiblesses. — Il montrera ces lettres à René ; — ces lettres sont pleines de ces choses que René m'inspire, et qu'il n'était pas là pour recueillir; ce sont des fruits mûrs qui tombent quand on ne les récolte pas. Ce ne sont pas des fruits cueillis, ce sont des fruits ramassés.

« J'ai eu tort de ne pas lui tout avouer l'autre jour; il était si désespéré, il avait rêvé tant de désastres, il était tombé si bien au fond du gouffre, qu'il aurait tout pardonné en même temps, et je pouvais, à ce moment, l'emporter si haut dans les nuages, dans le bonheur, qu'il aurait perdu de vue et la terre et le gouffre ; — mais aujourd'hui , s'il apprend la vérité , il faudra qu'il retombe douloureusement, et cette révélation faite à présent lui paraîtra une infidélité. L'autre jour, je pouvais lui dire : — Voilà ma vie passée, je ne vous connaissais pas, quoique je vous attendisse. D'aujourd'hui, je suis à vous, je vous serai fidèle.

« Quand je le vois si heureux, quand je regarde tout ce que ses yeux expriment d'amour, de félicité, de sécurité, je tombe parfois dans une invincible tristesse,

— et il me dit : — Qiravez-vous? — Je réponds comme répondent les femmes, — je dis : Rien ! — Mais , s'il n'était étourdi par la ravissante mélodie qu'il entend dans son cœur, il s'apercevrait que je ne puis donner à ce « rien y l'intonation qui lui appartiendrait — et que je le prononce avec un accent qui veut dire clairement : — J'ai le cœur navré ! *

a J'aime passionnément M. de Sorbières, — et il faut que je lui fasse un mystère de mes pensées et de mes préoccupations. — Ce bonheur dont je jouis va disparaître au premier moment, et je n'en aurai joui que pour le regretter et en emporter le souvenir dans mon désespoir.

« Noémi. »

M. Jean-Alphonse Karr au lecteur.

« Il y a , au théâtre et dans les livres , des conventions étranges, qui restreignent singulièrement le nombre des combinaisons dramatiques et littéi aires, qui diminuent dans une proportion inquiétante la série des choses vraies qu'il est défendu à l'écrivain de reproduire.

« Ainsi, au théâtre, — prenez celui des thé

règne la plus grande liberté , — l'auteur oliïira sans scrupules, à vos yeux, des créatures à peu près nues, et à vos oreilles, des équivoques de mauvais goût ; — mais il n'osera pas avouer que ce n'est pas pour le bon motif que l'on courtise ces créatures déshabillées, et le public s'effaroucherait si fort, si elles n'étaient à la fin pudibondement et correctement épousées. — L'adultère n'est toléré que si les personnages expriment leurs sentiments immodestes en s'arrêtant un peu chaque fois qu'ils ont prononcé six syllabes, et un peu davantage lorsqu'ils en ont prononcé douze. — Il est, de plus, absolument nécessaire que les vœux déshonnêtes se manifestent par des phrases où, de douze en douze syllabes, les paroles hostiles à la pudeur se terminent par les trois mêmes lettres que la dernière des douze précédentes syllabes criminelles.

« C'est-à-dire que Phèdre en prose et sous un autre nom que celui de tragédie exciterait l'indignation du public.

« Dans les livres , on a un peu plus de liberté ; cependant on exige que l'écrivain observe et reproduise des choses réelles et vivantes, et en même temps on veut qu'il ne choisisse que des circonstances d'une certaine nature, — c'est-à-dire qu'il lui faut rejeter des

tableaux qui frappent tous les jours ses regards aussi bien que ceux des lecteurs.

« L'adultère est admis dans les livres, — une femme mariée y peut avoir un amant; — une femme non mariée, — en général, on exige qu'elle soit veuve, — peut avoir un amant et le tromper pour un autre. On peut chercher et trouver de ces deux situations toutes les combinaisons possibles, personne n'y trouvera à redire.

« Mais il est une autre situation plus qu'assez commune dans le monde vivant , et qui n'est pas admise dans le monde des livres. Regardez autour de vous, il n'est personne qui n'ait, dans le cercle de ses connaissances , une femme qui , trompant son mari pour un amant, trompe celui-ci à son tour pour un autre amant, c'est-à-dire pratique l'adultère à fleurs doubles, — flore pleno, — comme disent les horticulteurs.

« Il arrive souvent qu'un amant trop assuré de la possession de «l'objet aimé» se laisse aller sur la pente doucement glissante de l'habilude, remplace graduellement le mari, qui s'efface et a porté «ses vœux» ailleurs, et lui succède dans tous les détails conjugaux. — Il devient ainsi tout doucement un mari lui-même, un second mari, un autre mari; mais un mari; — il

oublie que l'amant n'a pas à jouer le même rôle que le mari , qu'il ne doit pas le remplacer, mais le compléter; — qu'il doit entraîner ou au moins suivre la femme dans ses fantaisies extraconjugales ; il ne doit jamais l'arrêter, la réfréner, la modérer; — il ne doit pas l'aimer, il doit l'adorer, il doit' surtout l'amuser. Faute de savoir ces choses, il fait de sa liaison, d'abord criminelle, une chose qui finit par être tolérée' admise, reconnue par le monde, un lien honnête, estimable. Il devient comme le mari d'une femme veuve d'un époux vivant ; — il fait des observations , des économies ; — il devient familier, il gronde , il désapprouve; « — il défend, il empêche, il gêne; — en un mot, sans s'en apercevoir, il abandonne tout doucement le rôle d'amant et laisse une place vide, un emploi vacant, qui ne tardent pas à être remplis.

«Le cœur féminin est un viscère qui, comme la nature, a horreur du vide. Le premier mari ne compte pas; le premier amant passe mari à l'ancienneté et est, non pas remplacé comme je le disais , mais complété par un aspirant au choix. Cet adultère double est la situation où se trouvent , pour le moment , les gens dont je vous raconte l'histoire, situation aussi rare dans les livres que fréquente dans le monde.

Aussi, quand je m'en suis aperçu, c'est-à-dire il y a dix minutes, ai-je cru devoir m'en expliquer avec vous. — Tant qu'à reprendre les personnages et les bons hommes des livres, — mettre au commencement ou à la fin, dans un nouvel ouvrage, ce qui est au milieu dans un ancien, — supposer toujours un criminel sans circonstances atténuantes et un innocent sans circonstances aggravantes, — un bourreau sans scrupule et une victime sans tache , — c'est-à-dire remanier une douzaine de personnages et une trentaine de situations, ce serait peu respecter et le papier blanc et les lecteurs. — Les choses de la vie ne se passent pas entre les scélérats tout d'une pièce d'une part et agneaux purs de l'autre; — la victime d'hier peut très-binn être le sacrificateur de demain. — L'infidélité dont vous mourez, aujourd'hui qu'on vous l'a faite, vous l'auriez commise vous-même, si vous n'en n'étiez pas victime. — Les lois de l'amour sont comme les lois de la société, c'est une gêne que chacun voudrait bien imposer aux autres ; — c'est le plomb que le jockey a soin de faire mettre dans les poches de son concurrent sous un prétexte quelconque, et que celuici jetterait toujours en route, s'il ne savait qu'on le pèsera au retour.

« Au théâtre des marionnettes, Polichinelle et le diable se prennent tour à tour le bâton.

« Eh bien! je ne crois pas avoir besoin de faire comme les anciens pontifes des dieux. Comme il était fort difficile de trouver des victimes sans tache, surtout quand il s'agissait de grosses victimes, de taureaux blancs, par exemple, ils dissimulaient les taches brunes ou noires avec de la craie. Les dieux étaient attrapés, mais les hommes, qui y regardaient de plus près, appelaient ces victimes « bœufs à la craie, » bos cretatus. Je ne ferai pas ce mensonge ; je vous raconterai les choses comme elles sont et comme je les vois.

« Ainsi Noëmi, malgré l'horreur honnête et légitime qu'elle avait témoignée dans ses premières lettres à Julie Quesnet, pour avoir deux amants, alors qu'elle se jurait à elle-même de n'aller pas trop loin avec M. de Sorbières, malgré la résolution qu'elle annonçait dans la dernière, de ne pas garder Férouillat, puisqu'elle avait pris René, Noëmi d'Apreviile résista d'abord, épuisa les prétextes, puis se trouva fort embarrassée. — Férouillat était un homme violent, emporté, grossier; — passionnément épris de la seule femme un peu élégante et comme il faut qu'il lui eût été donné d'aborder dans toute sa vie, — il n'y avait

pas moyen de l'amener à se retirer sans bruit, en galant homme offensé ; — il n'admettrait aucune de ces délicatesses commodes pour les femmes et inventées par elles ; il ferait des avanies ; il écrirait, au besoin, à Hercule d'Apreville; — il insulterait et provoquerait même M. deSorbières. — Il était impossible qu'ils ne se rencontrassent jamais.

René, à la rigueur, consentait à se cacher de Fèrouillat, qu'il prenait pour l'espion du mari; mais il n'y avait pas moyen, sans lui avouer que Fèrouillat était un amant, de lui faire accepter que le capitaine du Marsouin pouvait, tous les cinq jours, le rencontrer la nuit chez madame d'Apreville. Il fallait donc inventer un prétexte tous les cinq jours, — six prétextes par mois, — cela ne pouvait pas durer longtemps ; on avait eu bien vite épuisé les bons prétextes; on entamait les prétextes médiocres, et René hochait la tête ou restait le jour suivant pensif et boudeur.

« Noëmi en était arrivée à ce point de fatigue et d'anxiété qu'elle désirait presque un hasard qui amènerait un éclat. — Si elle avait été sûre que l'orgueil de René lui pardonnerait Anthime Fèrouillat, elle aurait tout avoué à l'un ou à l'autre pour sortir

de cette insupportable situation; elle recueillait avec joie toutes les preuves de l'amour de René pour s'en former un espoir qu'elle ne le perdrait pas le jour d'une explication inévitable.

« Un soir, les deux amants, renfermés chez madame d'Apre ville, avaient, sans s'en apercevoir, laissé s'éteindre le jour; — ils étaient sans lumière, occupés

à laisser couler de douces paroles de leur cœur.

René avait dénoué les longs cheveux de Noëmi et jouait nonchalamment avec leurs ondes épandues. — Tout à coup, on entendit les trois coups de sifflet d'Anthime Férouillat. — Tous deux furent frappés. — René, qui reconnut ce signal, savait qu'il avait à se défier d'Anthime, surveillant laissé par M. d'Apreville : — il se hâta de s'éloigner de Noëmi, — de se

lever et de se placer debout devant la cheminée.

Noëmi rassemblait ses cheveux, et se pressait tellement que deux fois le peigne s'échappa de ses mains et roula par terre. Elle entendit la porte s'ouvrir et se refermer; — elle pensa d'abord que l'obscurité lui donnerait le temps et le moyen de réparer son désordre; —mais en même temps cette obscurité, quand elle était seule avec M. de Sorbières, était un indice bien précis pour Anthime. — Elle aurait

pu faire cacher René ; mais alors le ton et les manières d'Antliime auraient été des indices bien autrement précis encore pour René. Gomme elle entendit les pas de Férouillat, elle ne voulut pas qu'il la crût seule ; ses premières paroles pourraient bien être familières; — elle espéra un moment qu'elle pourrait encore diviser les deux orages, — les subir séparément; elle se bâta de dire à René, à voix basse : — C'est M. Férouillat, vous resterez cinq minutes et vous partirez. Puis, parlant haut :

« — Sonnez, je vous prie, monsieur, puisque vous êtes près de la cheminée, pour que je demande de la lumière.

« A ce moment la servante entra précédant Anthime Férouillat, elle portait une lampe de cuisine.

« — Eh quoi! c'est vous, mon ami? dit Noëmi. — Par quel heureux hasard! — Mathilde, dit-elle à la servante, voilà trois fois que je donne à M. de Sorbières la peine de sonner pour demander la lampe, et vous ne répondez pas.

« — Je n'ai pas entendu, madame, c'est que j'ouvrais la porte à M. Anthime.

« — Allumez des boutais. — Monsieur Anthime Férouillat, M. René de Sorbières ; mais vous vous con-

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Ua

naissez, vous vous êtes déjà rencontrés. — Anthime ne parlait pas, mais il regardait alternativement René et Noëmi. — René cherchait inutilement une phrase qui pût interrompre ce silence embarrassant, — une phrase qui eût l'air de faire suite à une conversation suspendue par l'arrivée <T Anthime Férouillat Noëmi sentait que ses cheveux étaient mal rattachés, — elle sentait surtout le regard d'Anthime fixé sur les boucles échappées. — Enfin René crut avoir trouvé sa phrase.

« — Je vous disais donc, madame, que mon grandpère achetait cette terre en... M. Férouillat me permettra de continuer cette histoire, qui n'a plus que deux mots : — mon grand-père acheta cette terre, pour constituer un majorât, en 17... ■

« Anthime s'avança vers René.

« — Monsieur, lui dit-il, je vois que madame vous reçoit familièrement et sans façons, — comme un ami, — je ne me gênerai donc pas non plus : — je suis l'amant de madame, et j'ai à causer avec elle.

a Noëmi ferma les yeux, comme le patient qui sent grincer le couteau au-dessus de sa tête.

« — René retrouva du sang-froid dans la colère.

a — Monsieur, dit-il, je ne saurais que plaindre madame d'avoir aussi mal placé ses affections.

« — Je vous répète, monsieur, que j'ai à causer avec ma maîtresse.

(( — je comprends ; vous voulez que je m'en aille. Mais j'attends un peu, pour savoir si madame ne va pas me donner l'ordre de vous jeter par la fenêtre.

(( — Moi? par la fenêtre... blanc-bec! s'écria Férouillat.

(( Et il s'avança en fureur vers M. de Sorbières.

« Celui-ci vit facilement qull allait avoir affaire à un homme plus vigoureux que lui; il s'empara d'une chaise et se prépara à s'en faire une arme.

« Noëmi se leva pâle et tremblante.

<( A ce moment, on entendit trois coups de sifflet pareils à ceux* par lesquels deux fois déjà Anthime s'était annoncé.

« Cette fois ce fut Anthime Férouillat qui devint blême; il s'arrêta stupéfié.

« René dit: — Encore un Férouillat qui s'annonce, j'espère qu'il n'est pas aussi l'amant de madame.

« — Non, dit Noëmi; — mais c'est mon mari.

« René resta interdit, — Anthime était terrifié.

« Noëmi — pâle, la voix saccadée, — dit: — Eh bien ! tant mieux ! nous serons tous perdus, — je vais tout lui dire.

h — Noëmi, s'écria Antliime, vous ne ferez pas cela!

« — Je le ferai, — ou vous allez m'obéir; — vous allez tous deux calmer votre colère, et vous, Anthime, vous présenterez M. de Sorbières à Hercule.

« — Moi ! vous plaisantez ; — jamais !

« — Alors je vais lui dire comment vous avez gardé le dépôt...

« — Il entre, dit Anthime en prêtant l'oreille.

« — Décidez-vous, — je vous jure que je suis décidée.

« — Monsieur, dit René, sauvons madame, rien ne nous empêchera de nous retrouver ensuite.

« — Je l'espère bien, dit Férouillat, — mais comment?

« — Le voilà, dit Noëmi: c'est vous qui avez amené monsieur, ou... je dis tout.

« On entendit en effet des pas d'abord, — puis le voix de Mathilde qui criait :

« — Madame, madame, c'est monsieur!

« Puis une voix forte et vibrante qui disait:

« — Me voilà, me voilà, — chère Noëmi, — me voilà !

« Et on vit entrer M. Hercule d'Apreville, capitaine au long cours et maître de la maison, qui se précipita

sur Noëmi, la saisit dans ses bras, l'enleva sur sa poitrine, couvrit de gros baisers son visage et ses cheveux, en disant:

« — Me voilà! — et pour toujours cette... Tiens ! tu es ici, Férouillat, — dit-il en apercevant son ami.

(( — J'arrive, — dit Férouillat.

« Les deux capitaines s'embrassèrent.

« Noëmi vit que Férouillat oubliait de présenter René ou n'en voulait rien faire.

« — Mon ami, dit-elle, tu ne fais pas attention... M. de Sorbières est un ami de Férouillat que le capitaine a amené ce soir.

« Hercule salua René.

a — Un nouvel ami alors, dit-il, car Anthime n'avait pas, je crois, l'honneur de connaître monsieur lors de mon départ.

« — En effet, dit Férouillat, un nouvel ami.

(( — Monsieur, dit Hercule d'Apreville avec bonho^ mie, ne prenez pas en mauvaise part que j'aie dit un nouvel ami. — Nous autres vieux, nous voudrions ne voir accorder l'avancement qu'à l'ancienneté. — Mais l'avancement au choix donne souvent de bons sujets à la marine. L'ami de Férouillat est le bienvenu chez Hercule d'Apreville. »

LA rÉNÉLOPE NORMANDE. 149

ÏI

« Noëmi était au bout de ses forces. — Elle voulait à tout prix voir finir cette scène. — Son mari la prit par le corps et voulut l'attirer sur ses genoux. — Elle se dégagea et n'osa plus lever les yeux sur René.

« — Et vous, monsieur de Sorbières, toi, Férouillat, dit Hercule, restez-vous à souper avec nous? On soupe encore ici, j'espère. Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, si ce n'est de refuser et de venir plutôt manger notre soupe demain.

« — Je vous rends grâces, monsieur, dit René; mais je serai sans doute absent.

« — Non, dit Férouillat ; vous savez bien que vous m'avez promis de ne pas vous absenter.

<c — C'est juste ! pardon !

« — Alors vous acceptez, dit Hercule, sans quoi, je croirai que vous vous fâchez de ce que je ne vous presse pas davantage pour aujourd'hui. Mais il y a longtemps que je suis absent. J'ai cent choses à demander à ma femme et deux cents choses à lui dire. D'autre part, parce qu'elle voit des figures étrangères,

elle s'imagine qu'il est convenable d'avoir l'air de ne pas aimer son mari. Pour Férouillat, lui ne se fâchera pas ; deux vieux amis et deux vieux marins peuvent l'un vis-à-vis de l'autre parler et agir franchement.

« Noëmi, Férouillat, René, étaient embarrassés de leur présence mutuelle, et évitaient de laisser rencontrer leurs regards. — Cependant Noëmi fit signe à René qu'il était nécessaire qu'il partît, et dit: — Pourquoi ces messieurs ne resteraient-ils pas à souper ce soir?

« — Cela m'est impossible, dit René.

« — Mais Férouillat au moins peut rester, dit Noëmi.

« — Je le voudrais, dit Férouillat, mais...

« — Allons! Noëmi a raison, reste. — Je n'aurais osé garder M. de Sorbières, parce que... une arrivée... un souper sans façon... mais, puisqu'il veut bien accepter pour demain, — tu peux rester, toi, je ne me gênerai pas pour parler de mes affaires devant toi, ni pour te renvoyer de bonne heure.

« — Je t'assure...

« — Restez, capitaine Férouillat, dit Noëmi.

« — Je veux que tu restes... je suis ton ancien, et...

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. loi

il II fît asseoir Férouillat en le poussant sur un siège. — René salua et se retira. — Hercule d'Aprcville lui tendit la main et le reconduisit, en lui recommandant d'être exact pour le dîner du lendemain.

« Pendant les quelques instants que dura son absence, Anthime se leva furieux et dit à Noëmi:

« — Quel rôle me faites-vous jouer?

« — Croyez-vous, dit-elle, qu'Hercule trouve plus beau celui que vous avez choisi?

a — Je le retrouverai demain, votre godelureau.

« — Je vous parlerai demain matin, restez à coucher ici.

« — Non, mille tonnerres! non!

(( — Hercule revient; un mot de vous peut me perdre, mais je vous perdrai avec moi; — couchez ici.

« Hercule rentra.

« — Ah! dit-il, à présent nous sommes seuls, Férouillat n'est pas quelqu'un. — Ce M. de Sorbières, qui d'abord ne me plaisait guère, s'est conduit en homme discret et bien élevé. — D'où connais-tu donc M. de Sorbières, Férouillat, — comment connais-tu ces gens-là?

« Férouillat ne répondit pas, — mais Hercule avait de nouveau attiré sa fomme sur ses genoux. — Noëmi,

cette fois, qui ne craignait pas de blesser Anthime comme René, — ne fit pas la même résistance, — et rendit àd'Apreville quelques-unes de ses caresses. — Matkilde avait été chercher la petite Esther déjà couchée et qui vint à moitié vêtue prendre sa part des caresses d'Hercule. On soupa. — Anthime était taciturne. Cependant Hercule, heure ux, gai, bruyant, le forçait de temps en temps à partager les éclats de sa joie, du moins en apparence. — Il buvait beaucoup et le faisait boire. — Il raconta son dernier voyage; la goélette, la Belle-Noëmi, était pleine de marchandises précieuses. Il avait à toucher des sommes importantes sur plusieurs négociants du Havre. — Vraiment ce voyage avait dépassé toutes ses espérances. — Il avait changé en fortune la modeste aisance qui avait paru étroite àNoëini. — On pourrait aller à Paris. — Maibois donc, Férouillat; — la goélette s'est comportée à la mer comme un vrai poisson. — Si l'église d'ici était assez grande, je voudrais pendre ma goélette au plafond, car c'est mon dernier voyage. — J'ai dit adieu à la mer. — Xoémi est riche, je ne travaillerai plus. — A la santé de la goélette, Férouillat !

« Après le souper, on fit du punch et on fuma. — Anthime, qui d'abord avait fait quelque résistance aux

fréquentes rasades que lui versait son ami, se mit tout d'un coup à penser qu'il avait beaucoup de chagrin, et que le mieux était de s'étourdir : — il but alors sans ménagements, avec une sorte d'avidité frénétique; il ne tarda pas à être ivre ; — il appuya ses deux coudes sur la table, mit sa tête dans ses mains et resta muet et sourd.

« Il n'eut pas à accepter l'hospitalité que lui avait offerte Noëmi. — Ce n'est que le lendemain matin qu'il sut que d'Apreville l'avait porté dans un lit.

« Le lendemain, Noëmi était debout de bonne heure , — elle voulait causer sérieusement avec Férouillat.

« — Anthime, — lui dit-elle, — nous avons, vous et moi, commis une grande faute, un crime, peutêtre ; — ne l'avez-vous pas senti, comme moi, lorsque cet excellent Hercule vous pressait si cordialement sur sa poitrine? — Nous n'avons qu'un moyen de réparer nos torts : c'est d'abord de renoncer à de coupables relations , ensuite , de faire en sorte qu'il n'en ait jamais aucun soupçon ; — je veux qu'il soit heureux. — Un mot de vous, une maladresse d'un de nous deux, détruirait à jamais son bonheur. — Je ne vous parle pas de sa vengeance , vous savez à quelle

io4 LA PENELOPE NORMANDE.

violence peut arriver cet homme si bon et si généreux. — Je vous l'ai dit : — Si vous essayez de me perdre, je vous perdrai avec moi. — J'en agirai de même, si vous m'exposez, par votre conduite, au moindre soupçon de mon mari, soit relativement à vous, soit relativement à toute autre personne.

a — Vous voulez parler de M. de Sorbières?

« — Précisément; vous avez, tous les deux, en ma présence, manifesté des projets...

« — J'ai tout simplement le projet de couper les oreilles à ce beau monsieur.

« — j'ai dans l'esprit qu'il saurait les défendre; mais écoutez-moi. — Une affaire avec M. de Sorbières que vous avez présenté hier à mon mari... ne m'interrompez pas, — lui serait, à bon titre, suspecte. — S'il devine un peu par votre faute, il saura tout par moi. — Je vous le répète encore une fois, vous ne vous battrez pas avec M. de Sorbières.

a — C'est lui sans doute qui vous a priée d'intervenir ?

« — Non, et loin de là ; j'ai trouvé deux moyens de vous faire céder à ma volonté, et je n'en ai pas encore trouvé un, de l'amener à se contenter de vos excuse.

« — Mes excuses ! mille tonnerres...

« — j\Te jurez pas, et écoutez-moi. Voici ce que je vous propose : — J'ai causé de vous... cette nuit... avec Hercule, — je lui ai dit :

<( — Tu ne veux plus voyager ?

« — Non, m'a-t-il répondu.

« — Tu parlais de pendre à un plafond d'église la Belle- Noëmi?

« — Ça ne se peut pas, mais j'en vais faire faire un modèle qui sera dans la chapelle de Saint-Sauveur.

« — Tu ne comptes pas laisser pourrir ton navire dans les bassins du Havre?

(( — Non certes.

« — Qu'en feras-tu?

« — Je vais le vendre.

o — Pourquoi ne le vendrais-tu pas à Férouillat?

« — Férouillat n'a pas d'argent.

« — Raison de plus.

« — Raison bizarre, en tous cas.

ci — Non; Férouillat n'a pas d'argent, c'est vrai, mais je t'ai entendu dire cent fois que c'était un des meilleurs capitaines au long cours que tu eusses jamais rencontrés.

« — C'est vrai. Eh bien! vends la moitié du navire à Férouillat, il te paiera en quelques années sur les

bénéfices, et ta part te produira gros entre ses mains.

a — En effet, ça a de bons côtés, ce que tu me dis là.

« — Voilà où en est l'affaire , mon cher Antilime ; vous n'êtes pas riche, vous ferez votre affaire avec la Belie-Noëmi ; — non-seulement vous aurez à vous la moitié du navire, mais encore vous serez avantagé comme capitaine, et Hercule, au besoin, mettra des fonds à votre disposition.

« — Cependant, Noëmi, je ne puis pas, pour des avantages d'argent...

a — Vous n'avez pas le choix, Anthime; si vous vous battez avec M. de Sorbières, vous excitez les soupçons de M. d'Apreville, vous me perdez, et je vous perds.

(( — Mais je le hais, cet homme.

« — Qui vous dit de l'aimer?

a — Vous voulez que je fasse des excuses... c'est impossible, j'aime mieux perdre vous et moi; d'ailleurs, l'intérêt que vous lui portez m'exaspère.

« — Je n'exige pas que vous renonciez à votre haine, — mais â une imprudence qui nous perdrait vous et moi. — Je prouverai à Hercule que M. de Sorbières n'eiait qu'un amoureux et que vous étiez

LA PÉiNÉLOPE NORMANDE. 157

mon amant. — Ajournez seulement votre haine, allez prier M. de Sorbières, en lui disant nos raisons, — de remettre votre affaire à un mois, — il se présentera un prétexte, et vous ferez ce que vous voudrez.

« — Ça, c'est plus raisonnable que des excuses.

<! — Faites-le, et le navire est à vous.

« — Vous aviez un peu surfait.

« — Peut-être est-ce décidé.

« — Oui, pour vous sauver.

« Anthime sortit de la maison ; la proposition de Noëmi était pour lui une fortune et satisfaisait en même temps ses ambitions de vanité. Il avait tout à gagner à obéir, rien à gagner et tout à perdre à refuser. Cependant il n'exagérait pas sa haine contre René, et il ne fallait rien moins que ce qu'avait imaginé Noëmi pour le décider à en retarder la manifestation. Il alla chez M. de Sorbières.

« Celui-ci lui dit :

« — Ah ! c'est vous, monsieur?

n — Est-ce que vous ne m'attendiez pas?

« — Je ne vous attendais plus.

« — C'est juste; je serais venu plus tôt, mais il se présente des circonstances... Je vous hais cordialement, monsieur.

(( — Vous m'êtes profondément indifférent, monsieur.

« — Cependant, monsieur, ce que je vous ai dit hier est vrai.

« — Que m'avez-vou< dit hier?

« — Que j'étais l'amant de madame d'Aprevillc.

a — Eh hien ! que voulez-vous que. cela me fasse ?

a — Vous étiez moins froid hier.

(t — Oh ! hier, vous insultiez une femme devant moi, je ne pouvais faire moins que de me mettre à ses ordres.

a — Mais vous étiez amoureux de madame d'Aprcvilie?

(( — Monsieur, je ne serai jamais amoureux d'une maîtresse de M. le capitaine Férouillat.

(( Anthime crut entrevoir là un moyen de se tirer d'affaire à meilleur marché qu'il ne l'avait cru d'abord.

(( — Alors vous n'avez pas envie, dit-il, de vous battre avec moi?

(( — Ma foi ! non.

« — Et vous refusez de vous battre ?

« — C'est différent, je suis prêt à me battre avec vous.

LA PENELOPE NORMANDE. loO

« — Sans en avoir envie ?

(( — Sans en avoir la moindre envie.

« — je ne comprends pas.

« — C'est tout simple, madame d'Apreville et vous, vous m'êtes complètement indifférents, je ne vois pas que vous puissiez rien faire l'un ni l'autre, ni séparément ni ensemble, qui puisse m'offenser.

(( — Mais alors vous ne voulez pas vous battre ?

(( — Il m'a semblé hier que vous vous trouviez offensé de ce que j'avais offert à madame d'Apreville Je vous jeter par la fenêtre.

a — Oui, certes, et, sans l'arrivée...

« — Sans l'arrivée d'Hercule, je vous aurais fendu le crâne avec une chaise que j'avais prise en vous voyant devenir tout rouge et rouler de gros yeux ridicules. Je vous suppose donc offensé, et, pour cela .seulement, je suis prêt à vous rendre raison.

« — J'accepte, nom d'une bombe !

d — Alors je suis à vos ordres.

« — Mais nous ne pourrons nous battre que dans un mois.

« — Pourquoi ?

« — Parce que, grâce à la diabolique invention de cotte femme, j'ai été obligé de vous présenter hier à

Hercule comme mon ami, — et qu'une affaire entre vous et moi, ce matin, lui inspirerait une curiosité impossible ou dangereuse à satisfaire. Madame d'Apreville m'a demandé d'ajourner ma vengeance à un mois pour ne pas la perdre ; elle vous prie d'en faire autant.

(( — Je n'ai pas de vengeance à exercer, capitaine Qui-que-ce-soit.

« — Que voulez-vous dire ï

« — Ali ! pardon ! c'est comme cela que nous vous appelions avec madame d'Apreville.

« — Est-ce une injure?

« — Non , c'est un nom d'amitié qu'elle vous donnait.

« — Je ne vois pas ce qu'il y a là de spirituel.

« — Je ne vous ai pas annoncé la chose comme spirituelle... moi, je vous appelais Hortensius Férouillat Bouche d'or, à cause de votre éloquence.

a — Vous avez l'air , monsieur , de vouloir rendre impossible ce que j'ai promis à Noëmi.

« — Qui est-ce, Noëmi?

« — Madame d'Apreville.

« — Ali!... Il est singulier qu'un homme qui renonce à demander satisfaction d'une offense, pour ne

pas compromettre une femme, se permette de l'appeler Noèmi.

v (( — Je ne renonce pas , monsieur, au contraire... votre air goguenard augmente mon impatience. — Je vous demande satisfaction pour d'aujourd'hui en un mois, à pareil jour et à pareille heure.

« — Très-volontiers.

« — Je trouverai un prétexte pour M. d'Apreville ; vous ne me démentirez pas.

<( — A condition, capitaine, que vous soumettrez le prétexte à mon approbation, que vous serez toujours l'offensé.

« — J'y compte fichtre bien; je ne veux pas perdre le choix des armes.

« — Je veux vous avoir offensé d'une façon qui ne soit pas ridicule.

(i — Ainsi, c'est convenu.

et — Parfaitement convenu.

« — Dans un mois, à neuf heures du matin.

« — A l'heure que vous voudrez.

a — J'ai le choix des armes.

<( — Et moi le choix de l'offense. »

«Férouillat s'en alla enécumant; l'air froid et ironique de René lui faisait paraître un peu cher le commandement de la Belle-Xoëmi. — La réflexion cependant le calma. — En vrai Normand, il n'avait pas parlé de l'arme qu'il se proposait de choisir. — Il se piquait d'être de première force au sabre, arme peu familière aux bourgeois, et l'incertitude où il laissait M. de Sorbières l'empêchait d'avoir l'idée de s'exercer; il se considérait donc comme parfaitement sûr de sa vengeance, et il choisissait en espérance quelle partie de son adversaire il aurait le plus de plaisir à entamer. — Il ne put rendre compte de sa négociation à Noëmi que par un signe. — Il déjeuna avec Hercule, qui l'emmena au Havre pour présider au déchargement du navire. L'aspect de la Belle-Noëmi, ravissante goélette en effet, d'une marche supérieure, le séduisit comme marin ; la riche cargaison qu'elle recelait dans ses flancs l'enivra comme marchand; il ne trouva plus rien trop cher pour payer le commandement du navire et les espérances de fortune qu'il entrevoyait.

Le capitaine d'Apreville ne lui parla de rien, — mais paraissait se complaire à son admiration, que le rusé Normand Férouillat avait soin de faire porter beaucoup plus sur les qualités de la goélette que sur la valeur des marchandises, — de quoi l'autre Normand, non moins rusé, n'était nullement dupe.

« Pendant ce temps, Noëmi alla chez René.

« — Monsieur, lui dit-elle, après-demain, si vous le voulez, vous saurez, à n'en pouvoir douter, que la femme que vous avez aimée a été plus malheureuse que coupable.

« — Je n'ai envie de rien savoir, madame.

« — Je n'insisterai pas, monsieur; vous saurez seulement qu'après-demain j'aurai ces preuves entre les mains. Peut-être un sentiment de justice, le désir de ne pas avoir trop mal placé votre amour, vous inspireront la pensée de me les demander. Je ne vous en reparlerai pas. Je viens vous avertir que vous pouvez, avec un peu de complaisance, m'empêcher d'être perdue. Il faut que l'on vous voie quelquefois chez moi ; votre disparition inspirerait tout naturellement des soupçons... Ne me croyez pas lâche cependant. Vous ne m'aimez plus, vous ne pouvez plus m'aimer!... Si vous m'aimiez j peu m'importerait le hasard

d'une révélation; mais, puisque vous ne m'aimez plus...

« Elle donna le temps à René de l'interrompre, mais il n'en fit rien.

« — Puisque vous ne m'aimez plus, il faut que je m'occupe de mon enfant; il faut que j'écarte de l'esprit de M. d'Apreville des soupçons qui le rendraient bien malheureux. Vous avez promis de venir dîner aujourd'hui à la maison ; vous y viendrez, n'est-ce pas?

« — Si cela vous est utile, madame.

(( — Merci ! monsieur.

« Noëmi avait déjà écrit à Julie Quesnel de lui envoyer le plus promptement possible les lettres où elle lui avait parlé de son désespoir et de ses sentiments haineux contre Férouillat, lorsqu'elle avait commencé à aimer M. de Sorbières. — Ces lettres, portant le timbre de la poste, étaient en effet une preuve qu'il n'y avait pas eu trahison de la part de Noëmi contre René. Elle aimait René, et ne renonçait pas à son amour; cependant la vie opulente, la vie de luxe que lui rapportait Hercule d'Apreville enivrait son imagination,

— elle ne voulait pas perdre sa position ; les femmes de bonne foi comprendront ici un détail que les autres nieront avec colère, et qui étonnera certains hommes:

— de riches étoffes des Indes qu'elle trouva en ren-

trant chez elle et que le capitaine d'Apreville avait envoyées de la cargaison de la Belle-Noëmi, lui montèrent à la tête; elle vit ces étoffes façonnées enrobes, elle en rêva les plis : — elle se dit bien qu'elle serait ainsi charmante aux yeux de René, mais cependant elle n'osa pas se demander si elle renoncerait â ces robes pour René. D'ailleurs ces robes la transportaient en esprit à Paris, dans les bals, dans les fêtes ; — tout se traduit en robes pour les femmes et — la robe oblige ; — une fois qu'on a une robe qui ne peut se mettre que dans certaines circonstances, on appelle ces circonstances, quelles qu'elles soient, des vœux les plus ardents. On les fera arriver malgré tout le monde, malgré la nature entière.

« Une femme, — une blonde, — le noir leur va si bien, — à laquelle on ferait voir un vêtement de deuil nouveau, coquet, élégant, — regarderait avec impatience si quelqu'un ne va pas bientôt mourir dans sa famille, — elle découvrirait sans chagrin des signes funestes sur les visages. S'il existait une très-belle robe, une robe d'une splendeur hors ligne, que l'on ne pût mettre que pour aller à l'échafaud, il ne manquerait pas de femmes qui feraient en sorte de mettre cette robe.

(t J'ai vu une femme faire marier des gens qui ne s'aimaient pas avant les noces et qui se sont détestés ensuite toute leur vie, parce qu'e-lle avait une certaine robe qui ne se pouvait endosser convenablemet que dans une solennité de ce genre, la maîtresse de la robe n'allant pas dans le monde.

« Une autre a forcé son mari d'abandonner une grande exploitation en .Afrique, laquelle les faisait vivre dans l'aisance et leur assurait une fortune, pour venir tenter en France les chances incertaines d'une nouvelle affaire, — parce qu'elle avait reçu en présent, d'un parent négociant, un magnifique manteau de fourrures qu'elle voulait avoir occasion de porter. »

René de Sorbières à Augustin Sanojou.

(i J'ai eu plusieurs fois occasion de penser que, si on faisait scrupuleusement un compte avec les femmes que l'on a aimées, si l'on inscrivait avec l'exactitude que vous mettez dans vos livres, vous autrenégociants, paraiw et doit, les plaisirs qu'elles nous donnent et les chagrins qu'elles nous causent, la balance s'établirait, comme vous dites, singulièrement à la charge de l'amour.

« Quand on voyage, tous les pays, presque, paraissent charmants.

« D suffit d'un rayon de soleil qui tombe sur la mousse qui recouvre de son manteau de velours le plus pauvre toit de chaume, pour rendre ce toit de chaume cent fois plus beau que le Louvre, pour faire croire qu'aux deux coins du foyer, dont on voit à la fin du jour monter la fumée lente et bleuâtre, sont des gens qui s'aiment fidèlement.

« On envie le pâtre qui ramène ses troupeaux des landes à i'é table.

« On envie le laboureur qui, sur la colline, avec ses bœufs et sa charrue, se détache en silhouette noire sur le ciel empourpré par le soleil levant.

(( Il semble que là est le bonheur.

« Les habitants sont pour vous curieux et avides; cela a l'air pendant quelques jours d'être un accueil bienveillant et une tendre sympathie.

« Mais, si l'on séjourne pendant quelque temps, on ne tarde pas à voir tout cela, non pas se transformer, mais reprendre sa vraie forme, — et on est forcé de résumer ainsi ses impressions définitives :

« 11 y a quelque chose de trop dans tous les pays : les habitants.

iCS LA PÉNÉLOPE NORMANDE.

« Il faudrait ne s'arrêter que quelques jours, que quelques heures, et on s'en irait en disant : — Ces bons villageois! — ou toute autre niaiserie équivalente.

a II en est de même de l'amour : il faudrait l'écrémer; — mais, si vous voulez boire jusqu'au fond du vase, vous risquez de trouver du petit-lait aigre.

« Il faut faire l'amour comme on mange du poisson, ne pas avaler les arêtes.

<ï Certes, j'ai été amoureux de.Xoëmi.

« Bien plus, je vais te dire à toi ce que je ne me dis pas tout à fait à moi-même :

a Je suis encore amoureux d'elle ; — le plaisir que j'ai à la haïr, à la mépriser, — à riposter douloureusement à ses perfidies, est encore de lamour.,

« Tant qu'on hait, on aime encore.

« Elle prétend que certaines lettres Tiens, voici

qu'on m'en apporte une d'elles.

« Cette lettre contient celles qu'elle écrivait à une de ses amies lorsque je commençais à m'occuper d'elle.

<( Voici d'abord sa lettre : • -

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. iCD

Noëmi d'Apreville à René de Sorbières.

« Voici, monsieur, des lettres que j'avais écrites à une amie, et que je ne pensais pas devoir jamais être remises sous vos yeux, car elles contiennent une révélation que j'aurais voulu vous épargner, fût-ce même aux dépens de ma vie.

« Vous verrez, monsieur, si vous daignez les lire, que je ne vous ai pas trahi, — que du jour où je vous ai dit : — Je vous aime, — j"airepoussé opiniâtrement, au risque des dangers que pouvait me faire courir sa haine, les emportements de cet homme si indigne de moi, et qui, je le crains, m'a rendue indigne de vous.

« Hélas ! monsieur, savais-jeque j'aimerais un jour, et que je vous aimerais ?

« Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt !

(i Je ne vous demande pas de me rendre votre amour, monsieur, dont je porterai éternellement le deuil dans mon cœur, — mais , si vous m'abandonnez, que ce soit parce que je m'étais déshonorée, avant de vous connaître, par une faute sans prétexte, mais que ce ne soit pas parce que je vous ai trahi.

« J'ai bien souffert, monsieur, de cette flétrissure;

mais l'amour que j'étais si heureuse de ressentir, et dont je vous devais la connaissance, me semblait une flamme si ardente qu'il me paraissait pouvoir me purifier et me rendre digne de vous.

a Je m'étais laissé aimer, mais je n'ai aimé que du jour où je vous ai rencontré...

« Je m'arrête, monsieur; je n'ai voulu que me justifier sur un point, et je me laisserais aller à vous peindre ce que je souffre et à exciter votre pitié. Dites-moi un mot, un seul, le dernier : que je sache que vous m'abandonnez parce que j'ai eu le malheur de ne pas vous attendre, de ne pas deviner le sentiment céleste que vous deviez seul in 'inspirer, mais que vous ne m'accusez ni de trahison ni de perfidie.

« Ensuite, monsieur, vous ne me verrez plus, je me prêterai au désir qu'a M. d'Apreville, que j'ai eu moimême autrefois, d'habiter Paris, et vous ne serez exposé que par des hasards peu probables à rencontrer une femme qui bénira toujours votre souvenir en reconnaissance des richesses que vous lui avez fait découvrir dans son cœur.

«XOÉMI. »

Post-scriptum de l'auteur. — Il va sans dire que

madame d'Apreville avait fait un triage intelligent dans celles de ses lettres que lui avait renvoyées Julie Quesnel.

Suite de la lettre de René de Sorbières à Augustin Sanajou.

(. Ah! oui, — pourquoi ne suis-je pas venu plus tôt!

— Eh ! mon Dieu ! si je n'étais pas jaloux de ce Fcrouillat, je le serais de son mari.

a C'est horrible, c'est méchant de la part de Dieu de nous avoir mis au cœur des désirs insatiables, un besoin de choses qui n'existent pas. — On ne peut être amoureux d'une femme sans remonter le cours de sa vie. — Il n'y en a pas une qui vous arrive à la fois vierge d'esprit et de corps.

« Une vieille femme de mes amies, qui aime à raconter, c'est-à-dire à se promener avec un ami dans les sentiers verts et fleuris où s'est passée sa jeunesse,

— m'a avoué qu'elle avait ressenti son premier amour à l'âge de sept an?.

((Elle a été à sept ans amoureuse, jalouse et déses-

pérée. Quand un garçon, d'une trentaine d'années, qui lui apportait des bonbons et qui la faisait sauter sur ses genoux, s'est marié, — elle s'est renfermée dans sa chambre, pour pleurer à sa fantaisie, — pour l'appeler ingrat et perfide.

« Et quand on voit aux Tuileries toutes ces petites filles, — qui, sous prétexte de sauter à la corde et de jouer au cerceau, recueillent les regards des passants et des promeneurs comme elles cueilleraient dans une prairie des pâquerettes et des boutons d'or, — quand on se rappelle l'histoire de son propre cœur, on voit que l'amour commence de bien bonne heure — et ne finit pas, — que c'est la vie, — et que rien n'est plus malheureux et plus absurde à la fois que de vouloir demandera une femme que l'on rencontre, quand elle a vingt-cinq ans, d'avoir comprimé jusque-là les battements de son cœur ; d'avoir attendu pour aimer que vous, dont elle ne connaissait pas l'existence, L vous plût de venir réclamer ce trésor qu'elle aurait conservé contre tous les efforts. Vous pouviez ne pas venir; peut-être même, si vous vous étiez su si bien attendu, auriez-vous cru avoir peu d'intérêt à venir, Est-ce que, moi, je n'ai pas été très-amoureux, à dix ans, d'une grande belle jeune fille de vingt-quatre ans

qui m'appelait son petit mari et qui m'emmenait partout avec elle ?

«Je lui servais de prétexte, de maintien, de porterespect. — Me tenant par la main, elle avait l'air d'une jeune femme mariée — avec son enfant.

(( On la laissait sortir avec moi, et on ne l'eût pas laissée sortir seule. Je lui rendais possible de rencontrer un monsieur. — Tiens, je sens encore que, dans le choix de ces mots : a un monsieur, » pour parler du beau jeune homme très-élégant qui lui faisait la cour, j'ai conservé une sorte de haine contre lui. Quand j'ai appris leur mariage, je me suis cru trahi. — A douze ans, ensuite, n'ai-je pas fait mes premiers vers, que j'écrivais en moyen, — je ne savais pas écrire enfin, — pour ma voisine, que je rencontrais souvent dans l'escalier ? Mais déjà plus vicieux, j'étais naturellement plus timide. Je n'osais pas lui donner mes vers. Je les perdais dans l'escalier, que je descendais rapidement devant elle, après l'avoir attendue plusieurs heures ; puis, ensuite, j'avais peur d'elle ; j'évitais de la rencontrer.

« Non, cet amour que nous demandons tous, le premier et le seul de toute la vie d'une femme, il n'existe pas. — Cet amour exclusif n'existe pas non

d74 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.

plus. — On peut, pendant un temps, n'aimer qu'un homme, mais on aime l'amour des autres, mais en sent avec plaisir des regards ardents sur son visage.

— Mais alors, je le demande encore, pourquoi

tant de désespoir de ne pas trouver ce qui n'est pas?

« On ne se désespère pas de ce que les arbres ne sont pas bleu de ciel et lilas comme dans les tableaux de certains peintres du temps de Louis XV.

<( On ne se désespère pas de ne pas voir dans les prairies les moutons teints de pourpre ou de safran dont parle Virgile.

((On n'exige pas les arbres ni les moutons des livres et des tableaux : pourquoi exige-t-on l'amour des livres? — Pourquoi demande-t-on aux femmes d'être autre chose que des femmes? — C'est qu'une Providence ennemie nous a mis en germe dans la tète et dans le cœur un portrait fantastique impossible. — C'est que nous sommes tous comme Don Quichotte qui cherche une Dulcinée impossible... Certes, Noëmi, femme d'Hercule d'Apreville, maîtresse d'Anthimc Férouillat, n'est pas la femme de mes rêves, la femme que j'inventerais ; mais elle est encore la plus séduisante de celles que j'ai rencontrées dans toute ma vie.

« Une femme qui aurait attendu jusqu'à vingt-six ou vingt-sept ans qu'elle a, je suppose, la rencontre de M. René de Sorbières qu'elle ne connaissait pas, dont elle ignorait l'existence, serait à coup sûr une personne peu disposée à l'amour, et dont le cœur ne pourrait guère contenter les ardeurs du mien. — Noëmi ne m'a pas attendu; mais du jour où elle m'a dit qu'elle m'aimait, elle m'a été fidèle, elle s'est conservée à moi malgré les obstacles et les dangers...

« Mais que dis-je? J'aurais pu abréger cette longue et inutile lettre — en te disant simplement : — Je l'aime...

« Je l'aime et je souffre — quand je me représente cette femme accueillant les empressements d'un Férouillat. — Férouillat heureux ! — La haine et la rage s'emparent de moi, — et je me rappelle avec joie que ce Férouillat m'a provoqué ; — que dans quelques jours je le tiendrai au bout d'une épéc. — Il faut que je le tue, lui qui a aimé, qui a possédé a femme que j'aime...

a René. »

Le dîner chez les d'Apreville fut somptueux et surtout abondant.

Le capitaine avait invité trois autres capitaines au long cours, — qui regardèrent avec une sorte de défiance un homme d'une nature aussi différente de la leur que l'était René de Sorbières.

Les marins ne font pas grand cas des soldats, mais ils les mettent cependant infiniment au-dessus des bourgeois ; — ils mettent une grande distance entre un marin et un soldat; — mais la distance entre un soldat et un bourgeois est telle que ça ne se mesure pas. Il faut bien qu'il y ait des soldats pour apaiser les querelles des marins dans les cabarets, — et pour garder les arsenaux de la marine et pour quelques autres menus détails. — Les soldats sont plus à plaindre qu'à blâmer, c'est une classe inférieure, mais c'est une classe, tandis que les autres... on ne sait ce que c'est.

Rien n'est si ordinaire que d'entendre un marin

dire d'un homme qui lui déplaît : — A quoi ça peutil servir? ça n'est ni marin ni soldat.

Ce dîner fut du reste ce qu'est un dîner en Normandie, et probablement dans d'autres endroits que je ne connais pas, — les plats et les bouteilles se succédèrent pendant deux heures.

C'était le commencement.

Cependant la situation de M. de Sorbières n'était pas très-facile, — il ne pouvait se mêler en rien à la conversation des marins. — On sait sous quels rapports il connaissait Anthime Férouillat ; — il n'eût pas été amoureux de madame d'Apreville, qu'il n'eût pas eu néanmoins d'autre ressource que de s'occuper d'elle; — mais Férouillat s'en aperçut avec colère et Hercule d'Apreville avec inquiétude.

Vers le milieu du dîner, au moment où l'appétit des convives paraît commencer à se ralentir, il est d'usage de leur servir la moitié d'un verre ordinaire d'eau-de-vie qu'on appelle cognac, de tafia ou de genièvre, — cela s'appelle « faire un trou, » après quoi l'on sert les grosses pièces de viande et on recommence à manger et à boire de plus belle. — Le trou se fit avec du genièvre. René de Sorbières, qui n'aimait pas le genièvre, refusa d'en prendre, — les au-

très convives, toujours selon l'usage, trinquèrent en

choquant leurs verres.

René, qui n'avait rien dans le sien, se trouva naturellement excepté de cette manifestation amicale.

Cela mit encore plus de froid entre lui et le reste de l'assemblée.

Férouillat, s'adressant à un des convives qui avait levé son verre un peu vite pendant qu'on versait, et qui avait bu moins de genièvre que les autres, le traita de buveur d'eau, et lui adressa tous les sarcasmes rassemblés depuis des siècles contre les buveurs d'eau. — Pour Férouillat et pour ses compagnons, ces sarcasmes s'appliquaient au moins autant à M. de Sorbières qu'à celui auquel ils étaient directement adressés. — Férouillat, se voyant du succès, alla de l'avant, comme disent les marins, et il continua à attaquer en apparence son compagnon, en lui faisantdes plaisanteries qu'il n'aurait pas adressées à M. de Sorbières, et que sa familiarité avec les marins excusait suffisamment.

René se trouva embarrassé, il ne pouvait se fâcher de paroles qui ne lui étaient pas dites à lui-même ; Férouillat eût nié toute intention malveillante, mais il sentait bien qu'il était en ce moment le jouet et le

plastron de l'assemblée. — Hercule d'Apreville,.dont il était l'hôte, loin de détourner la conversation comme il eût dû le faire, encourageait par un rire un peu forcé les lazzis de ses convives.

-René, pour se donner une contenance et feindre de ne pas entendre les attaques dont il était l'objet, se mit à causer presque à voix basse avec Noëmi. Le capitaine d'Apreville s'en émut, et adressa à sa femme deux ou trois observations où la mauvaise humeur n'était pas difficile à discerner; — il lui reprocha de ne pas surveiller le service, de ne pas donner d'ordres aux domestiques; il se mit en grande colère à propos ou sous prétexte plutôt de je ne sais quel fricot manqué — et s'en prit à elle.

Férouillat ne pouvait qu'appuyer sur le malheur arrivé au fricot, il ne s'en fit pas faute.

Il rappela d'autres circonstances où ce même fricot était délicieux.

René, impatienté, l'appela capitaine Chrysostome. — Un convive demanda l'explication. — Tout le monde rit beaucoup, lorsqu'on sut que c'était à cause de son éloquence que l'on appelait Bouche d'or le capitaine Anthime Férouillat, connu dans les deux mondes pour la difficulté de son improvisation.

Anthime, irrité d'être l'objet de la gaieté générale, refusa de trinquer avec M. de Sorbières, — lorsque vint ce moment du festin où chacun ouvrit son cœur sans inconvénient à des voisins qui étaient trop occupés à en faire autant pour entendre un mot de -ce qu'on leur disait. — Hercule d'Apreville seul était taciturne, il jetait de temps en temps un coup d'œil inquiet sur sa femme, sur René, sur Férouillat. — Celui-ci surtout n'aurait pas non plus été mauvais à écouter pour quelqu'un qui aurait voulu savoir.

Il parla des gens qui ne buvaient pas, — des mirliflors, — des hommes qui avaient de jolies mains comme les femmes, — et qui ne sauraient manier ni un aviron, ni une hache. — René, qui se sentait désigné au moins autant par les regards des autres convives que par les paroles incohérentes du capitaine Férouillat, se laissait impatiemment contenir par de douces paroles de Noémi. — Celle-ci, inquiète, n'osait quitter la table, quoique, selon son usage, elle l'eût dû faire depuis plus d'un quart d'heure. — Elle se décida cependant à se lever de table, — lorsqu'elle s'aperçut que d'Apreville s'alarmait de son séjour prolongé ; — alors un des convives porta la santé de madame d'Apreville; — elle dut choquer contre tous

les verres un yerre dans lequel elle trempa ses lèvres. — Elle remarqua encore que Férouillat avait évité d'approcher son verre, de celui de René, et, au milieu du tumulte des voix, — elle distingua ces paroles prononcées d'un ton ironique par le futur capitaine de la Belle-Noëmi : A la fidèle épouse du capitaine âWpreville! — Elle se hâta de quitter la salle, — en jetant un dernier regard destiné à calmer M. de Sorbières qu'elle avait prié de s'en aller un quart d'heure après elle et de ne pas demander à la voir.

Noëmi partie, on alluma le punch et les pipes.

A peu près au même instant, Mathilde vint dire à Férouillat que madame d'Apreville avait à lui parler.

Et René de Sorbières se levant, pria Hercule de venir un instant avec lui dans l'embrasure d'une croisée.

Là, il lui dit :

— Capitaine, j'ai accepté avec empressement L'invitation cordiale que vous m'avez faite; — vous êtes mon hôte, — vous ne devez pas souffrir que je soi insulté chez vous. — Le capitaine Férouillat est ivre, e1 sans motif voilà deux fois qu'il refuse de trinquer avec moi; — tout le monde l'a remarqué. — Je vous prie de vous charger d'une commission pour lui. —

A la première santé qui va se porter, si le capitaine Férouillat ne choque pas son verre contre le mien, — je lui jetterai le punch au visage.

— Vous ne feriez pas cela, monsieur l dit Hercule.

— Je le ferai, monsieur; je sais que vous êtes brave, et vous ne trouverez pas mauvais que je fasse ce que vous feriez à ma place. — Si le capitaine Férouillat a quelque sujet de mécontentement contre moi — je suis parfaitement à ses ordres; — mais ce n'est pas une raison pour qu'il m'insulte chez un ami commun.

— Comment?... des amis...

— On ne se brouille pas avec les gens qu'on ne connaît pas, capitaine, et d'ailleurs je veux que mes amis qui me connaissent plu* que les autres me respectent aussi davantage.

D'Apreville s'inclina en signe d'assentiment; René lui prit la main et la serra ; — d'Apreville se laissa serrer la main.

Anthime rentra donnant la main à Noëmi. Le capitaine d'Apreville lui fit signe d'aller à lui, et l'emmena dans l'embrasure. Il ne ménagea pas les termes de la commission dont il était chargé pour lui. M. de Sorbières ne lui plaisait pas. Ses conversations

à voix basse avec Noëmi pendant le dîner lui inspiraient des inquiétudes. Il n'était pas fâché qu'il eût une querelle avec quelqu'un. Il eût préféré que ce fût avec lui-même. Il savait Férouillat vaniteux et médiocrement endurant. Il était persuadé qu'il arriverait quelque chose qui chasserait M. de Sorbières de la maison.

Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il vit Férouillat, successivement rouge et pâle de colère, répondre cependant, de la voix vibrante et saccadée avec laquelle on lancerait un défi :

— Monsieur de Sorbières se trompe; je n'ai rien contre Jui, et je vais avec plaisir choquer mon verre contre lésion!

— Allons ! répondit d'Apreville, tu as un bon caractère...

Noëmi. voyant tout le monde en place, — se mit debout auprès de son mari, — et dit :

— Pardon! messieurs, je suis rentrée pour vous proposer une santé que nous avons oubliée.

— D'abord, à la santé de madame d'Apreville! — cria un des capitaines.

— A la sauté de madame d'Apreville! — hurlèrent tous les autres.

Noëmi laissa mettre du punch dans son verre, et chacun se levant vint trinquer avec elle. — Elle fixa ses regards sur les yeux de Férouillat, retourné à sa place, fit remplir les verres, — et dit :

— Maintenant, messieurs, à la santé du nouveau commandant de la Bellc-No'ùni, — du capitaine Anthime Férouillat!

On répondit à ce toast par des acclamations sauvages. — Férouillat ému choqua son verre contre celui de Noëmi, puis contre celui de d'Apreville.

René s'était levé, avait fait la moitié du chemin, tendit son verre, et répéta d'une voix calme :

— À la santé du capitaine Férouillat ! Férouillat, pâle comme un mort, jeta un coup d'œil

sur d'Apreville et sur sa femme. Tous deux l'observaient avec une expression différente'. Il hésita, rencontra les yeux de Noëmi, alla à la rencontre de Ptené, choqua son verre contre le sien, et lui dit :

— Grand merci ! monsieur de Sorhières.

Puis il vida son verre. Mais en retournant à sa place, sa main crispée serra tellement le verre qu'il éclata en morceaux et qu'il fut blessé. Il entoura son poignet de sa serviette et continua à boire de la main gauche.

Doux personnes seulement s'étaient aperçues de cet accident : d'Apreville et sa femme.

Le capitaine Ànihime FérouiUat qui passait, en fait de boisson, pour être d'un très-fort jaugeage, but ce soir-là plus que de coutume, et quand les autres s'en allèrent un peu plus d'à moitié ivres à une heure du matin, il lui eût été difficile de les suivre ; mais il avait une chambre dans la maison.

D'Apreville, retiré dans la sienne avec sa femme, se promena de long en large, longtemps après que celle-ci fut couchée. — De temps en temps il lui parlait de M. de Sorbières : — elle répondait vaguement et naturellement. — Alors il lui reprocha de l'avoir engagé tout à fait avec Antilime par cette santé qu'elle avait proposée ; — mais elle lui fit facilement reconnaître que son intention de donner à FérouiUat le commandement de la Belle-Noëmi était formelle.

— Pourquoi n'aurions-nous pas ce soir donné cette joie à ton plus ancien ami, au milieu de vos amis à tous deux ?

— M. de Sorbières a été très-ennuyeux, dit alors Hercule.

— Je ne crois pas qu'il se soit beaucoup amusé uoa plus. «- Vous étiez tous marins, il ne comprenait

pas la moitié de ce que vous disiez. Je m'efforçais de lui parler ; mais j'étais avec lui dans la position où il se trouvait avec vous autres. — Je ne pouvais lui parler du monde où il vit et que je ne connais que comme je connais L'Amérique, par ouï-dire.

Hercule ne parla pas de la commission dont René l'avait chargé pour Anthime. — C'était un triomphe pour M. de Sorbières, il n'avait aucune envie d'y faire assister Noëmi.

Alors il grommela sur divers autres sujets, — sur le fricot manqué, — sur le vin de Bordeaux qui n'était pas assez chaud et sur le vin de Champagne qui n'était pas assez froid, — sur le service de Mathilde que, d'ordinaire, il défendait avec opiniâtreté, lorsque Noëmi avait à s'en plaindre.

Noëmi fit semblant de dormir. — Hercule se coucha, ne trouvant plus personne à quereller, et les deux époux passèrent la nuit, — Noëmi tapie dans la ruelle, — Hercule suspendu au bord du lit. — Ils ne fermèrent l'œil ni l'un ni l'autre, — chacun des deux croyant l'autre endormi.

Hercule était jaloux et inquiet.

Noëmi, fort troublée de cette inquiétude, cherchait

les moyens de la dissiper sans renoncer à René de Sorbières.

Il est presque inutile de dire ce qui s'est passé entre Férouillat et Noëmi lorsque celle-ci avait fait demander le capitaine par Mathilde, — du moins, je ne le rapporterai que sommairement. — Noëmi avait fait de vifs reproches à Férouillat de son attitude visà-vis de René. — Vous amènerez un éclat, lui avaitelle dit; — mais je vous renouvelle mon serment de vous perdre avec moi, — ou plutôt de me servir de votre perte pour me sauver. — Au contraire, réparez votre sottise, — je vais rentrer et à la fois vous donner une occasion d'être poli à l'égard de M. de Sorbières et engager formellement Hercule avec vous.

Après quelque hésitation, Férouillat, dont le commandement de la goélette faisait la fortune, — qui savait Noëmi femme à le perdre en se sauvant ellemême, grâce à son adresse et à l'amour qu'avait pour elle Hercule d'Apreville, — Férouillat, se rappelant que cela ne l'empêcherait pas d'avoir dans peu de temps M. de Sorbières au bout de son sabre, avait pris le parti d'obéir à Noëmi, à la façon dont [es tigres apprivoisés obéissent à leurs maîtres, pour

lesquels ils ressentent un mélange confus de crainte,

de haine et d'appétit.

Au déjeuner, d'Apreville fut taciturne. — Noëmi, parfois en levant les yeux, trouvait attaches sur elle dos regards qu'il détournait aussitôt. — Après le déjeuner, il alla à la ville avec Férouillat. — Noëmi saya de rencontrer René, d'abord elle alla se> promener du côté de son jardin, puis elle se détermina à aller chez lui. — Il était sorti depuis le matin, Bérénice ne savait pas quand il rentrerait, — il était allé dans la forêt avec son fusil.

Noëmi lui laissa un billet pour lui recommander de ne pas venir chez elle pendant quelques jours — à cause de l'inquiétude que montrait d'Apreville.

Celui-ci était déjà rentré : quand elle revint, il fumait à la fenêtre. — Quand il lui demanda d'où elle venait, — savoix trembl ait, — elle répondit qu'elle venait d'aller voir une femme du voisinage qui était malade.

A ce moment, cette femme passait dans la rue. D'Apreville et Noëmi l'aperçurent en même temps. Noëmi se fâcha. — C'est insupportable, dit-elle, tu me fais mentir avec tes questions — parce que je m'ennuie, pendant que tu vas je ne sais où avec ton Férouillat, je vais me promener un peu et prendre l'air;

•lu me demandes d'où je viens d'un air tellement sinistre, que j'ai peur, et je te réponds par des mensonges, et quels mensonges ! des mensonges si bêtes, si mal faits, que tu devrais m'en estimer davantage. Une femme accoutumée à mentir s'en tirerait mieux que moi. Hercule ne répondit pas, mais un quart d'heure après, il dit : — Je t'avais dit, en partant, que je ne voulais pas que tu fisses connaissance avec M. de Sorbières.

— Je t'ai dit comment ça s'est fait... c'est Férouillat qui l'a amené, et comme tout ce que fait Férouillat, ajouta-t-elle ironiquemont , est bien fait... d'ailleurs, si cela t'ennuie, il est facile de ne plus le voir, il n'a déjà pas dû beaucoup s'amuser ici — et, si tu veux, je lui dirai que tu ne veux pas que je le voie.

— Pourquoi ne pas lui dire tout de suite que je suis jaloux?

— Parce que je ne crois pas que tu me fasses cette injure; — je lui dirai que tu es une espèce d'ours, que la vue d'un nouveau visage t'emiuie et te gène. — Ah çà ! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?

Hercule regarda sa femme fixement.

Elle ajouta :

— Ce pauvre M. de Sorbières ! il a bien affaire

d'une petite paysanne comme moi, lui qui vit clans la

grand monde, dans le monde élégant...

— Ce n'est pas que je sois jaloux, mais je t'ai trouvée un peu trop familière avec lui...

— Qui? moi? familière... non, je tachais de faire en sorte qu'il ne s'ennuyât pas tout à fait autant. — Toi et tes convives vous ne pensiez pas pins à lui que s'il avait été à cent lieues... Aussi il n'est pas certain qu'il revienne... après une visite qu'il te doit pour le dîner... s'il vient pendant ton absence, je ferai dire que tu n'y es pas.

— Allons! des exagérations à présent... je veux seulement qu'il ne prenne pas d'habitudes dans la maison. Il ne me piait pas, voilà tout.

D'Apreville resta soucieux.

Dans la journée, Mathilde monta une lettre pour madame, Hercule s'en ssisit. — Noëmi, aussi pâle que lui, le laissa faire. — Cette lettre était longue, commençait par des banalités ; — il regarda la signature — Julie Quesnet; — il la donna à sa femme qui n'osa pas la lire devant lui, dans la crainte qu'il ne se ravisât. — En effet, si Hercule avait lu, il n'aurait plus gardé aucun doute, — il était question — fort longuement et de René de Sorbières et de Férouillat;

— lorsque plus tard Xoëmi la lut, elle frémit et la brûla ; — elle avait craint un moment que ce ne fut une lettre de René ; elle n'en aurait pas dit davantage que celle de Julie, mais d'Apreville l'aurait lue. Elle prit alors la résolution de brûler également les autres lettres de Julie et celles de René qu'elle avait toutes conservées.

Mais son mari ne sortit pas ; — elle feignit en vain que l'odeur du tabac l'incommodait, espérant qu'il irait, comme il le faisait quelquefois, fumer à un petit taudis, décoré du nom de café, qui était dans îo voisinage, — mais il éteignit sa pipe.

Le soir elle essaya de le faire coucher avant elle, elle supposa un ouvrage de couture à finir; — mais Hercule s'obstina à rester. — Tous deux étaient accablés de fatigue, ils n'avaient pas dormi la nuit précédente; — ils' s'endormaient malgré eux dans leurs fauteuils.

— Hercule, tu dors, mon ami, va donc te coucher.

— Mais tu n'as pas déjà les yeux si bien ouverts, et ils sont tout rouges.

— C'est qu'au contraire, moi, je ne dors pas, jg pense à mes comptes avec Férouillat, — je ne me coucherai pas de sitôt, va te coucher, toi.

Noëmi prit tout à coup une résolution, et dit :

— Eh bien! j'y vais.

Elle se leva et alla s'enfermer dans sa chambre avec bruit; puis elle ressortit tout doucement, monta nu-pieds dans une petite chambre où elle avait caché les lettres et où était la bibliothèque. Elle les prit pêle-mêle dans sa robe, redescendit en toute hâte, senferma à double tour, jeta les lettres dans la cheminée et elle mit le feu aux papiers.

Or, si Hercule s'était opiniâtre à rester debout, c'est qu'il voulait précisément chercher dans cette bibliothèque s'il ne trouverait pas des lettres. Il s'était, dans la journée, repenti de ne pas avoir lu la lettre de Julie Quesnet; l'émotion de sa femme l'avait frappé ainsi que le soin qu'elle avait eu de ne pas lire cette lettre en sa présence.

Il se rappelait qu'autrefois sa femme écrivait souvent dans cette petite chambre où lui ne montait jamais, n'ayant jamais lu de livres que ceux qui Ira avaient été nécessaires pour ses études et ses examens de capitaine, et quelques journaux qu'il emportait à son bord dans ses voyages, et qu'il lisait en route, mais jamais à terre.

Quand il entendit Noëmi enfermée dans sa cham-

bre, il monta à la bibliothèque, s'y enferma à son tour, et chercha.

Il vit un petit meuble, — sorte de secrétaire sur lequel étaient les objets nécessaires pour écrire ; — un grand tiroir était ouvert et vide, — on eût dit un nid

abandonné.

Il soupçonna un moment la vérité, c'est-à-dire que Noëmi avait enlevé les lettres.

Il redescendit à la chambre conjugale.

Noëmi, qui, malgré le soin qu'il avait pris de ne pas faire de bruit, l'avait parfaitement entendu marcher dans la bibliothèque, agitait convulsivement les papiers enflammés pour les faire brûler plus vite. — Des lettres pliées brûlent assez difficilement et lentement; — proportionnellement à la façou^d'un livre relié qui peut rester une demi-heure dans un feu ardent sans être entièrement consumé.

Hercule frappa à sa porte.

— Qui est là, demanda-t-elle ?

— Moi, parbleu ! Qui veux-tu que ce soit 2

— Attends un née,

— Pourquoi?

— Parce que...

A cette première réponse de toutes les femmes, Hercule hésita un moment, puis il dit :

— C'est moi, ouvre.

— Tout à l'heure, mon ami; je me déshabille.

— Eh bien...

— Mais j'ai l'habitude d'être seule pour me déshabiller.

— Quelle bégueulerie ridicule ! dit d'Aprevillc, toujours à travers la porte.

— On voit bien que tu viens de passer plus d'un an avec des négresses qui n'ont pas besoin de se déshabiller.

— Je ne plaisante pas, ces manières^là sont ridicules ; ne pas vouloir se déshabiller devant un mari qui va passer la nuit auprès de vous, ce sont des inventions de mijaurée.

— Si vous appelez la décence une invention de mijaurée...

— Allons! çam'ennuie... Ouvre.

— Dans un instant; retournez en bas, j'ouvrirai la porte, et vous remonterez quand je serai couchée.

— Ah ça! ouvres-tu? — ou j'enfonce la porte... Qu'est-ce que tu brûles ?

— Moi?

— Oui, toi! Parbleu ! je ne pense pas que ce soit le Grand Turc qui brûle quelque chose dans la chambre.

— Descendez, et je vais ouvrir la porte. L'odeur du papier brûlé se répandait très-tort dans

la maison. — Il y avait plus de cent lettres, tant de Julie Quesnet que de René de Sorbières ; nous avons eu la discrétion de ne pas les donner toutes au lecteur; et de plus, dans son trouble, Noëmi avait pris, n'ayant pas le temps de choisir, tout ce qu'elle avait trouvé dans ses tiroirs, y compris quelques cahiers de papier blanc. — A ce moment, d'Apreville, hors de lui, enfonça la porte d'un coup de pied, — et trouva sa femme debout. Cependant elle eut le temps de replacer les pincettes et de se placer d'un bond auprès de son lit.

— Mais qu'avez-vous ? dit-elle, êtes-vous fou ou ivre?

Hercule ne répondit pas, et regarda dans la cheminée. Le vent qu'il avait produit en ouvrant aussi brusquement la porte avait fait monter dans la cheminée le tas de papiers brûlés qu'elle contenait; cependant, il en restait encore sur lesquels de petits points de feu couraient comme des étoiles dans un ciel noir.

— Tu vois bien, dit-il, que tu brûlais des papiers.

— Eh bien ! qui vous a dit que je ne brûlais pas des papiers ?

— Mais, toi...

— Pas le moins du monde.

— Tu n'as pas répondu quand je te l'ai demandé.

— S'il fallait répondre à toutes les sottises que vous me dites depuis un quart d'heure... D'ailleurs, vous savez que je brûlais du papier, ça doit se sentir dans toute la maison.

Hercule fut un peu étonné et hésitant de cette assertion de l'odeur qu'exhalait le papier brûlé : — Elle le savait, pensa-t-il, elle ne le brûlait donc pas en cachette.

Le fait est que Noëmi n'y avait pas songé, et parlait ainsi pour faire naître dans l'esprit de son mari précisément la pensée qui s'y faisait jour.

— Mais, qu'est-ce que c'était que ces papiers?

— D'abord, ça n'était pas des papiers ; c'était un papier.

— Eh bien! ce papier?

— Ce papier, c'était la lettre de Julie Quesnet. que j'ai reçue devant vous tantôt.

— Et pourquoi brùlais-tu la lettre de Julie Quesnet l

— Ah ! vous êtes insupportable... C'est donc un interrogatoire ?

— Précisément, c'est un interrogatoire.

— Eh bien ! je brûlais la lettre ,de Julie Quesnct, parce qu'elle m'y disait de la brûler.

— Qu'est-ce qui me le prouve ?

— Vous n'aviez qu'à la lire quand vous vous êtes permis tantôt de la prendre avant moi.

— Tu me parles d'une singulière manière, Noël ai...

— C'est que vous agissez d'une étrange façon... Je ne sais vraiment, dans votre grossière profession, quelles femmes vous voyez; mais à l'avenir, je veux être, à l'abri de pareilles invasions. C'est bien le moins qu'une femme puisse être seule dans sa chambre quand il lui plaît. — Dès demain, je vous ferai faire un lit dans la chambre à côté de la bibliothèque.

Hercule restait stupéfait... La jalousie est une telle pnssion, qu'il vient un moment où, sur la trace d'une trahison, on entrevoit, on pressent une telle jouissance dans la vengeance, qu'on est désappointé de trouver innocente la femme que l'on soupçonnait.

Ce n'était pas même là la situation du capitaine ilApreville, il croyait non pas avoir découvert Fin-

noccnce de sa femme, mais ne pas avoir découvert la preuve de son crime.

A ce moment, les papiers brûlés qui s'étaient envolés dans la cheminée, sous l'explosion du vent qu'avait produite l'effraction de la perte, retombaient en grande partie dans cette cheminée. — D'Apreville s'en aperçut, et, se l'appelant parfaitement que la lettre de Julie Quesnet n'avait qu'une page double, il sut que sa femme mentait, — alors il ne dit plus rien et se coucha. — Elle s'inquiéta de ce silence, et essaya de le rompre par des reproches, mais Hercule lui dit froidement : — Je dors, bonsoir, la suite à demain.

Noëmi se trouva un peu rassurée par cette dernière phrase en forme d'allusion aux feuilletons des journaux, — phrase qu'elle crut facétieuse.

Elle se trompait, Hercule l'avait apprise pendant sa dernière traversée, en lisant un feuilleton où l'au teur du roman avait très-habilement divisé d'assez féroces élucubrations, de façon à toujours faire tomber cette phrase suspensive :

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