‹ La pensée catholique dans l'angleterre contemporaineChapitre 34 sur 41 · Problems and Persans. 1-î · texte numérisé non relu

Problems and Persans. 1-î

ÉVOLl TION ET THÉOLOGIE. 273

métaphysique et en théologie on se contenta pendant deux ou trois siècles de négations ou de détails : Locke conduisait à Hume, les déistes du xviiie siècle n'avaient d'union que contre l'ennemi commun, la révélation et l'Eglise. On ne voulait plus du securiis judicat ecclésiastique et il ne pouêtre encore question du securus judicat scientifique : ainsi des efforts immenses n'étaient rattachés à rien, le monde ne gagnait ni en religion, ni en moralité, ni en politique sociale. La Révolution française le démontra soudain avec brutalité. La liberté individuelle ne pouvait être, comme l'examen particulier et le principe de la recherche scientifique, qu'un commencement, une base. Or, tandis que la science avait déjà fait des progrès gigantesques, on ne savait qu'édifier sur la liberté nouvellement conquise. Faute d'une métaphysique pratiquement acceptable, l'homme restait une énigme et la société un chaos. De quel côté chercher le sentier par où sortir de cette confusion? On se retourna vers le passé. Les uns avec de Maistre, de Donald et les romantiques allemands pour le faire revivre tel qu'ils l'imaginaient; les autres, à la suite de Niebuhret de Ranke dans un esprit aussi différent de l'admiration sans critique de Chateaubriand que du dénigrement systématique des encyclopédistes. Ils comprirent que toute doctrine et toute action doivent être interprétées et non pas jugées isolément et absolument. Hegel donna bientôt la formule de leur pensée : l'histoire n'est que le développement extérieur d'un esprit invisible et cet esprit n'est au fond que Dieu se réalisant dans l'histoire de l'homme. Le moyen âge avait eu raison en partie dans ses légendes

comme le xviii® siècle dans ses négations. Une époque n'est pas l'autre : il faut juger tous les temps comme tous les hommes avec sympathie, se méfiant des parties caduques mais cherchant soigneusement l'aspect vrai. La vérité absolue n'est à la portée de l'homme dans aucun domaine : quiconque y prétend renonce du môme coup à la faible lueur qui seule est faite pour nos yeux ; il se résigne d'avance ou bien à l'affirmation enfantine du contemporain des croisés ou à la destraction inintelligente et brutale des voltairiens.

Donc, à peu près au même temps où Darwin montre la nature organique dans une instabilité perpétuelle, progressant lentement en dépit de reculs nombreux, Hegel fait voir la même instabilité et un progrès semblable dans le développement de l'esprit humain et l'organisation des sociétés. La catégorie du fieri domine et englobe toutes les autres : l'idéal qui s'appelait vérité change de nom et devient simplement progrès. Telle est en somme la transformation que les recherches, les hésitations, les erreurs, mais aussi les admirables découvertes des quatre derniers siècles ont produite dans l'esprit humain. Une synthèse nouvelle a remplacé l'ancienne : nous nous habituons de jour en jour davantage à voir toute chose dans la perspective de l'évolution et, dans le domaine de la science et de l'histoire, les résultats journellement acquis démontrent que nous avons raison. C'est cette confiance dans le principe de l'évolution, dans la recherche des causes, et en même temps cette conviction du relativisme de l'idée, qui, d'après M. Ward, constitue le fond de l'esprit du temps, du Zcitgeist. Que les causes qui

ont contribué à le former soient celles qu'il indique ou d'autres, sa description des tendances intellectuelles de ce temps, est, dans ses lignes principales, parfaitement exacte, 11 a donc eu raison d'envisager l\ question de l'avenir du christianisme en relation avec la diffusion de l'évolutionnisme.

Le problème peut se poser en ces termes : qu'adviendra-t-il du christianisme si la doctrine de l'évolution et le relativisme qui en découle s'imposent à tous les esprits cultivés? Plusieurs parmi ceux qui se sont placés au cours du siècle dernier devant cette éventualité probable n'ont pas cru que le christianisme ou même lethéisme pussent se concilier avec la doctrine nouvelle qui s'imposait à eux et ils l'ont affirmé, les uns avec des cris de triomphe, d'autres avec un découragement parfois déguisé sous l'apparence du scepticisme, beaucoup avec une tristesse véritable et dans des dispositions telles que si une main amie leur eût indiqué le moindre refuge ils s'y fussent sans doute jetés.

C'est qu'en vérité, à moins d'une intelligence capable de dépasser la logique vulgaire des apparences et des présomptions, il y a incompatibilité entre le dogme scientifique et le credo de l'humble croyant. Comment concilier le déterminisme matérialiste du savant qui prétend n'en croire que les lois par lui reconnues et vérifiées avec une doctrine que ses adeptes croient presque tous basée sur la création et appuyée sur le miracle'? Que devient la Providence dans un système qui n'admet pas la liberté de l'homme et qui ne veut voir dans la marche de l'univers que l'action de forces aveugles? Qu'est Tâme si la barrière qui sépare l'inorganique

du vivant est renversée? Qu'est la moralité si tout se résout à la sensation? Les problèmes posés par le critique et l'historien sont aussi insolubles pour quiconque veut n'appeler surnaturelle que l'intervention immédiate et, comme on dit, miraculeuse de la divinité. Il n'est plus possible d'expliquer la composition des livres sacrés, la genèse des dogmes, la diffusion de la religion en disant simplement que ces phénomènes échappent aux lois générales et qu'il faut se contenter d'y voir la main de Dieu. Les religions, les dogmes et les livres sont étudiés en relation avec d'autres religions, dogmes et livres dont ils dépendent et cette dépendance est marquée dans la mesure permise aux sciences particulières qui travaillent à la fixer. Enfin et surtout il paraît impossible d'accorder avec l'idée de l'universelle relativité et du perpétuel changement une notion de la Révélation, de l'infaillibilité de l'Église, et de la finalité du dogme, excluant la possibilité d'une modification et réclamant le privilège de la vérité absolue. Le savant exige des corrections dans une doctrine où il relève ce qu'il appelle des erreurs et le philosophe rejette d'abord toute formule se prétendant immuable. Qu'on dédaigne l'objection de celui-ci et les difficultés de celui-là, ils déclarent le christianisme suranné et l'abandonnent aux attardés. Ainsi fit Renan à la fois critique et philosophe ; ainsi plus récemment le très distingué naturaliste mais pauvre philosophe Saint-George Mivart, à qui M. AYard contesta sans beaucoup do peine dans les grandes revues anglaises la légitimité de sa résolution. Renan disait qu'une, deux, trois subtilités, pour défendre un système, pouvaient à la rigueur

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ne rien faire préjuger contre ce système, mais que dix mille sul)tilités le condamnent sans recours ; Mivart affolé par de petits ennuis qu'un homme plus rassis ou un philosophe plus averti aurait méprisés, posait sans relâche aux Congrégations romaines des questions de géologue et de biologiste qu'elles n'ont point mission ni qualité pour résoudre et il se plaignait bruyamment qu'on l'amusât par des distinctions sans portée. A combien leur exemple n'a-t-il point persuadé que l'Eglise n'a d'autre refuge contre les questions pressantes de la science moderne que dans des échappatoires indignes d'esprits sérieux ! Ces savants superbes et ces faibles scandalisés ont-ils raison? Est-il hors de doute et que la science est irrémédiablement irréligieuse, et que le christianisme, l'Église catholique elle-même, sont aussi inflexibles, aussi incapables d'adaptation à des formes de pensée nouvelles qu'on veut bien le dire? M. Ward ne le croit pas.

La science quelque temps a paru athée, elle ne l'est plus. En réalité elle ne l'a probablement jamais été que dans des spécimens trop nombreux pour n'être pas un peu inférieurs. Les autres ne l'étaient qu'en apparence. S'il est un homme dont les déclarations tranchantes paraissent empreintes de matérialisme, c'est bien Huxley, altier par sentiment de sa valeur et par impatience de contradicteurs incapables de le comprendre, irritable et sardonique. ^L Ward l'a beaucoup connu. On s'étonne de le voir

dans ces souvenirs ^ tolérant, bienveillant même à une métaphysique différente de la sienne, et pour tout dire accueillant sans difficulté ce qui n'est que la forme vraiment philosophique et élevée du théisme. Darwin était un pur savant que le catholique ignorant comme l'agnostique vulgaire rendent injustement responsable d'applications philosophiques de sa thèse auxquelles il n'a jamais pensé. Il en est aussi innocent que Laplace du fameux mot qu'on lui reproche à chaque instant sans l'entendre. En réalité l'évolutionnisme scientifique, quelles que soient les hypothèses par lesquelles il s'efforce d'expliquer les faits, reconnaît aujourd'hui la nécessité d'une téléologie, d'un principe de progrès sans lequel il n'y aurait point d'évolution. Le biologiste anglais le plus autorisé, Wallace, postule l'existence d'un monde spirituel sous le monde de phénomènes auquel s'applique l'analyse scientifique. Le matérialisme épais qui avait remplacé pendant vingt-cinq ou trente ans le voltairianisme des générations précédentes ne se retrouve que dans les clubs socialistes et les universités populaires : toute la réputation d'ilaeckel n'a pu faire que son Enigme de l'univers parût autre chose qu'une sottise savamment déduite et exposée avec une solennité ridicule. L'évolution sans principe de progrès est aussi démodée parm les historiens et les sociologues que parmi les savants. De jour en jour on voit des critiques grossir le nombre de ceux que M. Ward dans un de ses meilleurs essais, appelle les témoins de l'Invisible. L'histoire des dogmes, des religions, des livres

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