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LA CHRÉTIENTÉ

Ces hordes de barbares qui submergèrent le monde romain et précipitèrent la mort du paganisme, c'était encore TOrient. Les Germains, de môme que les anciennes populations de Rome et de la Grèce, avaient eu leur patrie primitive en Asie et appartenaient à la race aryenne.

Doctrines des Scandinaves.

Chez les Germains septentrionaux, c'est-à-dire chez les Scandinaves, florissait une mythologie qui semble avoir été copiée sur celle des Perses. Au principe du mal qu'ils appelaient Lok, ils opposaient le principe du bien, Odin, le Dieu à l'œil de feu, la Lumière vivifiante, de qui émanent les autres dieux; et ils pensaient qu'il y a à lutter sans trêve contre le mal dans le monde terrestre comme dans le monde céleste. A un certain moment doit se produire une conflagration suprême où bons et mauvais, vainqueurs et vaincus succomberont, et où tout s'abîmera dans la mort. Mais la mort n'est qu'une transformation; le grand Tout renaîtra bien plus beau; et avec de nouveaux dieux*

apparaîtront de nouveaux cieux où les âmes goûteront de plus parfaites délices.

Il faut bien que les mille fables des Scandinaves symbolisassent une haute philosophie pour qu'au XI® siècle un chrétien, Adam de Brome, ait dit à leur sujet : « Félicitons-nous de les avoir convertis ; mais avouons qu'avant de recevoir notre foi, ces hommes vivaient suivant les lois de la nature, et que leur religion ne différait pas beaucoup de la nôtre. »

Ils durent certainement à leurs croyances une partie de cette indomptable valeur qu'on a tant louée chez eux. L'idée de la guerre était Tâme de leur religion. Il fallait avoir pris part à beaucoup de batailles et, si c'était possible, être mort les armes à la main, pour entrer dans leur paradis qu'ils appelaient le Walhalla.

Dans le Walhalla s'entremêlent banquets et combats. Ce sont les nymphes de la guerre, les Walkyries, planant ici-bas sur les champs de carnage, qui là-haut versent aux guerriers la bière et l'hydromel.

Heureux ceux qui savent donner leur vie ! Heureux les compagnons fidèles qui, après avoir lutté pour leur chef, comme leur chef pour la victoire, se tuent généreusement lorsqu'ils le voient succomber ! Fidélité et sacrifice sont les deux maîtresses vertus.

Mœurs sociales et politiques des Germains.

La glorification du dévouement personnel était le propre, non des seuls Scandinaves, mais de tous les Germains.

A la magnanimité ces barbares unissaient de profonds sentiments d'humanité. Ainsi Tacite, le peintre des mœurs de la Germanie, nous apprend que c'était

un crime de fermer sa maison à quiconque demandait asile, fût-ce le dernier des hommes. Si les provisions s'épuisaient, le Germain dont vous étiez devenu Thôte se rendait avec vous chez son voisin ; vous y étiez tous deux également bien accueillis et admis à hi table commune.

Le culte de la famille et le soin de son agrandissement étaient encouragés par l'habitude de considérer chaque individu d'autant plus qu'il avait plus de parents et d'alliés. Le prêt à intérêt était ignoré. Les terres étaient successivement occupées par toutes les peuplades en raison du nombre de bras. Quand ils ne travaillaient point, les jeunes gens s'amusaient à sauter tout nus, au travers des framées et des épées. Il leur arrivait aussi de passer des journées à boire et à jouer. Au jeu, ils apportaient la même fougue qu'au combat. Souvent deux adversaires jouaient jusqu'à leur propre personne, laissant un coup de dés décider qui des deux serait l'esclave de l'autre.

Une particularité dont le moyen âge nous a légué Ja salutaire tradition, c'est le respect religieux de ces barbares pour la femme. Constatant en elle une singulière puissance d'intuition et de pressentiment, ils estimaient qu'elle possède quelque chose de mystérieux et de sacré. Mais aussi la femme était autre chez eux que chez bien des peuples; et, comme le remarque Tacite, « ici les bonnes mœurs faisaient plus qu'ailleurs les bonnes lois ». On n'y plaisantait pas en matière d'infidélité conjugale, et, au lieu de poétiser la séduction comme chose qui est dans le train du siècle, on la couvrait d'un opprobre indélébile. L'épouse n'ayant

qu*un mari comme on n'a qu*un corps et qu'une âme, et dressée à concentrer en lui toutes ses pensées, si bien qu' « il était pour elle non pas seulement un mari mais le mariage tout entier », demeurait chaste et fidèle, et elle avait la religion de la maternité.

Les femmes n'étaient d'ailleurs pas traitées en esclaves ou à la façon d'une marchandise; elles étaient librement unies aux hommes et formées à être leurs compagnes dans les travaux et dans les périls. En temps de guerre, elles allaient de leurs maris à leurs enfants, excitant leur courage pendant la bataille, et après comptant fièrement leurs blessures. En toute circonstance leur avis faisait autorité; et maintes fois il se trouva parmi elles de généreuses conseillères qui, comme la prêtresse Velléda, méritèrent d'être l'objet d'une espèce d'apothéose.

Aux mœurs sociales correspondaient des mœurs politiques vraiment dignes de l'esprit indépendant des Germains.

Les rois personnifiaient l'autorité ; les chefs l'exerçaient. On choisissait les premiers d'après leur naissance, les seconds d'après leur mérite.

Le règlement des affaires importantes appartenait à la nation assemblée, avec cette réserve qu'avant que la volonté populaire décidât, les chefs devaient faciliter son choix par une discussion préalable. Pour les affaires moins importantes, les chefs les réglaient eux-mêmes.

La religion chez les Germains.

La théologie germaine divinisait les différentes forces de la nature; distinguait des dieux bienfaisants et des

dieux malfaisants, et adorait -par-dessus tout un Dieu suprême, père de toutes choses, non sans souiller le culte de sacrifices humains.

Aux prêtres appartenait la plus grande influence. Ils présidaient aux assemblées publiques et en exécutaient les sentences.

Leur autorité s'étayait des pratiques de la magie, et ils se piquaient d annoncer l'avenir. Au reste, pour honorer la divinité, ils n'admettaient pas, du moins primitivement, ni qu'on bâtit des temples, ni qu'on taillât des statues, ni qu'on dessinât des images ; ils voulaient qu'au lieu de prétendre se représenter l'invisible, on se pénétrât du sentiment de l'infini, et dans ce but ils consacraient des forêts où l'on adorait non les troncs noueux ou les sombres feuillages, mais ce que l'horreur de ces silencieuses solitudes rend présent aux âmes, quoique inaccessible aux regards.

Le Druidisme dans les Gaules. •

Par ses divers côtés la religion des Germains ressemblait à la religion des Gaulois, avec qui ils se mêlèrent comme ceux-ci s'étaient mêlés aux Romains .

Chez les Gaulois, encore plus que chez les Germains^ il y avait un mélange de mythologie et de philosophie se prêtant tour à tour aux besoins de la crédulité et aux besoins de la raison. On vit leur sacerdoce allier les sublimités et les horreurs.

Dans les différentes divinités populaires les sages ne voyaient que des symboles multiples de l'unité divine personnifiée dans OEsus. Ils disaient que Dieu est le grand inconnu, l'Être unique qui se suffit. Il leur répugnait de se le représenter sous des formes

humaines, et ils s'en tenaient à se figurer son infinité par d'immenses cercles de pierres.

Les prêtres gaulois appelés les druides, c'est-à-dire les hommes des chênes, passaient la plus grande partie de leur existence dans les profondeurs des bois sacrés.

Outre que leur vie austère et mystérieuse étonnait l'imagination des foules, leur science de naturalistes, de médecins, de mathématiciens et d'astronomes, faisait croire à la fausse science de devins et de magiciens qu'ils s'attribuaient.

Dans le corps druidique on distinguait d'abord, au sommet de la hiérarchie, les druides proprement dits, savants, juges et prêtres; puis les ovates, sacrificateurs subalternes; enfin les bardes, institués pour entretenir dans la nation l'enthousiasme religieux, glorifier les hauts faits, flétrir les méfaits, et perpétuer les traditions des ancêtres.

Les hommes de tout rang pouvaient être admis dans 1 a corporation et monter en dignité, pourvu qu'ils fissent preuve des capacités et des vertus nécessaires. Le grand pontife était élu par les suffrages, de ses collègues. Si les voix étaient partagées, un combat décidait : c'était le jugement de Dieu.

Outre les druides il y avait les druidesses. On leur attribuait le pouvoir d'évoquer les puissances surnaturelles et de lire l'avenir dans les entrailles des victimes humaines. Une sainte horreur s'attachait aux séjours mystérieux qu'elles habitaient.

Les druides avaient su usurper la plus grande part de l'autorité, qui originairement devait appartenir aux chefs militaires.

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La nation était une confédération de clans, Je clan une confédération de familles, où les différents chefs s'entendaient mal tandis que les prêtres s'entendaient à merveille. A une certaine époque de Tannée les druides, réunis au centre de la Gaule, jugeaient toutes leé affaires restées en litige et décidaient souverainement. Si quelqu'un désobéissait à leurs injonctions, ils mettaient le rebelle hors la loi en prononçant que Taccès des sacrifices lui était interdit. Dès lors c*était un homme à jamais flétri : vainement demandait-il justice ou pitié, tout le monde le fuyait comme un fléau .

La corporation sacerdotale avait la haute main dans réducation, de même que dans les affaires publiques . César nous apprend que les jeunes gens passaient quelquefois vingt ans dans les écoles druidiques. On y enseignait la théologie, les mathématiques, l'astronomie , la physique, la médecine, la morale, le droit, l'histoire nationale, et, comme le rythme poétique facilite singulièrement le souvenir, la plupart des leçons qu'on confiait à la mémoire étaient formulées en vers. Ainsi il y avait des poèmes purement didactiques traitant de l'essence et de la puissance des dieux, de la constitution et de la destinée de l'homme, des devoirs, des lois, de la nature des choses, des propriétés des plantes, des éléments de la terre, du mouvement des astres.

La sagesse druidique.

On a quelquefois prétendu que Pythagore avait été élève des druides. C'est peu probable, et il serait plus naturel de leur chercher à eux et à lui des maîtres communs en Orient. Mais enfin il est bien exact qu'outre des doctrines communes, par exemple la métempsy-

cose, le druidisme et le pythagorisme apportaient dans renseignement des procédés d'initiation analogues.

Quelles étaient les idées philosophiques que les druides inculquaient aux initiés les plus intimes? On ne saurait les préciser sûrement; mais on peut en présumer l'esprit si Ton consulte certains documents néodruidiques et en particulier les Triades et les Mystères des bardes de Bretagne^ rédigés à différentes époques du moyen âge d'après d'anciennes traditions orales.

Pour la sagesse druidique, Dieu, en même temps qu'il est la Vérité et la Vie, est la Liberté, « point d'équilibre de toute opposition ».

Infini, immuable, éternel, il est à la fois Puissance, Sagesse, Amour, et il personnifie, veut et accomplit le bien parfait.

De lui dépend la longue hiérarchie des existences qui, toutes plus ou moins entachées par leur libre arbitre, se purifient aussi par leur libre arbitre, et s'élèvent tôt ou tard jusqu'à l'état de félicité où il n'y a plus ni faute ni douleur.

Dans Texislence de tout ôtre, hormis Dieu, il y a trois phases, celle où il commence dans l'Abîme, « le plus près possible de l'entière mort »; celle où il se développe de transmigrations en transmigrations; celle où il jouit enfin de la plénitude de l'être, dans le Cercle céleste, montant désormais de la vie à la vie, sans passer par la mort, et s'acheminant vers la perfection la plus haute.

D'un premier état de nécessité où l'on a végété sous toutes les formes pendant de longs siècles, on arrive à un état de liberté en devenant homme; puis, après les

épreuves et les expiations nécessaires, on se dépouille de la forme humaine pour arriver au suprême bonheur de Téternel amour. Tout être qui vit un moment vivra toujours, et, gravissant plus ou moins vite les divers échelons de la vie, il arrivera tôt ou tard au cercle de la félicité.

Le propre^de Thomme est la puissance d^équilibre, de comparaison et d'option entre le mal et le bien.

Science et amour sont les deux conditions de la vert4i. Dieu, qui fait participer chaque être à ses attributs, connaît, aime et agit avec nous pour rendre nos efforts efficaces. De jour en jour se renforcent la science, l'amour et la justice, tandis que l'injuslice, la haine et rignorance s'affaiblissent de plus en plus. L'heure viendra où la lumière et la vie auront enfin pleinement triomphé de l'obscurité et de la mort.

Analogies des doctrines celtiques avec les doctrines de la Perse

et de l'Inde.

La doctrine que nous venons de résumer semble avoir eu ses antécédents dans la Perse et dans llnde, dont les Gaulois furent originairement les proches voisins. Les mages affirmaient l'œuvre de plus en plus purificatrice de la liberté et la victoire définitive du bien. Les brahmanes affirmaient la préexistence de tous les êtres et la nécessité de transmigrations sans fin.

N'y a-t-il pas un écho répondant à la voix des mages et à la voix des brahmanes, dans ces paroles d'un barde à son initié : « La félicité ne peut être sans qu'aient été vaincus le mal, et la mort, et toute opposition. Or, le mal, la mort et toute opposition ne peu-

vent être vaincus sans qu'aient été connus leur espèce, leur nature, leur puissance, leurs opérations, leurs lieux et leurs temps, et toutes leurs formes d'existence. Cette connaissance ne peut être obtenue sans avoir passé par toute forme de vie, dans une longue série de transmigrations ; car pour connaître toute chose, il faut avoir souffert toute chose. Dans chaque espèce d'existence, il y a une science spéciale qui ne peut se rencontrer dans une autre, et ainsi il est nécessaire que nous traversions toutes les espèces d'existence, avant que nous puissions acquérir toutes les espèces de science et par suite repousser tout mal. Où il y a parfaite connaissance il y a parfaite liberté; et le mal et la mort, qu'on doit contrarier et combattre par tous les moyens, ne peuvent être repoussés et surmontés que là précisément où il y a parfaite liberté. C'est dans la parfaite liberté en union avec Dieu qu'existe le cercle de la félicité. »

Originalité de la philosophie celtique.

A côté de la théorie indienne des transmigrations et de la théorie persane de la sanctification finale par la liberté, il faut remarquer le prix infini que les Gaulois attachaient au savoir. Ils en venaient à admettre que l'âme, arrivée au cercle de la félicité, peut par son libre choix redescendre dans un état inférieur pour faire de nouvelles expériences et acquérir une nouvelle science.

Une autre idée éminemment celtique, c'est l'affirmation de notre indéfectible et indestructible individualité.

Les Triades enseignent que tout être a un génie

propre et une vocation personnelle; que la mémoire et la perception, en chaque ôtre, ont un caractère distinctif et incommunicable ; que la liberté sépare complètement rhomme de Thomme et le fait lui-même ; qu'à tout progrès dans la perfection correspond un progrès dans la liberté et par suite dans Tindividualité.

La permanence de Tindividualité n'exclut pas Textension de la personnalité, ni l'intime union des âmes.

Dans le cercle des bienheureux, l'homme, exempt de mal et de besoin, établi dans l'immortalité, rentre en possession du Génie primitif, de l'Amour primitif et de la Science primitive ; mais, en môme temps qu'il participe à tout savoir, possède toute espèce de génie et embrasse tous les êtres en un commun amour, il a un savoir, un génie, un amour prééminents; et il reste soi.

Ainsi la sagesse celtique préludait à la philosophie de Descartes et de la Révolution. Outre que, par Taffirmation de la liberté divine, elle éliminait les doctrines qui font de Dieu un ôtre impersonnel ou mettent audessus de lui l'aveugle Destin, elle était conduite par sa foi profonde en la liberté humaine, à entrevoir, contrairement à la théorie indienne des castes et à la théorie grecque de l'esclavage, que, foncièrement libres, nous sommes foncièrement égaux. De plus, au lieu d'aboutir, avec les brahmanes, à l'absorption de tous les êtres en un seul ôtre, sinon à leur anéantissement, elle proclamait que l'individu ne périt pas, mais, à mesure qu'il progresse, ne fait qu'être plus complètement lui-même.

Fabre. — Pensée antique. S3

Les croyances populaires chez les Gaulois.

Malheureusement, les hautes doctrines des druides demeurèrent toujours le partage d'une élite. Le plus grand nombre des Gaulois ne sortit jamais des limbes de la religion populaire, gâtée par de'barbares pratiques.

Cette religion éminemment naturaliste adorait le divin sous mille formes diverses. Tel dieu était Tespril du tonnerre, tel autre le génie des Alpes.

La personnification des forces spirituelles s'ajoutant à celle des forces sensibles, on déifia la poésie et Téloquence sous la forme d'un vieillard victorieux que ses captifs suivent gaîment, attachés à des chaînes d'or qui sortent de sa bouche ; et, de même qu'un Apollon, on eut un Mercure celtique sous le nom de Tentâtes.

11 y avait aussi un culte spécial qui s'adressait -au Soleil, divinité bienfaisante dont la chaleur et la lumière anime la nature. On célébrait en son honneur différentes solennités selon les saisons.

La fête d'hiver était une vraie saturnale où le peuple se livrait à toute sorte d'excès sous les déguisements les plus grotesques ; la fête d'été, dont la tradition s'est perpétuée dans les feux de la Saint-Jean, était une espèce d'illumination de toute la Gaule au moyen de grands feux allumés dans les clans..

En ces occasions les chants des bardes, véritables échos des hymnes védiques de Tlnde, retentissaient de reloge du feu, « le guerrier sublime à la colère profonde, au galop dévorant. »

Sans aller aussi loin que les Grecs qui figurèrent les dieux en un peuple de statues et firent descendre le ciel sur la terre, les Gaulois se plaisaient à voir l'invisible

dans le visible, et il y avait chez eux des monts et des bois, des rochers et des troncs séculaires que sanctifiait par toute sorte d'étranges récits Timagination commune. Leurs légendes, quoique gaies à Toccasion, n'avaient pas ce je ne sais quoi de brillant, d'ensoleillé, qui éblouit dans celles des Grecs, et ils leur imprimaient assez volontiers un caractère de douce mélancolie.

Le merveilleux celtique et la foi en Tiin mortalité.

Plusieurs superstitions celtiques devaient survivre au. druidisme. Ainsi, au vu® siècle, le concile de NaQtes. trouvera nécessaire de leur jeter Tanathème, et plus. tard Charlemagne les proscrira dans deux capitulaires. Arrêts de mince effet.

Longtemps encore, de génération en génération, on se transmettra la croyance à différentes fées, telles que la fée Mélusine, moitié femme, moitié serpent; on se racontera mille histoires de lutins et de génies, ici se livrant à des chevauchées nocturnes, là s'amusant à friser la chevelure des jeunes filles, ailleurs se montrant parmi des ruines toutes les fois qu'un malheur est dans l'air.

Pendant la nuit, le Breton verra circuler, au milieu des dolmens, des menhirs et des cromlechs, tout un peuple d'habitants fantastiques. Il vous désignera l'endroit où, au clair de la lune, a lieu la danse des nains mystérieux. Malheur au voyageur qui passe ! Les esprits l'entraînent dans leurs rondes frénétiques jusqu'à ce qu'il tombe épuisé.

Au quinzième siècle, des compatriotes de Jeanne d'Arc diront : « Notre Jeannette a pris tout son fait sous t arbre des dames » ; et ils la montreront, à l'écart de

ses compagnes en fêle, silencieusement assise au pied (lu grand hêtre touffu près duquel les dames fées se donnaient rendez-vous. « Souvent, au clair de lune, dira Béatrix, la vieille marraine de Jeanne, nos pères ont vu les gentes fées, se tenant par la main, apparaître dans les clairières du Bois-Chenu et venir danser en rond autour du hêtre. Mais maintenant elles n'y viennent plus. Cest à cause de nos péchés. » Dans les têtes de ces paysans naïfs, c'était tout un que le culte druidique et le culte chrétien. La Bonne-Fontaine-aux-féeS' Notre-Seigneur^ tel est le nom éclectique qu'ils avaient donné à la source entourée de groseillers qui coulait non loin du hêtre féerique.

Le fond de tout le merveilleux des Celtes était un sentiment énergique de la réalité du monde invisible.

11 est incroyable comme le dogme de Timmortalité personnelle était populaire parmi les Gaulois. Tous les jours on adoptait des arrangements relatifs à des actes qu'on se réservait d'accomplir dans une autre vie, et, quand un homme mourait, il était chargé de transmettre les messages d'amis survivants à des amis décédés.

L'essentiel de la religion étant de maintenir et de fortifier la foi en la perpétuité de l'existence, les druides, pour inaugurer l'année, coupaient solennellement avec une faucille d'or le gui du chêne, symbole sacré de l'immortalité. Cette cérémonie avait lieu en hiver. A cette époque la verdure du gui, se détachant sur les arbres dépouillés, représente bien la vie dans la mort.

Ainsi, tandis que les années meurent une à une, l'âme ne meurt pas; mais elle alimente sa verte jeunesse dans la sève diviae.

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L'idéal moral des Gaulois.

Rien n*agrandit l'âme comme de se sentir éternelle. Aussi ne faut- il pas s'étonner de cette noble facilité au sacrifice, de ce magnifique mépris de la vie, qui était le propre de la race celtique.

Les Gaulois ne se bornaient pas à offrir aux dieux lé sang des captifs et des condamnés ; victimes volontaires, ils savaient s'immoler eux-mùmes.

Tous les jours s'accomplissaient de généreux suicides. C'étaient des parents, des amis, de belles jeunes filles, de beaux jeunes gens, qui, pleins de foi dans le rachat des personnes les unes par les autres, se sacrifiaient pour relarder la mort d'un être aimé. Ceux qui étaient frères d'armes regardaient comme une honte de survivre au chef dont ils étaient les dévoués. Le sourire à la bouche, ils se précipitaient dans les flammes du bûcher où avait été déposé le cadavre.

On pensait que le môme esprit de dévouement qui jette des vivants dans la mort, rend des morts à la vie, et lorsque, aux heures solennelles, se révélait un héros, on se disait que c'était un ancêtre qui, transfiguré, avait reparu pour secourir la patrie en détresse.

Contemporains de Jeanne d'Arc, les Gaulois auraient vu en elle une résurrection de Vercingétorix s'incarnant dans une vierge pour reprendre son œuvre de délivrance. Chimères ! dira-t-on. Oui, mais chimères magnanimes dont les médiocres sont incapables.

Après cela, qui osera se récrier si les anciens, qui, avec Aristote, ont loué la sagesse des druides, se sont aussi

généralement accordés à reconnaître chez la race des Celtes un beau tempérament philosophique ?

Les Gaulois n'étaient pas un de ces peuples qui n'aperçoivent rien au delà de la législation positive. Des lois ils savaient remonter à l'esprit qui fait les lois et opposer la justice naturelle à la justice écrite.

Nobles cœurs autant que largeè esprits, on les voyait toujours prêts à se lever pour défendre tout droit en souffrance et protéger leurs voisins.

Que n auraient-ils pu, s'ils avaient su rester unis au lieu de s'entre-combattre et de redouter dans tout chef un maître ?

Leur morale se ramenait à ces trois principes : Honorer les dieux; faire du bien à ses semblables; cultiver en soi la force. Bien guerroyer et bien parler était leur double passion; et non moins que l'intrépidité du courage ils prisaient la vertu persuasive de l'éloquence. Y a-t-il rien de plus beau que de savoir traîner les cœurs après soi ?

Le triomphe du barbare et l'établissement de la chrétienté.

Au contact des Romains, les Gaulois, du moins ceux des villes, s'étaient peu à peu imprégnés de la civilisation latine, lorsque l'invasion de cette ligue de peuples germains qui, selon Bossuet, s'appelaient les Francs parce qu'ils étaient unis par un commun amour de la liberté, vint remettre en fermentation Je vieux levain celtique. Mais la résistance fut vaine; il fallut se soumettre.

Ce n'est pas seulement dans la Gaule, c'est en tous lieux que tout cède au barbare. Il marche en sa force, ne craignant rien, ne relevant que de lui-même, avide d'imprévu, mêlé à toute sorte d'aventures, se jouant

ÉTABLISSEMENT DR LA CHaÉTIENTÉ ^^51)

parmi les périls, et sachant partout, avec son épéc, se faire une place au soleil. Quelle intensité de vie, et comme il se sent homme ! Mais aussi que de hrutalités, de débauches, de violences et même de fourberies!

Maintenant, comme l'avait mélancoliquement pressenti Marc-Aurèle, c'est lui le maître là où dominaient les Césars. Or voici qu'à son tour il va fléchir devant une autorité qui s'est peu à peu fortifiée tandis que l'empire tombait en dissolution. Cette autorité est celle de l'Eglise chrétienne, absorbant le paganisme grécoromain et le paganisme germano-celtique.

D'abord petite société de gens unis par une croyance commune, puis espèce de république religieuse — où l'on distinguait les surveillants aujourd'hui les évoques, les anciens aujourd'hui les prêtres, et les diacres c'est-à-dire les serviteurs chargés de la distribution du bien commun, tous élus par les sufl'rages de leurs coreligionnaires, — ensuite confédération d'églises, les unes orientales, les autres occidentales, ayant chacune son autonomie et ses rites, l'Eglise finit par devenir une monarchie spirituelle solidement organisée dont les gouvernants, avec leur hiérarchie, leurs ressources et leur juridiction propre, furent indépendants des gouvernés et formèrent un clergé ayant pour sujets les fidèles, pour chef le Pape.

De même qu'elle avait souri au civilisé, l'Eglise sourit au barbare ; elle accueillit Clovis comme elle avait accueilli Constantin. Sous son patronage, la fusion se fit entre les vainqueurs et les vaincus, et, sur les débris du monde antique, qui dans sa ruine semblait avoir emporté la philosophie, s'établit la Chrétienté.

Préface

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