‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 16 sur 28 · The mailing of religion · texte numérisé non relu

The mailing of religion

l'indique, d'un apôtre du naturalisme. L'article était faible et je regrette que le P. Tyrrell lui ait fait une place à côté de ce qu'il a écrit depuis.

Le naturalisme ou évolutionnisme ou plus simplement le vieux matérialisme est en somme la doctrine qui ne voit dans l'univers que les manifestations successives d'une seule substance. Le télescope nous montre dans le ciel des traînées lumineuses dont les dimensions confondent l'esprit. En effet un certain nombre de ces amas singuliers se révèlent au spectroscope comme des mondes d'étoiles, semblables à noire voie lactée, perdus dans les abîmes du ciel, et leur éloignement comme leur masse épouvantent l'imagination. Mais un grand nombre de ces vapeurs bleuâtres étudiées dans le même instrument se trouvent être non des soleils lointains, mais des nébuleuses, de la matière dispersée, des mondes en formation. Dans des millions d'années cesparticules subtiles soumises à la force commune qu'on appelle gravitation, s'aggloméreront, s'échaufferont, et deviendront des étoiles semblables à toutes les étoiles. Ces soleils se dévoreront comme le nôtre pendant de lentes suites de siècles, mais peu à peu ils se contracteront, leur périphérie s'épaissira, cette croûte légère brisée mille fois par des éruptions victorieuses finira cependant par se durcir, l'astre sera apparemment éteint. Si pourtant il se trouve tourner autour d'un autre soleil que sa masse tienne incandescent plus longtemps, son existence ne sera pas celle des autres astres vraiment morts. Elle sera assez semblable à celle de notre Terre. Qui sait? Il y a dan^ l'infini assez de mondes pour supposer qu'elle sera à très peu près la même. Peu à peu l'atmosphère entourant ce globe

formera des mers à sa surface. Alors commencera la lutte lente et invisible mais constante de l'eau, de la croûte solide et du feu central toujours rebelle et mugissant. Alors se dessineront les continents. Alors aussi apparaîtront des objets nouveaux bien autrement extraordinaires. Ils seront formés comme les autres de quelques corps simples répandus entre le ciel et le feu, mais leur arrangement sera si merveilleux que, même infiniment petits, ils se comporteront d'une manière toute différente des corps voisins. Ils se déplaceront, s'empareront d'éléments étrangers dont ils sentiront l'approche, parmi lesquels ils feront un choix, et qu'ils s'assimileront. Enfin avant de redevenir apparemment inertes, ils donneront naissance à des êtres semblables à eux. Ces êtres ne resteront pas toujours les mêmes. Des causes insoupçonnées les feront varier peu à peu : donnez-leur du temps, donnez-leur des millions d'années pendant lesquelles la masse de leurs cadavres formera des montagnes et même des continents, ils deviendront peuà peu mollusques, poissons, reptiles, mammifères, hommes. Ici un nouveau phénomène apparaîtra. Le langage informe des autres animaux deviendra dans la bouche de l'homme d'une complexité, d'une subtilité prodigieuses. Ces sons correspondront à des images innombrables que les générations se légueront en les augmentant. Leur somme formera une sorte de peinture de l'univers, et que cette peinture soit de réalités ou seulement d'apparences, elle donnera à celui qui la possède une telle supériorité sur le reste du monde qu'il pourra s'en croire le roi. Cependant le progrès des sciences et des républiques n'empêchera pas que peu à peu le soleil nourricier se refroidisse.

Un jour il s'éteindra et avec lui la vie et l'intelligence et ses merveilles. Les orbes toutefois continueront leur course circulaire silencieuse et invisible. La force qui les fait tourner est aveugle et ne se soucie ni de lumière, ni d'intelligence. Insensiblement elle les rapprochera. Un moment viendra où ils tomberont les uns sur les autres et la réserve immuable de force qu'ils possèdent agissant sur leur masse immuable, le monde redeviendra nébuleuse et la nature recommencera le jeu éternel de ses transformations. Telle est l'histoire scientifique et matérialiste des mondes, du chaos au cosmos et du cosmos au chaos. Point de Dieu, point d'âme, point de liberté. Rien que de la force et de la matière. Que si l'on veut aller plus loin et s'informer de la nature de cette nébuleuse initiale et finale, les savants vous diront qu'elle est composée d'atomes. Mais qu'est-ce que l'atome, qu'est-ce que la matière? Nous n'en savons rien, diront-ils ; chaque fois que nous la dissocions pour en saisir les éléments premiers ellenous fuit. Decorps composé elle devient corps simple, de solide elle devient liquide, vapeur, gaz. Si nous la poursuivons plus loin, elle entre dans un quatrième état où ses propriétés deviennent inquiétantes et nous semblent l'acheminer vers un autre encore plus subtil, le mystérieux éther dont nous sommes obligés de supposer l'existence mais dont nous ne savons rien sinon qu'il est un Prêtée insaisissable et toujours en mouvement.

Et la' force qu'est-elle? Lès réponses n'ont guère varié depuis Spinoza. Elle n'est, répondait-il, qu'un aspect de la substance unique dont l'autre face est l'étendue. Elle est à la fois matière et énergie, disent

du Dubois-Reymond et Haeckel, mais la sensation et la matière sont précisément les dernières énigmes insolubles. La force est tout, dit Herbert Spencer, mais demander ce qu'elle est, c'est comme demander ce qu'estDieu : elle est l'Inconnaissable dont les apparences qui composent l'univers nous révèlent la présence sans nous rien dire de sa nature. Il n'appartient pas aux êtres cTiétifs roulés dans la fange marine de spéculer sur l'océan infini.

Voilà le Monisme et voilà l'Agnosticisme. Le Monisme professe presque toujours le dédain de la métaphysique ; mais il lui arrive à chaque instant d'en faire lui-même avec une inconscience qiii le rend aisément ridicule. Quant à l'Agnosticisme, sa conception du monde et ses limitations de l'esprit le rattachent à une doctrine ancienne et difficilement réfutable. Chaque fois que l'homme craindra, comme le dit Gœthe, de ne savoir à quel point il est anthropomorphique, il tendra vers la conception d'Herbert Spencer. Le P. Tyrrell lui-même n'aurait probablement pas insisté autant que nous verrons qu'il le fait sur le caractère analogique de la religion, s'il n'appartenait à une génération profondément méfiante de la raison. Seulement l'Agnosticisme n'a pas d'influence seulement sur des esprits comme le sien : il charme le bourgeois ami des lumières et sa tranquillité scientifique revient volontiers aux plaisanteries de nos vieux libres penseurs. C'est dans un cas de cette sorte que le P. Tyrrell a préféré l'étudier et son étude a souffert des défauts du modèle. Imaginez le P. Gratry réfutant le Catéchisme d'Edgar Monteil et tombant sur l'affirmation « que les savants ne peuvent ni se tromper, ni nous tromper».

Cette besogne est bonne pour ceux que le P. Tyrrell lui-même appelle « controversistesaumarleau-pilon» et non pour un délicat comme lui. Il est pénible de le voir laisser la discussion vraiment intéressante des principes, pour s'attacher à des détails sur lesquels il n'est pas toujours en mesure de prononcer, et dont la réfutation est étrangère à l'attitude apologétique qu'il recommande. C'estl'impression qu'il laisse presque toujours quand il veut discuter des faits scientifiques en contradiction apparente avec le dogme. On ne dirait plus le même homme . Il s'emporte, il nie, il subtilise. Que gagne-t-il à poursuivre Manéthon dont l'autorité a été sans cesse grandissant? à traiter la géologie de science tâtonnante, comme un jeune vicaire ? à mettre Prestwich en contradiction avec Lyell sur un détail, comme le font trop souvent ceux qui veulent discréditer toutes les conclusions de la science? Je ne crois pas qu'il voulût aujourd'hui encore se fâcher sur la question du déluge ou celle de l'antiquité de l'homme, pour ensuite déclarer qu'elles ne font absolument rien au dogme. Il s'efforcerait plutôt de montrer à ceux, amis ou ennemis, qui croient qu'elles importent, qu'ils se trompent, et ce serait un tout autre gain. En tout cas, la besogne ingrate de réfuter M. Laing l'a détourné de celle infiniment utile de montrer lespoints faibles de Herbert Spencer ou de Huxley, et son apologétique ne nous convaincrait guère si elle s'arrêtait là.

Elle n'est pas beaucoup plus satisfaisante dans la discussion ^ d'un chapitre spécial de la doctrine évolutionniste : l'animisme.

•1. The Making of religion.

LA, PEXSÉE CATHOLIQUE.

L'animisme est un essai d'explication naturaliste de l'origine des idées d'âme et de Dieu. Dans cette théorie, l'idée de Dieu que les philosophes ont amenée progressivement jusqu'au centre de la métaphysique aurait eu des commencements bien humbles. Nos ancêtres quaternaires n'ont pas eu la révélation du Créateur dans un paradis terrestre où ils l'auraient vu journellement. D'autre part ils étaient trop grossiers pour chercher dans la notion d'un être supérieur la réponse à une question sur l'origine des choses qu'ils ne se posaient certainement pas. 11 leur a fallu bien des siècles pour élargir à ce point leur confuse idée de cause. Oii donc 'pourrons-nous saisir les commencements de ce que les philosophes naturalistes appellent l'illusion du Grand Fantôme cosmique? Dans les témoignages qui nous servent à essayer une histoire des religions et surtout dans les échantillons qui nous restent encore de l'humanité primitive, chez les sauvages. La psychologie comparée de l'hOmme et de l'animal fournira aussi d'utiles indications.

Le goût de ces recherches étant venu à une époque où les e sprits sont pénétrés de l'importance des faits, elles ont produit surtout des résultats positifs, un amas énorme de constatations littéraires, archéo- 1 ogiques ou ethnologiques ^ . Jamais science n'a r assemblé plus vite les matériaux de son information que la science des religions. Aussi a-t-elle vu de bonne heure les théoriciens se joindre aux chercheurs patients qui travaillent encore pour elle.

Leurs généralisations aboutissent en somme à deux

1. Le nombre des monographies réunies à la bibliothèque du musée Guimet peut en donner une idée.

systèmes, le fétichisme et l'animisme. L'homme a commencé, comme certains sauvages, par adorer des fétiches, ou comme d'autres, par adorer des esprits, mais dans l'un et l'autre cas, son culte ne comportait nullement l'idée d'un Etre infini. La doctrine de l'évo- •lution se vérifie ici comme partout.

Le sauvage est blessé par un rocher qui sans cause apparente se détache de la montagne ; la foudre tue sous ses yeux un animal ou un homme : son instinct est de s'arrêter à ces objets et de craindre le rocher et le feu comme le chien redoute le piège où il a été pris : voilà le fétichisme. L'explication animiste est tout autre. La présence d'une sorte de double dans le corps de l'homme est l'origine de l'idée de Dieu. Il constate en lui-même l'action d'un être qui lui est semblable mais qui n'est pas indissolublement fixé à son corps, qui en sgrt dans le rêve, dans la folie, dans le délire, qui s'en échappe enfin à la mort avec le souffle qu'il ne tarde guère à appeler âme ou esprit. Cet être mystérieux subsiste après la mort, puisqu'il revient visiter les vivants dans leur sommeil. Ainsi les âmes des morts forment une peuplade invisible semblable à la tribu. De là à lui donner un chef qui deviendra le . Grand Esprit il n'y a qu'un pas. Ainsi, la crainte des agents naturels et la crainte des revenants sont la source où remontent les cultes, les religions, et .peutêtre les philosophies.

Ces théories très plausibles a priori -pour quiconque est prêt à rencontrer l'évolutionnisme en histoire comme partout ailleurs, ne sont pas que de pures théories. Le P. Tyrrell avoue que l'animisme est tout « hérissé de preuves de faits », et que le

premier exposé qu'il en lut dans l'ouvrage de Tylor sur la Primitive Culture lui parut une difficulté insurmontable ^ . D'autre part, bien loin de mettre l'évolutionnisme à la base de la défense de la foi, comme le font déjà d'autres apologistes protestants et catholiques, il est constamment hostile même à son acception la plus restreinte. Cela se voit au ton forcé de cet aveu : « Il n'est pas inconcevable que Dieu, sans avoir recours directement à l'erreur et au mal pour conduire à la vérité et au bien, permette néanmoins passivement l'erreur [should passively permit error), en vue de la vérité qu'il prévoit devoir en sortir. » Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'il ait accueilli les premiers arguments capables d'ébranler l'animisme.

Ces arguments lui ont été fournis par l'un des esprits les plus libres et les plus curieux que nous connaissions en Angleterre, M. Andrew Lang, dans son livre The Making of religion. M. Lang croit que l'humanité est redevable de l'idée d'âme non pas à des phénomènes normaux comme le rêve, mais à des manifestations insolites comme l'hallucination, la télépathie, l'hypnotisme, tous les phénomènes en un mot dont s'occupent ce qu'on appelle les sciences psychiques. Or ces cas extraordinaires ne sont pourtant pas rares ; et non seulement ils doivent suggérer au sauvage l'idée d'une substance différente du corps, mais le savant moderne lui-même ne peut guère en rendre compte sans une conception à peu près semblable. Ainsi ces faits mystérieux ont une valeur double : ils peuvent expliquer mieux que les faits

\. The Making of religion, p. aiii.

normaux comment les anciens hommes ont cru à l'existence de l'âme et deuxièmement ils s'imposent au biologiste et au philosophe comme preuves de l'existence réelle de l'esprit.

Le P. Tyrrell veut leur donner cette double interprétation scientifique et historique. C'est assurément son droit et il y a trop peu d'apparence que la science en donne le mot d'ici longtemps, pour que les défenseurs des systèmes spiritualistes n'en tirent pas tout le parti possible. Malheureusement cette interprétation ne peut aller sans une discussion précise de faits historiques ou physiologiques. Le P. Tyrrell est trop métaphysicien pour cette besogne minutieuse. Il faut voir avec quelle facilité il invente et défend une hypothèse, là oii des spécialistes ne se feraient une opinion que sur des volumes de faits ^. Il lui arrive aussi de verser dans la théologie qui devrait être absente de ces sortes d'études; il n'est pas facile de prouver que l'histoire des religions tend à montrer partout la volonté salvifique de la Divinité ^.

Ses conclusions sont catégoriques. Il croit que tous les sauvages sont spiritualistes et monothéistes. L'idée contraire vient de ce que les historiens des religions se tiennent uniquement aux preuves tirées des cultes. Les peuplades les plus dégradées ont aussi la perception directe bien que confuse des principes essentiels du décalogue, et un peu d attention montre qu'elles possèdent même la règle d'or de l'amour et de l'abnégation.

\. v. p. 266 son interprétation des sacrifices propitiatoires des sauvages.

C'est concéder beaucoup, et comme le P. Tyrrell voit la base de l'idée de Dieu dans le raisonnement indiqué par saint Paul et non dans la révélation génésiaque, d'autres apologistes lui reprocheraient sans doute de leur enlever un argument précieux et de tomber lui-même dans une sorte de naturalisme.

Le vrai défaut de cet essai comme de tous ceux où le P. Tyrrell touche aux faits, c'est de se présenter au début comme une étude positive et de se transformer brusquement en argumentation. Ce manque de méthode empêche comme de juste la conviction et cause de la fatigue. Notre philosophe ne nous donne vraiment que la philosophie.

Par bonheur il n'y a pas autre chose dans les deux articles où le P. Tyrrell touche encore plus ou moins directement à l'existence de Dieu. L'un intitulé V Idéalisme à la gêne^ résume simplement un livre d'apparence paradoxale, où l'auteur, théologien protestant, fait voir sans beaucoup de peine, qu'on ne peut être idéaliste sans faire assez d'actes de foi pour être aussi trinitaire. Ses arguments méritent d'être rapportés brièvement.

1° L'idéalisme affirme au moins le moi et invinciblement l'existence d'autres egos, au-dessus desquels un Ego qui est la loi de tout le reste. Cela suppose des actes de foi indépendants de l'expérience et la conviction que plusieurs personnalités peuvent exister dans le Cosmos, subordonnées à un être plus un qu'elles-mêmes. Cette conviction diffère-t-elle beaucoup de ce que nous croyons sur la Trinité ?

2° L'expérience nous dit que nous sommes libres,

l. Idealism in strcdis.

mais aussi que notre liberté est à chaque instant limitée. Elle l'est surtout par la liberté de l'Être infini qui ne peut dépendre de la nôtre que dans la conception la plus anthropomorphique. En réalité notre volonté est constamment pressée par la sienne. 11 faut donc un acte de foi pour croire à la liberté.

3° Le problème du mal (au moins du mal moral) est intimement lié à la persuasion où nous sommes que nos droits sont limités et nos devoirs conditionnés par d'autres moralités — finies ou Infinie — que la nôtre. Or cela est un passage au réel qui ne s'explique que si nous croyons à une « unité de superposition » comme celle de la Trinité.

Ces idées brillantes que j'affaiblis nécessairement en les résumant plaisent à l'esprit subtil du P. Tyrrell. On s'aperçoit cependant avec plaisir, qu'il ne triomphe pas, comme tant d'auti'es, des points faibles de l'idéalisme. Sa conclusion que je vais traduire pourrait recommander à quelques personnes une modération dont elles s'écartent trop facilement en jugeant des grands hommes et des doctrines qu'elles ne comprennent peut-être pas toujours, faute sans doute de les prendre à leur source.

« Ce qu'il nous faudrait, dit le P. Tyrrell après avoiir indiqué ces objections à l'idéalisme, c'est une synthèse supérieure, si elle est possible à l'esprit humain, ou bien, l'aveu franc que la foi est un complément nécessaire de toute philosophie. Une chose au moins s'impose : reconnaître honnêtement les difficultés inhérentes au réalisme comme à l'idéalisme et faire consciencieusement la critique de leurs prémisses. On ne peut aborder avec quelque chance de succès la thèse idéaliste si on la tient absurde ou

ridicule, si on n'a jamais cru y voir la moindre vérité, si on est réaliste sans faire pour cela aucun effort. Car alors on se bat contre un homme de paille qu'on a fait soi-même, et tous lesarguments qu'on apporte on les fabrique en supposant que le réalisme est vrai. Il est trop clair que les meilleurs esprits des temps modernes n'ont pu être les jouets d'un sophisme dont un écolier sait faire justice. Le même désintéressement est indispensable de la part de l'idéaliste trop porté à regarder le réalisme comme grossier, sans critique et barbare. Nous avons tous nos antinomies, nos impasses intellectuelles, et nous en sommes tous réduits à boucher les trous de nos systèmes avec des « il faut admettre » et des « il est évident » sans preuves. »

Voilà le P. Tyrrell philosophe. Quand les questions de fait n'interviennent pas, il est toujours disposé à aller chercher l'esprit humain sur la plateforme la plus étroite où il lui plaise de se réfugier. Dans le domaine de la raison pure il ne veut bâtir que sur les certitudes au delà desquelles l'analyse s'abdique elle-même. Quelques-uns ne manqueront pas de l'appeler kantiste. Je les prierai de vouloir bien lire son essai intitulé Prospects of réunion. Ils verront à quel point un kantiste peut se rapprocher d'eux quand il s'éloigne de son point de départ.

Cette parenthèse fermée, revenons à notre dessein premier, en remarquant que, si le P. Tyrrell croit en Dieu, ce n'est pas que la métaphysique théiste lui paraisse entièrement dégagée de doutes, mais parce qu'il trouve les mêmes doutes à la base d'autres métaphysiques moins intelligibles que le théisme.

La même conclusion associée à la même tendance

libérale se dégage du quatrième essai critique qu'il nous reste à examiner ^.

Cet article est long et travaillé, il ressemble plus qu'aucun autre à une dissertation ex professa. Je ne suis pourtant pas sûr de l'avoir bien compris et je ne me porte garant que de la pensée générale qui lui a donné naissance.

L'argument est basé sur les grandes lignes de l'évolutionnisme. C'est la philosophie à la mode et, comme je le disais plus haut, le P. Tyrrell recherche toujours les formes mentales les plus actuelles. Cependant il est assez clair qu'il ne veut faire qu'un argument et qu'il n'accepte les données évolutives que provisoirement. En fait, il s'efforce en vingt endroits de les rendre suspectes, et si cette tendance n'affaiblit pas sa démonstration, elle cause cependant quelque inquiétude au lecteur. L'évolutionnisme a perdu en tant que philosophie : il était trop simple et nous sommes encore loin de l'intuition de génie qui expliquera par la même formule, les faits intellectuels et moraux aussi bien que physiques. Comme hypothèse scientifique il a constamment gagné : c'est un fait indéniable, et il est puéril de recourir à des réticences pour le reconnaître. Cependant le P. Tyrrell n'en paraît nullement convaincu. Il n'est pas sûr que cinquante explications différentes no rendissent aussi bien compte des faits et dans cette idée il se reprend plusieurs fois à discuter avec Darwin. J'avoue qu'il ne sort guère de ce qu'il y a de plus philosophique dans la biologie, mais même dans ces limites où l'on est plus reçu à contredire le

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