EMPÉDOCLE
Lucrèce du monde grec, quand il a conté qu il se serait jeté dans TEtna afin que sa mort fut cachée et qu'on le prit pour un dieu. S'il est vrai que le savant Sicilien fut englouti par le volcan, c'est que, pour observer le cratère enflammé, il s'en approcha de trop près, et fut ainsi victime de sa passion de la vérité, comme plus tard le vieux Pline, enseveli sous les laves du Vésuve. Ce qui a pu autoriser la fable d'Horace c'est l'infatuation naïve qu'inspirait à Empédocle l'enthousiasme de ses admirateurs. On a de lui des vers où il dit :
Salut, doctes amis ! Je ressemble à nos dieux, Je me sens immortel, quand, au milieu de vous, Le front ceint de bandeaux et couronné de lleurs, Je m'avance, entouré des foules qui m'acclament. Aussitôt que j'approche une de vos cités, On accourt de partout; les hommes et les femmes Attendent tout de moi : secret de la richesse, Secret de la santé, secret de l'avenir.
Chacun veut consulter l'oracle de Sicile.
Empédocle avait à la fois le renom de grand médecin et de grand magicien. Il fut le bienfaiteur de son pays ; et nous possédons des médailles, qui commémorent le service qull rendit à Sélinonte en désinfectant les marais de cette ville.
Unissant ce que les philosophes de Milet avaient plus ou moins divisé, Empédocle expliqua tout par les quatre éléments ; mais il s'éleva à la notion d'une unité supérieure d'où ces éléments dérivent et où ils doivent rentrer.
Cette unité supérieure, c'est TAmour, « père de la félicité et de l'innocence, » qui originairement contenait, « en son immense sphère, » toutes choses fondues les unes dans les autres.
Fabre. — Pensée antique. 12
Par Teffet d'un inexorable destin, Theure vint où la discorde démembra ce grand corps et fit sortir de Tunité la multiplicité des éléments qui composent l'univers. Il reste à revenir de la multiplicité à l'unité, du règne de la discorde au règne de l'amour.
Actuellement, amour et discorde, attraction et répulsion, bien et mal sont mêlés en tout. Les sens sont les organes de la discorde, et la raison est l'organe de l'amour. Or la raison enseigne à l'homme comment il peut arriver à s'identifier avec son premier principe et à s'affranchir de la loi qui veut que, pjar des transmigrations successives, nous passions sans cesse d'une existence à une autre. 11 s'agit de se purifier de toute haine, de se persuader que, sortis d'une tige commune, tous les êtres sont parents les uns des autres, de s'abstenir, comme d'un crime, de l'eflusion du sang de toute créature vivante, et enfin d'obéir aux génies, « ministres de l'amour, » qui sont les liens du grand tout et qui nous avertissent de nous sauver en bien aimant. Nous sommes des dieux tombés, expiant ici-bas d'anciennes fautes : et c'est à force de vertu que nous remonterons dans notre divin olympe.
Le généreux mysticisme d'Empédocle le distingue des philosophes de l'école ionienne. Il s'inspira de la religion grecque qui, dans certains de ses mystères, annonçait, dès les premiers temps, que « l'Amour ou Eros fut le premier et est toujours le plus puissant des dieux; » il s'inspira aussi des idées de Parménide d'Elée dont certains l'ont dit le disciple; et U mit à profit les doctrines de l'école pythagoricienne dont on va parler.
L'école pythagoricienne est aussi nommée Técolc
'Wique parce que son chef, Pythagore, enseigna dans
^^s colonies grecques d'Italie et y recruta plusieurs de
^^s nombreux disciples, parmi lesquels les plus connus
Sont Alcméon, Timée, Archylas, Philolalis, Epicharmc
^^ les deux législateurs Zaleucus et Charondas.
Philosophie mathématique des Pythagoriciens.
Tandis que les physiciens de Técole ionique tendaient ^ tout dériver de tels ou tels éléments sensibles, les ythagoriciens, plus occupés du permanent que du ^*^angeant, expliquèrent les choses par leurs éléments \ ^Sîques et substituèrent à la recherche de la matière \ ^s phénomènes la recherche de leurs lois.
Ils crurent trouver ces lois dans des combinaisons ^^ïïiériques et furent ainsi conduits à ramener la phi- ^^ophie aux mathématiques.
li 'après ces philosophes, qui, conformément au génie
^^^c, voient partout mesure et harmonie, tous les rap-
P^ï*ts des objets peuvent être exprimés par des nombres,
*^^il convient de regarder, sinon comme la substance.
180 LA PENSËE DANS LE MONDE GBEC
du moins comme les principes régulateurs des choses.
Partant de là, ils expliquent toutes leurs idées au moyen de constructions arithmétiques ou géométriques. Ainsi, ils représentent le principe des choses par l'unité d'où tous les nombres s'engendrent ; ils disent que l'âme est « un nombre qui se meut » ; ils font du carré parfait le symbole de la justice qui est la réciprocité dans le droit ; ils analysent les éléments de cette « musique des mondes » que ne savent pas saisir nos sens grossiers ; ils assimilent Dieu à une « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part ».
Cette façon de tout concevoir est ingénieuse et quelquefois sublime ; mais ne voit-on pas ce qu'elle a d'insuffisant et d'artificiel? D'une part, les Pythagoriciens, au lieu de pénétrer dans l'intime, dans le vif des choses, s'en tiennent assez généralement à circonscrire leurs limites et à marquer leurs contours; d'autre part, ils sont maintes fois conduits à modifier les données de la réalité pour les accommoder aux symétries numériques dont a besoin leur système.
Beaux enseignemeals du Pythagotiame.
Malgré son abus du symbolisme, là doctrine pythagoricienne est une doctrine de grande élévation, et on s'explique que Leibniz y ait cru trouver la plus pure ^ substance de la sagesse des anciens.
£n effet, si, au delà des symboles, on pénètre le^s idées dont ils né sont que le vêtement, on démêlera, i^> côté d'opinions singulières, des enseignements admi — râbles.
Les Pythagoriciens, proclamant l'harmonie de^s
ÉCOLE PYTHAGORiaENNE 181
mondes où tout marche dans un concert sublime, disent
que le vrai nom de cet univers est beauté, « cosmos » ;
Ils reconnaissent un Dieu suprôme, foyer de chaleur
et de vie qui anime et pénètre tout, Jupiter souverain
auquel ils subordonnent tous les dieux du Panthéon
Ils admettent l'existence de génies qui interviennent dans les rêves et influent sur les destinées humaines; Us considèrent l'homme comme un abrégé de Tuni- V'OTs, tenant à Dieu par la raison, aux animaux et aux plsntes par sa sensibilité et par sa puissance végétative, ^ vitritive et reproductive, et enfin à la terre par un pre- ^*^ îer fond de substance inerte ;
Ils prescrivent l'empire sur soi-même, la tempérance, 1^ bonne toi, la justice, le désintéressement;
Ils recommandent de scruter journellement sa propre ^^^nduite, et de tendre la main, avant de se coucher, à ^^ nx qu'on pourrait avoir offensés, au lieu de s'cndor- '^^ îr sur sa colère ;
Ils veulent que nous nous assurions toujours Tappui ^ ^ xin ami qui soit un autre nous-même, et avec qui tout ^ ^^us soit commun, si bien que, devenus une âme en "-^^ux corps, nous soyons, à l'exemple de Damon et de '^ ^thias, capables, l'un pour l'autre, de tous les dévoue- ^'^^^ ^nts ;
Us proposent comme but de l'activité humaine le
^^ iomphe de l'unité sur la diversité, c'est-à-dire du
^ ^n sur le mal, et « la ressemblance avec Dieu » ;
Ils estiment que cette vie, épreuve ou châtiment,
^^^itêtre supportée avec résignation, et que le suicide,
^^nt une désertion, est un crime;
Enfin, ils affirment que tout homme, vicieux ou
méchant, est réservé à des transmigrations en harmonie avec sa conduite : Tâme du débauché, une fois mort, passera dans le corps d'un pourceau, celle du meurtrier dans le corps d'un tigre, celle du fourbe dans le corps d'un renard, celle du cupide dans le corps d'un loup, tandis que Tâme du juste, après une courte purification, remontera au séjour de Tincorruptibilité.
LE DÉCALOGUE PYTIIAGORIQUE
Le Pythagorisme a été la plus belle préface du Platonisme et du Christianisme, par cela même qu'il formula, dès le VI® siècle avant Tère chrétienne, une morale supérieure.
Les règles de cette morale avaient été résumées dans une espèce de catéchisme poétique, connu sous le nom de vers dorés de Pythagore, et écrit par son disciple Lysis.
Le voici ramené à dix préceptes, pour qu'on puisse faire la comparaison entre le décalogue mosaïque et le décalogue pythagorique
Homme, honore les dieux, et prie le divin père De délivrer ses fils des maux qui les accablent, En éclairant leurs cœurs sur les voies de la vie.
Vénère les héros; cherche à les imiter !
Sois, comme eux, magnanime et vrai dans toutes choses.
Hardi quand tu le peux, résigné quand il faut.
Entoure de respect et ta mère et ton père ; Chéris tes deux berceaux, le foyer, la patrie.
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Fais ton ami d'un homme éminent en vertu ;
Prends toujours ses conseils et suis ses bons exemples.
Mène une vie égale où règne la mesure ; Sois prudent ; garde-toi de rien précipiter ; Et que le bien soit seul la règle de tes actes ! Quand, malgré tes efforts, les choses tournent mal, Prends ton parti gatment ; supporte l'injustice, Nuisible à qui la fait plus qu'à qui la subit.
En compagnie ou seul, respecte-toi toi-même ;
Maîtrise tes désirs ; évite la luxure ;
Et ne sois ni gourmand, ni colère, ni lâche.
Ne dérobe jamais ; rends à chacun son dû ;
Sois équitable et bon en tes dits et tes faits ;
Montre-toi libéral sans prodigalité ;
Fais tout le bien possible : on doit tout ce qu'on peut.
Marque amour et pitié pour les humains tes frères, Aveugles artisans de leurs propres malheurs, Sourds aux pressants appels de la Vérité sainte, Dévoyés, et pareils à des verres fragiles, Qui, roulant çà et là, se heurtent et se brisent.
Ne livre pas tes yeux aux douceurs du sommeil, Sans t'être demandé : « Quels devoirs ai-je omis? Quel plan dois-je arrêter? quels efforts dois-je faire? Quelle résolution me convient-il de prendre Pour bien suivre et bien voir la sainte loi de Dieu ? »
Pratiquer la vertu t'apprendra à l'aimer :
Fais si bien qu'elle soit le charme de ta vie ; Souviens-toi que, mortels, nous devons tous mourir ; Mais que se faire pur c'est surmonter la mort Et s'ouvrir le séjour de l'immortalité.