ANTISTHÈNE
Antisthène était un maître d'éloquence. Ayant entendu Socrate, il cessa d^enseigner à bien dire pour apprendre à bien faire.
Bientôt il fonda lui-même une école de philosopnie. On venait Técou ter dans un bosquet consacré à un chien : d'oti le nom de cyniques donné à ceux de sa secte.
Outrant ce principe bien juste que diminuer ses besoins c'est accroître sa liberté, Antisthène se priva de
toute richesse, semblable en cela à cet autre cynique Cratès qui laissa ses terres en friches et jeta son argent à la mer; il dit adieu à toutes les commodités de la vie qui plus ou moins nous assujettissent; il dédaigna les femmes parce que mariage et amour ne sont que tyrannie ; il rejeta comme autant d'entraves les honneurs et les dignités; et à qui lui demandait pourquoi il avait ainsi changé ses mœurs, il répondait : « Pour vivre bien avec moi. »
Toutefois, n'y avait-il pas beaucoup de contrainte dans celle liberté qu'il voulait s'assurer? N'y avait-il pas un grand souci de Topinion au fond de son mépris de Topinion? N'est-il pas vrai enfin qu'à travers les trous de ces haillons dont il aimait à se contenter, un œil perçant pouvait apercevoir le faste de son orgueil?
Et pourtant, que de bonnes vérités dans son enseignement ! Selon lui, la vertu suffit pour le bonheur. Qui la possède, n'a rien à désirer que de vivre en persévérant dans le bien et de mourir comme Socrate.
Quoique ce soit un art très difficile que celui de désapprendre le mal, n'imaginons pas que la vertu la plus sublime nous soit inaccessible. L'effort et l'exercice peuvent nous y élever et elle est le fruit d'une constante discipline.
A la vertu il appartient de réparer les différences que l'inégalité des conditions et les vicissitudes de la fortune guettent entre nous. Un tel a la gloire; mais combien n'est-on pas heureux et que de longs travaux on s'abrègQ en méprisant là gloire ! Un tel a des dignités ; mais il redoute de les perdre, il craint les autres; et qui craint les autres est un esclave, quoiqu'il l'ignore. Un tel a
l'école cynique 213
des biens; mais les biens appartiennent moins à ceux qui les possèdent qu'à ceux qui savent s'en passer.
L'bommé ambitieux, avare, avide, ne peut être honnête ni libre; Thomme détaché le peut.
Au fond, il n'y a qu'un bien digne d'envie, et ce bien, le seul qui ne saurait nous être enlevé, c'est le plaisir d'avoir fait de bonnes actions.
DIOGËNË
Un jour, Àntisthène vit entrer dans son école un jeune homme qui, disait-on, était un faux monnayeur chassé de Sinope où son père était banquier. Ne voulant pas d'un tel disciple, le professeur rebuta le nouveau venu. Celui-ci s'obstina à rester. Hors de lui Àntisthène voulut frapper cet importun : « Frappe, lui fut-il répondu, tu ne trouveras point de bâton assez dur pour m'éloigner de toi tant que tu parleras. » Ce disciple qu'il fallut bien accepter était Diogène.
Diogène avait emmené à sa suite un esclave nommé Ménade. Cet unique esclave s'étant échappé d'auprès de lui, on conseillait à Diogène de le faire poursuivre : « Ne serait-il pas ridicule, répliqua-t-il, que Ménade pût vivre sans Diogène et que Diogène ne pût vivre sans Ménade ? »
Le nouvel élève d' Antisthène commençait déjà l'apprentissage de ce détachement qu'il devait pousser si loin.
Bientôt Diogène prit le manteau, la besace et le bâton, qui étaient devenus en quelque sorte l'emblème de la corporation d'ascètes que formait l'école cynique.
Il vivait de ce qu'il rencontrait et se couchait là où
il se trouvait. Pourtant il avait gardé un meuble, un seul : c'était une écuelle. Ayant aperçu un jour un enfant qui buvait dans le creux de sa main : « Eh quoi ! s'écria-t-il, j'ai encore du superflu. » Il cassa son écuelle.
Toutes ces singularités ne pouvaient manquer de lui attirer des railleries : « On se moque de toi, Diogène », lui dit quelqu'un. « Pour moi, répliqua-t-il, je ne me sens pas moqué. » Et avide d'apprendre à tout supporter, répétant sans cesse que l'habitude répand de la douceur jusque dans le mépris de la volupté, il s'imposait plus d'austérités que ne le fit jamais aucun cénobite. On le voyait, en hiver, embrasser des statues de neige, en été, se rouler dans des sables brûlants; un rien lui suffisait pour vivre, et il faisait d'un tonneau sa cellule.
C'est là qu'un jour Alexandre le Grand vint le voir, avec une cour brillante à sa suite. Le cynique, couché alors au soleil, se souleva à moitié, et fixa les yeux sur le monarque sans proférer un seul mot. « Que puîs-je faire en ta faveur? » lui dit enfin le conquérant redouté.
— « Te retirer de devant mon soleil, » répondit Diogène.
Diogène est le type légendaire du cynique. Il voulut faire de sa vie une philosophie vivante et mêla tant d'excès à sa sagesse et tant de sagesse à ses excès qu'il mérita d'être appelé un Socrate en délire.
« J'exagère, disait-il, j'en conviens; mais, en cela, je ressemble aux maîtres de chant qui forcent le ton pour y ramener leurs élèves. »
Ce qu'il se piquait d'enseigner par ses exemples, c'était l'art de mépriser la fortune et d'assujettir les passions, en un mot, l'art de se vaincre.
l'école cyrénaique 215
Cet art vaut bien celui de vaincre le monde, et on s'explique que le fils de Philippe ait pu dire : « Si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. »
Que de superfluités dont on se fait des nécessités ! Que de besoins factices dont on devient l'esclave ! Chez les grands, encore plus que chez le vulgaire, que de servitudes ! On complique à plaisir le bonheur, comme si on voulait le rendre impossible.
Sous les outrances des cyniques il y avait un solide fond de sagesse. Mais, à la fois sordides et orgueilleux, ils mêlèrent trop de grossièreté à leur simplicité, et trop d'égoïsme à leur indépendance.