Cf. Libéral Catholicism et Rcttionalism in Religion
avidement du moindre renseignement surnaturel. Ce qui n'est qu'une formule abstraite pour celui qu'ils appelleront facilement le philistin utilitaire, est pour eux la racine d'une elïlorescence religieuse qui les charme. Aussi le P. Tyrrell consacre-t-il plus de pages qu'on ne s'attendrait à en trouver dans un ouvrage moderne, à la défense de ce qu'il appelle simplement le dogme mais qu'on appelait autrefois le mystère. La contradiction apparente des termes ne l'effraie pas : il y trouve toujours un côté lumineux où il s'attache et par lequel il justifie toutes les obscurités.
Il est remarquable que si cette lumière est plus intellectuelle que morale, il veut cependant qu'elle soit toujours humaine, qu'elle puisse se tourner ,en amour.
. Rappelons-nous bien que le P. Tyrrell se soucie peu de la logique pure ; qu'il est avant tout religieux ; que son idée dominante est que nous parlons du surnaturel comme on parlerait, des sons en termes de couleurs; qu'au fond, par conséquent, il est plus sûr de ce qu'il sent que de ce qu'il sait et qu'il y tient davantage. Donnez-lui donc un aliment à sa contemplation, mais choisissez-le convenable au simple chrétien qui est en lui, autant qu'au philosophe.
Il met l'intuition d'un esprit spontané au-dessus de la déduction du savant.. Un sauvage des bois connaît mieux la nature qu'un gardien de musée ; celui qui voit un homme vivant est plus renseigné que s'il avait vu un squelette savamment articulé. Quand le paysan pense à l'âme, il voit une sorte de fantôme intérieur confusément semblable à son corps. Il se
trompe, mais le philosophe se trompe tout- autant quand il met l'âme dans le corps entier et entière dans chacune de ses parties. Son affirmation n'a de valeur que comme correctif de celle de l'homme simple. Prise en elle-même elle combine deux idées incompatibles et qui aboutissent à zéro^
De même pour l'idée qu'on se fait de Dieu. Le philosophe qui met son omniprésence dans un point mathématique et son éternité dans l'intervalle imaginaire qui sépare deux moments de la durée, doit corriger sa conception par celle plus grossière qui fait de Dieu l'Ancien des Jours et le voit dans tout l'espace. La notion du philosophe est aussi analogique que celle de l'ignorant. Les formules les plus abstraites restent anthropomorphiques. L'anthropomorphisme ne consiste pas tant à parler de Dieu en termes humains, puisque cela est inévitable, qu'à oublier que ces termes, quels qu'ils soient, sont toujours analogiques.
Ce principe doit servir de régulateur aussi bien à la dévotion qu'à la théologie. La première tend constamment à exagérer le côté sensible de la révélation, la seconde à exagérer son côté abstrait. Nous lisons : N'affligez pas l'Esprit-Saint », et : « Mon Esprit ne luttera pas toujours avec l'homme ». Ces textes et mille autres qui dans la Bible représentent Dieu comme sujet à nos passions, ne sont pas adéquats sans doute; mais la philosophie théologique qui le montre indifférent et impassible n'est pas adéquate non plus. La même opposition accompagnée de la même insuffisance se retrouve dans toutes les con-
i. Vol. n, p. 233 et 23G.
ceptions soit de la dévotion soit de la théologie, sui* la prescience de Dieu ou la prédestination, ou le libre arbitre. On "en dit trop sur ces questions dès qu'on ouvre la bouche; il n'y a pas de formule exacte pour faire leur part à Dieu et à l'homme à la fois.
La théologie bute à chaque instant contre ces obstacles. Les mots de « nature » et de « personne » en parlant de la Trinité, n'aboutissent qu'à mettre une harmonie forcée entre deux propositions que le simple croyant regarde comme inconciliables. La doctrine de la xEvwffiç peut être expliquée d'une manière qui la rapproche singulièrement de l'erreur des docètes. Nous croyons avec raison que le Christ a renoncé librement à ses prérogatives de Dieu-Homme afin de ressembler aux hommes qui n'achètent la gloire que par l'humiliation et la souffrance ; afin d'être un Grand-Prêtre compatissant à nos infirmités et tenté comme nous, en tout point, sauf le péché. Cependant quand le théologien nous a dit que le Christ était exempt des deux sources intérieures de nos faiblesses : les ténèbres de l'esprit et les révoltes du corps ; que les tentations du dehors ne le touchaient pas plus que la nourriture n'excite un cadavre : nous sentons que si vrai que tout cela puisse être dans l'abstrait, ce n'est pas cependant toute la vérité, car autrement ceux qui ont levé les yeux vers le Christ dans leurs tentations et leurs peines auraient été singulièrement illusionnés. De même quand on nous dit que le corps sacramentel de Jésus-Christ n'est pas dans l'espace ratione sui mais ratione accidentis; qu'il reste immobile tandis que les espèces sont portées en procession; qu'on n'en est pas plus près
à l'autel que si l'on était au pôle Nord, nous répondons que voilà un ratione sui dont nous sommes peu touchés et qui ne fait sûrement point pax'tie de la révélation. Il fait bien de nous rappeler que notre imagination est grossière et | enfantine quand elle nous peint ce mystère, mais sa métaphysique n'est pas plus proche de la vérité que nos sens. De même encore, dites avec votre science ésotérique, que Jésus n'est pas solitaire, triste et délaissé dans le tabernacle, vous corrigez certainement des idées trop simples, mais en faisant voir un Christ impassible, et indifférent depuis vingt siècles à notre vie bonne ou mauvaise, vous risquez de laisser des Madeleines en larmes devant un tombeau vide et disant : « Ils ont emporté mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont mis. »
Une théologie plus profonde et large nous ramène le plus souvent à notre point de départ; elle nous rend le stimulant de nos conceptions d'enfant, mais avec plénitude et surabondance ; elle nous convainc que, après tout, l'expression la meilleure et la plus sage de la vérité est celle que Dieu même a choisie. Quel est, par exemple, le but de l'Incarnation, sinon de nous révéler le Père, dans la mesure où la Bonté divine peut être exprimée en termes de vie humaine, sinon de nous faire sentir cette paternité et cet amour devenus si peu réels sous leur habit philosophique ou théologique? Dire que l'amour et la douleur, la joie et la colère, existent en Dieu eminenter, purifiés de leurs imperfections, identifiés l'un avec l'autre, revient, pour le profit que nous en tirons, à dire qu'ils n'existent en lui d'aucune manière. Il y a en lui, nous dit-on encore, quelque chose qui égale
leur perfection, mais ce que peut être ce « quelque chose » nous ne le saurons jamais. En revanche, l'Incarnation nous assure que ce qui nous console et nous aide dans notre conception anthropomorphique de Dieu, loin de dépasser la vérité, n'y atteint pas. Sitôt que l'amour divin nous est traduit en langage d'homme, il apparaît, au moins ^ comme un amour de souffrance, de tristesse, de passion et de compassion ; et nous ne pouvons pas ne pas voir que refuser ces caractères à l'Éternel est une plus grave erreur que de les lui attribuer. La révélation est une religion concrète plus qu'un symbole, une lex orandi plus qu'une lex credendi. L'office de l'Église est de réprimer toute tendance extravagante en rappelant et appliquant avec vigueur la lex orandi primitive. Une théologie sage et modérée peut lui aider dans cette œuvre ; mais la théologie n'est pas toujours sage et modérée ; elle a besoin du contrôle de la lex orandi. La dévotion et la religion existaient avant elle, comme l'art avant la critique. La critique d'art, quand elle ne fait que mettre en formules les créations des vrais artistes, peut guider et régler des talents inférieurs ; et la théologie quand elle met en formules la dévotion des vrais catholiques peut servir à tous de loi et de correctif. Mais lorsqu'elle commence à contredire les faits de la vie spirituelle, elle perd sa réalité et son autorité et il faut alors la ramener elle-même à la simple loi de prière.
Je me suis tenu, en écrivant les pages qui précèdent, aussi près que possible de la pensée et même de l'expression ^ du P. Tyrrell. Elles le peignent
d. The Relation of Theology to Dévotion, passim.
plus vivement qu'aucun autre des essais, avec la sincérité profonde de sa foi, sa droiture intellectuelle, et pour mieux dire, sa candeur, et surtout avec sa compréhension de l'idée d'aucdogie et l'application étonnamment féconde qu'il en fait à la religion. Il ne faudrait pas qu'on se laissât prévenir par la manière dont il parle de la théologie et des théologiens. En France on a un grand respect pour les mots, et celui de théologie qui est en efifet fort beau, est de ceux auxquels on ne permet pas qu'on touche. Il y a cependant théologie et théologie. Nous le savons très bien nous-mêmes, et le mot peut prendre des circonstances plusieurs physionomies très différentes. Qu'on nous parle, je ne dis pas d'un saint Thomas ou d'un saint Bonaventure, mais même d'un de leurs lointains successeurs, sorbonniste du xvii* siècle, nous voyons un front austère et chargé de pensées. Ajoutez le mot allemand à celui de théologien, nous entendons le bruissement des robes de sombres et destructeurs hérétiques. Evidemment le P. Tyrrell ne parle pas seulement de ces derniers ; il se méfie de beaucoup d'auteurs qui n'ont jamais été condamnés, dont les livres ont contribué à solidifier (même s'ils l'ont durcie) l'enveloppe de la religion. Mais pense-t-on qu'il ne voulût pas sentir cette religion comme la sentaient un saint Augustin ou un saint François de Sales, pourtant théologiens? Il ne fait rien de plus, après tout, que ce que faisait l'auteur de Vlmitation. Celui-ci avait horreur d'une activité où l'esprit ne donnait rien à l'âme et qui vidait les cellules pour remplir l'es salles d'Actes.
Il aimait mieux sentir la ferveur qu'en savoir la définition, et se souciait plutôt de plaire à la Trinité
que de disputer sur la nature et les personnes. On voit bien que le P. Tyrrell donnerait aussi vingt syllogismes pour une larme. Mais ce n'est pas uniquement préférence de contemplatif. Un savant jésuite du xx^ siècle peut avoir l'âme pétrie comme un solitaire du xiv° : il a aussi l'expérience de plusieurs siècles. 11 sait l'histoire de la décadence non seulement de la scolatique, mais de plusieurs autres philosophiés ; il peut raconter la querelle trois ou quatre fois recommencée, et toujours vainement, des nominalistes et des réalistes. C'est beaucoup pour détacher un homme de la pure philosophie que de savoir l'histoire de ses efforts stériles. Cela expliquerait que le P. Tyrrell réagît contre les exagérations de logique qu'on appelle la scolastique et que lui appelle théologie. ■
Mais il n'a pas que la connaissance du passé. Il connaît bien son temps et il sait sous quel angle il faut lui présenter la doctrine de vie. Il appartient à iine génération où la philosophie fatiguée de demander à la raison une certitude impossible, essaie de la trouver dans l'expérience intérieure, dans l'intuition de la vie ou de l'action. Cela du moins n'est pas analogique puisque c'est nous-même saisi par nousmême. Cela est nécessairement à notre échelle tandis que nos idées nous paraissent toujours ou trop petites ou trop grandes. La philosophie de l'action en tant qu'elle s'efïorce. comme les autres métaphysiques, de parvenir à la certitude, n'est pas plus qu'elles à l'abri des objections; surtout elle ne prend guère le chemin de devenir populaire. Mais ce sont les conclusions et non pas les principes des philosophies qui ont l'influence la plus immédiate
et la plus large. Tout court et étroit qu'il était, le matérialisme n'était pas compris du plus grand nombre de ses adhérents. La philosophie de l'action s'adresse aux âmes généreuses qui ont traversé le monisme ou l'idéalisme et en ont gardé, avec le doute, un très grand dégoût. De celles-là il y en a bien plus qu'on ne pense. Elles ont un idéal moral dont elles se croient sûres et en même temps le désespoir d'arriver à l'idéal intellectuel qu'elles avaient rêvé. Elles se portent instinctivement vers l'action morale, où elles trouvent bientôt le sentiment de plénitude qui leur avait été refusé jusque-là. Voici une occasion favorable pour le christianisme, et voici où la conception très humaine que le P. Tyrrell se fait de la théologie et de la dévotion, peut lui être d'un très grand secours. Car comment agir sans principes? Et ces principes, si on les emprunte à la sagesse ambiante, à l'idéal le plus accessible, en réalité ne les emprunte-t-on pas à la doctrine de Jésus? Les sectaires les plus étroits seuls le nient.
Mais peut-on baser la foi chrétienne sur ces dispositions où la fatigue intellectuelle joue son rôle à côté de l'activité morale? Pourquoi non? L'apologétique n'est qu'un art, changeant tous les vingt ans, comme la tactique, et dans lequel la maîtrise est de distinguer les méthodes qui ont le plus de chances de durée. Elle dépend de toutes sortes de sciences humaines dont quelques-unes ne seront jamais fixées : la psychologie, la biologie, la physique. Mais si sa nature doit être déduite de sa fin, elle conduit en tout temps à un acte que l'analyse rapproche singulièrement des dispositions dont nous parlons. L'acte de foi, en effet, combine l'action de
l'intelligence avec celle de la volonté. Il en est de la foi comme de toute certitude humaine : il serait trop facile de se laisser entraîner à le montrer par. des exemples. Elle sera toujours préparée par la raison, mais celle-ci sera toujours insuffisante à son acquisition totale. Il faut qu'elle soit aidée par le « désir de croire » , comme celui-ci ne peut avoir son effet sans un essai de « libération intellectuelle ». Or le « désir de croire » peut être singulièrement accru parla « volonté de vivre ». Rien n'est frappant comme la servilité de la raison vis-à-vis de la passion. Tout le monde le sait et on l'a répété cent mille fois en sentences qui sont encore des vérités même quand elles ne sont que des phrases. Mais tout le monde n'en a pas fait l'expérience. Les confesseurs qui conseillent aux hésitants de faire l'essai du catholicisme comme vie plutôt que comme doctrine ne savent pas toujours à quel point ce précepte qu'ils ont reçu sans en avoir fait l'épreuve, est facile à ceux à qui ils le donnent. Celui qui, ayant passé par plusieurs philosophies, n'a pas fini par se complaire dans le doute, est devenu merveilleusement habile à incliner son esprit du côté qu'il souhaite. Il ne manque pas d'hommes que leur tournure d'esprit et les circonstances de leur vie auraient fixés dans le monisme, s'ils n'avaient été poètes. Ils prennent bien soin de tenir leur science et leur philosophie dans une région de leur âme dont ils approchent le moins possible. Car comment prendre sa part du triomphe du printemps et de la fête des couleurs, de l'amour, de la joie ou de la mélancolie universels, quand on ne voit dans ce qui se passe en soi qu'une sorte de réaction fatale? Ces hommes font effort pour
se dégager du courant étouffant du déterminisme et du coup sortent de leur triste philosophie. On peut arriver à la foi par le même chemin, sous l'influence du même désir de se dégager et de mettre •dans un ordre à part le principe de l'abnégation, de la passion du bien qu'on a constatée en soi. Mais c'est à condition que cette foi soit présentée à l'esprit, non comme une métaphysique, mais comme une révélation faite pour l'homme; qu'elle parle d'abnégation, de bien et d'amour plus que des premiers principes, en un mot, qu'elle soit dévotion, prière, plus que théologie- Que ceux qui entendent avec bonheur parler d'un retour des intelligences les plus cultivées à la religion ne s'y trompent pas. Ce n'est pas la scolastique rationaliste qui les attire. C'est ce qu'il y a d'élevant et de rassurant dans le théisme ; d'humain, de secourable et de compatissant dans l'Évangile. Montrez-leur un dogme absolu, affîrmez-leur que la théologie n'est pas analogique, vous les replacez dans une atmosphère où elles se souviennent d'avoir mal respiré.
Ce qui les charme dans le christianisme, c'est justement que le mystère leur permet de voir l'infini sous les formules dogmatiques et en même temps de les adapter, comme faisait le Christ, aux besoins les plus immédiats de l'âme. Le P. Tyrrell, en montrant si nettement le caractère à la fois analogique et humain de la révélation, ne fait pas une démonstration de la vérité de cette révélation, mais il ouvre la seule voie, semble-t-il, par où les hommes de ce temps puissent aller au christianisme. Les apologistes catholiques qui l'ayant compris adopteront la même méthode y regagneront la sou-
plesse. la liberté de la prédication évangélique ellemême.
Mais cette méthode est-elle la méthode catholique? Ceux qui s'y rangent ne s'écartent-ils pas d'une tradition confirmée au Concile du Vatican d'une manière solennelle? N'est-ce pas une attitude franchement protestante de nous renvoyer constamment à la prédication de Jésus et à l'Evangile plutôt qu'à la tradition et à l'enseignement de l'Église? Le P. Tyrrell y a-t-il pensé?
Avant de répondre en résumant deux des plus charmants chapitres de Faith of tUe Millions, il semble utile de faire quelques distinctions entre les méthodes et ceux auxquels elles s'adressent.
J'ai sous les yeux un travail de M. Gayraud paru dans la Revue du Clergé Français ^ , sur le Problème de la Certitude religieuse. Cette contribution à l'étude d'une question qui intéresse si profondément les philosophes catholiques peut nous être fort utile. M. Gayraud est le plus droit, le moins irritable et le plus clair des théologiens scolastiques adversaires de la méthode d'immanence. Les esprits avides de clarté lui sont toujours reconnaissants de ses critiques lors môme que leur tendance est toute difPérente de la sienne. 11 pense net, il écrit tout droit, et cela est bien rafraîchissant quand on sort de certaines élégances composées et de certaines profondeurs ténébreuses.
i. Voir Revue du Clergé Français du 13 mars 1902.
L'étude dont je parle nous montre très clairement comment l'auteur conçoit l'apologétique. Pour lui, la révélation chrétienne est toujours objet de démonstration logique. Il n'y aura jamais de différence dans le procédé que du plus au moins. Il prend trois cas dans lesquels il nous montre la foi chrétienne présentée à l'esprit dans des conditions diverses. D'abord le croyant ordinaire, l'homme simple, le charbonnier. Sa foi n'est pas le résultat d'une expérience intérieure, du bonheur qu'il trouve dans sa possession. Le plus souvent il n'éprouve rien de semblable. Il croit sur le témoignage : en premier lieu celui de ses parents, en dernière analyse celui de l'Église : dans les deux cas sa croyance est strictement objective.
Deuxièmement l'incrédule. L'incrédule type choisi par M. Gayraud n'est pas flatté. Il est ignorant au point « de ne pas savoir ce que nous croyons, de nous attribuer des erreurs grossières, de donner à nos dogmes des sens absurdes qui heurtent la raison ou contredisent les faits delà science, etc., etc., etc. ». 11 a si peu de logique « qu'il jette sur la religion elle-même la responsabilité des fautes et des crimes des hommes, brouille les questions les plus différentes, et se perd en d'inextricables confusions ». Comment procéder devant un échantillon semblable? Je sais très bien ce que ferait le P. Tyrrell. Je ne vois pas du tout ce que ferait M. Blondel, bien que quelques pages de V Action dussent faire une certaine impression sur cet esprit prévenu contre la grossièreté du catholicisme. M. Gayraud raisonnerait son homme. Il le dépouillerait de ses préjugés, lui montrerait qu'il n'y a rien « d'irrationnel, d'absurde ou
d'antiscientifique » dans nos croyances. Puis il lui prouverait le fait de la révélation non a priori mais par le témoignage. Quel témoignage? Celui même de Dieu parlant par les prophéties et les miracles. Toujours la méthode objective.
Le troisième cas décrit par M. Gayraud est moins nettement précisé. Il ne vient que dans une sorte d'appendice à la théorie de la démonstration logique. C'est celui d'un esprit affaibli par l'influence débilitante et toxique du positivisme, du sensualisme et du criticisme kantien. Pour celui-là, « que si la philosophie de l'action, du pragmatisme, du dogmatisme moral, de l'immanence, ou de quelque autre nom qu'on l'appelle » , peut le saisir, à merveille. M. Gayraud ne refuse pas d'avoir affaire à « la raison incrédule et superbe » , mais il veut que cette raison soit « confiante dans ses facultés de perception et de déduction, sûre d'atteindre la réalité substantielle des êtres, et de s'élever par les créatures jusqu'à Dieu ».
Ainsi, voilà au moins un cas où M. Gayraud luimême conseillerait de s'écarter de la méthode indiquée dans la constitution Dei Filius. Il paraît donc qu'on ne peut pas toujours objecter ce texte infaillible aux partisans de la méthode morale, puisqu'il arrive que ses adversaires eux-mêmes la recommandent. On rencontre des théologiens, ou du moins des hommes qui se disent théologiens, qui rabaissent singulièrement la théologie. Le théologien pour eux ne serait guère plus qu'un homme très instruit de ce qui est de foi, un homme qui a de la doctrine, comme ils disent, et préoccupé uniquement d'empêcher qu'on y touche. Le P. Tyrrell, qui n'a jamais
d'amertume et qui, en revanche, sourit souvent, dit qu'à la moindre alerte ces gens soupçonneux se mettent en boule présentant de toutes parts des pointes menaçantes. Cette forme d'orthodoxie peut être respectable, mais elle est par trop facile et elle n'est pas toujours sage. Le hérisson prudent se met en boule quand le chien passe, mais non quand il tombe des feuilles dans le buisson.
M. Gayraud se préoccupe de sauvegarder la pureté de la foi : c'est fort louable, — et il le fait avec intelligence, ce qui ajoute à son mérite. Il n'est pas le seul théologien qui cherche à se rendre compte de la situation où les philosophes de l'immanence en France, et quantité de catholiques éclairés, à l'étranger, se croient placés. Grâces en soient rendues à Dieu! Cependantun théologien, comme le P. Tyrrell, moins exclusivement scolastique que M. Gayràud, voit des choses que celui-ci ne paraît pas remarquer. Parlant des mêmes idéalistes ou kantistes, M. Gayraud signale un « affaiblissement, une anémie de la raison », tandis que le P. Tyrrell écrit : « Evidemment les meilleurs esprits des temps modernes n'ont pas été les jouets d'une illusion dont un écolier fait justice. » En général, nous voyons que ceux qui traitent les « modernes sceptiques » si cavalièrement, ne les connaissent que par ouï-dire ^ . Le fait que de l'aveu général de ceux qui les ont lus, ces philosophes sont les « meilleurs esprits des temps modernes » , devrait inspirer quelque réserve à ceux .qui les attaquent. Je sais bien, pour l'avoir éprouvé
1. Lisez, pour choisir un exemple sérieux, la réfutation du système de Spinoza par Fénelon dans la Lettre sur l'existence de Dieu, le christianisme et la véritable Église.
souvent, que la rudesse avec laquelle Kant nous montre les antinomies de la raison, cause une stupeur dans laquelle l'intelligence ne se sent plus « si saine et vigoureuse » qu'elle croyait; qu'une grande reconstruction de l'univers comme celle de Spinoza, fait l'effet d'un château enchanté par une fée malfaisante. Mais il n'est pas nécessaire qu'on touche à une loi fondamentale de l'esprit comme le principe de causalité, par exemple, pour'qu'on se sente ainsi mal à l'aise devant le mystère de l'intelligence humaine. 11 ne manque pas d'hommes voués avant tout àl'étude des faits et travaillant dans une science positive, esprits nets et clairs, comme Huxley ou Strauss qui, sans douter de la valeur de la connaissance, en marquent cependant les limitations d'une manière qui inquiète. On ne peut toucher à l'étude de la physique, de la biologie, de la psychophysique, sans atteindre rapidement une limite où on sent bien que la réalité substantielle dont M. Gayraud est si sûr, échappe. La philosophie scolastique se contente presque toujours de décrire en une langue assurément très précise- (mais précise par rapport à l'idée plus que par rapport à l'objet) les phénomènes qu'elle prétend expliquer. Certains esprits ne demandent rien de plus et se croient assurés qu'ils ont ainsi la solution du problème de la perception ou de celui de la matière. Mais qu'on les mette devant une expérience d'optique ou d'électricité ou d'hypnotisme, ils passent à travers le réseau de termes scolastiques et se retrouvent en face du mystère.
M. Gayraud aurait dû ajouter à ses trois types d'esprits, un quatrième, celui du savant qui ne doute pas de la capacité radicale de l'esprit à posséder
quelque certitude, mais convaincu que cette certitude recule toujours et que, comme dit Kant, « un singe sur un autre globe serait peut-être un Newton, et qu'un Newton dans une autre planète ne serait qu'un singe ». Où l'un voit réalité substantielle et raison vigoureuse, un autre ne voit qu'atithropomorphisme. Et ce sera toujours ainsi, car il y aura toujours des esprits en avance et d'autres en retard. Nous ne sommes qu'à quelques siècles de la doctrine des quatre éléments. Que sera la théorie de l'éther dans cinq ou six mille ans? Heraclite était certainement très inférieur à Tyndall. Que ceux qui philosophent aujourd'hui sur la doctrine de Tyndall pensent à ce que sont pour nous les Grecs, relativement encore tout proches, qui philosophaient sur la physique d'Heraclite.
Il est probable que cette quatrième classe d'esprits serait aussi méfiante devant les raisonnements traditionnels que les kantistes purs. Elle les trouverait trop définitifs, ou bien elle voudrait les entourer d'une discussion de faits que M. Gayraudrend facile avec son incrédule ignorant, mais pleine de difficultés avec un homme mieux instruit de la science et de l'histoire. Cependant, il faut vivre, et ces hommes éclairés et souvent très moraux accepteraient volontiers une doctrine dont le côté dogmatique leur serait présenté comme analogique.
Ainsi les purs savants comme les purs philosophes, de l'aveu formel ou implicite de M. Gayraud, re- - lèvent d'une apologétique autre que celle du concile du Vatican.
C'est bien aussi ce que pense le P. Tyrrell auquel nous pouvons maintenant revenir. Il croit comme
M. Gayraud que l'apologétique est affaire de circonstances, de tactique et que les Conciles ne la déterminent pas autant que la Providence.
Il distingue en gros deux sortes d'esprits parmi — non pas les croyants — mais les incroyants : les ignorants satisfaits d'eux-mêmes et des bribes de science antichrétienne qui leur tombent de plus haut; puis, l'élite, qui les atteint lentement par infiltrations successives.
Il croit indispensable d'éclairer les premiers dans la mesure dont ils sont capables : « Si l'Église veut garder la masse dans les pays modernes ou en voie de se moderniser, ce ne peut être qu'en reprenant son ascendant sur ceux qui forment l'opinion publique ou bien en revenant aux méthodes des premiers siècles, c'est-à-dire en faisant valoir quelque argument palpable dont les simples soient aussi touchés que les savants. Mais on ne peut guère espérer une ère nouvelle de miracles et de prophéties, et l'argument tiré des fruits de l'arbre, c'est-à-dire le miracle moral, est bien affaibli par le fait que beaucoup d'incroyants mettent en pratique la morale qu'ils ont apprise du Christ.
« Nous ne voyons donc pas très clairement ce qui remplacera le soutien donné jadis à la foi des millions par le consentement général des peuples sur la divinité du christianisme. Cependant l'incapacité des masses à étudier rationnellement le problème religieux ne justifierait pas complètement notre silence. En premier lieu, cette incapacité est un fait dont l'esprit populaire ne se rend pas compte ou qu'il n'aime pas à avouer. Un politicien aurait peu de chances de se faire écouter si, au lieu d'en appeler
au jugement de son auditoire, il le convainquait d'impuissance à juger quoi que ce soit. D'ailleurs, le plus fruste paysan, s'il ne peut pas décider entre un système et un autre, peut cependant voir qu'il y a bien à dire pour l'un comme pour l'autre ; et si cela diminue sa confiance dans ce qui est la vérité, elle la diminue également dans l'erreur. »
Le P. Tyrrell ne montre aucune allégresse à s'occuper de cette sorte d'hésitants. Il les connaît. Il nous confie que certains épiciers et même une couturière l'ont « fait poser » avec des bribes d'Herbert Spencer et le mot exaspérant du philistin britannique : je pose une question nette, il me faut une réponse nette. Il veut bien quelquefois essayer d'une méthode qui respecte au fond la vérité, qui réussit avec certains : l'emploi de sonores polysyllabes, d'une terminologie abstruse et le pompeux déploiement d'un appareil syllogistique hautement charpenté.
Mais « il y a des mains trop délicates pour cette grossière besogne ». Le P. Tyrrell ne se résignerait pas à fabriquer lui-même les Tracts pour les Millions qu'il croit cependant indispensables. « Par bonheur Dieu a pourvu à l'éducation universelle du genre humain. A tous les degrés de culture oh trouve des gens qui sont suffisamment en avance sur les autres pour les éclairer, pas assez pour parler un langage différent du leur. Et c'est heureux. La pleine lumière éblouit l'œil mal préparé. Une demi-vérité est comme la doctrine des prophètes préparant celle de Jésus. Puis donc qu'il y aura toujours des niveaux d'intelligence différents, tout ce qu'il faut c'est qu'on ne rejette pas la légitimité de plusieurs bases de controverse. Telle est la méthode d'instruction des
simples. En somme, elle paraît surtout objective, comme celle de M. Gayraud, mais elle est surtout élastique. « Que le Gascon y aille si le Français n'y peut aller ! »
Dans l'apostolat intellectuel des classes cultivées, le P. Tyrrell est évidemment partisan de la méthode d'immanence. Mais à la différence de M. Gayraud, il ne veut pas qu'on applique cette méthode aux seuls kantistes. C'est que, bien qu'il ait parlé des idéalistes comme « des meilleurs esprits des temps modernes » , il n'identifie pas le moins du monde leur philosophie avec la culture. En fait, il ne les nomme pas une seule fois dans l'Introduction ' où nous le cherchons à présent, et se contente de parler en général de l'élite intellectuelle, de ceux qui en somme font par contre-coup l'opinion des masses.
Il montre l'obligation de s'adresser à cette élite, avec une insistance où l'on sent la conviction profonde. Il veut qu'on lui parle son langage et non un autre. N'est-ce pas ce que l'Église a fait dès les premiers siècles en adoptant spontanément les formes de la pensée grecque, et plus tard les procédés logiques de Taristotélisme? Il trouve étrange que les personnes les plus attristées de la déchristianisation du peuple et les plus ardentes à réclamer son évangélisation nouvelle par des conférences ou des tracts, considèrent souvent tout effort pour produire un résultat plus durable en atteignant des couches plus profondes, comme un symptôme d' « intellectualisme morbide ». Il regarde comme indispensable l'acquisition de la science, l'intelligence de
i, Xol.ï, Introduction.
la pensée qui sont vraiment la science et la pensée modernes. Pourtant — c'est ici qu'il devient nettement partisan de la méthode morale — il est d'avis que « l'appel de la foi à la raison doit être mis à son vrai rang qui est secondaire et conditionnel, nullement celui de cause principale. Le désir de croire, \epius credulitatis affectus est la cause impulsive et déterminante de la foi; la justification intellectuelle ne fait que la libérer. La pure rationabilité de la croyance ne peut ébranler la volonté, bien que sans elle la volonté ne puisse agir raisonnablement. Il faut donc commencer par créer ou fortifier le désir de croire. Or ce désir de croire ne va pas sans la persuasion que les faits proposés à la croyance ont un retentissement sur la vie et sur le bonheur de qui les accepte comme vrais. Plus on montre leur étroite relation avec la vie, plus on fait voir qu'ils sont, comme on dit, d'intérêt vital, plus on excite la volonté à y adhérer. Ce n'est pas que les besoins moraux ou spirituels qu'on éprouve soient la mesure et le critérium unique de la foi. La religion ne doit pas seulement les satisfaire, elle doit les dépasser et promettre d'étendre et de satisfaire indéfiniment les capacités supérieures de l'homme. Mais il faut d'abord qu'elle corresponde à ces besoins moraux : autrement elle devient un système imposé du dehors, semence jetée sur la surface aride, sans racines dans ce qui est vraiment la vie. Cette religion peut être celle d'un grand nombre, mais on sait combien elle est fragile et stérile » .
Voilà donc la théorie de la genèse de la foi et l'indication de la méthode correspondante. Le P. Tyrrell y ajoute la doctrine de l'immanence du
184 LA PEiNSÉE CATHOLIQUE EN ANGLETERRE.
surnaturel, de la compénétration de la nature et de la grâce, et ce complément donne à la méthode morale une apparence de singulière cohésion et harmonie. « Tant qu'on regarde le christianisme comme un tout complet en soi, superposé à la nature, il laisse l'homme indifférent. En théorie, le naturel et le surnaturel sont plus distincts que ne le sont dans l'homme l'élément animal et le rationnel; mais en fait, il est impossible de les démêler. Celte immanence du surnaturel est la note dominante de la théologie thomiste et augustinienne à laquelle le pape Léon XllI nous a rappelés. Cela veut dire qu'il est aussi chimérique d'expliquer l'homme sans le Christ que l'histoire de l'Europe sans le catholicisme. L'homme purement naturel n'est qu'un jouet théologique. Décliu ou racheté, l'homme réel que nous connaissons est toujours placé dans l'ordre de la grâce et ne se comprend pas sans le Christ; il y a en lui des semences d'attente, des aspirations innées vers ce Désiré des Nations. Faire comprendre à la génération moderne que nous sommes incomplets sans le Christ, Vérité et Grâce, est donc l'apologétique la plus rationnelle et la plus persuasive. »
Ainsi s'achève cette noble doctrine. Est-elle contraire à quelque définition dogmatique? En tant qu'apologétique il ne semble pas. Le P. Tyrrell ne dit nulle part que les prophéties et les miracles ne soient pas de nature à produire le commencement ou plutôt le complément intellectuel de la foi. D'autre part, le Concile du Vatican, en donnant les grandes lignes de la méthode traditionnelle, n'a sans doute pas voulu préjuger des adaptations que des circonstances nouvelles devaient rendre nécessaires.
Théologiquement parlant, cette doctrine ne paraît pas plus attaquable. Au contraire elle ne peut manquer de plaire aux vrais théologiens. Plût à Dieu qu'elle retînt leur attention! Ceux d'entre eux qui n'ont pas plus que le P. Tyrrell le goût du détail scientifique proprement dit, rendraient cependant d'immenses services à l'apologétique s'ils montraient ainsi les harmonies de la nature et de la grâce dans toute la trame du christianisme. Sans sortir du champ de leurs travaux habituels, sans effort d'aucune espèce, ils se rapprocheraient de la pensée philosophique la plus haute de ce temps. Le P. Tyrrell croit indispensable « la compréhension de la pensée et de la langue des deux partis, un rare talent de transposition, et, avec l'intelligence des thèses de l'adversaire, une sympatnie pour les éléments de vérité qui y sont renfermés ». 11 m'a semblé en le lisant que l'élévation et la droiture sùfTisent à qui possède la vérité. L'adversaire éclairé fera lui-même la traduction ou les applications que le théologien n'est pas toujours à même de faire.
Le dogme étant nécessairement inadéquat parce qu'il suppose un langage de l'esprit, une philosophie, et que celle-ci étant humaine ne peut être qu'analogique, il s'ensuit que tout effort pour traduire le divin est partiellement stérile. Une autre conséquence immédiate est que l'Église ne prend pas totalement la responsabilité d'un système philosophique parce qu'elle emprunte à ce système plutôt qu'à un autre les termes dont elle se sert.
C'est suivant ces principes que le P. Tyrrell définit l'usage que fait l'Eglise de la philosophie scolastique ^ .
L'Eglise n'a pas une confiance exagérée dans la philosophie. Elle sait que la logique et le raisonnement analytique sont incapables de conduire jusqu'aux vérités supra-rationnelles, et qu'il s'en faut même qu'ils conduisent facilement, sûrement et universellement aux vérités simples du théisme. Aussi la doctrine de l'Église est-elle surtout traditionnelle. Cependant il est impossible qu'un dépôt de vérités quelconques soit transmis, étudié ou défendu sans l'intervention d'un langage, c'est-à-dire d'une philosophie. Pourquoi Faristotélisme se trouve-t-il être la philosophie de l'Église? Ce n'est certainement pas qu'un Concile ait jamais délibéré sur sa valeur intrinsèque comme explication de l'homme et du monde, ni même que sa belle ordonnance et l'apparente rigueur de sa méthode lui aient assuré dès le début une supériorité en tant que moyen d'éducation intellectuelle. La raison historique de l'adaptation d'un système grec au christianisme est que ce système s'est trouvé le plus répandu à l'époque même oîi il devenait nécessaire que la foi définît ses principes en termes plus arrêtés. « La nouvelle doctrine encore molle et flexible dut se réfugier dans l'enveloppe la plus commode qui se présenta ^. »
De là à croire que le christianisme a créé son vêtement scolastique aussi naturellement que le mollusque sécrète sa coquille, ilyaloin. C'est comme si l'on disait que le catholicisme est indissoluble-
i. The use ofscholasticism.
. 2. Introduction, p. xiii.
ment lié à la langue latine. « Le catholicisme est la religion de l'humanité de tous les temps et de tous les pays ; il ne peut s'attacher à ce qui est contingent, local et variable. » Il a choisi la philosophie d'Aristote précisément parce qu'elle était la plus universelle à l'époque où ce choix s'est fait, « mais il ne dit pas qu'elle soit la seule bonne ou même la meilleure possible ». Quand le concile de Vienne déclare hérétiques ceux qui nient que l'âme soit la forme du corps, il ne veut pas dire qu'il faille d'abord accepter la théorie de la matière et la forme pour être catholique, il traduit seulement en langage courant ce qu'il croit être la vérité. De même il arrive souvent, dit encore le P. Tyrrell, que l'Eglise condamne certaines formules suivant le sens qu'elles auraient dans la philosophie dont elle se sert, et ne tient pas compte du sens que l'auteur a pu leur donner. Il ne faut pas lui en faire un reproche si l'on découvre par la suite que ces propositions sont soutenables. Il est trop naturel qu'elle veille à la pureté de son vocabulaire, puisque c'est la condition essentielle de l'intégrité de la Tradition.
« La réelle erreur des scolastiques a été leur confiance exagérée dans la philosophie, l'histoire, la physique et la critique de leur temps ; leur manie de vouloir se mettre en tout à l'unisson de cette science séculière, et leur conviction que cette synthèse péniblement achevée était définitive et éternelle. Attachés aveuglément à ce système, leurs successeurs ont été souvent portés, tantôt à méconnaître le changement radical survenu dans la pensée scientifique, tantôt à s'efforcer en pure perte de ramener le monde à la philosophie que leur synthèse suppose. Le résultat
a été une idée vague parmi les catholiques, aussi bien que parmi leurs adversaires, que l'Eglise avait virtuellement incorporé la philosophie d'Aristote dans son enseignement officiel. Or, qu'elle s'en serve comme d'un vocabulaire garanti, nous le voulons bien ; qu'elle fasse sien aucun de ses dogmes, hormis ceux que le sens commun de l'humanité accepte, nous le nions hardiment, car à côté d'éléments que la nature même de l'esprit fournit à toute philosophie digne de ce nom, la scolastique présente bien des traits singuliers et discutables * . »
Donc, pour le P. Tyrrell, la scolastique est une doctrine comme une autre, et tout ce qu'on peut dire c'est que « l'Eglise en parlant des faits qu'elle appelle transsubstantiation, union hypostatique ou Trinité, ne nie pas que la philosophie moderne puisse traduire les mêmes faits en des termes différents, mais elle n'en garantit pas la traduction ».
Nous voyons assez clairement la pensée du P.
Tyrrell. Le christianisme est une doctrine surnaturelle confiée à une intelligence finie. Il n'y aura jamais de commune mesure entre cette doctrine et cette intelligence. Par conséquent la forme du dogme chrétien a été, est et restera imparfaite et perfectible. Par conséquent les Conciles eux-mêmes expriment lavérité d'une manière parfaitepar rapport àl'homme, d'une manière imparfaite par rapport à la réalité surnaturelle. Leur expression n'est pas définitive : rien ne dit qu'ils n'adapteront pas dans l'avenir une philosophie nouvelle aux vérités anciennes, si elles doivent y gagner.