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282 LA PEiNSÉE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.

Les théologiens avaient tort assurément contre Galilée, mais la religion avait raison contre eux avec Galilée qui la croyait compatible avec sa physique. C'est donc à l'histoire du catholicisme et à l'étude de ses tendances essentielles vues à travers l'histoire de la philosophie, qu'il faut demander le secret de son avenir. Ceux qui , amis ou adversaires, ne le voient qu'à travers leur ignorance ou leurs préjugés ne méritent pas audience.

Or il n'est pas douteux que le christianisme est plus plastique, plus adaptable, en un mot plus vivant que ne l'ont cru Renan et Saint-George Mivart qui l'ont abandonné comme mort, que ne le croient certains théologiens qui le déclarent fixé et définitif dans ses formules.

Quiconque a pris dans l'étude de l'histoire l'habitude de concevoir des temps, des mœurs, des états d'esprit, différents de ceux qu'il a devant les yeux, devient incapable d'imaginer le vaste futur comme un arrêt total de ce qu'il a toujours vu en mouvement. Si Renan a pris si aisément son parti de vivre en dehors du christianisme ce n'est pas qu'il se le figurât comme devant échapper à la loi générale du progrès, mais bien parce que, même se développant et s'achevant, il le jugeait au nom d'une certaine philosophie qu'il ne croyait révisable que dans ses heures de plus complet scepticisme. Il ne l'eût jamais abandonné, comme Mivart, par la conviction absurde que les préjugés d'une époque ou l'étroitesse d'une école dussent le rendre effectivement immobile pour toujours. L'homme donc qui refuse d'admettre la possibilité d'une marche en avant du christianisme, qui ne veut pas voir un concile de

l'avenir expliquant l'idée entrevue par un concile du passé en est un qu'a priori on peut dire étranger au grand effort de reconstruction historique auquel s'est tant intéressé le xix^ siècle. L'impuissance de cette sorte d'esprits à admettre une transformation où ils veulent voir l'inertie devient facilement ridicule. Ils s'attachent à des détails qui n'ont plus rien à faire avec le dogme. On en trouve à qui l'on fait avouer sans peine qu'ils ne se figurent pas un changement dans la liturgie, qu'ils ne peuvent concevoir un temps où le latin serait irrémédiablement oublié, où le Pape, toujours évêque de Rome, ne serait plus dans Rome, où l'organisation ecclésiastique fût sensiblement autre que ce que nous la voyons. Ces hom- . mes sont simplement dénués d'imagination historique. Ce qu'ils savent d'histoire glisse sur leur esprit sans y peser. Pour reprendre un mot célèbre, ils savent par exemple que pendant soixante-dix ans il y eut deux papes dans l'Eglise, mais ils ne le croient pas. Ce n'est évidemment pas à de tels esprits qu'il faut demander de concevoir dans l'avenir ce qu'ils ne croient même pas du passé.

Heureusement à côté de ces impuissants par manque de culture il en est d'autres pour qui la baguette magique de l'histoire a fait revivre les temps lointains. Pour ceux-là la surprise serait que le monde fût toujours le même ou devînt'jamais complètement autre. Ils savent qu'un certain nombre d'idées plus riches cheminent à travers les âges, changeant graduellement et continuellement d'aspect sans cesser d'être elles-mêmes. Ils ne s'épouvantent pas de ce que les idées religieuses soient de ce nombre. Ils ne craignent pas qu'elles sombrent dans ce que

des hommes de moindre foi appellent des tempêtes mais qui, en réalité, ne sont que des crises inévitables et salutaires. La doctrine du Sauveur parut une nouveauté dangereuse à la synagogue qui se disait immortelle et le prouvait par les prophètes. Quelques années après, l'interprétation donnée autour de lui à cette même doctrine, semblait étroite et timide à lapôtrePaul. Trois siècles plus tard l'Eglise se modelant sur l'Empire avait pris une forme que rien n'eût pu faire présager dans les dix ou quinze ans où, étant déjà elle-même, elle s'abritait dans le Temple et ne se distinguait de la synagogue par presque aucun signe extérieur. Cependant les Evangiles et les Épîtres font partie de la Bible comme le Lévitique et le Deutéronome, l'Église de Constantin ne diffère qu'en apparence du petit troupeau de Jérusalem et des communautés paulinienncs.

Ainsi, dans les temps où le christianisme était le plus actif parce que, source jeune et bouillonnante, il ne pouvait du premier coup trouver le large lit où il coule depuis quinze siècles, il nous apparaît vivant, souple et malléable, et non point ordonné et codifié comme le veulent des hommes pour qui l'histoire est tout entière sur un seul plan.

Le moyen âge qui vit l'édification des grands monuments dogmatiques laissait cependant à la pensée religieuse une liberté, une indépendance d'allures qu'on oublie quand on étudie les Sommes sans se préoccuper des circonstances qui les ont vues naître. Ce fut un grand combat qui fit prévaloir enfin l'aristotélisme, et M. Ward fait remarquer en vingt endroits que sa méthode et son langage étaient aussi antipathiques aux Pères, jusqu'à saint Ber-

nard, qu'ils devinrent par la suite à la mode dans les écoles théologiques et naturels aux conciles eux-mêmes. Ils y voyaient un rationalisme secret dont plus d'une explosion attestait la présence. Mais la tranquillité du monde chrétien nétait pas troublée par les tentatives aisément réprimées d'un Huss ou d'un Wickleff et la pensée théologique se donnait carrière avec une licence incroyable sans que Rome tout occupée dart et de' littérature s'en alarmât. On se rappelle le mot de sérénité dédaigneuse dit par Léon X quand on lui signala les premiers éclats de Luther : « Querelles de moines! » fit-il. Et en effet, un rien eût pu faire que la Réforme sortît d'autre chose que d'une querelle de moines et que lEglise se réformât d'elle-même sans la violence qui lui fit perdre de sa souplesse et l'enferma dans les barrières où elle dut se protéger. M. Jules Lemaître la dit avec une légèreté qui n'exclut pas la justesse : « Le catholicisme serait aujourd'hui tout à fait exquis sans cette funeste Réforme. L'Eglise était devenue pour les peuples une vieille maison hospitalière et commode; les savants et les philosophes commençaient à s'en arranger; le dogme lui-même s'assouplissait*... » C'est bien, sans aucun doute, à la Réforme qu'est dû l'état de guerre où l'Eglise a été pendant trois siècles avec la culture laïque et qui lui laisse aujourd'hui encore l'apparence d'une forteresse théologique plutôt que d'une adaptation religieuse de l'humanité. « L'analyse progressive et le développement de la vérité théologique qui se faisaient dans l'Ecole par l'alliance de la tradition

i. Un nouvel état d'esprit, p. It.

avec la pensée vivante et moderne, firent place à cette défense des positions que la polémique connaît seule. Les vérités profondes et les antiques traditions que l'Église avait mission de garder exigèrent une autre protection que leur analyse et leur développement normal au sein de l'Eglise ellemême. On ne pouvait plus les laisser croître et se nourrir dans la vie intellectuelle du siècle, comme les plantes dans la lumière et l'oxygène ambiants. Au dehors la spéculation devenait fausse et hostile. Le contact pouvait conduire à la corruption et à la ruine. Il fallait mettre les vérités en sûreté telles quelles. Il fallait les enchâsser dans l'armature de fer des formules. Par suite leur traitement intellectuel ne fut plus le même. Le besoin urgent n'était plus de les développer et de les mettre en harmonie avec un milieu sympathique ou du moins neutre, mais de les défendre contre des forces évidemment liostiles. La coopération normale, si éloquemment décrite par Newman, entre la liberté de penser et l'autorité, devenait dangereuse maintenant que les privilèges de l'autorité étaient attaqués au nom de la liberté. Tout devint controverse. Les vérités furent enfermées dans la gaîne de formules que la polémique défendit. L'hésitation qui accompagne l'effort vers une vision intellectuelle parfaitement claire aurait pu être aussi fatale que la lâcheté. Une dialectique claire, forte, définie, était l'arme la plus utile et on s'en servit pour défendre des conclusions déterminées d'avance. Ce que Tennyson a appelé le cliquetis des oui et des non, fut nécessairement le bruit de tous les instants. Sans doute les formules des protestants admettaient souvent une interprétation or-

thodoxe, 1 1 on pouvait travestir le sens des formules catholiques :' Newman a expliqué la « justification par la foi » dans un sens catholique et le mot de transsubstantiation à son tour a été dénaturé par ses adversaires... On pourrait trouver d'autres exemples d'un fait aujourd'hui universellement reconnu. Mais à cette époque, il fallait prendre position, recevoir des mots d'ordre, lever les bannières et remettre la recherche des nuances à un temps moins troublé'. »

Cet état de tension a duré longtemps ; il en reste encore des traces. La controverse protestante tient toujours dans les manuels de théologie une place à laquelle elle a cessé d'avoir droit; le théologien reste autant Ihomme qui dénonce l'erreur que l'interprète de la vérité; l'habitude de s'adresser au pouvoir central pour obtenir un éclaircissement qu'il n'est pas toujours à même de donner et que l'étude personnelle fournirait parfois plus certainement, rappelle l'état de siège et l'obligation de s'adresser au général en chef dans les moindres difficultés. Cependant ces vestiges d'une période de violence ne doivent pas faire illusion sur la tendance véritable de la pensée religieuse en Europe. Elle est pacifique et par suite favorable à la liberté ; elle est plus active qu'elle ne l'a jamais été depuis le moyen âge.

Les protestants sont certainement moins protestants qu'ils n'étaient : l'étude de l'histoire, comme elle est comprise en Allemagne, demande toujours l'absence de préjugés et souvent fait naître la sympathie : il est facile de remarquer l'influence d'un

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