‹ La pensée antique (de Moïse à Mare-Aurèle)Chapitre 56 sur 103 · ANAXAGORE · texte numérisé non relu

ANAXAGORE

pain du sang que le sang s agrège, des molécules d os que les os s'agrègent, en un mot des parties similaires correspondant à chaque partie de notre corps?

Ainsi, de même que Pascal montrera plus tard dans un cironun monde de cirons et fera apparaître l'immensité de l'univers dans « un raccourci d'atome, » Anaxagore nous montre dans une goutte d'eau, d une part, une multiplicité incommensurable de gouttes d'eau qui en renferment d'autres et encore d'autres sans fin, d'autre part, des parties similaires de tout ce qui est, enveloppant elles aussi l'infini. « Dans chaque chose, dit-il, on retrouve la multitude des éléments; et en soi tout est grand et petit. »

Par cela même qu'à rencontre de Leucippe et de Démocrite, il ne reconnaît dans la matière aucun élément absolument indivisible, Anaxagore est conduit à s'élever au-dessus du point de vue de ces philosophes et à concevoir une intelligence essentiellement simple et indépendante, répandue dans l'espace immense du monde dont elle est l'âme, existant seule et par elle-même, dégageant l'harmonie du chaos, se prêtant à ce que les êtres participent d'elle plus ou moins, présidant au cours du soleil, aux révolutions des astres, aux combinaisons de l'air et de Téther, enfin mouvant et ordonnant tout ce qui est, fut, ou sera.

Jamais on n'avait si catégoriquement distingué l'esprit de la matière. Aussi Aristote a dit : « Lorsque Anaxagore parut, déclarant qu'il y avait dans la nature une Intelligence qui est la cause de Tunivers, il sembla que cet homme seul parlait le langage de la raison, à rencontre des folles imaginations de ses devanciers. »

Fabrb. — Pensée antique. 13

Mais, en môme temps qu'il loue ainsi le philosophe de Clazomène, Aristote regrette que cette intelligence supérieure à la matière ne soit pour lui qu'un pis-aller : « Anaxagore, dit-il, ne produit Tintelligence sur la scène que quand il est en peine pour expliquer ceci ou cela. »

C'est ce qu'on a beaucoup imité depuis, recourant à une intervention divine toutes les fois qu'on était au bout de sa science.

Anaxagore, qui fut Tami de Périclès, était né d( parents riches et illustres. Il abandonna son patrimoim pour philosopher et se montra toujours très peu sou cieuxdeses affaires. Ses amis le pressaient un jour d'; mettre ordre : « Mes amis, leur répondit-il, vous hl demandez Timpossible. Comment partagerais-je mo temps entre le soin de ma fortune et celui de m(^s=- -s études, moi qui préfère une goutte de sagesse à dcLZ^=* s tonnés de richesses? »

Il était éloigné d'Athènes lorqu'on lui apprit qu'(

venait de Vy condamner à mort par contumace. Il Bn^fc-c s'en émut point et se contenta de dire : « Il y a bi€:3=- n longtemps que la nature a prononcé contre mes jug'^— ^^ aussi bien que contre moi un arrêt de mort. »

Retiré à Lampsaque, il s'écriait souvent, en levant 1 mains au ciel, qu'il désirerait bien revoir sa patrî Aussi, au moment de sa mort, on lui demanda s'il x^^^^ voulait pas que ses restes fussent transportés dans so^ ^ pays : « A quoi bon maintenant, dit Anaxagore^ le c] min qui mène à l'autre monde n'cst-il pas partout i même? »

C'est sur l'inculpation d'athéisme que ce philosoph

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avait été condamné à mort. Peu importait qu'il possédât sur Dieu les notions les plus pures, du moment où il méconnaissait les dieux du Prytanée et négligeait les observances consacrées.

— « Vous ne croyez pas ce que nous croyons, par conséquent vous ne croyez à rien. » Ainsi raisonnent les hommes. Cette illusion, que r.histoire nous montre si commune, n'est-elle pas une raison de plus pour que les sociétés laissent chacun en pleine possession du droit

naturel de croire ou de ne pas croire ?

Du moins, chez les anciens, Tintolérance, limitée aux

divinités spéciales de l'Etat, avait un semblant d'excuse.

F^ar cela même que le culte des dieux de la cité était le

culte même de la patrie, Tirréligion était de Tincivisme.

ECOLE ELEATIQUE

Les Eléates ou philosophes d'Elée, au lieu de distinguer, comme l'a fait Anaxagore, les divers composés et le principe simple des choses, réduisirent tout à un principe simple. Au vide, des atomistes ils opposèrent le plein, au mouvement Timmobilité. Comme les Pythagoriciens, ils furent essentiellement idéalistes ; mais, au lieu de tout rapporter aux mathématiques, ils firent une grande place à la spéculation métaphysique.

L'école éléatique, s'enfermant dans la conception de l'unité absolue, affirme l'entière plénitude de l'être et enseigne qu'il n'y a qu'une substance, infinie, éternelle, immuable, dont les choses finies, périssables et mobiles, sont des apparences trompeuses.

Les sens peuvent être dupes de ces apparences; mai» la raison en discerne le néant.

XÉNOPIIANE.

Dès le sixième siècle, Xénophane de Colophon à qui remonte ce système disait que, si Dieu existe, il a^ toujours existé; qu'il est nécessairement ce qu'il y a de plus puissant et de meilleur; qu'étant ce qu'il y a de

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plus puissant et de meilleur, il doit être unique, et que multiplier les dieux c'est nier la divinité.

Ne s'en tenant pas là, Xénophane affirme, comme plus

tard Spinoza, qu'il se déduit de la notion de Tétre non

seulement que Dieu, mais encore que rien ne saurait

être engendré. « L'unité n*admet ni la pluralité, ni la

non-existence. »

Mais ces doctrines se trouvaient mêlées chez Xénophane à des idées d'un ordre tout différent empruntées à. l'école ionienne. Ainsi, dans son poème sur la nature, il représente Teau comme le principe de toutes choses. A l'en croire, l'eau, durcie par le feu et l'air, a produit la terre; et les exhalaisons de la terre, se condensant ^u-dessus de nos tètes, forment les astres, espèces de xiuages qui alternativement s'allument et s'éteignent. Mêmes discordances en' morale. Tout comme les I^ythagoriciens, Xénophane disait : « Avant tout il faut Yjue les hommes sages célèbrent Dieu par de bonnes paroles et lui demandent la force de faire ce qui est juste, car c'est toujours le plus sûr. » Mais n'obéissaitil pas à l'esprit des philosophes ioniens quand il ajoutait : « Il n'y a pas de mal à bien boire pourvu qu'on ne soit pas vieux et qu'on puisse revenir à la maison sans serviteur. »

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