LE VOY.\M
questions avec la clarté et la profondeur des enfants, et il y répond comme s'il était seul au monde et que personne n'eût philosophé avant lui. Nulle entrave d'aucune sorte sur sa souple et spontanée dialectique. Voilà bien les marques du génie. Qu'il ait ses imperfections, il faut s'y attendre, mais on peut être sûr de profiter à son commerce.
La Grammaire de l'assentiment peut en gros se diviser en trois parties ^. La première est une description de toutes les attitudes possibles de l'intelligence devant une proposition donnée; la seconde et la plus originale est, à proprement parler, une sorte d'Art de penser; la troisième est un corollaire exposant les preuves de la religion naturelle et de la religion révélée sur lesquelles Newman, sans vouloir faire œuvre dapologisle ex professa, déclare appuyer sa foi.
Une proposition est, pour Xewman, tantôt lafllrmation d'un fait, tantôt une conclusion d'un raisonnement. Dans le premier cas elle est un assentiment, dans le second, une inférence. L'assentiment n'est jamais soumis à une condition ; l'inférence au contraire l'est toujours, du moins en matière concrète dont Newman s'occupe exclusivement. Quand l'assentiment porte sur le particulier et le concret, il est réel : quand c'est sur le général et l'abstrait, il est notionnel. Ces deux mots, réel et notionnel, ont une telle importance dans la pensée de Newman, ils reviennent si souvent dans son œuvre et avec un sens si riche, qu'ils semblent véritablement lui appartenir
\. Ces trois parties ne correspondent pas à la division de Xcwnian et je ne tiens pas compte non plus, en les exposant, de l'espace que l'auteur leur donne.
en propre. Est réelle toute aperception venant à l'esprit par les sens ou l'imagination ou la mémoire; est notionnelle celle qui a subi une élaboration généralisante. L'assentiment notionnel est aussi parfait et inconditionnel que le réel, mais celui-ci est incomparablement plus saisissant, car il entraîne tout l'homme tandis que le premier est limité au jugement. Newman fait clairement plus de cas de l'assentiment réel que du notionnel et le montre dans une analyse détaillée de cinq formes ou nuances d'assentiment notionnel qu'il appelle profession, créance, opinion, présomption et spéculation.
A première vue ces distinctions paraissent d'une logique subtile et effarouchent un peu. Mais la subtilité deNewman quand il généralise ne provient que de la multitude des faits concrets sur lesquels sa pensée vole. Il ne faut jamais le lire comme on lirait un philosophe. Ce qu'il veut dire devient très clair sitôt qu'on renonce à chercher une théorie où il ne veut mettre qu'une classification de faits. Autrement il vous laisse déconcerté ou déçu. Deux écoliers étudient la mécanique : l'un comprend et récite son livre, l'autre n'y arrive pas; mais celui-ci se joue dans les rouages d'acier où son camarade s'embrouille : il a des assentiments réels et le savant n'en a que de notionnels. Le martyr qui donne son sang pour Jésus- Christ aperçoit réellement ce dont le théologien raisonnant sur riIomme-Dieu n'a qu'un assentiment notionnel. Ce même théologien peut avoir à la fois une connaissance réelle et une notionnelle de certaines propositions, celles du symbole de saint Athanase par exemple, suivant qu'il y applique sa dévotion ou sa logique. De même, l'homme du peuple pour qui
toute vérité .dogmatique est fatalement notionnelle, la transforme en réelle quand il la reçoit sur la parole de l'Église. On voit poindre dès ce début la méfiance foncière de Newman pour tout rationalisme, pour toute ingérence tyrannique de la partie intellectuelle dans ce qui est la vie. On retrouvera dans tout le livre cette préférence pour le réel, le concret, le vivant, contre l'abstrait desséché '.
Il ne faudrait pas croire que cette méfiance fût du scepticisme. Newman démontre longuement contre Locke que notionnel ou réel l'assentiment n'a pas de degrés. Il est ou il n'est pas. Locke a tort de confondre avec l'assentiment des états d'esprit qui admettent la plus légère ombre de doute. En réalité lassentiment est rare ; une foule de personnes ne le distinguent pas de la « profession » ou de la « créance » et se font illusion à elles-mêmes. Cependant l'assentiment n'est pas la même chose que la certitude. Newman appelle cette dernière assentiment complexe : il la distingue de l'assentiment simple en ce que celuici est une intuition immédiate, inconditionnelle pour le sujet mais pourtant conditionnée par toutes sortes de causes, et par suite, variable, tandis que la certitude est le résultat d'un examen, d'un contrôle, à la suite duquel le doute est définitivement exclu et l'esprit jouit d'un repos absolu. Cet assentimentcomplexe est nécessairement plus rare encore que le simple, et notionnel au lieu d'être réel. Newman ajoute que ses préliminaires laissent une habitude fâcheuse de poser des questions, de faire lever ces muscse voli-
1. Gram., p. 1-153. Je crois utile de donner ces indications pour que le lecteur n'oublie pas ce que j'ai dit plus haut. Le texte de Nev/man se compose surtout d'admirables analyses.
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tantes, que la croyance la plus sereine voit quelquefois passer sur elle \ L'objection ordinaire des sceptiques, que les certitudes apparemment les plus fortes varient, se pose ici naturellement à lui. 11 la résout par la méthode ordinaire des dogmatistes. Il est vrai que des certitudes apparemment fortes et chères, comme les certitudes religieuses, s'affaiblissent parfois et disparaissent. Mais elles n'étaient que des certitudes apparentes sous lesquelles des certitudes véritables ont travaillé jusqu'à amener peu à peu le changement final. Et quand même il n'y aurait pas d'exemple d'une certitude indéfectible, cela ne prouverait pas que la certitude indéfectible fut impossible. L'abus d'une faculté laisse intacte la faculté ellemême. Newman croit donc fermement à la certitude, bien qu'il soit forcé comme tous les autres dogmatistes de lui donner comme caractère essentiel l'indéfectibilité qui justement n£ peut se constater. En somme il prouve la légitimité de la certitude par le fait même de son existence, c'est-à-dire par la vie, renonçant au fond à démontrer ce qui n'est pas démontrable '^.
Mais quel chemin l'esprit suit-il pour arriver à la certitude ? N'y a-t-il d'assentiment parfait que sur les données des sens et de l'imagination? Est-ce qu'au contraire il ne se fait pas fréquemment un travail d'où ces données sortent combinées et élargies ? Newman répond à cette question dans la deuxième partie
\. Ceci ressemble à unecontradiclion. On en verra une plus sra\e. On verra que Newman refuse au raisonnement aulrc oiiose que la probabilité : or, on ne convoil (;uère l'examen re<|nis pour la eerlitiuli' -^niis ^luclque manière de raisonnement.
■J. (^r<tln.,\'l. LM-i'W.n revient sur la valeuriiniliaiilotiu fait même (le la certitude. \\. \\\c,-'Xt.\.
LE VOYAIT. Mi
delà Grammaire de T Assentiment que y ai appelée un véritable Art de penser. 11 est cent fois déplorable que ces admirables chapitres soient justement ceux dont un résumé doit révéler le plus inévitablement les défauts sans laisser même soupçonner la richesse d'intuitions, le large flot d'idées qui s'y fait jour à travers les confusions et les redites.
Il y a deux manières pour Newman d'aller du connu à l'inconnu, deux modes de raisonner, deux logiques. Il appelle la première logique formelle, ou artificielle, ou méthode ; la seconde n'est que l'opération spontanée d'une faculté qu'il nomme sens illatif, et il l'appelle inférence naturelle.
La logique formelle comprend toute manière d'exposer et de chercher la vérité, capable d'être exprimée en mots : le syllogisme, les classifications scientifiques, les mathématiques, le langage même sont des formes de cette logique, et en général tout ce par quoi l'homme systématise sa connaissance, ou veut systématiquement l'imposer à autrui. C'est proprement un art. Tant qu'il s'exerce dans l'abstrait, c'est-à-dire dans ce qui est le moins possible différencié, il est infaillible. L'arithmétique, lalgèbre, la géométrie, l'argumentation aristotélicienne par modes et par figures ont des règles aveugles mais certaines. Mais qu'est-ce que l'abstrait sur ce vivant théâtre de l'univers où tout est concret? Or, en matière concrète la logique scientifique ne peut donner la certitude. Elle s'arrête nécessairement aux prémisses qu'elle suppose et ne peut aller jusqu'à l'individu sur lequel la conclusion prononce. Le général n'a de prise sur le particulier qu'en lui faisant violence. Chaque être en effet a sa loi propre, qui est plus un fait qu'une
loi, comme chaque vivant a son protoplasme particulier. Rien de réel ne peut être démonté et distribué suivant toutes les idées générales qu'il admettrait, ni remonté et recomposé d'après elles. Nous ne pouvons percer un seul des êtres qui peuplent l'univers de leurs myriades, ni donner le catalogue complet de ses qualités. Nous disons que le Créateur est incompréhensible, mais en un sens la moindre créature ne l'est pas moins puisque personne autre que Dieu n'en a la pleine intelligence. La logique enregistre des aspects, elle ne nous fait pas connaître un seul individu. Les lois les plus générales n'ont pas plus de droit à ce nom que les exceptions les plus extraordinaires. Nous disons que tous les hommes meurent, et donc qu'Elie est mort. Et pourtant Elie n'est pas mort. La loi d'Elie était de ne pas mourir. Les individus sont incommunicables. Nous ne croyons que nous mourrons nous-mêmes que parce qu'il y a contre nous une reduclio ad absurdum^ mais cette forme de raisonnement n'est nullement démonstrative. Donc le passage de prémisses générales à une conclusion ne peut donner qu'une probabilité ou une approximation et non une preuve et une certitude.
Ce n'est pas tout. Il ne s'agit ici que de raisonnements simples et n'ayant que trois termes. Mais quand le raisonnement s'exerce sur la complication d'un objet vivant, soumis à des influences vivantes et plongeant des racines profondes dans un milieu multiple, il faut nécessairement que les syllogismes chevauchent les uns sur les autres ou du moins s'appuient les uns sur les autres jusqu'à certaines prémisses au delà desquelles l'esprit ne remonte pas. Or, si en logique scientifique ces prémisses sont des
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certitudes, elles n'en sont pas en logique pratique : elles ne sont que des assumptions, c'est-à-dire des principes qu'on se concède à soi-même. Et ces principes varient naturellement avec les personnes, ou même avec les dispositions actuelles, intellectuelles, morales et physiques des personnes, en sorte que supposé le raisonnement aussi rigoureux et impeccable que possible dans une mêlée de données où la rigueur est un idéal inaccessible, les conclusions restent encore inévitablement individuelles.
Il est piquant de voirNewman prendre un exemple dans une question irritante qui revient à intervalles importuner la critique. Les œuvres de Shakespeare nous sont connues par des éditions isolées de ses drames imprimées in quarto de son temps, probablement sans son autorisation, peut-être en fraude, et certainement très fautives. Un premier essai de correction fut tenté en 1623 par les éditeurs de ce qu'on appelle le Folio, retouché d'ailleurs dès 1632. Vers 1850 on trouva un exemplaire de cette édition de 1632, contenant plus de 20.000 corrections manuscrites assez acceptables. Cela fait quatre leçons à peu près contemporaines sur lesquelles peut s'exercer la critique. Or s'il paraît vraisemblable que le correcteur anonyme s'est inspiré des souvenirs précis de quelques contemporains de Shakespeare, peut-être de ses camarades de théâtre, il ne l'est pas moins que le Folio a sans doute été corrigé d'après des corrections faites par Shakespeare lui-même sur les éditions in-quarto. Comment prendre parti? Si le texte du grand dramaturge est si incertain, n'en vient-on pas à se demander s'il est bien réellement de lui? On dit que les comédiens ont interpolé
les bouffonneries et les obscénités. Pourquoi pas les beautés? Shakespeare appartient à un temps où le génie dramatique courait les rues. Est-il d'ailleurs concevable qu'un seul homme ait écrit des pièces si impersonnelles, si prodigieusement variées? Au fait, nous ne savons rien de Shakespeare : si on lui retire tout ou même partie de son œuvre, qu'est-il aulre chose qu'un nom, une nébuleuse de génie que la critique de l'avenir résoudra? On sent bien que la logique ne fournit pas ici les prémisses de syllogismes convaincants. Il n'y a pas de raisonnement dans les choses du goût. On se décide pour un point de départ ou l'autre suivant qu'on est organisé de telle ou telle façon. Le hasard de l'éducation ou de la tournure d'esprit fait l'opinion dans ces querelles où l'on porte cependant une passion si ardente. C'est ce qui ressort clairement de toutes les controverses historiques : celle entre Grote et Niebuhr sur les origines de Rome, par exemple : les prémisses prennent naissance dans des caractéristiques personnelles où les hommes sont forcément en désaccord. Cela se voit môme en mathématiques dès qu'on en fait l'application à un cas individuel, comme en astronomie, en mécanique : aussitôt des raisonnements parfaits deviennent chanceux. La découverte de Neptune n'aurait pas été si glorieuse si la science avait fourni à Levcrrier une logique infaillible'.
La logique est donc un art, produit de la pensée et ([ui réagit sur elle, comme les règles de critique déduites des poètes peuvent en retour les guider,
i. Gram., \t. 2.-.!t ;>S«.
mais dépourvu de toute propriété vivante et génératrice.
Si cette logique formelle est ainsi impuissante, quel sera le procédé mental par lequel nous irons à la vérité ou au moins à la haute probabilité qu'on appelle cerfitude morale? par quel chemin le patrimoine intellectuel de l'humanité s'est-il enrichi au point que nous voyons?
Newman s'est repris à tant de fois à le dire de vingt façons différentes qu'il vaut peut-être mieux tâcher de donner l'impression de sa pensée que s'ingénier à la résumer.
Il attache une importance extrême au fait indéniable pour lui que nous pensons sans le secours des mots. Non seulement, dit-il, notre esprit ne se parle pas à lui-même les moyens termes de ses raisonnements, mais il vole même par-dessus les antécédents, il en effleure des séries entières avec une rapidité qui laisserait bien loin derrière la parole la plus agile. La gestation des idées qui nous convainquent et nous déterminent peut être obscure et lente mais l'opération qui les met au jour est rapide comme l'éclair. Quant à remonter la chaîne des actes qui y ont conduit, il n'y faut pas songer. Le montagnard s'élève au sommet du pic, en tâtant la roche des pieds et des mains bien plus qu'en l'étudiant du regard, et quand il est en haut, il serait fort en peine de retracer son chemin. Ainsi du penseur : il laisse son esprit voltiger librement au lieu de lui faire rendre compte de chacun de ses mouvements. On peut s'accoutumer à déduire ou à parler sa pensée en syllogismes, mais le syllogisme ne la crée pas : il l'ombrage plus ou moins suivant qu'on en fait les
termes plus amples ou plus étroits. Des forêts de syllogismes malingres poussent parfois sur des sols où n'apparaîtront jamais une idée ou un jugement original. Parfois un homme dont la théologie paraît froide et sèche sera pénétrant, clairvoyant, chaud et sympathique dans ses lettres spirituelles : un théoricien médiocre peut être un excellent psychologue. L'expérience de tout homme montre que ses idées les plus chères, les plus personnelles et les plus vitales, lui viennent non pas sur des raisonnements mais par éclairs : quelquefois en conclusion de lectures sérieuses, mais anciennes et presque oubliées, quelquefois tout à fait spontanément, en apparence, ou en suite d'un sentiment, d'une passion de l'âme, plutôt que d'un enchaînement intellectuel, quelquefois môme dans le rêve. Les mots ne suflisent jamais à engendrer ces lumières plus vives. Tous ceux qui lisent savent que le même passage qui nous est clair un jour, que nous croyons comprendre, — c'est-à-dire dont nous voyons des conséquences nombreuses, qui éveille en nous des harmonies, — un autre jour nous laisse froids et stupides, ne « nous dit rien ». Ceux qui écrivent savent aussi qu'ils marchent perpétuellement entre deux dangers : celui de perdre une idée qui les suit et par intervalles les charme, faute de l'avoir saisie assez tôt dans le filet des mots, et le danger de la tuer en l'arrêtant trop brusquement ou dans des mailles trop serrées. L'idée paraît féconde et lumineuse tant qu'elle est abandonnée à elle-même dans le cerveau, se nourrissant et s'éclairant des idées voisines; elle se sèche sitôt que le besoin d'ordre et de classement oblige à la mettre en mots. Les grands écrivains
sont ceux qui trouvent les mots les plus suggestifs, cest-à-dire ceux qui tarissent le moins la source originelle. Les livres dangereux sont ceux où une pensée parfois riche et généreuse est transformée dès son apparition en formules cristallisées, durcies et mortes. Ils préparent lintelligence à ne jamais voir la vérité face à face. Ce qui se passe dans les chambres reculées de l'esprit, pendant l'élaboration d'une idée, est aussi mystérieux que les opérations de la mémoire. Ni mots, ni règles n'y ont accès*. On peut s'accoutumer à surveiller sa méditation et à en suivre le progrès — il faut des précautions incessantes pour que cette contemplation ne se change pas en méthode — mais on ne la dirige pas et mille causes peuvent en faire varier le résultat. La vérité de ces observations est surtout palpable chez les hommes de génie. Prenez une forme inférieure mais cependant caractéristique de ce qu'on appelle le génie : l'aptitude prodigieuse à calculer d'un Inaudi. 11 est clair qu'elle n'a rien à voir avec la logique ordinaire de l'arithmétique. Cela est si vrai qu'on l'a
4. Si Newman avait eu une connaissance plus exacte de la philosopliie moderne, il aurait pu en un seul mot technique qui, par exception, se trouve clair et compréhensif, donner une formule de sa théorie que personne ne songerait à contester, en disant que les racines profondes de tout acte intellectuel comme de toute émotion se trouvent dans une région où les mots n'ont en effet aucun accès et qui se nomme le subconscient ou l'inconscient. Qui dira pourquoi l'odeur d'une fleur, ou le passage à peine remarqué d'une flgure, éveillent dans l'âme une idée ou un sentiment? qui expliquera la naissance de l'amour, la révélation subite de la beauté où on ne l'avait jamais aperçue clairement, celle d'une vérité qu'on s'est longtemps efforcé d'atteindre et à laquelle on ne pensait plus? Quelle est la part de la matière — mot de plus en plus mystérieux — dans le jeu de nos cellules cérébrales?... Et si l'on introduit l'influence certaine, mais assurément plus insaisissable que toutes les autres, de l'hérédité dans le travail de l'esprit, que deviendra l'analyse qa'un effort tâtonnant d'aveugle à jamais impuissant?
vue se perdre quelquefois à la suite d'un enseignement raisonné. La méthode de l'arithmétique classique ne ressemble aucunement à cette intuition supérieure infiniment plus libre, plus rapide, et l'on dirait plus juste, si l'iiypothèse ne l'interdisait. Que se passait-il dans l'esprit d'un Newton quand il affirmait sans pouvoir les démontrer des propositions qui se sont trouvées justes? ou dans celui d'un Napoléon quand il embrassait d'un seul coup d'oeil un vaste champ de bataille et prévoyait tous les détails de l'action qui s'y préparait? Il serait vain d'essayer de le dire, mais il serait absurde d'y voir une opération méthodique et raisonnée. Ce que le génie nous montre d'une manière saisissante, la double vue exceptionnelle d'un petit nombre de privilégiés, se retrouve à un degré moindre dans les esprits les plus communs : des vérités d'un ordre inférieur s'y font jour suivant la même loi de spontanéité et de soudaineté, sans plus d'intervention d'une méthode, d'un raisonnement, ou même du langage. « Nous n'allons pas de propositions en propositions, mais d'une chose à une chose, du concret au concret, d'un tout à un tout^ »
La vraie logique, l'efiicace, n'est donc pas la logique raisonnante : voilà l'idée première dont il faut
t. Gram., p. 25î)34-!. On roirouverait l)caucoup de ces Idées dans l'Art d'arriver au mai de Jacques Balmès. Ncwman ne dépend nullcmenldii philosophe c.italan, car il écrivait le sermon On implicit rcason plusieurs années avant l'apparition de El crilerin. Tous deux appartenaient i\ une génération théologique où l'on se menait tellement du raisonnement qu'on niait quel(|uefois la raison. Nous avons vu depuis une réaction qui a produit l'excès contraire. Elle est déjà passée : ce qu'on appelle l'apologétique morale marque la reprise du rythme. Ceci ne veut pas dire que le néo-thomisme ait avorté : il est en train au contraire de se développer vigoureusement, mais c'est par sou côte scientiflquc et non par son écorce.
partir quand on demande ce que doit être la méthode en apologétique. Il faut être préparé à trouver autre chose qu'un barème de la démonstration chrétienne. C'est sur cette affirmation que Newman commence la troisième partie de la Grammaire de l'Assentiment. « En parlant de la religion naturelle, comme si elle était affaire de jugement individuel, et en parlant ainsi avec l'intention de passer cependant de la reli^ gion naturelle au christianisme, j'ai lair de renoncer à démontrer lune ou l'autre. C'est bien, en effet, mon intention. Je ne nie pas qu'une démonstration soit possible. La vérité, comme telle, repose sur des bases intrinsèquement, objectivement et théoriquement démonstratives, mais il ne s'ensuit pas que les arguments qui l'établissent, soient irréfutables et infaillibles. Ces épithètes sont relatives et se rapportent à des cas individuels : il arrive que les arguments ne produisent pas leur effet. Le fait de la révélation peut être démontré vrai, mais sa vérité n'est pas cependant irrésistible; autrement, comment y résisterait-on? Il y a loin de ce qu'il est en lui-même à ce qu'il est pour nous. La lumière est une qualité de la matière, et la vérité est une qualité du christianisme; mais les aveugles ne voient point le soleil, et ce n'est pas la faute de la vérité s'il se rencontre des esprits qui la nient. Je ne puis convertir des hommes qui me refusent les assumptions que je leur demande, car sans assumptions on ne prouve rien sur quoi que ce soit ^ » « La foi s'appuie moins sur des preuves que sur des présomptions : aussi, bien qu'elle soit un acte de la Raison, le monde
\. Gr^m., p. 410.
dira que c'est d'une Raison faible, mauvaise ou insuffisante '. » En effet ces présomptions ne suffisent pas toujours à entraîner la conviction : leur efficacité varie avec les temps et les personnes, et dans une môme personne avec mille circonstances agissant sur le cœur ou sur l'intelligence. Les arguments qui touchèrent bon nombre d'Athéniens, quand saint Paul leur parla, en laissèrent beaucoup d'autres insensibles. Une génération discute seulement le fait du miracle, une autre met en question sa nature même et sa valeur probante. Et suivant leur tournure d'esprit, leurs lectures, l'étendue de leurs connaissances, souvent aussi suivant leurs passions et leurs désirs, les individus rassemblent en eux-mêmes les variations des époques. Où trouver une apologétique démonstrative, c'est-à-dire qui atteigne sûrement tous les hommes et tous les temps? Certains pensent y parvenir mais « ils promettent plus qu'ils ne peuvent tenir » ^. Ils se trouvent obligés à établir leurs arguments sur les bases les plus larges qu'ils peuvent imaginer, et ces preuves très générales sont justement celles qui risquent le plus de manquer leur but dans les cas particuliers où la conviction se trouve conditionnée par ce qu'ils appelleraient des vétilles. « Loin de moi la pensée d'insinuer que ces preuves ne sont que des opinions, ni vraies ni fausses, acceptées ou rejetées selon l'humeur des individus. Je soutiens au contraire que les raisons profondes qui font qu'on les rejette ou qu'on les accepte sont justement la partie importante des considérations qui entraînent la conviction. Et je le dis pour montrer que la controverse