LA RECONCILIATION DES PENITENTS
Nous avons à examiner ici quels étaient le ministre, le mode et les effets de la réconciliation qui mettait un terme à la pénitence.
Dans toutes les églises, en Orient aussi bien qu'en Occident, les fidèles et le clergé en général prenaient part à la réconciliation des pénitents. La Didascalie des Apôtres, TertuUien, saint Cyprien, saint Pacien, saint Ambroise (1), pour ne citer que quelques autorités, rendent témoignage de cette discipline. A vrai dire, cependant, l'évéque seul, c'est-à-dire le chef de la communauté, était proprement le ministre de la réconciliation. A son défaut, le prêtre ou même parfois exceptionnellement le diacre remplissait ce même office, mais sans solennité (2).
On a prétendu que les « pneumatiques ou « spirituels », et les « martyrs » exerçaient dans la primitive Eglise le ministère de la réconciliation à l'égard des lapsi, au même titre que les évêques, et en dehors d'eux. Cette théorie n'est pas soutenable historiquement. Il n'y a pas un texte qui permette d'affirmer que les Trveuaa-'.xo'. aient réconcilié ou absous les pénitents dans les trois premiers siècles. Quant au rôle des martyrs dans la réconciliation des lapsi, il était purement un acte d'intercession, tout au plus une réconciliation officieuse, qui n'obtenait son plein effet
(1) Conatitut. apostoL lib. Il, cap. 38; Tertullien, Di Pudicitia, cap. XIII ; Cyprieo, Ep. li-ll ; Pacien, Ep. 3 ad Sempronianum, cai). XII ; Ambroise, '/e Pœnitentia, lib. II, cap. x.
(2) Cypriani Ep. 12. Cf. Vacandard, Reçue du Clergé français, t.XVI, p. 14 et suivantes.
que par la ratification de l'évêque. Les textes qu'on a allégués à ce sujet le démontrent clairement. Voici les principaux :
« Pendant leur vie (les martyrs), disent les Lyonnais, défendaient tout le monde ; ils n'accusaient personne, ils tâchaient de briser les chaînes de tous, ils ne liaient personne. A l'exemple du martyr Etienne, ils priaient pour ceux qui les livraient au supplice, en disant : Seigneur ne leur imputez pas ce péché... A plus forte raison, ils priaient pour leurs frères... Ils ne se glorifiaient pas de la chute de leurs frères plus faibles, m.ais ils partageaient charitablement, avec ceux qui étaient moins pourvus, les dons que la grâce divine leur avait largement départis. Touchés de pitié, comme une mère indulgente, ils répandaient d'abondantes larmes pour leur salut devant Dieu le Père, ils demandaient que Dieu leur rendît la vie, et Dieu leur rendit la vie, et ils communiquèrent la vie à leurs proches (1). » Certes on voit éclater ici la charité chrétienne dans toute sa beauté native. En citant cet exemple, Eusèbe nous dit qu'il n'avait d'autre but que d'en offrir le spectacle édifiant à la postérité. Du pouvoir d'absoudre il n'est nullement question dans son texte. La prière des martyrs pour leurs frères n'est qu'un acte d'intercession.
Le cas des martyrs d'Alexandrie, que rapporte également Eusèbe, est un peu différent. L'évêque Denys expose à son collègue Fabius d'Antioche l'embarras dans lequel Font jeté certains martyrs qui avaient, en leur vivant, admis de leur propre autorité à la communion eucharistique plusieurs lapsi. Doit-il ratifier leur sentence ou la considérer comme non avenue (2) ? Cette demande contient une double
(1) Eueèbe, Hist. eccles., lib. V, cap ii. P. G. t. XX, col. 436.
(2) Eusèbe, Hist. eccles., lib. VI, cap. xlii, loc. cit. col. 613-616.
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question, la question de fait et la question de droit. Le fait de Tadmission des lapsi à la communion par les martyrs étant acquis, quelle ein était la valeur en droit ecclésiastique ? 11 est possible que les martyrs aient suivi un usage accrédité dans l'Eglise d'Alexandrie. Mais visiblement l'évêque ne s'estime pas lié par l'initiative qu'ils avaient prise. Il hésite à casser leur jugement, en raison des conséquences qu'une telle sentence pouvait avoir. Mais il ne semble pas douterqu'endroit strict il puisse le faire. Cela réduit singulièrement le droit des martyrs à réconcilier les lajysi.
Ce qui se passe à Carthage vers le môme temps éclaire encore mieux la question. On sait que dans cette ville les lapsi avaient, pendant la persécution, pris l'habitude de s'adresser aux martyrs pour obtenir d'eux une lettre de recommandation qui facilitât leur rentrée dans l'Eglise. Cette lettre était connue sous le nom de libellas pacis ; elle ne contenait nullement le pardon authentique du péché d'idolâtrie; elle était purement et simplement un acte d'intercession appelant sur le coupable l'indulgence de l'Eglise, c'est-â-dire de la communauté tout entière, mais plus particulièrement de l'évêque. Saint Cyprien estimait que la lettre des martyrs ne pouvait sortir son effet sans l'agrément formel de l'évêque. C'est l'évêque qui décidait s'il y avait lieu d'admettre à la j)aix, à la communion, les laj^si munis d'un libellas pacis. Dans la pratique, saint Cyprien ne s'astreignait pas â une conduite uniforme. Durant la persécution, par exemple, il ajournait indéfiniment la réconciliation des laj)si. En d'autres temps il fut plus miséricordieux. Mais jamais il ne permit que les martyrs ou la communauté, ou môme son clergé, portassent atteinte à son autorité dans le traitement des coupables. Certains prêtres ayant osé, pendant
son absence, admettre à la communion ecclésiastique, sans attendre sa décision, des lapsi pourvus d'un libellus pacis, il blâma fortement leur témé-. rite, et il força les usurpateurs à désavouer ce qu'ils avaient fait (1).
Bref, il est impossible de prouver par des textes que les martyrs aient jamais exercé le ministère de la réconciliation des pénitents, ou seulement qu'ils aient revendiqué le droit strict de le faire. Cet office était réservé au chef de la communauté, c'est-à-dire, en principe, à l'évêque.
« 0 évêque, écrit l'auteur de la Didascalie des Apôtres y quand un pécheur se sera converti et montrera des fruits de pénitence, reçois-le à la prière, comme on fait pour un païen. Comme donc tu baptises le païen pour le recevoir ensuite, de même tu imposeras la main à celui-ci, tandis que chacun priera pour lui, puis tu le feras entrer et tu l'associeras à l'Eglise ; cette imposition des mains sera pour lui comme un second baptême (2). »
Tertullien met cette scène en action, quand il nous représente, d'un ton railleur, le pape Calliste procédant à la réconciliation d'un pécheur : « Tu introduis dans l'Eglise l'adultère pénitent, qui vient supplier l'assemblée des fidèles ; le voilà, vêtu d'un cilice, couvert de cendre, dans un appareil lugubre et propre à inspirer l'épouvante. Il se prosterne au milieu de l'assistance, devant les veuves, devant les prêtres ; il saisit la frange de leurs habits ; il baise les traces de leurs pas ; il les prend par les genoux. Pendant ce temps-là, tu harangues le peuple, tu
Cypriani, Ep. 15, 16, 21, 22, 24, 27, 55, 5G, etc., P. L. Sur ce point, cf. Paul Monceaux, Saint Cyprien et son temps, Paris, Leroux, 1902, p. 68-71, 293 et suiv.
(2) Didascalie des Apôtres, ch. x, loc. cit., juillet 1901, p. 403. Cf. Constit. apostol., lib. II, cap. xi.i, P. G., t. I col., G96. Cypriani, Ep. 11, 12, 55.
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excites la pitié publique sur le triste sort du suppliant. Bon pasteur, benoît pape, tu racontes la parabole de la brebis perdue pour qu'on te ramène ta bique égarée ; tu promets qu'elle ne s'échappera plus de la bergerie, etc. (1) »
Nous ne possédons aucune formule de réconciliation qui remonte aux premiers siècles. Mais celle que contient le Saeramentaire gélasien était sûrement traditionnelle à Rome depuis de longues années. L'évêque s'exprimait ainsi : « Assiste, Seigneur, à nos supplicatfons, et dans ta clémence exauce-moi, moi qui tout le premier ai besoin de ta miséricorde. Bien que ce ne soit pas par le choix de mes mérites mais par le don de ta grâce que tu m'as établi le ministre de cette oeuvre [de réconciliation], donne-moi l'assurance de remplir ton mandat et opère toi-même par mon ministère ton œuvre de piété... Seigneur Dieu, qui as racheté l'homme déchu dans le sang de ton Fils unique, vivifie ce [pénitent] ton serviteur dont tu ne désires nullement la mort... Guéris ses blessures... de peur qu'une seconde mort ne saisisse celui qui a reçu une seconde naissance dans le bain salutaire... Epargne celui qui confesse [ses péchés], afin que, grâce â ta miséricorde, il n'encoure pas les peines qui le menacent et la sentence du jugement futur (2). »
La formule est un peu longue ; celle que nous a transmise le pseudo-Jean le Jeûneur est plus brève, sans être moins expressive : .« Seigneur, notre Dieu, qui êtes apparu â yos disciples, les portes closes, et leur avez dit en leur donnant la paix : Les péchés seront remis à qui vous les remettrez, etc. Vousmême^ Seigneur, selon l'invisible et toute -puissante
(1) De Pudicitia, can. xiii.
(2) P. L., t. LXXIV, col. 109G.
providence avec laquelle vous administrez toutes choses, jetez un regard sur votre serviteur ici présent, et par ma bouche, bien que je sois un pécheur, effacez les taches de son corps et les souillures dont le péché a couvert son âme, et que celui qui est lié par le canon soit délié du canon et délié du péché qui l'enchaîne, par votre grâce et votre miséricorde, etc. (1). »
La cérémonie de la réconcihation des pénitents avait lieu le Jeudi Saint, à Rome et en maintes autres églises, au iv^ siècle. Le pape Innocent donne cet usage comme très ancien (2). Il s'agit évidemment ici de réconcihation solennelle. Les pénitents en danger de mort étaient réconciliés par un prêtre ou même, à défaut d'un prêtre, par un diacre, sans aucune solennité, à toute époque de l'année, selon l'urgence (o). Dans tous les cas, les ministres de la réconciliation employaient une même formule de prière.
Nous avons démontré ailleurs et l'on voit par les textes cités plus haut que cette formule était purement déprécative. Faut-il en conclure qu'elle ne produisait par une véritable rémission des péchés ? C'est le sentiment de nombreux critiques, et notamment des protestants. Ce n'est pas celui des Pères de l'Eglise. Qu'on relise par exemple les textes de saint Cyprien, de saint Augustin, de saint Innocent P^, de saint Ambroise, de saint Jean Chrysostome, etc., et l'on verra que la sentence sacerdotale, qui réconciliait les pénitents avec la communauté
(1) Morin, oiiv. cit. Appendice, p. 91.
(2) Ep. ad Decentium Eugub., cap. vu, ^Jigne, P. L. t, XX, col. 559. A Milan, la réconciliation avait heu le vendredi, au temps de saint Ambroise. Cf. Ambroise, Ep. 20 ; Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 426-427.
(3) Cf. Cyprtani, Ep. 12. Cf. Concil. lUiberit. (vers 300), can, 32.
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dont ils avaient été exclus, remettait réellement les péchés.
Cela devient plus manifeste encore si Ton pèse la doctrine des hérétiques sur cette question. Origène estime que les évêques outrepassent leur pouvoir quand ils prétendent remettre les péchés d'adultère et d'idolâtrie, dont le pardon est réservé à Dieu seul (1). C'est donc qu'il reconnaissait aux évêques le pouvoir de remettre les péchés, à la réserve de ceux-là. Même raisonnement pour TertuUien : «Dieu seul, ditil, peut remettre les péchés d'idolâtrie, d'adultère et d'humicide. » Et les autres péchés 'i « L'Eglise, dit-il, peut les remettre, voire mémerévêque(2).» TertuUien ne se dissimule pas que les catholiques, par exemple le pape Calliste, ne reconnaissent pas de péchés irrémissibles. Ils prétendent posséder le pouvoir de remettre les péchés graves : in sua potestate usurpaverunt (3), écrit-il. Et quelle est l'objection des Novatiens ? « Vous usurpez un pouvoir qui n'appartient qu'à Dieu (4) ». Parleraient-ils de la sorte si l'absolution n'était qu'un simple ministère extérieur, sans efficacité réelle aux yeux des catholiques 1 « Vous nous objectez, dit Pacien, que Dieu seul peut remettre les péchés. Mais ce que Dieu fait par ses évêques, jyer sacerdotes, c'est encore lui qui le fait (5). » Les hérétiques des premiers siècles sont ainsi des précieux témoins de l'enseignement de l'Église.
La comparaison que les Pères ont coutume d'établir entre le baptême et la pénitence montre bien
(1) De Oratione, cap. xxviii.
(2) De Pudicitia, cap. xviii.
(3) De Pudicitia, cap. m.
(4) l'acien, Ep. III. ad Sempronianum, cap. i ; Socrate, Hist. cccles. lib. I\', cap. xxviiii.
(5) Ep. III ad Sempronianum, cap. vi, P. L. t. XIII, col. 1057.
qu'ils attachaient à l'une comme à l'autre l'idée d'une véritable rémission des péchés. Hermas est très exprès sur ce point, dès l'an 140 environ (1), et les Pères postérieurs sont plus explicites encore. Rappelons que Tertullien, opposant la pénitence au baptême, appelait celui-ci prima spes et celle-là secunda sjjes (2) des hommes pécheurs. Vers le même temps, la Didascalie des Apôtres comparait justement la réconciliation épiscopale par l'imposition des mains à un second baptême (3). Saint Jérôme écrivait que les pécheurs « sont rachetés par le sang du Sauveur ou dans le baptême ou dans la pénitence qui produit la grâce comme le baptême, » aut in pœnitentia quœ imitatur bapiismatis gratiam (4). « Dans le baptême, dit saint Ambroise,il y a rémission de tous les péchés ; que les prêtres revendiquent le droit qui leur a été accordé de remettre les péchés soit par la pénitence ou par le baptême, quelle différence y faites- vous ? C'est dans les deux cas un seul et même mystère. » Quid interesi, utrum per pœniientiam an per lavaerum lioe jus sibi datiun sacerdotes vindieent (5) ? Terminons par une citation de saint Augustin : « Si l'homicide est commis par un catéchumène, il est effacé par le baptême ; s'il est commis par un baptisé, il est remis par la pénitence et la réconciliation (6). » Ou il faut nier que le baptême ait eu la vertu d'effacer les péchés, ou il faut admettre que la pénitence, ou pour mieux dire l'absolution sacerdotale, possédait la même effica-
(1) Mandat, iv, 3.
(2) D3 Pœnitentia, cap. vu. Cf. cap. xii.
(3) Didascalie des Apôtres, ch. x, trad. Nau, loc, cit. juillet 1901, p. 403.
(4) Diaiog. contra Pelag., lib. I, cap. xxxiii, P. L. t. XXIII, col. 527.
(5) Di Pœnitentia, lib. I, cap. viii.
(6) De aduiter. conjugiis, lib. II, cap. xvi, P. L. t. XL, coi, 482.
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cit'^ (1). Et je rajoute, par manière de conclusion, si le baptême était un sacrement véritable, la pénitence Tétait pareillement.
(1) Sur la réconciliation eflectuée par les diacres, cf. Yacaiidard, Hecue du Clergé français, t. XVI, p. 14 et suiv. Sur l'olficacité de l'absolution sacerdotale, voir Vacandard, Dictionnaire de Théologie de l'abbé Vacant, t. I, au mot Absolution.