‹ La pensée catholique dans l'Angleterre contemporaine [microform]Chapitre 22 sur 28 · LA PE.NSÉE CATHOLIQUE · texte numérisé non relu

LA PE.NSÉE CATHOLIQUE

experte, soulevant sans peine et même avec un peu de coquetterie le poids d'une lecture très vaste bien que choisie, en cinq ou six langues, et donnant l'exemple encourageant d'un esprit ouvert à tout et se faisant sur tout des idées assez arrêtées pour y trouver sinon la certitude, du moins un commencement de fixité sans lequel l'intelligence est agitée et mal à l'aise.

Est-il besoin de faire voir l'abîme qui sépare cette sérénité intellectuelle basée sur ce que l'on peut savoir, de la tranquillité où s'enferme l'ignorance? Notre Lacordaire, si noble, si grand chrétien, si pénétrant psychologue, n'est-il pas affligeant en maint endroit par l'étroitesse de son point de vue? Et combien de prêtres se sont atrophiés en croyant sur sa parole que l'étude exclusive et répétée de leur Manuel de théologie était le secret de la vigueur de l'esprit? Comme si l'on pouvait dire que l'on a étudié quand on n'a pas vérifié! Et comme si le moindre effort pour vérifier ne découvrait pas d'abord des champs immenses inconnus de la génération qui a produit ces pauvres livres de commençants? Certes, il ne faut pas accepter aveuglément ce que disent des gens qui, pour être barbouillés d'un peu d'érudition, n'en sont pas plus sages. Un savant moderne ne peut se passer du secours des principales langues européennes s'il veut marcher au pas de ses propres études, mais il est absurde d'intimider les jeunes gens en leur faisant croire que leur culture dépend des étrangers. On peut ne savoir que le français et s'approprier en histoire, philosophie et même exégèse le gros et môme le menu qui en vaut la peine de ce que les Allemands et les Hollandais ont dit. Ainsi, j.e

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donne M. Lilly en exemple, moins pour ce qu'il sait, et à quoi un petit nombre seulement peut atteindre, que pour ce qui l'intéresse et devrait intéresser tout homme soucieux non d'érudition, mais de vérité.

Dans un volume intitulé Renaissance Types et consacré à quelques hommes représentatifs du xvi^ siècle, M. Lilly a fait un portrait singulièrement captivant d'Erasme. Je n'oserais pas dire que ce portrait soit absolument fidèle ; mais ce qu'on peut affirmer sans crainte, c'est que M. Lilly voudrait ressembler à son modèle. Non seulement Erasme est pour lui ce qu'il est pour tout le monde, l'humaniste le plus sincère et le plus élégant, l'érudit le plus philosophe et le moins dominé par sa matière, le premier peut-être qui n'ait pas eu la superstition de l'hébreu ; non seulement il ne veut pas que la tolérance d'Erasme à une époque où catholiques et protestants rivalisèrent d'intolérance ait été du scepticisme, — il se persuade que l'adversaire de Luther qui était en même temps l'auteur de V Eloge de la Folie a suivi PEglise en toute sincérité, autant que le pouvait un esprit trop perspicace pour ne pas voir le danger de la politique de Léon X, et que son attachement à Rome ne peut faire l'objet d'un doute. M. Lilly note encore chez le sage de la Renaissance une supériorité dans la conception de la morale qui ne pouvait manquer d'arrêter un philosophe aussi sensible à l'importance de l'éthique. « Par des subtilités déplacées, par des distinctions fines ou grossières, par l'emploi exclusif de la logique comme guide de la vie, les casuistes du xv'= siècle avaient, ou peu s'en faut, pétrifié l'idée morale. Luther ne fit rien pour la revivifier. Sa doctrine sur le servage de la volonté humaine réduisait

l'éthique à un département de la police. Au contraire, Érasme vit clairement que la morale repose sur des principes évidents par eux-mêmes, et sur la nature des choses. Il était réservé aux grands moralistes d'une génération postérieure, à Suarez, à Vasquez, de soutenir scientifiquement cette vérité fondamentale. Mais Erasme montrait le vrai chemin. Ce n'est pas dans le fracas théologique ni dans le tremblement de terre de la révolution religieuse que nous discernons le présage des libertés du monde moderne, c'est dans la tranquille petite voix de la raison parlant par la conscience. »

Ainsi, goût des lettres, des bonnes lettres, attention libre de tous préjugés aux grandes questions du temps, prédominance de la morale rationnelle et intuitive sur le syllogisme vide, fidélité à l'Église, M. Lilly, fellow de Cambridge, philosophe et moraliste, converti enfin et d'une orthodoxie sans tache, admire dans Érasme les caractères que nous remarquons en lui-même.

Il est d'ailleurs très supérieur à Érasme par l'attachement à l'Église et la science de la morale, points sur lesquels je veux attirer principalement l'attention du lecteur français.

Il y a plusieurs manières de prouver son attachement à l'Église. Les martyrs ne le montraient pas comme Bossuet et un critique moderne connaissant son époque et désireux d'agir sur elle doit se garder de toute manifestation oratoire de loyalisme. Bien mieux, étant donnés les progrès de l'histoire et celui d'une notion moins étroite du surnaturel, on fait œuvre d'apologiste même en ne dissimulant rien de certains événements où des hommes d'Église n'ont

pas eu le plus beau rôle, ou en montrant que la Providence s'est parfois servie d'instruments que l'Église a rejetés. M. Lilly est à mille lieues du tempérament intellectuel et moral de Renan, mais il ne craint pas de laisser voir souvent une confiance en son jugement d'historien que, pour notre part, nous trouverions exagérée. Il se rend compte à merveille des changements que l'effort prodigieux du xix^ siècle a produits dans notre conception des origines chrétiennes : le chapitre de Christianity and modem Civilization, où il esquisse les premiers développements de la doctrine, est un modèle de calme et de lucidité. Il voit les excroissances énormes qui déparent le génie de Luther, son insuffisance théologique, les lamentables effets de son influence immédiate, mais il ne cherche pas à pallier les excès de Tetzel ni à dissimuler l'imprévoyance de Léon X et la maladresse de sa politique et il n'hésite pas à donner à la Réforme elle-même son dû. Il met Savonarole fort au-dessus de son époque et des papes qui vivaient de son temps. Il juge l'Inquisition comme le doit faire tout homme assez intelligent et instruit pour ne pas appliquer à une civilisation séparée de nous par plusieurs révolutions, les canons qui régissent la nôtre, mais un cri révèle l'horreur que cause à l'Anglais moderne la procédure du Saint-Office. En un mot, jamais M. Lilly ne fait intervenir la théologie dans ce qui est du domaine de l'histoire : le dogme qui s'impose à sa conscience de savant est celui que lord Acton appelait « le dogme de l'impartialité ». Est-il sage de dire ainsi tout haut ce à quoi tant de catholiques osent encore à peine penser et de le dire dans des revues protestantes? Le secrétaire de l'Union catho-

lique de Grande-Bretagne a sans doute ses raisons pour le croire. Son ami, le D"" Barry, le premier prêtre, je pense, qui ait pris place dans l'état-major de la Quarterly Review, suit exactement la même ligne de conduite et l'on trouverait sans peine un groupe assez considérable d'écrivains catholiques moins connus persuadés que la franchise est encore la meilleure politique. Que gagne-t-on, en effet, à ce que des indifférents ou des ennemis attirent seuls l'attention sur~des faits dont l'historien philosophe ne peut pas ne point tenir compte ? Où est l'utilité de laisser croire à ceux du dehors que l'esprit d'un catholique porte inévitablement une empreinte surannée? La vérité est qu'en dehors de toute considération d'intérêt immédiat, ceux qui savent sont tenus, dans les limites où la sagesse veut qu'on « économise », d'éclairer ceux qui ne savent pas. On leur épargne xm éblouissement fâcheux le jour où la lumière se ferait brusquement. L'ouverture des Archives vaticanes a été une sorte de reconnaissance par le fait de la vérité de ce principe. La création de la Commission biblique en est une autre. Il faut avouer qu'il y a un singulier apaisement dans une conscience de savant et que ce calme paraît plus conforme à l'esprit du christianisme que la violence des controverses. Grâces à Dieu, c'est surtout chez les francs-maçons qu'on voit aujourd'hui Vodiu/n theologicum.

L'attachement à toute vérité ne fait pas qu'il n'y ait des vérités plus vitales et par suite plus chères les unes que les autres. Dans les articles mêmes où M. Lilly relève des abus dans l'Église, un accent qui ne trompe pas avertit le lecteur catholique qu'il est en présence d'un frère ; dans ceux où il est conduit à

suivre dans l'histoire moderne la trace du principe d'amour et de sacrifice introduit par le christianisme, on sent la fierté du catholique ; dans ceux enfin où la familiarité du sujet fait que les sentiments de tous les jours affleurent, le croyant simple et docile, l'homme qui prie, s'humilie et se confesse, apparaît. Il ne fait nulle part de l'apologétique proprement dite : aucune dissertation sur le miracle ou la prophétie, sur la démonstration ancienne ou nouvelle de la vérité chrétienne. S'il a quitté l'Église d'Angleterre poiir Rome, s'il paraît heureux dans sa foi adoptée, c'est qu'apparemment en dépit des objections purement rationnelles que savant et critique il se fait à lui-même, homme, il trouve dans la croyance, le culte et la dévotion catholiques, un complément surnaturel de sa vie, un idéal, un secours, une surexistence qu'il ne trouverait pas ailleurs. Je le redirai dans un instant, ce qui s'impose à lui plus que les vérités qu'on appelle scientifiques par un singulier abus de ce mot, ce sont celles qui servent de base à la morale : le souci de la règle des mœurs chez lui prime tous les autres, et si sa raison accepte volontiers les sacrifices que demande l'acte de foi, c'est que sa conscience, son goût d'artiste en actions généreuses, y trouve sa satisfaction. Il ne le crie pas, il ne le dit même pas, mais la vertu sociale qu'il trouve au catholicisme dans son volume sur le Christianisme et la Civilisation n'est qu'une face de la vertu morale dont il constate en lui-même l'action. Les hommes intelligents qui lisent M. Lilly dans les recueils où ses études paraissent ordinairement peuvent n'être pas chrétiens : il est impossible que, voyant chez notre philosophe une culture semblable à la leur et une

conviction qui éclaire et vivifie son existence, ils se disent à eux-mêmes que cette conviction ne sera jamais la leur. Est-ce peu que de créer une telle disposition chez des incroyants? Et dans les conditions difficiles où les circonstances placent les écrivains catholiques en Angleterre, quelle autre conduite aurait le même effet? Un philosophe catholique est cependant un philosophe, et ne peut parler et agir qu'en philosophe. Il ne touche pas la foule, il est vrai, mais dans la lente conversation qu'un siècle fait avec un autre sur les vérités essentielles, la foule n'a rien à dire et c'est un problème même que de concevoir comment elle entend.

M. Lilly, bien qu'il traite assez durement des philosophes très écoutés, ne prononce jamais le nom de Kant qu'avec une admiration respectueuse. Il le distingue entre les métaphysiciens comme il distingue Érasme entre les lettrés. Et la cause de sa sympathie singulière pour ces deux hommes, comme aussi d'ailleurs pour le cardinal Newman, dont il a évidemment senti profondément l'influence, — bien qu'il en parle surtout comme d'un ami, — c'est qu'il est vivement frappé, comme eux, de ce qu'on appelle les raisons pratiques de croire. Il ne faudrait pas supposer cependant qu'il fût un partisan si décidé du dogmatisme moral, que sa confiance en cette doctrine tînt de près à une méfiance de la métaphysique des causes. En réalité, il est en réaction contre la Critique de la Raison pure et même contre la tendance profonde de la Grammaire de l'Assentiment. Per-

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sonne n'avoue avec une plus entière bonne foi que certaines objections faites à la philosophie traditionnelle sont insolubles; de plus, il est certainement plus entraîné à croire, par une expérience intime qui est très clairement la base de la « logique non formelle » que par le raisonnement; mais il me paraît certain qu'entre son assentiment aux principes de la morale et son adhésion aux principes directeurs de la connaissance, il n'y a qu'une différence chronologique et non point de degré. L'énergie de son accent, chaque fois qu'il touche à la morale, étonne dans une œuvre d'un ton uniformément modéré . C 'est que la conviction sur ce point est en réalité une sorte de religion où toute l'âme entre en jeu, tandis que l'intelligence seule affirme les vérités logiques ; mais il ne faudrait pas conclure de cette chaleur à propos de ce qui est l'homme même, à une indifférence sur ce qui n'est que la science. On verra par la brève esquisse de sa défense du théisme, qu'il ne sacriQe aucune des facultés humaines. A s'en tenir même à l'ordre qu'il adopte dans cette partie capitale de son apologétique, les raisons morales de croire ne viendraient qu'en seconde ligne, et si nous modifions l'arrangement auquel il s'est arrêté, c'est uniquement en vertu d'une impression laissée, non point par l'œuvre considérable intitulée la Grande Enigme, mais par l'ensemble de l'œuvre de M. Lilly. Kant est constamment présent à sa pensée sitôt qu'il philosophe, et par conséquent on a le plus de chances d'éclairer convenablement ses idées en les replaçant dans la perspective kantienne. Nous partons donc du relativisme.

Si persuadé qu'on soit que les formes de notre in-

telligence s'imposent à tous nos concepts, il faut convenir qu'il y a des degrés dans l'incertitude qui, par conséquent, s'attache à eux. On se laisse assez facilement convaincre, par exemple, que le temps et l'espace n'ont point de réalité objective, mais il faut une longue habitude d'analyse excessive et, par suite, plus ou moins suspecte, pour hésiter sur le principe de causalité. Or, il y a des vérités, ou, pour mieux dire, des faits encore plus élémentaires devant lesquels il ne peut y avoir d'alternative entre l'affirmation et le nihilisme absolu. Le plus simple de ces faits, c'est l'appréhension de notre existence consciente. Ce plus grand des mystères est en même temps l'évidence la plus écrasante. Le monde extérieur peut Être ce qu'il veut, — soumis aux lois que nous lui attribuons, ou à d'autres toutes contraires, ou à d'autres en possibilités infinies dont nous n'avons pas la moindre idée, — c'est un fait que nous nous envoyons distincts. 11 est possible qu'il agisse à chaque instant sur nous par un déterminisme indéfini, mais il est certain que nous réagissons sur lui par la conscience d'abord et surtout par l'effort. Anneaux dans la chaîne infinie des modifications de l'univers, nous nous sentons en partie ^ isolés des anneaux voisins et de la chaîne elle-même. Qu'on admette, comme les monistes évolutionnistes sont obligés de le faire, une conscience et un effort obscurs dans l'atome comme dans l'homme, il est certain cependant que l'évolutionnisme moniste n'explique pas plus la présence d'un commencement de personnalité dans l'a-

1. J'écris « en partie » à dessein. M. Lilly croit à la liberté, mais il n'écrit jamais ce mot sans le qualifler par les mots « relativement », « partiellement », etc.

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tome que son progrès dans l'homme, en sorte que, sans faire un seul pas en avant, — comme les systèmes panthéistes ou agnostiques se laissent réduire, suivant leurs nuances, au monisme ou au théisme, — on peut dire que sur la question la plus fondamentale •de toute philosophie, le monisme est a priori impuissant, et que le théisme, malgré ses difficultés, est l'alternative la plus conforme à notre manière de concevoir.

Cet argument est plus négatif que positif : nous disons seulement que le monisme n'explique pas la personnalité consciente et que le théisme étant pour nous l'unique alternative, la constitution de notre esprit nous achemine vers cette doctrine. Mais la conscience n'est pas le seul fait qui nous révèle à nousmêmes : elle n'est que l'accompagnement nécessaire de révélations moins générales. M. Lilly veut que nous percevions, en même temps que notre personnalité, notre qualité de personne morale. Il dit même que notre moralité est la base de notre personnalité, attendu qu'un être dépourvu de moralité n'a aucun droit au titre de personne. Une analyse plus approfondie de la conscience et de la moralité pourrait faire contester cette affirmation,, et, comme elle est secondaire dans l'argument que nous développons, je'n'y insiste pas davantage. Ce qui est incontestable, parce que c'est simplement un fait, c'est la présence dans le centre conscient que nous appelons la personne humaine, de tendances morales plus ou moins hautes, suivant que l'homme est plus ou moins civilisé, plus ou. moins noble, mais qu'on aie droit d'étudier, si l'on veut, de préférence dans les types les plus parfaits. En effet, n'y eût-il dans le Yahoo le

plus grossier qu'un germe obscur de moralité, il garderait sa valeur de fait positif; et, d'un autre côté, la civilisation, qui peut expliquer le développement de. ce germe dans le philosophe ou le héros, ne nous dit rien de son origine. Cette moralité, rudimentaire ou développée, se décompose en deux éléments : une perception d'un acte en tant que moral ou immoral, et une obligation concomitante de faire ou d'éviter cet acte. Il serait oiseux de reprendre la discussion des systèmes échafaudés pour expliquer l'origine de l'idée du Bien et de l'impératif catégorique. M. Lilly l'a conduite avec vigueur contre M. Herbert Spencer et il ne faut pas beaucoup d'effort pour comprendre que l'altruisme étant a priori, malgré toutes les subtilités, une négation de l'égoïsme, ne s'expliquera jamais par le déterminisme, ni le remords par un regret d'avoir méconnu son intérêt personnel. Il reste que la conscience révélatrice du Bien laisse deviner dans l'univers, par delà l'élément matériel, une raison supérieure dont la voix commande autant qu'elle renseigne. C'est donc un fait, non la conclusion d'un raisonnement, que nous percevons directement en nous-mêmes une lumière et un commandement, dont la nature est en harmonie avec la nôtre, que nous ne pouvons nous empêcher de voir en relation immédiate avec nous, mais qui cependant nous dépasse. Cette lumière, cette voix impérative, nous les rapportons à une puissance immanente que nous appelons Dieu.

M. Lilly se garde cependant de faire du théisme la base ou la condition de la moralité, et c'est ici un point où plusieurs philosophes catholiques se séparent de lui en faisant de Dieu vu dans l'humanité

l'objet formel de la morale. M. Lilly affirme à plusieurs reprises que l'impératif catégorique est antérieur à toute explication et que la ruine du théisme ne retentirait pas sur lui. Mais il est évident aussi que pour lui la force qui nous fait moraux nous fait en même temps religieux. J'ai dit que c'est sans aucune intervention de raisonnement, par une intuition immédiate que rien n'autorise à mettre à part des formes essentielles de notre esprit. En d'autres termes la Raison perçoit le bien moral exactement comme elle perçoit son objet intellectuel. Cette manière de poser l'opération de la Raison met M. Lilly à part des dogmatistes moraux. Pour ceux-ci la source unique de la certitude fondamentale est dans l'intuition de la personnalité en tant que responsable. M. Lilly la place dans la nécessité de ne rejeter aucune de nos formes mentales à moins de tomber dans le nihilisme absolu. Or, l'intuition de la causalité, par exemple, est autant partie intégrante de notre entendement que l'intuition du bien, et en réalité il ne se fait pas une opération vivante de notre esprit sans que l'idée de cause y soit engagée.

Dès lors, pourquoi rejeter sous prétexte de relativisme des intuitions intellectuelles sans lesquelles notre activité serait réduite à zéro ? Partant de là, M. Lilly conclut à l'existence de Dieu, non seulement de la présence en nous de l'idéal moral, mais aussi du progrès visible dans l'univers. Evolutionniste ou non, quand on suit l'histoire de la création depuis la nébuleuse jusqu'à l'homme on nie une forme de son esprit si l'on refuse de voir dans celte histoire un progrès lent mais d'une évidence

lumineuse. Qu'on tienne compte, tant qu'on voudra, des tâtonnements de la nature, qu'on prouve la détermination de l'organe par l'exigence de la fonction, on ne peut nier que les fonctions aillent en s' élevant et se compliquant et que leur complexité et leur noblesse soient un progrès. Or, comment admettre un progrès aveugle ? Comment l'ordre estil sorti du chaos primitif sans une force qui ordonne ? On ne peut nier cette force qu'en écartant l'idée même d'ordre et de progrès, c'est-à-dire en allant contre une tendance invincible de l'esprit et en se défendant contre un fait. Le mécanisme est un système d'aveugles volontaires.

M. Lilly passe de ces constatations fondamentales inébranlables à une défense de l'argument de finalité et une esquisse de théodicée où il faut bien avouer qu'en s'éloignant de son point de départ il tombe dans une ratiocination moins convaincante. Je veux bien que Dieu soit intelligence puisqu'il y a progrès dans l'univers, qu'il soit personne puisque nous le sommes et que les objections tirées de l'incompatibilité de l'idée d'infini avec celle de personne sont surtout des arguties logiques, mais spéculer sur l'essence mystérieuse de la matière, tabler sur un problème non résolu pour prouver que Dieu doit être force, c'est introduire dans une tlièse solide des éléments d'incertitude.

Il ne faudrait -pas croire cependant que M. Lilly ait l'habitude des subtilités ni surtout qu'il s'y réfugie quand les difficultés deviennent plus pressantes. Il est trop honnête et trop philosophe pour ne pas s'avouer à lui-même et reconnaître sincèrement que le théisme a ses points faibles, ses antinomies sur les-

quelles on passe quand on veut faire prédominer la vie sur l'intelligence faible et tyrannique, mais devant lesquelles on peut aussi s'arrêter quand on est dans la disposition contraire. Le problème du mal, l'imperfection foncière de toute la création est la plus redoutable des difficultés, celle qu'on gagne plus à avouer qu'à essayer de la résoudre. Elle n'est pas la seule que nul esprit humain ne parviendra jamais à dénouer ; il y en a mille autres qui barreraient le chemin non seulement à la science, mais à la vie physique la plus simple si l'on ne se décidait à les franchir. Pourquoi rebrousser chemin devant celle-là, quand il s'agit de l'intérêt le plus cher de notre être ? Pourquoi s'acharner à ne vouloir qu'une théorie complète et parfaite de l'univers, quand cette théorie est une chimère ? Bulles fugitives sur lesquelles le ciel et la terre se peignent dans un éclair, nous voudrions que cet éclair suffît à expliquer l'abîme de la nature. Nous voulons que l'atome prononce sur le monde quand il est impuissant à prendre conscience de lui-même.

' Il faut donc un acte de foi à l'entrée du théisme comme à l'entrée de la science : on ne peut contraindre personne par le raisonnement à recevoir l'explication de l'univers même la plus plausible : c'est une chose qu'il faut dire aussi bien aux gendarmes de l'orthodoxie qu'aux esprits chicaniers que nous rencontrons parfois aux abords de la croyance : désireux au fond d'être convaincus et s'irritant quand on leur dit franchement que le premier pas doit être fait par eux. Cet acte de foi devant ime objection insoluble paraît être une renonciation de notre intelligence la plus haute ; pour les esprits orgueilleux et

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logiques à outrance elle semble même une diminution à laquelle ils ne se résignent pas. Mais dans la philosophie que M. Lilly adopte après Emerson, Newman, et tant d'autres penseurs restés simples en devenant profonds, cet acte de foi n'est pas tellement méritoire et il n'est aucunement déraisonnable. Il est diffîcile et presque héroïque si l'on croit que la logique raisonnante est l'apanage le plus précieux de l'homme ; il est naturel et spontané si l'on se rend bien compte que la logique, l'analyse, la dissection de la nature et de la pensée vivantes sont des procédés artificiels, exagérés et dangereux, hygiène violemment appliquée à l'intelligence par une science ignorante et superbe. Nous savons que notre esprit, même soumis à ce traitement barbare, s'y soustrait fréquemment ; qu'en dépit de toutes les entraves, il s'échappe et vole au lieu de marcher lourdement. Il y a des conclusions auxquelles nous parvenons par une algèbre souterraine, sans nous trouver plus éclairés, et des vérités en face desquelles nous nous sentons brusquement illuminés, réconfortés, ravis. Que le théologien compare ce qu'il apprend dans la prière avec ce qu'il croit découvrir au bout d'un syllogisme. Que l'inventeur fasse, s'il le peut, la genèse de son invention. Tout ce qui est fécond et vital en nous intéresse l'âme tout entière et non point la couche superficielle de l'intelligence. M. Lilly croit qu'on atteint la vérité morale, directement, sans autre effort que celui de regarder en soi ; il croit à [une lumière intérieure bien autrement vive que la lueur logique où nous voyons le problème du mal faire échec à l'existence de Dieu. Pour tout dire, il met la mystique fort au-dessus de ce qu'on appelle la logique,

parce que la mystique est une plus haute logique, plus rapide, plus profonde, plus sûre, surtout incomparablement plus efficace, si Ton admet que le propre de la connaissance est de se tourner en amour. Être mystique c'est croire qu'on peut entrer, qu'on est effectivement entré souvent en communication directe avec ' Dieu et que la certitude d'avoir ainsi entendu sa voix est une certitude de fait incomparablement plus saisissante que les certitudes logiques. Cette doctrine n'est rejetée par aucun des vrais philosophes qui ont été des voyants. Elle ne choque que des esprits courts ou séchés par la scolastique, ou incapables de s'élever au-dessus du plus grossier anthropomorphisme. Elle est accueillie sans difficulté par quiconque a été attentif à ce qu'il y a d'infiniment mystérieux et de surhumain dans la loi morale ; elle n'étonne nullement le philosophe ni même le savant à qui des études psychologiques approfondies à l'examen, par exemple, des faits de télépathie, font comprendre que les racines de nos facultés sont à une profondeur où aucune analyse ne va les chercher, et qu'en prononçant le mot âme, on évoque tout autant le mystère qu'en prononçant le mot Dieu. Quiconque s'est persuadé que nous sommes autant l'inconnu que la nature elle-même ne se laissera plus jamais convaincre par une théorie plutôt que par un fait. Cette formule pourrait, me semblet-il, résumer toute l'apologétique de M. Lilly. Comme" elle résume aussi la philosophie la plus acceptable à la science moderne — je parle de la vraie science, celle qui n'est pas enivrée d'elle-même et pense au vaste inconnu plus qu'aux chétives découvertes — cette apologétique peut être proposée sans crainte

à tout homme droit, instruit et modeste. Elle ne le convaincra pas si le souffle de la grâce ne l'a point encore touché, mais elle ne le choquera pas, elle ne lui laissera pas la meurtrissure parfois inguérissable que peut faire le bélier d'une argumentation de fer. Je l'ai dit, en commençant cette esquisse, M. Lilly doit être considéré surtout comme un type de haute culture catholique. C'est un esprit curieux, inquiet même sur un petit nombre de points, un esprit solide et patient que de longues suites de lectures n'effraient pas, mais ce n'est pas un philosophe, un historien, ni même un critique professionnel : c'est un chercheur de vérité et un vérificateur d'idées. Les résultats auxquels il est parvenu sont assurément encourageants : simple amateur, il a cessé, il y a longtemps, d'être un disciple. Sa culture générale nous répond de sa culture religieuse. Il l'a élargie en exégèse aussi bien qu'en histoire et en philosophie : il voit les origines et la suite du christianisme ; il sait ce qui est religion et qui est théologie ; de sérieuses études de religion comparée ont fait mieux que développer sa critique, elles ont fortifié son sentiment du divin. Car c'est là le trait saillant de sa physionomie : il est profondément religieux. Son accent contenu le fait sentir mieux encore que les rares aveux qu'il en fait dans ses livres, ou que l'aveu public de sa conversion au catholicisme, il y a vingtcinq ans. Elevé dans la doctrine du libre examen, il n'est point devenu catholique par lassitude intellectuelle ou par fidéisme, il n'a point aimé dans Rome celle que Stanley appelait a la grande endormeuse » : avant comme après sa conversion il a lu, comparé, critiqué. Et de plus en plus on le voit fortifié dans son

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espérance. Son exemple peut être une leçon aussi bien aux pauvres psychologues qui croient donner la paix en conseillant l'ignorance, qu'à ceux que leurs premières lectures ont ébranlés. Ont-ils jamais été vraiment religieux? Quand ils croyaient l'être, c'était peut-être par un raisonnement chétif qui se mêlait incessamment à leur expérience intérieure et dont la ruine les laisse désolés. La religion est œuvre de grâce et non de syllogismes. Quand on accueille la vie avec patience, courage et humilité, elle est une tout autre maîtresse que la logique. Elle nous apprend des langues que nous croyions à tort savoir. Elle nous fait relire dans un esprit de soumission les mêmes livres que nous avions lus orgueilleux et rationalistes. Elle nous fait sentir que notre foi est à une profondeur où le heurt de nos faibles idées est incapable de la troubler. C'est alors que la science humaine au lieu de lui nuire commence plutôt à la servir. L'alliance de la science et de la foi est ainsi écrite à chaque page des livres de M. Lilly : quiconque cherchera comme lui à vérifier sa croyance sans commencer par la détruire, verra, en peu d'années, qu'on a le droit de se dire catholique sans avoir à fuir pour cela les parties mêmes de la science où une incrédulité assez sotte se proclame triomphante.

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