CHAPITRE III
LE P. GEORGE TYRRELL ^
Nous attendions avec impatience la publication en
i. Celte étude du P. Tyrrell a été écrite excîusivement à propos des deux volumes intilulés Faith of the Millions. Ce serait faire un, tort grave au P. Tyrrell que de ne pas avertir le lecteur de cette circonstance. En 1902 lesseuls ouvrages publiés sous le nom de ce profond penseur étaient des méditations spirituelles et les articles de ptiilosophie religieuse dont la réimpression donna lieu à notre étude. Plusieurs de ces articles que nous avons discutes et critiqués ne répondaient plus dès cette époque à la pensée véritable de l'auteur. Nous avons laissé subsister cette discussion et cette critique parce qu'elle s'adresse à un état d'esprit très fréquent en France et que par suite, elle demeure utile, mais le lecteur voudra bien se souvenir que le P. Tyrrell est bien plus dans le récent volume intitulé Lex Orandi que dans Faith of the Millions. On ne trouve aujourd'liui chez lai aucune trace de concordisme exégétique ou tliéologique. Personne ne s'est assimilé aussi profondément la doctrine ou pour mieux dire, l'esprit de la doctrine de Newman. D'innombrables ; pensées du P. Tyrrell ont l'espèce de vibration qui distingue ceùes de Newman au point de faire illusion. Le contexte seul marque les différences qui sont considérables, car le P. Tyrrell a conduit la pensée de .N'ewraan, non seulement jusqu'à l'individualisme qu'elle appelait logiquement, mais môme jusqu'à une individualisation que Newman ne voyait sans doute que tout à fait spéculativement, et dont la révélation concrète l'aurait peut-être effrayé. Le lecteur voudra donc bien voir dans le P. Tyrrell le défenseur modeste mais persuasif du Théisme, et surtout le profond analyste des rapports de la dévotion avec la théologie et de la relation des symboles dogmatiques avec les réalités supérieures qu'ils signalent plus qu'ils ne
volumes des articles du P. Tyrrell ^, Ceux que nous connaissions, ceux entre autres que les Annales de philosophie ont traduits révélaient une portée d'esprit, une originalité, une droiture singulières. On ne pouvait se faire à l'idée que d'autres petits chefs-d'œuvre du même genre dussent rester ensevelis dans les feuilles éparses des Revues. Aujourd'hui que nous avons lu les vingt-trois essais que le P. Tyrrell a regardés comme ses meilleurs, nous sommes, il vaut mieux l'avouer tout de suite, un peu désenchantés. Ce n'est pas que nous ayons conçu une idée moins haute de sa qualité d'esprit. Non, nous sentons seulement que le livre est souvent inférieur à l'auteur. C'est d'ailleurs l'impression que laissent finalement presque tous les recueils d'essais. Excepté les auteurs qui se tiennent volontairement dans une région moyenne qui leur est familière, un Montaigne par exemple, ou un Addison, ou à d'autres étages un Veuillot ou un Jules Lemaître, les hommes obligés d'écrire au hasard de la matière en subissent forcément l'inégalité. Un sujet plaît plus ou moins. L'un touche à des questions qu'on a méditées inconsciemment toute sa vie parce qu'elles vous passionnent, l'autre ne fait qu'exciter passagèrement votre curiosité ou votre verve.
On sait assez du reste dans quelles conditions un religieux qui n'est pas qu'un auteur, mais qui prêche, confesse, et passe des heures précieuses au parloir ou en chemin de fer, peut écrire pour les Revues. Un
les expriment. Les quelques endroits où on lui reproche un manque de logique ou de la timidité se rapportent à un moment de sa pensée où il n'était pas entièrement lui-même et qui n'a guère duré.
i. The Failhof the Millions, hy George Tyrrell, s. j., 2 vol., Longmans, Green and 0°.
directeur tenace le prend à temps ou à contre-temps, lui envoie le livre qu'il aime ou celui qu'il n'aime pas, le relance et l'importune jusqu'à ce qu'il ait fabriqué les pages sur lesquelles on compte pour un « bon numéro ». Cela ôle le temps et le goût de faire des livres, et comme cela finit cependant par faire des livres, la plupart de ceux que nous lisons ont un air bâtard qui n'inspire pas confiance. Je parle même de ceux qui ont une certaine unité. Beaucoup n'en ont pas et quand on veut cependant leur en trouver une, on passe par beaucoup de petites colères et de petits dégoûts.
J'avoue que c'est ce qui m'est arrivé plus d'une fois en étudiant avec une extrême attention les deux volumes du P. Tyrrell. Ils rassemblent des sujets en apparence très disparates : de la philosophie religieuse, qui est ce qui nous intéresse le plus, de la métaphysique, de l'apologie militante, de la théorie d'apologétique (où l'auteur est toujours charmant), de la théologie, des questions d'esthétique, de littérature, de psychologie supranaturelle. Mais sous ces ,^ formes diverses on retrouve à chaque instant la préoccupation religieuse. Elle se fait jour par intervalles dans des expressions frappantes, qu'on voudrait ne pas oublier, qu'on prend bien soin de noter, mais qu'il n'est pas facile pourtant de rassembler, le moment venu, dans le cadre d'une étude générale. Cela cause autant de peine à qui veut écrire sur le P. Tyrrell que les inégalités dont je me suis plaint en commençant.
Il ne faudrait pas s'exagérer ces inégalités. L'article le moins brillant du P. Tyrrell suffirait à le mettre dans un rang tout à fait à part. Vous n'y trouverez pas une seule page mal écrite ou banale.
134 LA PEi\SÉE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.
Les défauts du P. Tyrrell ne trahissent nulle part la faiblesse. La plupart de ses études sont des critiques, mais elles ne rappellent jamais le manœuvre littéraire qui rend compte d'un livre ni même l'homme de lettres qui cherche avant tout à comprendre et mesurer l'auteur. Le P. Tyrrell est l'esprit le plus libre, le plus intuitif , le plus prompt à l'essor. La pensée d'autrui, à part une ou deux exceptions où il apparaît bien moins lui-même, ne sert que de point d'appui à la sienne. Quelqu'un écrit sur Fra Filippo Lippi, un débauché qui peignait si bien les Madones, le P. Tyrrell se pose aussitôt le problème des rapports de la moralité de l'artiste avec son inspiration ; deux romans mettent en scène des catholiques plus ou moins sincères et fervents, il cherche ce que la religion la plus extérieure et machinale peut encore avoir d'effets utiles ; Huysmans écrit : En outre, le Père va de l'esthétique à la foi ; un poète catholique fait toute sa vie des vers d'amour, le Père aborde sans crainte une des antinomies les plus redoutables de la spiritualité chrétienne.
Il nomme à peine les auteurs à propos desquels il écrit. Les idées seules l'intéressent, et celles qui jaillissent dans son esprit plus que celles qui les ont fait naître. D'ailleurs elles l'absorbent tout entier. Aucune préoccupation d'auteur : c'est un des plus grands charmes de ce livre. Nous ne manquons pas en France de littérateurs purs et simples qui font semblant d'être philosophes pour tromper plus sûrement leur public ou se tromper eux-mêmes. Ils se trahissent presque toujours par une imitation de styles — tantôt Pascal, tantôt M. Brunetière — où l'on voit qu'ils se complaisent. Ils ont de certaines
formules qui leur semblent plus délectables et qu'on dirait qu'ils gardent dans la bouche. Cela suffît à les faire rejeter dans le rang des assembleurs de mots d'où ils voulaient sortir. Le P. Tyrrell, non seulement ne s'écoute jamais parler — c'est presque lui faire injure que de le dire — il a la belle indifférence pour le style, des hommes qui l'ont naturellement.
Il écrit très purement sa langue, sans affectation classique comme sans modernisme; de temps en temps il lui rend une fraîcheur singulière par la rencontre d'expressions justes et directes qui résument un état d'âme autant qu'une pensée ; il a ï humour, parfois même l'ironie ; il trouve la métaphore exacte ; il est ample sans prolixité. Mais il ne paraît jamais avoir conscience de ses bonheurs de style : il est bien trop occupé de ce qu'il dit pour s'arrêter à la manière dont il le dit. Ce désintéressement est trop rare pour qu'on ne lui en sache pas beaucoup de gré !
Malheureusement, le P. Tyrrell pousse cette qualité unique jusqu'au défaut. Son indifférence pour l'arrangement va trop loin. Il arrange si peu qu'il ne, compose plus, et ne composant pas il manque de l'ordre et du mouvement qui sont, bien plus que le don de l'expression, les véritables vertus de l'écrivain.
Ce n'est pas que ce défaut soit constant. Deux ou trois essais — ceux que nous connaissions déjà et qui nous avaient paru si charmants — y échappent entièrement. C'est qu'ils traduisent des idées plus chères, de ces idées qu'on porte si longtemps en soi, qu'elles se filtrent et se classent, bien avant qu'on ne songe à les écrire. Mais presque toujours la nécessité d'écrire vite sur un sujet souvent apparu
brusquement ne permet pas au P. Tyrrell cette sorte de composition latente. Il commence un article en se disant que ce n'est qu'un article, et qu'un article est après tout affaire d'opinion, et que, comme dit Carlyle, il faut plutôt songer à bâtir sa maison qu'à la bâtir telle ou telle. Cela se sent surtout dans des articles comme celui sur Lippi. On n'oserait faire un livre sur la question, mais comme on sait qu'elle ne sera jamais tranchée, on ne balance pas à la traiter en vingt pages. Le P. Tyrrell est Irlandais et il se rappelle peut-être un grand axiome de la philosophie insouciante de ses compatriotes : It will be ail the same in a hundred years ' .
Il faudrait bien se garder de croire que je lui reproche une légèreté de pensée; il ne lui manque que de penser avec méthode.
De là bon nombre d'articles faits sans plan, dont le sujet dément le titre, dont les premières pages donnent le change, où les pensées se suivent sur un fil trop rapide ou avec des développements disproportionnés. Le P. Tyrrell n'est pas français, il est métaphysicien, il est très occupé; cela se traduit par de la précipitation, de l'abstraction et un certain manque de suite. La pensée fait des bonds qui déconcertent. C'est une illusion habituelle aux personnes très intelligentes de croire qu'elles fatigueront leur lecteur en lui montrant la suite et les attaches de leurs pensées. Cette crainte provient d'une supposition erronée que tout le monde conçoit de la même manière le développement d'une idée. En réalité l'excès même de la lumière fatigue moins
1, « Qu'est-ce que cela fera dans cent ans? »
que les moindres efforts pour voir dans l'ombre. Le P. Tyrrell est un esprit trop compréhensif, qui voit trop tôt les conséquences de ses préliminaires. Quand il entre dans le jardin de ses réflexions, les idées se lèvent de tous côtés, et il aie tort de vouloir n'en perdre aucune. Il pose une thèse, avec une parenthèse dont il annonce qu'on verra plus tard la portée ; il en développe un des termes par une comparaison qui l'entraîne à une sous-thèse à l'occasion de laquelle il se croit obligé d'éclairer une hypothèse par quelques brefs détails. Cependant le lecteur est comme un nageur emporté par le courant et s'apercevant avec angoisse qu'il ne voit plus la côte que de temps en temps, à un sursaut du flot. Et pourtant le P. Tyrrell a le désir d'être clair. Il lui arrive de pousser tranquillement, impitoyablement sa pensée métaphysique, sans détente, sans alinéa, sans métaphore. Mais plus fréquemment il se reprend à un nouveau paragraphe du ton des gens qui veulent bien faire comprendre et qui sont tout disposés à recommencer leur démonstration. Seulement ces faux commencements intimident. Bref, le P. Tyrrell n'est pas un homme clair. Et il n'est pas clair parce qu'il a trop peu de rhétorique. Il faut une éducation spéciale pour le lire : ne pas s'arrêter au détail, se laisser un peu aller, laisser la pensée générale, qui est souvent une intuition profonde etjuste, luire en soi par intervalles, comme les éclairs de génie dont on se sait si bon gré quand on rêve. Dans ces conditions, et malgré d'autres défauts plus fonciers que j'aurai à relever chemin faisant, les deux volumes du P. Tyrrell révèlent assez de droiture, de modestie, de bonté, assez d'impatience contenue contre certaine étroitesse, pour qu'on s'at-
tache à l'auteur; et ils renferment assez d'idées fécondes pour qu'on soit bien payé de la peine qu'il faut se donner quelquefois pour les voir.
Ces points lumineux semés çà et là dans le livre, il n'est pas aisé de les rassembler en un seul faisceau. Moins facile encore d'en faire voir, comme on le voudrait, la source dans une constitution intellectuelle où le premier regard montre des contradictions apparentes. Je m'y essaierai cependant au risque de tomber dans des redites que le lecteur excusera parce qu'elles sont inévitables.
/ Le P. Tyrrell est avant tout un philosophe religieux.
/ La religion, sa défense, sa diffusion, ses harmonies : surtout, sont sa vraie passion, la joie de son esprit ; et de sa vie. Cependant on ne peut guère l'appeler i théologien ; on le verra assez par la conception qu'il ■ . se fait de la religion, par sa méfiance des formules, par son penchant à donner le pas à des arguments purement philosophiques ou môme psychologiques sur ceux auxquels les théologiens de profession nous ont habitués. C'est un philosophe qui se justifie sa croyance à lui-même, en la défendant, en l'élargissant surtout, mais qui se la justifie plutôt pour en jouir plus librement et complètement que pour la faire triompher. Ainsi, bien que le terrain où il se tient soit à peu près celui de l'apologétique, on peut à peine plus justement l'appeler apologiste que théologien. Il est philosophe, et ce qu'il serait ensuite, c'est probablement mystique. De fait, ses premiers volumes ont été des livres de spiritualité et il y a dans ceux
que nous étudions des chapitres mystiques que j'ai délibérément laissés de côté pour les reprendre à part quelque jour. Ce qui rejoint la dévotion à la philosophie, le détail apologétique ou théologique, ne paraîtpas l'intéresser. Quand il faut qu'il y touche, il le fait à la hâte ou avec humeur — lui, si souriant d'ordinaire — et ses solutions ne sont guère satisfaisantes. Il rappelle un peu Gratry. Devant une difficulté critique ou historique, devant un point gênant des sciences naturelles, on le voit mal à l'aise, et sitôt qu'il le peut il s'échappe par la métaphysique ou même par une subtilité scolastique qui le ferait sourire s'il la rencontrait chez un autre. N'étaient certaines indications précises de lectures scientifiques, on croirait qu'il est indifférent aux parties les plus intéressantes et les plus vitales de l'histoire de la Terre et de celle' des religions. Il est certain, en tout cas, que leur méthode est antipathique à sa tournure d'esprit : il ne s'attache pas volontiers aux faits, et quand il généralise, c'est plus à côté d'eux que sur eux. On le verra bientôt ^ .
Par bonheur, la doctrine du P. Tyrrell est avant tout philosophique et sa philosophie une philosophie d'attaque qui limite la portée des faits plus qu'elle ne les discute. Chaque fois que la science veut se transformer en philosophie elle devient infidèle, à ses propres principes et il n'est pas bien difficile de la faire taire. C'est ce que le P. Tyrrell fait avec succès dans les quelques essais où il mesure la base la plus profonde du christianisme sur celle des philosophies modernes.
1. Je rappelle que cette critique n'atteiat que Faith of the Millions.
Cette méthode plus négative que positive fournit néanmoins l'assise la plus forte sur laquelle on puisse, dans l'état présent des connaissances humaines, faire reposer l'explication chrétienne du monde. Elle se retrouve dans un livre que M^"' l'archevêque d'Albi cite quelque part avec éloge, V Apologétique du professeur Bruce, et il y a peu d'apparence qu'on en découvre une meilleure avant que l'esprit humain fasse un pas en avant comparable à celui qu'il a fait dans les deux derniers siècles. C'est déjà beaucoup d'arriver à prouver, après avoir passé chaque philosophie au crible d'une vérification par les faits moraux comme par les physiques, que le théisme est) comme le dit le P. Tyrrell, « le seul système intelligible ou du moins modérément intelligible ». Ce minimum représente un effort considérable contre la somnolence agnostique et contre les contradictions sereines de certaines philosophies plus hardies.
Le P. Tyrrell, nous l'avons dit, fait surtout de la critique. Il ne faut donc pas s'attendre à le voir reprendre ex professo les preuves de l'existence de Dieu et discuter les objections qu'on leur fait. Un seul de ses essais se rapproche véritablement d'une dissertation dogmatique- Le reste expose ou réfute les idées d'autres métaphysiciens, et c'est négativement qu'on peut en extraire une philosophie.
Le plus ancien de ces essais ' est une réfutation non pas du naturalisme, mais comme le titre même