‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 18 sur 28 · Vol. II, p · texte numérisé non relu

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l'impression que si l'on enlevait au P. Tyrrell sa religion, la vie de sa vie lui serait ôtée. C'est ce qui donne à ces deux volumes leur valeur humaine : il y a toujours une chaleur sous leur métaphysique. Quand le P. Tyrrell subtilise, quand il s'impatiente (toujours avec un sourire) on voit bien, sans que pourtant il parle jamais de soi, que l'on a porté la main sur son arche, sur son sanctuaire intime. Les destructeurs de sa croyance sont de deux sortes : ceux qui l'attaquent parce qu'ils ne la partagent pas, ceux qui, voulant la défendre, la resserrent jusqu'à l'étoufîer. 11 accueille aussi mal les uns que les autres : les ennemis philosophes avec de l'essence de métaphysique quand ils sont graves et pressants, avec de bons coups de .bâton quand ce sont des Homais satisfaits d'eux-mêmes comme M. Laing. Quant aux amis théologiques dangereux, il ne les nomme pas, il ne les réfute ni les raisoime, il les prie seulement avec douceur d'exercer leurs talents de « marteaux-pilons » hors de son atelier où ils casseraient tout.

Cela veut dire que le P. Tyrrell fait de l'apologétique sans controverse et j'ajoute aussitôt que si cela mécontente quelquefois dans le détail, cela est pourtant à la longue une méthode singulièrement prenante. Pas de démonstration mathématique, à la Gratry, de l'existence de Dieu; pas de physique; peu ou point de critique biblique ; peu ou point de critique historique ; de la théologie de bon sens et nullement technique ; mais une conviction communicative que la religion, la vraie, l'intime et vivifiante, est un ressort indispensable de la vie humaine, que ses formes peuvent changer, mais que l'humanité

ne s'en passera jamais qu'à son détriment; un fonds presque lyrique d'amour pour le catholicisme le plus mystique, et d'admiration pour ses harmonies : voilà le P. Tyrrell dans son livre et probablement dans sa vie : c'est un très beau caractère. Avant tout métaphysicien et mystique, il .n'est pas savant de profession. Ne lui demandez donc pas de solution précise sur les questions qui préoccupent les exégètes ou les historiens, il ne vous satisfera presque jamais ; sur beaucoup de points obscurs il se contente sans doute de ce qu'il fit en lisant M. Tylor : il résume et attend; sur d'autres, il subtilise. Au fond ces questions ne l'intéressent peut-être pas ; mais quand elles l'intéresseraient, ses tendances générales resteraient les mêmes. Il y a des hommes intelligents, très droits et très simples, habitués à des recherches scientifiques spéciales et portés à accueillir tout ce qui porte la marque de leur méthode et de leur tempérament, mais si religieux que des théories parfois imprudentes acceptées sans discussion n'atteignent aucunement leur foi. Le P. Tyrrell, lui, a une apologétique à deux tranchants. Quand il réfute les savants il combat la science comme s'il s'en méfiait; quand il veut faire peur aux théologiens gênants, il parle de la même science avec respect. La raison, c'est qu'il croit la religion indépendante des formules aussi bien scientifiques que scolastiques, et que celles-ci comme celles-là dérangent la contemplation où il se plaît. Du théisme, il passe au catholicisme, en vertu d'un raisonnement unique, parce qu'il lui semble plus adaptable, plus humain : c'est tout son traité de la Vr^aie Religion et de la Vraie Eglise. Si vous avez la foi ou au moins le désir de l'avoir,

THEOLOGIE ET DEVOTION. IGl

cette apologétique vous suffira. Si vous êtes hésitant, douteur, si les circonstances historiques qui entourent le christianisme à son berceau et celles qui ont préparé l'éclosion de sa doctrine vous préoccupent plus que celte doctrine même, telle qu'elle est aujourd'hui fixée, le P. Tyrrell vous communiquera sans doute quelque chose de sa chaleur intérieure, il ne répondra pas à vos questions. Est-ce qu'il les croit oiseuses? Non, sans doute ; il ne répète rien avec plus d'insistance, avec un ton de conviction plus sincère que la nécessité de parler aux gens dans leur langue : au philosophe, sa philosophie et non une autre; au savant, des faits, puisqu'il en demande. Mais lui, se tient dans une région très haute. Ce qu'il nous montre c'est un homme heureux dans la pratique de sa religion. Et qu'est-elle, cette religion, le dit-il? Oui et nop, car il nous dit surtout ce qu'elle n'est pas. C'est la religion de 'Jésus telle que l'ont comprise ceux à qui il l'a enseignée, sans doute; mais cette religion dans sa forme la plus simple, n'est pas adéquate à son objet, elle est toujours analogique; dans sa forme scientifique actuelle, elle est liée à un langage philosophique aussi imparfait; dans les formes futures qu'elle prendra en suivant le développement de l'humanité, elle n'atteindra pas davantage la perfection de son objet infini.

On le voit, la notion simple mais féconde de l'analogie est inséparable de la religion comme le P. Tyrrell la conçoit. Par un privilège singulier cette no-

tion est à la fois ancienne et nouvelle, traditionnelle et progressive. Elle a dès longtemps familiarisé les intelligences les plus ortliodoxes avec des idées qui s'imposaient à elles tout en les dépassant, devant lesquelles elles s'inclinaient sans chercher à les mesurer. Et c'est elle aussi qui habitue les esprits curieux d'analyses et de raisons à s'arrêter aux premiers anneaux de la chaîne des causes. Qu'on l'applique aux mystères en l'appelant adumhratio, elle est aussi vieille que la théologie; appelez-la relativité et étendez-la à la connaissance, elle est tout le criticisme.

Le P. Tyrrell, il faut le dire aussitôt, en fait l'usage le plus orthodoxe.

Il n'a rien d'un relativiste. 11 avoue que le langage le plus rudimentaire suppose une philosophie et qu'une philosophie est un cadre essentiellement artificiel où les idées entrent toujours plus ou moins arbitrairement. Il croit que tout effort humain pour parler de l'âme ou de Dieu se heurte inévitablement à des images sensibles sans lesquelles il n'y a point de langage ; et que l'opération par laquelle on veut les dépouiller de leur impei'fection foncière pour concevoir, par exemple, les attributs divins, est aussi vaine que de vouloir égaler un plan à une sphère. Mais le sentiment de cette impuissance de l'homme en face de l'infini a inspiré les pages les plus sublimes d'un saint Augustin et l'on voit que le P. Tyrrell se rattache à toute la tradition théologique sitôt qu'il approche ce qui est proprement le dogme. C'est là une pierre de touche infaillible. Si l'on se sert de l'analogie pour faire du dogme un symbole que l'on vide de sa réalité, on est de l'école de Mat-

thew Arnold ou d'Auguste Sabatier ; si au contraire on n'insiste sur la pauvreté du symbole que pour exalter la chose signifiée, on reste dans l'esprit des Epîtres de saint Paul. Or, en dépit de quelques hardiesses de langage, auxquelles les théologiens ne nous ont pas habitués en parlant de la théologie, le P. Tyrrell est à mille lieues de vouloir retrancher un iota de la doctrine révélée.

La tendance ordinaire aux latitudinaires anglais et aux libéraux français, catholiques ou protestants, est de diminuer autant qu'ils le peuvent le côté dogmatique du christianisme pour s'attacher presque exclusivement à sa morale.

Le P. Tyrrell est si éloigné de cette disposition qu'il la traite sans ambages, de philistinisme. Son antipathie pour elle va jusqu'à l'injustice ^ . Il appelle crûment utilitaires des hommes qui-demandent surtout à la religion le sens de leurs devoirs et cette élévation de la vie qui seule peut la rendre heureuse. Dans plus d'un endroit où il semble bien que les ennemis du dogme entendent le mot de progrès dans le sens le plus noble que le désir de la vérité et de la justice puisse lui donner, il affecte de ne voir que le souci du progrès matériel.

C'est qu'il a, non seulement le respect, mais la passion du dogme. Certes, la loi d'amour de l'Evangile doit ravir le philosophe, mais ajoutez-y l'Incarnation qui n'en est que l'application divine, vous ouvrez la source d'une infinité d'harmonies auxquelles un idéaliste comme le P, Tyrrell, ne peut renoncer. Les esprits de cette famille s'emparent

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