‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 13 sur 28 · Univ. Serm., p. 27i · texte numérisé non relu

Univ. Serm., p. 27i

ments réellement convaincants. Newman renonce d'avance à persuader ceux qui viendraient à lui en état de défense, résolus à contredire plutôt qu'à se laisser gagner, à n'accepter rien que ce qu'ils croient irréfutable, et à imposer à la foi des exigences auxquelles ils ne songent à propos d'aucune autre doctrine morale. Son apologétique n'est pas d'attaque. Il comprend à merveille les difficultés des sceptiques, il sait fort bien qu'à une religion bâtie sur le mystère il faut admettre des objections insolubles et que prétendre le contraire c'est être rationaliste à rebours. Toute sa défense est celle de Butler auquel il doit beaucoup de sa méthode et même de son esprit : c'est au fond celle de tous les grands philosophes chrétiens de tous les temps. Origène l'a résumée en deux lignes : « Celui qui croit que l'Ecrilure a le même auteur que la nature, doit êlre prêt à rencontrer les mêmes difficultés dans l'une que dans l'autre. » On ne gagne rien à nier ou à déguiser ces difficultés quand on se mêle de les réfuter, mais aussi, on peut montrer à ceux qui s'y buttent qu'ils passent sans réclamer sur cent difficultés semblables. L'incrédulité a, sa logique, mais du moment qu'elle pousse cette logique à bout, elle devient nécessairement moins incrédule.

Tout ce que Newman croit pouvoir faire, c'est présenter à l'esprit des probabilités, et moins des probabilités résultant de raisonnements plausibles mais non convaincants, que des impressions nombreuses et complexes, produites d'ensemble et non ,par séries, d'où résulte la probabilité. « Le véritable office d'un écrivain est de faire naître et diriger des trains of thought, » c'est-à-dire presque autant des

dispositions mentales que des opérations mentales. On ne lutte pas avec les idiosyncrasies intellectuelles d'un homme, au moyen d'arguments. L'influence de l'hérédité, de l'éducation, de l'état moral et même physique est trop profonde et subtile pour qu'un nombre déterminé de syllogismes la modifie. La reconstruction de l'édifice mental d'un homme est l'œuvre de la vie bien plus que des discussions et des livres : une déception, une tristesse féconde, font plus parfois que cent volumes pour ouvrir l'âme à la vérité. La thèse classique où l'on affirme l'influence de la volonté sur l'intelligence étonne presque toujours les jeunes gens : un peu d'expérience leur en fait toucher du doigt la vérité. En matière morale l'homme incline son vouloir du côté où se tourne son désir. Et celui-ci varie avec les circonstances que le hasard, diront les uns, la grâce, disons-nous, font naître. Si ce puissant ressort se trouve être en faveur de la croyance, des probabilités que dans le cas contraire on déclarerait faibles, paraîtront d'autant plus fortes qu'on souhaitera davantage les voir telles, et le travail de persuasion deviendra possible ou même facile.

Newman demande cependant encore une troisième condition connexe aux deux autres. Il veut que, outre le désir de croire et la disposition à se contenter en matière religieuse comme en tout ce qui n'est pas exclusivement scientifique, de la certitude morale, on lui accorde encore un certain nombre de points de départ ou à' assumptions : « Je ne m'adresse pas à ceux qui dans le mal moral et dans le mal physique ne voient que des imperfections parallèles d'une même nature ; qui estiment que le

progrès de la race humaine tend constamment à l'annihilation du mal moral ; que la science est vertu et l'ignorance vice; que le péché est une terreur d'enfants et non une réalité ; que le Créateur ne punit pas, qu'il redresse; qu'un Dieu vengeur est un Dieu vindicatif; que nous ne savons rien de lui que par les lois naturelles ; que les miracles sont impossibles, la prière superstitieuse, la crainte du Ciel indigne d'un homme ; que le regret du péché est servile et bas ; que l'adoration véritable est de tenir sa place dans le monde, et le vrai repentir, d'améliorer sa vie ; que si nous faisons notre devoir ici-bas nous n'avons pas à redouter l'au-delà ; qu'enfin il est oiseux de spéculer sur une vie future tout entière hypothétique. Ces opinions caractérisent une époque de raffinement, et si je dis que je ne veux pas entrer en discussion a~vec ceux qui les tiennent, ce n'est pas que je m'arroge le droit de trancher, mais parce qu'il est clairement absurde de vouloir faire accepter une seconde proposition à qui rejette la première *. »

Cette citation nous fait entrer dans la partie positive de l'apologétique de Newman, qu'il nous reste à décrire sommairement pour terminer l'inventaire de la Grammar of assent. On a voulu quelquefois la faire dépendre de Kant, et il y a en effet une ressemblance superficielle entre les deux Critiques et la Grammaire de l'Assentiment ^. Mais cette res-

\. Gvam., p. 416.

2. On l'a fait remarquer de bonne heure (Cf. Fairbaikn, Calholicism. Roman and Anglican, p. '506-214). Le cardinal Newman a nié qu'il eût lu une ligne de Kant ou même de Coleridge (W. S. Lilly, Essays and Speeches, p. 97). Cela doit être vrai de Kant. Pour Coleridge, il a dû en connaître au moins des extraits, car il le cite {Gram.,

semblance est purement apparente. Kant fait la critique de notre faculté de connaître elle-même. Newman la regarde comme un fait, au même titre que la liberté, et borne sa critique aux conditions de la croyance. Cela met un abîme entre les deux points de vue. Les livres qui ont formé l'opinion de Newman sont tout simplement les deux ouvrages classiques auxquels j'ai déjà fait allusion : les Evidences de Paley et Y Analogie àe Butler, le premier par répulsion, le second par attraction, mais l'un et l'autre dominés et dépassés par une perception merveilleuse de toutes les influences agissant sur la croyance. Paley dit : Concédez-moi l'existence de Dieu et la probabilité d'une révélation : je vous prouve tout le christianisme. Butler moins scolastique se contente de la probabilité que la révélation montre les mêmes ombres et les mêmes lumières que la science physique; que si l'on veut croire quelque chose au monde, on peut croire aussi à la vérité révélée : on n'en aura pas de démonstration, mais on pourra y adhérer par la certitude morale. Telle est aussi la pensée de Newman : c'est en somme une constatation de la logique dogmatique et nullement un point de vue des sceptiques.

Il y a cependant une autre ressemblance, celle-là frappante, de Newman avec Kant, mais c'est à partir d'un endroit où Kant, croyant rester dans sonsubjectivisme, en sort complètement pour établir sa morale. Les assumptions sur lesquelles Newman fonde sa croyance à la religion naturelle ne sont pas des présuppositions sans preuve. Il renonce seule-

p. 305). n avait quatrivvingt-deux ans quand il écrivit la lettre citée, par M. Lilly. On comprend que la mémoire ait pu lui faire défaut.

ment à les défendre contre qui voudrait les contester, parce qu'il veut être «, modestement égotiste » et dire uniquement ce qui détermine sa conviction personnelle. En réalité il les croit d'une telle évidence que ce prétendu sceptique va sortir de la réserve qu'il s'était imposée pendant les deux tiers de son livre et tomber dans le défaut même qu'il reproche à Paley. Il est heureux que la mauvaise application ou plutôt l'oubli d'une méthode ne prouve rien contre cette méthode.

Au commencement de VApologia, Newman raconte qu'étant enfant, il était très porté à douter de la réalité du monde extérieur : la vie était un songe, il n'y avait que deux êtres d'une évidence lumineuse : Dieu et lui-même ^.Newman qualifie cette idée de « détestable » et il est certain qu'il n'en garda qu'une habitude de regarder la création comme l.e « bord de la robe du Créateur ». Cependant il est certain aussi que la présence de Dieu dans la conscience demeura toujours pour lui une intuition d'évidence et la plus haute des certitudes, sur laquelle toute sa vie morale et mentale se basait. En d'autres termes il' était un génie religieux : il avait une perception du divin, profonde, directe et facile, comme les génies dont il parle dans la Grammaire, en avaient de la vérité mathématique ou des réalités poétiques. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait attaché aux preuves de conscience une importance souveraine et excessive. D'autre part les philosophes catholiques de la première partie du xix" siècle s'appuyaient constamment sur la tradition et le consentement des peuples, 1. Apologia, p. 39.

c'est-à-dire sur les mêmes preuves de conscience vues dans la collectivité. Leurs théories, acceptées d'ailleurs sans aucun contrôle, bien que Newman habitât un pays de naturalistes, de géologues et d'anthropologistes, cadraient à merveille avec la sienne. Cela explique que son apologétique soit sans inquiétude et d'un enchaînement parfaitement simple, c'est-à-dire toute différente de celle qu'on attendait du méfiant analyste de l'inférence. On peut la résumer en quelques lignes ^.

La conscience nouS révèle Dieu. Elle nous révèle non seulement son existence mais son attribut premier : la justice rétributive. La religion de tous les peuples le pi'ouve : l'idée qui en fait la base est toujours celle du péché, complétée par celle du prêtre purificateur et du sacrifice propitiatoire. La conscience nous enseigne donc en même temps et l'existence du souverain Juge, et la raison de son absence du monde, qui est notre péché, et celle de la présence universelle du mal, qui est ce même péché. Ce sont les aspects sévères de la religion naturelle. Elle en a de consolants. La conscience encore une fois et les cultes proclament le bienfait de la prière et du sacrifice, c'est-à-dire le pardon des fautes et le secours providentiel. Toutes les nations primitives ont cru à la protection des êtres supérieurs.

Cette croyance nous fait passer naturellement de la religion naturelle à la religion révélée. Si tous les peuples sont convaincus d'une assistance plus ou moins spéciale de la divinité, ils croient par cela même que la divinité se révèle directement à eux.

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