‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 31 sur 41 · WILLIAM BARRY · texte numérisé non relu

WILLIAM BARRY

Le français qui entend dire pour la première fois que dans un village des environs d'Oxford habite un prêtre catholique d'une intelligence si ouverte, d'une culture si large, dun talent d'écrivain si indiscutable que non seulement ses coreligionnaires mais ses compatriotes protestants eux-mêmes le regardent comme un maître, ne peut se défendre d'une très grande surprise. Les Gorinisont rares en tout temps et en tout pays, mais le curé de campagne qui s'impose à l'attention du monde autant qu'à celle des savants est sans doute une exception unique. Or le prêtre dont il s'agit se fait lire depuis longtemps dans les revues de Londres et de New-York les moins accessibles, il se défend contre les éditeurs que tant d'autres courtisent, on recherche sa collaboration à des collections scientifiques entreprises par les universités, et l'accent de déférence avec lequel la critique prononce unanimement son nom est trop rare

pour n'être pas mérité. Ce n'est pas tout. Dans l'intervalle de ses travaux plus sérieux, le même prêtre écrit des romans et ces romans se lisent, se réimpriment et même se traduisent. Le premier essai de ce genre qu'il a fait — anonyme et en trois volumes comme il convenait au roman anglais d'il y a vingt ans — eut huit éditions, et ce succès a été bien dépassé par plusieurs des romans publiés depuis.

Voilà qui déroute toutes nos idées et nous laisse un peu interdits. Que peut être cet extraordinaire curé de campagne? Et où s'en va un prêtre catholique par cet étrange chemin?

Il faut convenir que le D"^ William Barry n'a rien de l'érudit poudreux qu'on s'attend à rencontrer dans un presbytère de village, fureteur de parchemins, à son aise dans un canton de l'histoire du moyen âge, et demandant si on bâtit encore des villes. Il suffît de jeter les yeux sur un de ses romans pour voir que l'élégance, même l'élégance mondaine, ne lui est pas indifférente. Tout n'est pas également original dans ces pages où le romanesque cher aux Anglais tient une trop large place, mais dans les parties même où le convenu apparaît, on n'aperçoit jamais une incertitude de détail qui, étant donné l'auteur, serait facilement ridicule. Le D"" Barry décrit un hôtel de Park Lane ou des Champs-Elysées avec autant de p.récision et presque autant de complaisance que Bourget. Le goût de solitude et de recueillement qui l'a conduit de bonne heure dans la retraite où il vit ne lui a pas fait perdre celui d'une société intelligente ou raffinée. Le silence est profond dans ce village de Dorchester : nul ermitage n'est plus paisible que le presbytère caché sous de grands arbres à un repli

de la rivière, dans le même enclos que l'exiguë chapelle gothique et les quelques pierres grises du petit cimetière. Mais les express dont on entend le sifflet lointain conduisent k Londres en moins de deux heures et il suffit de faire quelques milles sur la route vers le nord pour sentir son cœur battre en apercevant soudain les tours d'Oxford. Là sont les livres et là sont les savants hommes : les trésors de science et le parfum de culture dont le voisinage fait un charme de ce qui autrement serait un exil. Les Anglais n'ont pas la superstition des villes. On citerait d'innombrables écrivains — surtout, il faut l'avouer, clergymen — qui ont passé toute leur vie à la campagne et n'ont jamais eu l'idée qu'ils y fussent ensevelis plutôt que cachés. Il faut la pauvreté du prêtre français et son habitude séculaire d'isolement pour le tenir dans l'ignorance presque complète où il vit des préoccupations de son temps. Si, avec une éducation plus capable d'éveiller sa curiosité, il avait un peu plus d'argent, les journaux, les revues et les livres, quelquefois un rapide voyage à Paris ou à l'étranger, le mettraient sans peine au fait des questions vraiment dignes de l'attacher. En vérité, le D' Barry, si l'on compare son sort à celui de mille autres, même en Angleterre, est au centre de l'activité intellectuelle la plus vive. Il jouit de la liberté des champs, mais il n'a qu'à prêter l'oreille pour entendre les moindres bruits de la ville. D'ailleurs il est grand liseur et grand voyageur. Chaque année il prend le bourdon du pèlerin philosophe ou artiste et on peut le rencontrer sur tous les grands chemins d'Europe où aucune langue ne lui est étrangère. 11 a des amis dans toutes les capitales. De tous les pays, lettres, journaux et

livres lui arrivent. En vérité, ce prétendu solitaire est un citoyen du monde.

Il écrit, comme il lit, sur les sujets les plus variés. Dans la même année, la Quarterly Review à laquelle il collabore depuis vingt ans, a imprimé un article de lui sur Annunzio et un autre sur le Maroc, et tous les deux ont été distingués malgré l'anonymat où cette vieille et sévère revue confondait naguère ses rédacteurs, illustres aussi bien que débutants. Le D"" Barry passerait pour un savant s'il n'était littérateur. Il a enseigné autrefois l'hébreu au séminaire d'Oscott et il continue de s'intéresser à l'orientalisme et à l'histoire des religions tout autrement qu'en simple amateur. La première fois que je l'ai vu, chez lui, il y avait, ouverte sur sa table, une magnifique édition du Shah-Nameh de Firdousi, le poète persan, dont il préparait une critique pour une revue. Son Histoire de la Monarchie papale est d'un homme qui connaît les sources et sait les critiquer avant d'en tirer le vif et entraînant récit qui est sa manière naturelle. Il a lu les Pères et les théologiens, saint Thomas surtout qu'il a aimé passionnément et auquel il revient constamment. Mais ce qu'il connaît à fond et où il n'aurait point de rival parmi les savants catholiques s'il avait voulu tirer parti d'une érudition acquise par des années de lecture sans trêve, ce sont les philosophes. Depuis Platon jusqu'à Nietzche il les a tous pratiqués et je me souviens de la mélancolie avec laquelle il me dit en remettant un vieux Spinoza sur son rayon : Celui-ci est le dernier des purs métaphysiciens que j'aie lu assidûment. Avant de laisser la métaphysique pour s'occuper de la vie, il avait fait une immense provision de ces transposi-

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lions intellectuelles de l'univers qui reviennent en allusions rapides dans tout ce qu'il écrit, et il avait pris Ihabitude de relier les littératures, les morales et les politiques aux philosophies. La netteté de son coup dœil lui vient de cette aptitude à synthétiser les époques et les idées.

Comment un homme qui aurait pu être le rival de M. Duchesneen histoire, de M. Loisy en critique, et laisser un ensemble unique de travaux philosophiques, a-t-il préféré être plutôt un essayiste brillant, un polygraphe infatigable et, à l'occasion, un conteur de fictions? Les circonstances, un goût naturel et un don exceptionnel d'exposition lucide et captivante y ont concouru, mais c'est aussi de propos délibéré que le D"" Barry s'est résolu à mettre en circulation ses idées sous la forme littéraire.

En 1872, il avait vingt-cinq ans. 11 arrivait de Rome avec la barrette et l'anneau d'or. 11 avait une confiance entière dans les solutions principales de l'aristotélisme aux problèmes de la connaissance et de l'éthique. Mais il était trop intelligent, trop curieux du dehors, pour s'être enfermé dans une seule philosophie. Il avait mis à profit ses loisirs pour apprendre les langues et dès lors Kant, Hegel, Schopenhauer et Goethe lui étaient familiers. Il les avait lus du point de vue où sa formation théologique le plaçait, mais en dépit de sa jeunesse et d'une confiance exagérée en sa propre doctrine, il les avait lus avec sympathie et les critiquait sans l'âpreté ordinaire à ceux qui le§ regardent de toute la hauteur de leur ignorance. Quand on lit les premiers articles du D"^ Barry, publiés vers cette époque dans la Dublin Reviewy on est frappé de trouver chez un homme si

jeune une telle possession de soi-même et de ses idées, un sens si juste de l'orthodoxie, et un mélange très extraordinaire d'érudition et d'imagination aussi débordantes l'une que l'autre. Il conserve les habitudes de l'École ; il choisit des sujets purement métaphysiques et les traite en thomiste ; mais dans ces discussions subtiles et fatigantes d'argumentateur professionnel, la richesse et la flexibilité du langage consolent de l'abstraction des idées, l'ampleur de la conception fait passer de l'air entre les paragraphes étouffants, le rappel constant de philosophies vivante© fait sentir le réel et presque le dramatique, car la pensée de ce qu'il y a d'humain et de touchant dans la recherche de la vérité n'est jamais loin et on sent sa présence.

Le D"" Barry a raconté lui-même, au congrès de Fribourg, en 1897, comment il s'aperçut assez tôt que cette exposition du thomisme, si littéraire qu'instinctivement il la fît, n'allait guère qu'à ceux à qui elle était inutile puisqu'ils lisaient leur saint Thomas pour leur compte. Une attention bien plus générale accueillit une étude de l'ouvrage de Strauss, — d'ailleurs si clair et presque français, — la Foi Ancienne et la Nowelle. Et quand le jeune écrivain, s'avançant davantage vers la grande masse de ceux qui lisent, s'avisa de leur interpréter en philosophe catholique, les cliefs-d'œuvre littéraires de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre, il se trouva qu'on vint à lui de toutes parts et qu'il n'eut plus qu'à parler. De ce moment le Dr. Barry n'a plus écrit que dans un esprit et sous une forme accessibles à quiconque a reçu une culture générale, et c'est par la grande avenue littéraire qu'il aborde même une

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question de pure histoire comme les origines du pouvoir temporel des papes ou la discussion des théories de Newman sur la valeur logique de la foi. Dans le recueillement un peu austère du petit cabinet de travail à Dorchester il est érudit, philosophe ou théologien. Quand il en sort il ne s'embarrasse pas d'infolios, et traduit dans la langue de tout le monde ce à quoi il sait que tout le monde s'intéresse et qui est la véritable pensée vivante de ce temps.

Dans le travail * lu au congrès de Fribourg auquel je faisais allusion plus haut, le D"" Barry a fait ex professa l'apologie de cette méthode. Il a été frappé du manque d'un terrain où les défenseurs du christianisme puissent, non pas s'entendre, mais même lutter avec ses adversaires. On a oublié la portée pratique du quidqiiid recipitiir secundum moduni recîpientis recipitur. 11 ne faut pas regarderies hommes modernes comme des apostats d'une croyance qu'ils auraient connue et ensuite rejetée. « Ce sont des étrangers, élevés dans une atmosphère étrangère, peu familiarisés avec la Bible, l'Eglise, les théologiens et l'histoire des grandes institutions spirituelles abandonnées par leurs pères. Leur situation est en somme celle des Romains cultivés — un Pline, un Sénèque, un Marc-Aurèle — à l'époque où la philosophie chrétienne commença à se faire entendre à l'humanité. Si instruits qu'ils soient, savants même en métaphysique ou dans les sciences, ils ne nous connaissent guère mieux que ces païens. Il ne faut jamais s'imaginer qu'ils aient fait une étude du dogme catholique. La plupart n'en connaissent même pas

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