‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 30 sur 41 · THÉISME ET MORALE · texte numérisé non relu

THÉISME ET MORALE

parce que la mystique est une plus haute logique, plus rapide, plus profonde, plus sûre, surtout incomparablement plus efficace, si l'on admet que le propre de la connaissance est de se tourner en amour. Etre mystique c'est croire qu'on peut entrer, qu'on est effectivement entré souvent en communication directe avec Dieu et que la certitude d'avoir ainsi entendu sa voix est une certitude de fait incomparablement plus saisissante que les certitudes logiques. Cette doctrine n'est rejetée par aucun des vrais philosophes qui ont été des voyants. Elle ne choque que des esprits courts ou séchés par la scolastique, ou incapables de s'élever au-dessus du plus grossier anthropomorphisme. Elle est accueillie sans difficulté par quiconque a été attentif à ce qu'il y a d'infiniment mystérieux et de surhumain dans la loi morale ; elle n'étonne nullement le philosophe ni même le savant à qui des études psychologiques approfondies à l'examen, par exemple, des faits de télépathie, font comprendre que les racines de nos facultés sont à une profondeur où aucune analyse ne va les chercher, et qu'en prononçant le mot âme, on évoque tout autant le mystère qu'en prononçant le mot Dieu. Quiconque s'est persuadé que nous sommes autant l'inconnu que la nature elle-même ne se laissera plus jamais convaincre par une théorie plutôt que par un fait. Cette formule pourrait, me semblet-il, résumer toute l'apologétique de M. Lilly. Comme elle résume aussi la philosophie la plus acceptable à la science moderne — je parle de la vraie science, celle qui n'est pas enivrée d'elle-même et pense au vaste inconnu plus qu'aux chétives découvertes — cette apologétique peut être proposée sans crainte

à tout homme droit, instruit et modeste. Elle ne le convaincra pas si le souffle de la grâce ne Ta point encore touché, mais elle ne le choquera pas, elle ne lui laissera pas la meurtrissure parfois inguérissable que peut faire le bélier d'une argumentation de fer. Je l'ai dit, en commençant cette esquisse, M. Lilly doit être considéré surtout comme un type de haute culture catholique. C'est un esprit curieux, inquiet même sur un petit nombre de points, un esprit solide et patient que de longues suites de lectures n'effraient pas, mais ce n'est pas un philosophe, un historien, ni même un critique professionnel : c'est un chercheur de vérité et un vérificateur d'idées. Les résultats auxquels il est parvenu sont assurément encourageants : simple amateur, il a cessé, il y a longtemps, d'être un disciple. Sa culture générale nous répond de sa culture religieuse. Il l'a élargie en exégèse aussi bien qu'en histoire et en philosophie : il voit les origines et la suite du christianisme ; il sait ce qui est religion et qui est théologie ; de sérieuses études de religion comparée ont fait mieux que développer sa critique, elles ont fortifié son sentiment du divin. Car c'est là le trait saillant de sa physionomie : il est profondément religieux. Son accent contenu le fait sentir mieux encore que les rares aveux qu'il en fait dans ses livres, ou que l'aveu public de sa conversion au catholicisme, il y a vingtcinq ans. Elevé dans la doctrine du libre examen, il n'est point devenu catholique par lassitude intellectuelle ou par fidéisme, il n'a point aimé dans Rome celle que Stanley appelait «la grande endormeuse » : avant comme après sa conversion il a lu, comparé, critiqué. Et de plus en plus on le voit fortifié dans son

THEISME Eï MURALE. 235

espérance. Son exemple peut être une leçon aussi bien aux pauvres psychologues qui croient donner la paix en conseillant l'ignorance, qu'à ceux que leurs premières lectures ont ébranlés. Ont-ils jamais été vraiment religieux? Quand ils croyaient l'être, c'était peut-être par un raisonnement chétif qui se mêlait incessamment à leur expérience intérieure et dont la ruine les laisse désolés. La religion est œuvre de grâce et non de syllogismes. Quand on accueille la vie avec patience, courage et humilité, elle est une tout autre maîtresse que la logique. Elle nous apprend des langues que nous croyions à tort savoir. Elle nous fait relire dans un esprit de soumission les mêmes livres que nous avions lus orgueilleux et rationalistes. Elle nous fait sentir que notre foi est à une profondeur où le heurt de nos faibles idées est incapable de la troubler. C'est alors que la science humaine au lieu de lui nuire commence plutôt à la servir. Lalliance de la science et de la foi est ainsi écrite à chaque page des livres de M. Lilly : quiconque cherchera comme lui à vérifier sa croyance sans commencer par la détruire, verra, en peu d'années, qu'on a le droit de se dire catholique sans avoir à fuir pour cela les parties mêmes de la science où une incrédulité assez sotte se proclame triomphante.

Page 1