CHAPITRE V
WILLIAM BARRT
Le français qui entend dire pour la première fois que dans un village des environs d'Oxford habite un prêtre catholique d'une intelligence si ouverte, d'une culture si large, d'un talent d'écrivain si indiscutable que non seulement ses coreligionnaires mais ses compatriotes protestants eux-mêmes le regardent comme un maître, ne peut se défendre d'une très grande surprise. Les Gorinisont rares en tout temps et en tout pays, mais le curé de campagne qui s'impose à l'attention du monde autant qu'à celle des savants est sans doute une exception unique. Or le prêtre dont il s'agit se fait lire depuis longtemps dans les revues de Londres et de New-York les moins accessibles, il se défend contre les éditeurs que tant d'autres courtisent, on recherche sa collaboration à des coUectionsscientifîques entreprises par les universités, et l'accent de déférence avec lequel la critique prononce unanimement son nom est trop rare
pour n'être pas mérité. Ce n'est pas tout. Dans l'in-, tervalle de ses travaux plus sérieux, le même prêtre écrit des romans et ces romans se lisent, se réimpriment et même se traduisent. Le premier essai de ce genre qu'il a fait — anonyme et en trois volumes comme il convenait au roman anglais d'il y a vingt ans — eut huit éditions, et ce succès a été bien dépassé par plusieurs des romans publiés depuis.
Voilà qui déroute toutes nos idées et nous laisse un peu interdits. Que peut être cet extraordinaire curé de campagne? Et où s'en va un prêtre catholique par cet étrange chemin ?
Il faut convenir que le D' William Barry n'a rien de l'érudit poudreux qu'on s'attend à rencontrer dans un presbytère de village, fureteur de parchemins, à son aise dans un canton de l'histoire du moyen âge, et demandant si on bâtit encore des villes. Il suffit de jeter les yeux sur un de ses romans pour voir que l'élégance, même l'élégance mondaine, ne lui est pas indifférente. Tout n'est pas également original dans ces pages où le romanesque cher aux Anglais tient une trop large place, mais dans les parties même où le convenu apparaît, on n'aperçoit jamais une incertitude de détail qui, étant donné l'auteur, serait facilement ridicule. Le D' Barry décrit un hôtel de Park Lane ou des Champs-Elysées avec autant de précision et presque autant de complaisance que Bourget. Le goût de solitude et de recueillement qui l'a conduit de bonne heure dans la retraite où il vit ne lui a pas fait perdre celui d'une société intelligente ou raffinée. Le silence est profond dans ce village de Dorchester : nul ermitage n'est plus paisible que le presbytère caché sous de grands arbres à un repli
de la rivière, dans le même enclos que l'exiguë chapelle gothique et les quelques pierres grises du petit cimetière. Mais les express dont on entend le sifflet lointain conduisent à Londres en moins de deux heures et il suffit de faire quelques milles sur la route vers le nord pour sentir son cœur battre en apercevant soudain les tours d'Oxford. Là sont les livres et là sont les savants hommes : les trésors de science et le parfum de culture dont le voisinage fait un charme de ce qui autrement serait un exil. Les Anglais n'ont pas la superstition des villes. On citerait d'innombrables écrivains — surtout, il faut l'avouer, clergymen — qui ont passé toute leur vie à la campagne et n'ont jamais eu l'idée qu'ils y fussent ensevelis plutôt que cachés. Il faut la pauvreté du prêtre français et son habitude séculaire d'isolement pour le tenir dans l'ignorance presque complète où il vit des préoccupations de son temps. Si, avec une éducation plus capable d'éveiller sa curiosité, il avait un peu plus d'argent, les journaux, les revues et les livres, quelquefois un rapide voyage à Paris ou à l'étranger, le mettraient sans peine au fait des questions vraiment dignes de l'attacher. En vérité, le D' Barry, si l'on compare son sort à celui de mille autres, même en Angleterre, est au centre de l'activité intellectuelle la plus vive. Il jouit de la liberté des champs, mais il n'a qu'à prêter l'oreille pour entendre les moindres bruits de la ville. D'ailleurs il est grand liseur et grand voyageur. Chaque année il prend le bourdon du pèlerin philosophe ou artiste et on peut le rencontrer sur tous les grands chemins d'Europe où aucune langue ne lui est étrangère. Il a des amis dans toutes les capitales. De tous les pays, lettres, journaux et
livres lui arrivent. En vérité, ce prétendu solitaire est un citoyen du monde.
Il écrit, comme il lit, sur les sujets les plus variés. Dans la même année, la Quarterly Review à laquelle il collabore depuis vingt ans, a imprimé un article de lui sur Annunzio et un autre sur le Maroc, et tous les deux ont été distingués mcJgré l'anonymat où cette vieille et sévère revue confondait naguère ses rédacteurs, illustres aussi bien que débutants. Le D' Barry passerait pour un savant s'il n'était littérateur. Il a enseigné autrefois l'hébreu au séminaire d'Oscott et il continue de s'intéresser à l'orientalisme et à l'histoire des religions tout autrement qu'en simple amateur. La première fois que je l'ai vu, chez lui, il y avait, ouverte sur sa table, une magnifique édition du Shah-Nameh de Firdousi, le poète persan, dont il préparait une critique pour une revue. Son Histoire de la Monarchie papale est d'un homme qui connaît les sources et sait les critiquer avant d'en tirer le vif et entraînant récit qui est sa manière naturelle. Il a lu les Pères et les théologiens, saint Thomas surtout qu'il a aimé passionnément et auquel il revient constamment. Mais ce qu'il connaît à fond et où il n'aurait point de rival parmi les savants catholiques s'il avait voulu tirer parti d'une érudition acquise par des années de lecture sans trêve, ce sont les philosophes. Depuis Platon jusqu'à Nietzche il les a tous pratiqués et je me souviens de la mélancolie avec laquelle il me dit en remettant un vieux Spinoza sûr son rayon : Celui-ci est le dernier des purs métaphysiciens que j'aie lu assidûment. Avant de laisser la métaphysiqpie pour s'occuper de la vie, il avait fait une immense provision de ces transposi-
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lions intellectuelles de l'univers qui reviennent en allusions rapides dans tout ce qu'il écrit, et il avait pris l'habitude de relier les littératures, les morales et les politiques aux philosophies. La netteté de son coup d'oeil lui vient de cette aptitude à synthétiser les époques et les idées.
Comment un homme qui aurait pu être le rival de M. Duchesneen histoire, de M. Loisy en critique, et laisser un ensemble unique de travaux philosophiques, a-t-il préféré être plutôt un essayiste brillant, un polygraphe infatigable et, à l'occasion, un conteur de fictions? Les circonstances, un goût naturel et un don exceptionnel d'exposition lucide et captivante y ont concouru, mais c'est aussi de propos délibéré que le D"" Barry s'est résolu à mettre en circulation ses idées sous la forme littéraire.
En 1872, il avait vingt-cinq ans. 11 arrivait de Rome avec la barrette et l'anneau d'or. Il avait une confiance entière dans les solutions principales de l'aristotélisme aux problèmes de la connaissance et de l'éthique. Mais il était trop intelligent, trop curieux du dehors, pour s'être enfermé dans une seule philosophie. Il avait mis à profit ses loisirs pour apprendre les langues et dès lors Kant, Hegel, Schopenhauer et Gœthe lui étaient familiers. Il les avait lus du point de vue où sa formation théologique le plaçait, mais en dépit de sa jeunesse et d'une confiance exagérée en sa propre doctrine, il les avait lus avec sympathie et les critiquait sans l'âpreté ordinaire à ceux qui les regardent de toute la hauteur de leur ignorance. Quand on lit les ^premiers articles du J)^ Barry, publiés vers cette époque dans la Dublin Review, on est frappé de trouver chez un homme si
jeune une telle possession de soi-même et de ses idées, un sens si juste de Tortliodoxie, et un mélange très extraordinaire d'érudition et d'imagination aussi débordantes l'une que l'autre. Il conserve les habitudes de l'Ecole ; il choisit des sujets purement métaphysiques et les traite en thomiste ; mais dans ces discussions subtiles et fatigantes d'argumentateur professionnel, la richesse et la flexibilité du langage consolent de l'abstraction des idées, l'ampleur de la conception fait passer de l'air entre les paragraphes étouffants, le rappel constant de philosophies vivantes fait sentir le réel et presque le dramatique, car la pensée de ce qu'il y a d'humain et de touchant dans la recherche de la vérité n'est jamais loin et on sent sa présence.
Le D"" Barry a raconté lui-même, au congrès de Fribourg, en 1897, comment il s'aperçut assez tôt que cette exposition du thomisme, si littéraire qu'instinctivement il la fit, n'allait guère qu'à ceux à qui elle était inutile puisqu'ils lisaient leur saint Thomas pour leur compte. Une attention bien plus générale accueillit une étude de l'ouvrage de Strauss, — d'ailleurs si clair et presque français, ■ — la Foi Ancienne et la Nouvelle. Et quand le jeune écrivain, s'avançant davantage vers la grande masse de ceux qui lisent, s'avisa de leur interpréter en philosophe catholique, les chefs-d'œuvre littéraires de l'Allemagne, de la France et de l'Angleterre, il se trouva qu'on vint à lui de toutes parts et qu'il n'eut plus qu'à parler. De ce moment le Dr. Barry n'a plus écrit que dans un esprit et sous une forme accessibles à quiconque a reçu une culture générale, et c'est par la grande avenue littéraire qu'il aborde même une
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question de pure histoire comme les origines du pouvoir temporel des papes ou la discussion des théories de Newman sur la valeur logique de la foi. Dans le recueillement un peu austère du petit cabinet de travail à Dorchester il est érudit, philosophe ou théologien. Quand il en sort il ne s'embarrasse pas d'infolios, et traduit dans la langue de tout le monde ce à quoi il sait que tout le monde s'intéresse et qui est la véritable pensée vivante de ce temps.
Dans le travail ^ lu au congrès de Fribourg auquel je faisais allusion plus haut, le D'' Barry a fait ex professa l'apologie de cette méthode. Il a été frappé du manque d'un terrain où les défenseurs du christianisme puissent, non pas s'entendre, mais même lutter avec ses adversaires. On a oublié la portée pratique du quidquid recîpitur seciindum modum rscipientis recipitur. Une faut pas regarder les hommes modernes comme des apostats d'une croyance qu'ils auraient connue et ensuite rejetée. « Ce sont des étrangers, élevés dans une atmosphère étrangère, peu familiarisés avec la Bible, l'Église, les théologiens et l'histoire des grandes institutions spirituelles abandonnées par leurs pères. Leur situation est en somme celle des Romains cultivés — un Pline, un Sénèque, un Marc-Aurèle — à l'époque où la philosophie chrétienne commença à se faire entendre à l'humanité. Si instruits qu'ils soient, savants même en métaphysique ou dans les sciences, ils ne nous connaissent guère mieux que ces païens. Il ne faut jamais s'imaginer qu'ils aient fait une étude du dogme catholique. La plupart n'en connaissent même pas
•1. Terminology of Calholic Doctrine, librairie Saint-Paul.
les ligues essentielles. C'est le cas de presque tous les positivistes, Littré aussi bien que H. Spencer, Dubois-Reymond comme Romanes, et de la grande majorité des matérialistes ou phénoménistes français. Parmi les gens de lettres l'ignorance du catholicisme tient du prodige. Or, tandis que le langage de la science se simplifie tous les jours et que la synthèse moderne pénètre partout par le roman, la poésie, la critique des revues ou même le simple article de journal, les philosophes et théologiens catholiques sont revenus à une phraséologie scolastique abstruse qu'ils apprennent en latin et qu'ils ne s'avisent guère de traduire en langue courante et intelligible. Notre idiome devrait être littéraire : il est technique; au lieu d'être moderne il est suranné. On ne fait que peu ou point d'effort pour dépouiller la doctrine scolastique de son vêtement démodé et la montrer vivante à côté du Positivisme ou du Monisme. Tandis que notre ennemi envahit le monde nous restons dans des retranchements où il est trop vrai que nous sommes imprenables. »
Nous avons dit comment le D' Barry lui-même avait promptement passé de l'abstraction morte à la littérature vivante, c'est-à-dire aux livres assez bien écrits pour se faire lire de tous et répondant assez aux préoccupations universelles pour exciter un intérêt intellectuel et non exclusivement artistique. Il donne une liste de quelques-uns des écrivains « qu'on lit et auxquels on croit » dont il s'est occupé depuis vingt-cinq ans. Ce sont des romanciers comme George Eliot, Balzac, Sand, Flaubert; des philosophes comme Amiel, Schopenhauer, Von Hartmann, Spencer, Nietzche; c'est Gœthe, Carlyle,
Heine, Renan, esprits compréhensifs, parfaits miroirs de leur temps. On voit du premier coup d'œil que ce sont tous de grands artistes et en même temps des philosophes, et en même temps aussi des poètes, âmes aux fibres tendues chez qui la pensée éveille à chaque instant l'émotion. Le D" Barry n'avait rien du pur métaphysicien, bien qu'il aimât passionnément la métaphysique. Sa recherche de la vérité s'accompagnait, comme chez tout homme complet, de battement de cœur, de larmes, de goût instinctif de musique profonde et enveloppante. C'est précisément cette disposition qui faisait de lui un intermédiaire de vocation entre la foule que les écrivains célèbres mettent à leur diapason et l'Eglise oubliée qui elle aussi pourtant a des paroles de vie et d'amour, et un art, et une poésie et le langage le plus chargé d'émotion humaine que l'oreille puisse entendre.
Le D'^ Barry explique comment il a compris sa mission d'interprète. C'est un éclaircissement sans passion, à la lumière des premiers principes. 11 y faut de l'intelligence et de la sympathie, une analyse consciencieuse et le même désir de conciliation et d'adaptation qui guidait Clément d'Alexandrie et saint Augustin dans leur critique du platonisme, Albert le Grand et saint Thomas dans leur critique du système d'Aristote. « Toute doctrine, si opposée qu'elle soit en apparence au catholicisme, toute forme d'art, tout progrès littéraire quel qu'il soit, contient un germe ou une parcelle de la vérité éternelle. Nous qui possédons la foi, nous ne sommes pas à la merci des opinions et de la mode ; nous avons nos maximes, notre esprit, notre idéal et nos principes de jugement. Mais ces avantages mêmes nous font
une obligation d'éprouver toutes choses et de retenir ce qui est bon. En venant à l'homme moderne nous apportons avec nous notre foi et notre morale; mais c'est à l'homme moderne que nous venons, nullement à l'antique païen, ni à l'hérétique du moyen âge, ni au cartésien d'il y a deux cents ans. Nous ne sommes pas en face du vieux protestant orthodoxe, du luthérien ou du calviniste, ou du janséniste, ou même du prétendu philosophe, disciple aveugle de Voltaire. L'homme que nous avons en vue a oublié ou ignoré ces vieilles doctrines. Il est agnostique, moniste ou peut-être mystique. En tout cas, ce qui le frappe c'est l'infinie plénitude de la vie dans le monde. 11 adore la nature, ou, en vertu d'une émotion difficile à analyser, l'inconnaissable sur lequel s'appuie la Nature. Bien qu'il semble violemment irréligieux il est aussi incliné à la poésie et au rêve; l'univers lui apparaît dans une série sans fin de changements aboutissant provisoirement à l'homme. Il est donc avant tout préoccupé de biologie jusqu'à la passion. Cependant la science, il le sait, est anthropomorphique, vision d'un esprit soumis à des lois fatales. Son point de vue est géocentrique ; que pourrait-il être d'autre puisque le foyer où il se place c'est luimême? 11 est sceptique, étant, comme dit Goethe, un être que nul bond ne peut séparer de son ombre. Dans ce raisonnement la science et l'expérience du mystique ne présentent qu'une différence de degré, non de nature. Toutes deux sont des chapitres d'une seule et même vie, et ont le même idéal ultime. Si nous ne pouvons dire avec certitude que la religion soit vraie, nous ne pouvons pas le dire davantage de la science, car être humain c'est être anthropomor-
phe et notre esprit est à lui-même sa mesure. La conclusion où l'on voit bien des hommes venir de bien des côtés, c'est que la Religion, la Science, l'Art et toutes les formes de la connaissance dépendent pour leur certitude d'une source unique qui est l'intelligence humaine. Comme M. Balfour l'a soutenu, nous ne pouvons les séparer, comme si la religion était Tin rêve sans consistance et que la science apparût seule à l'éveil du monde. Les accepter ou les rejeter toutes deux est le cri de tous ceux qui comprennent. Et comme personne ne parle de rejeter la science, il faut accepter la religion, et sans plus d'hésitation. »
L'idée du D"^ Barry est donc qu'il serait superflu déparier au monde du christianisme dans une langue qu'il ne comprend plus et avec une confiance dans une logique à laquelle il a cessé de croire, mais que pourtant l'occasion n'a jamais été aussi favorable de lui présenter la religion sous le même jour où il voit la science, maîtresse souveraine des esprits. « On lui rend la place qu'on lui refusait depuis si longtemps. Elle est naturelle à l'homme ; elle est une partie de son être et non une excroissance adventice ; elle est un élément incapable de se réduire à l'habitude ou à la superstition, elle est une fonction normale qui a son objet et son acte propres. On a fait l'expérience d'une vie indépendante d'elle et de l'aveu des plus sages cette expérience a échoué. La littérature du positivisme cède la place à une autre où le mysticisme domine. Qu'est-ce à dire? Ce n'est rien moins qu'une reconnaissance du transcendantal comme réalité immanente. Hume est dépassé; on écoute Lotze bien plus que Hegel. Un pas de plus et Spinoza lui-même
sera abandonné : on acceptera l'idée d'une Cause Première consciente et morale, capable de se révéler à l'intelligence et au cœur de l'homme, ce qui est au fond l'idée de Dieu dont l'Église catholique cherche la vérification dans l'histoire. »
Le D"" Barry craint que quelques-uns parmi nous ne se méprennent sur l'origine de ce mouvement de retour à l'idée théiste et n'en tirent une conclusion fâcheuse sur l'attitude à garder dans une conjoncture favorable mais d'une importance assez grande pour qu'on souhaite de lui laisser tout son effet. 11 fait l'observation que la masse des écrivains catholiques n'a été pour rien dans ce rapprochement auquel ils ne s'attendaient guère et qu'il se fait dans un sens différent de celui qu'ils imaginent. Cette remarque est juste. Nous nous rappelons l'erreur de certains philosophes catholiques qui s'apercevant d'une conversion heureuse de la science à l'ancienne doctrine du composé humain n'eurent rien de plus pressé que de vouloir imposer à tout le monde le jargon et les syllogismes qu'ils croyaient inséparables de cette théorie. L'école de Louvain en se tournant franchement vers la biologie et la psychologie expérimentale était autrement dans l'esprit de Léon XIII que ces constructeurs de sorites. Il ne faudrait donc pas conclure de ce que l'esprit de nos contemporains suit une courbe voisine de la nôtre qu'il est attiré par le dogmatisme ou l'aspect théologique de la foi. En réalité il a son mouvement propre auquel notre attraction n'a aucune part. Ce qui influe sur lui c'est l'idée du mystère. Le mystère s'impose à lui de tous côtés. Sa vie, son intelligence, sa liberté, la lumière qui le rend capable de réfléchir l'univers, celle qui
fait de lui un être moral, lui sont autant de problèmes dont il sait bien qu'il ne trouvera pas la solution et devant lesquels le progrès sera seulement de le faire s'incliner plus bas. Si, dans le mélange d'assentiment intellectuel et moral qu'on appelle la religion, on lui montre une autre face du mystère universel qui le frappe, il accepte aussitôt ce point de vue qui lui échappait jusque-là ; si, au contraire, on le lui analyse au nom d'un système supposé contenir l'explication du monde, il sourit et passe, ou quelquefois il s'irrite. Prenons-y donc garde : d'innombrables voyageur^ lèvent les yeux vers la montagne chrétienne, où nous respirons l'air pur de la vérité, mais ce qui les attire ce sont les forêts balsamiques et l'inconnu des blancs névés, ce ne sont pas les masures bâties il y a des siècles pour des générations disparues.
La sagesse pour le catholique qui veut agir sur ses contemporains est donc de les chercher sur leur terrain, d'apprendre leur langue, de se rendre compte de,leurs idées et tendances, d'y démêler d'avec le faux les parcelles de vérité que le progrès des siècles amène à la lumière, d'en faire notre profit à nousmêmes et de montrer qu'elles entrent sans peine dans notre, doctrine. C'est, à première vue, un travail de critique. De fait, le D"^ Barry est avant tout critique, et l'apostolat littéraire qu'il recommande est fait surtout d'interprétation, d'assimilation et de protection. Il consiste à prendre depuis Gœthe jusqu'à l'auteur à la mode les livres qui véritablement se lisent, et à les analyser avec assez de sympathie d'une part, d'autre part avec assez d'indépendance pour que le lecteur non prévenu ne sente ni injustice ni faiblesse
dans le départ qu'on lai fait de la vérité et de l'erreur. Une objection ancienne que l'on oppose à cette méthode est qu'elle attire l'attention sur des écrivains dangereux. Le D'^ Barry y répond d'une manière piquante en assurant qu'elle est au contraire la seule dénonciation efficace des livres prohibés, un index persuasif au lieu d'un simple catalogue. Un écrivain comme Renan, par exemple, est, par la force des choses, universellement connu. Vaut-il mieux faire le silence complet sur son œuvre, comme si on la redoutait ou on l'ignorait, ou au contraire n'est-il pas plus sûr et plus sage de prémunir d'avance contre le charme de sa manière en montrant les insuffisances de sa philosophie aujourd'hui si arriérée, les lacunes de son érudition et même, en plus d'un endroit, — son étude de saint Paul en particulier, — les faiblesses de sa psychologie? Sûrement, l'affirmation générale de la vérité qu'on appelait naguère la « démonstration chrétienne », ne suffit plus. Le cardinal Newman en faisant voir que l'individu est le point de départ de la conversion et son centre à lui-même, en prouvant que la vérité ne lui apparaît jamais sous forme de raisonnement mais bien sous une forme discursive, s'est inscrit du même coup parmi les défenseurs de l'exposition littéraire.
Le D"' Barry n'a recueilli]jusqu'ici qu'un seul volume de ses études critiques. Il a paru il y a peu de mois sous le titre de Hérauts de Révolte. Ce livre comprend une douzaine d'études assez variées — bien que le lien qui les unit soit plus réel que celui de
beaucoup d'autres recueils d'articles — et suffit pour apprécier l'auteur.
Il y a dans le D"" Barry critique deux hommes qui, heureusement, se complètent au lieu de se gêner. Il y a d'abord le philosophe, le prêtre savant dont toute la jeunesse s'est passée dans l'étude de la métaphysique et qui reste fermement convaincu que les points fondamentaux de l'aristotélisme sont la base indispensable de toute philosophie saine. Celui-ci n'a jamais cessé de suivre d'un regard attentif les efforts de nos contemporains pour donner une solution au problème de l'univers et une base à la morale. Peu d'hommes semblent avoir aussi bien compris les théories profondes ou audacieuses qui, principalement en Allemagne, ont paru depuis Kant. Dans son essai sur Nietzche, il compare la prose allemande à une suite de champs labourés après une pluie persistante : la glaise s'y attache aux pieds, les idées s'y succèdent à travers l'espace sans limite dans leur état primitif et chaotique, pendant que l'esprit roule impuissant à saisir et à distinguer. Doudan, qui avait l'esprit le plus français et ne lisait pas l'allemand, était parvenu cependant à force de relire une traduction de la Critique de l'Entendement, à voir dans ce livre une sorte de château bizarre et inachevé, mais dont les parties principales s'imposaient avec force à l'esprit. Certainement, en dépit de la difficulté de lire des hommes qui semblent n'avoir écrit que pour eux-mêmes, le D"" Barry a vu dans ces ténèbres tout ce qu'on peut y apercevoir de lueurs. Sa supériorité sur notre logique latine dans' l'examen des systèmes qui y échappent apparaît dans un art singulier à semer son exposition de phrases qui intimident mais qui cependant
font penser. La lumière diffuse que nous y voyons ou, mieux peut-être, dont nous sentons l'influence, est évidemment faite pour ses yeux et ne lui cause pas la même surprise qu'à nous. On voit môme qu'elle lui plaît. Il y a un abîme entre cet aristotélicien et ceux dont notre jeunesse a souffert, ou dont la confiance dans leur abécédaire qu'ils appellent philosophie produit l'effet d'un anachronisme enfantin et ridicule. Le D^ Barry, nous l'avons vu, cherche partout ce qui est assimilable plutôt que ce qu'il faut réfuter. Il se trouve cependant qu'au bout du compte il combat et réfute très efficacement. Sans discuter ex professa des théories qui échapperaient au plus grand nombre des lecteurs de revues, il sait en mettre en lumière les conséquences morales immédiates et cette manière de transposer un problème de la métaphysique dans la pratique, est déjà par elle-même une réfutation très forte. Elle serait faible si l'on ne sentait chez celui qui la fait ensemble la conviction et la bonne foi. Le D'' Barry, si ouvert à toutes sortes de conceptions, si peu effrayé des formes d'art les plus nouvelles, des moyens d'action religieuse les moins traditionnels, est cependant un catholique profondément attaché à sa foi. Sa conversation pleine de saillies et facilement paradoxale, comme celle de presque tous les Irlandais, peut faire illusion pendant quelques instants. Il se joue volontiers autour des idées. Mais à peine estil fatigué de ce jeu, ou rappelé à la réalité par un accident de Tentretien, qu'on est averti par un accent tout autre que le catholicisme est la vie même de sa vie et non un système et des formules. Il a horreur du triste nom de protestantisme, du christianisme amoindri et refroidi que la Réforme donnait
pour la pure doctrine primitive. Lui si ouvert à toutes les méthodes nouvelles en critique et exégèse, si tranquille devant des affirmations philosophiques hardies, distingue instinctivement entre ce qui n'atteint pas le fond du catholicisme et ce qui, au contraire, l' ébranlerait. Sobre, comme le sont généralement les Anglais, de phrases et d'attitudes pieuses, on voit bientôt cependant que le bonheur austère de sa vie de prêtre isolé a sa racine dans les grandes dévotions chrétiennes à la sainte Yierge et à l'Eucharistie. Sa parole pénétrante d'un accent si sincère quand il parle à son tout petit troupeau, son recueillement subit devant l'autel du Saint-Sacrement dans une église qu'il visite en artiste, sa chaleur à défendre certaines portions des Evangiles que la critique n'épargne pas, n'en laissent aucun doute : son catholicisme est bien véritablement catholique. C'est cette conviction et cette chaleur qui transparaissent sous l'exposition loyale et sympathique qu'il fait d'une philosophie ou d'un idéal de vie à la mode. Au premier regard on se croirait en présence d'un Sainte-Beuve. C'est la même souplesse à se prêter à l'empreinte du modèle, le même attrait pour les subtilités qui ne sont point cherchées, la même indulgence à une affectation ou une étrangeté distinguées, mais tandis que, dans presque aucune page, Sainte-Beuve ne peut faire illusion sur son vrai caractère d'artiste en beauté littéraire et morale, aussi soucieux de traduire que de sentir, pas une phrase de W. Barry ne laisse méconnaître que cet écrivain rare et saisissant est avant tout un chrétien et un apôtre. A travers la puissance du génie et l'enchantement du style il voit des erreurs dangereuses et il les dénonce et les démasque rien
que par sa façon de les énumérer ou de raconter la vie de ceux qui en ont été les victimes en même temps que les inventeurs. L'altruisme de George Eliot, la passion d'analyse et d'objectivité portée chez un Amiel jusqu'à l'anéantissement graduel de la personnalité, le paganisme de Heine, le mélange raffiné de stoïcisme et d'épicuréisme chez Pater et Symonds, la tristesse de Loti, il juge toutes ces déformations littéraires de la vie normale sans colère, sans impatience, par la simple vertu d'une exposition empreinte à la fois de tristesse, de compassion et même de sympathie.
Il faut s'arrêter sur cette sympathie qui donne à la critique de W. Barry non seulement sa chaleur persuasive mais une intensité dramatique. A côté du critique et du penseur chrétien il y a en lui un poète, et c'est ce mélange qui le met à part et audessus des purs apologistes et des simples littérateurs. Quand même il ne posséderait pas le don du style au degré où il l'a, cette combinaison singulière de sensibilité et de jugement ferait du D' Barry une nature riche et complète digne de retenir l'attention.
Il est rare qu'un homme dont la jeunesse a été occupée surtout par de longues suites de lectures métaphysiques n'en garde pas une habitude de se désintéresser des temps et des lieux très opposée au goût de vie réelle et concrète qui fait le poète et lé romancier. Que si l'on ajoute à ce tour d'esprit absolu un certain mépris de la forme et de la beauté qu'une spiritualité étroite ne dissimule guère, on sera surpris que l'aptitude naturelle de W. Barry à noter l'émotion sous la pensée et à chercher la musique et la couleur dans l'expression n'ait pas été
de bonne heure étouffée. Le D^ Barry était exceptionnellement doué d'imagination comme de puissance dialectique. Mais il faut savoir qu'élevé en Angleterre, bien que fils de parents irlandais, il eut la chance de rencontrer de bonne heure quelques hommes d'Oxford, convertis en qui se voyait le mélange frappant chez Newman et Froude et tant de leurs amis, d'une culture séduissmte avec la religion la plus profonde. J'ai aussi noté ailleurs que le Collegio Inglese où Wiseman faisait lire des romans au réfectoire était bien moins fermé au bruit de la vie extérieure que nos séminaires. Rome est un lieu de pèlerinage trop cher à tous les artistes pour que le goût de l'art n'y franchisse pas grilles et tours. Le loisir des vacances à Albano ou Tivoli, parmi des mœurs, des paysages et des souvenirs qui font incessamment appel à toute la poésie de l'àme, y corrige d'ailleurs l'austérité des études. Et enfin, on sent bien, à lire leD'" Barry, qu'il avait en lui une réserve de poésie telle que nulles circonstances n'auraient été capables de l'épuiser jamais. Dans le temps même où il s'appliquait exclusivement aux philosophes, il allait instinctivement à ceux dont la pensée pure n'absorbait pas l'âme tout entière et chez qui la recherche de la vérité se teintait de passion, Schopenhauer, comme plus tard Nietzche, l'attirait plus fortement que Kant. Il s'intéresse avant tout aux hommes dont le cœur frémit en même temps que leur cerveau pense, et plus encore à ceux qui étant à la fois poètes et philosophes ont été en même temps artistes. Il avait le choix entre les deux apôtres du monisme, Huxley etHaeckel et le second a été aussi populaire que le premier. Pourquoi a-t-il
choisi le biologiste anglais sinon parce que son ironie, sa manière incisive et distinguée trahissent une nature plus fine et des bouillonnements de passion sous l'exposition scientifique et matérialiste ? Il a un goût singulier pour les Juifs, pour Heine, pour Spinoza, et s'il note avec complaisance la présence d'une goutte de sang hébreu dans les veines de Newman, c'est que le Juif lui apparaît comme le type d'humanité concret, mais vibrant et passionné et naturellement religieux dont les Prophètes lui semblent la réalisation la plus achevée. Ses meilleures études sont celles d'écrivains dont la vie serait intéressante quand même ils n'eussent jamais écrit. Il y a trop de sérénité pour lui dans l'existence de George Eliot, une cloison trop impénétrable entre ce qu'elle sent pour elle-même et ce qu'elle fait sentir si délicatement et profondément à ses héros. Au contraire, un Amiel dont l'œuvre en somme est faible et sauvée à peu près exclusivement par quelques jugements littéraires le fascine par l'intensité de sa vie intérieure. Il est sévère pour John Addington Symonds qui en effet n'est qu'un humaniste de décadence, pour Pater dont l'œuvre laisse avec une impression d'art achevé, celle d'une valeur positive médiocre, mais il suit passionnément la course au bonheur de l'un à travers ses maladies et ses découragements, de l'autre dans l'obscurité silencieuse de son collège à Oxford. Tout ce qui est sincère, intense et vibrant le gagne. Il faut lire son portrait de Carlyle. Rien n'est plus vivant, plus dramatique, que le passage de ce génie violent, du mysticisme au scepticisme, pour revenir à une religion personnelle hautaine et aggressive. Le D"" Barry s'attache
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si fortement à la robe du voyant, il entre si parfaitement dans les sentiments que font naître les spectacles où il l'entraîne, il reproduit si naturellement son accent passionné que cette étude critique laisse rimpression du 'poème épique. Un don rare et qui n'appartient qu'aux plus grands, c'est de pouvoir s'effacer ainsi devant son modèle sans se laisser aljsorber par lui. Le D''Barry l'a à un degré singulier. On se rend mieux compte de cette puissance exceptionnelle quand on a eu la chance de causer intimement avec lui. Sa conversation vole de sommet en sommet, développant des principes, interprétant des faits, interrogeant et prédisant, mais en même temps elle est la plus originale, la plus individuelle qui se puisse rêver. Le D"" Barry passe du paradoxe à l'émotion, d'une raillerie insaisissable pour tout autre que son interlocuteur à l'indignation, il fait des gestes qui sont des allégories ou des métaphores, dont le ciel, la verdure, l'eau du ruisseau fournissent soudainement la matière. Souvent il rit, d'un rire presque enfantin qui rend nettement à sa figure l'expression irlandaise, A travers cette vive action les idées progressent et s'éclairent et se fortifient des sentiments qu'elles font naître d'instant en ' instant. On retrouve dans les livres du D"^ Barry la même spontanéité que dans son discours, et cependant il ne substitue jamais son originalité propre à celle de l'homme qu'il étudie. Qu'on lise dans les Hérauts de Révolte l'étude sur John Addington Symonds. Pas une seconde le lecteur ne perd de vue le subtil et savant neurasthénique, et pourtant à chaque ligne qui pousse en avant sa mélancolique histoire on croit voir le narrateur prêt à pleurer de
Tinsuccès des efforts de l'infortuné pour trouver la formule du bonheur, ou à rire de l'absurdité d'une recherche impossible. Sous une plume moins habile et moins forte l'essai paraîtrait haché, insolent et prétentieux, tandis qu'il n'est que senti et humain. Tout le livre que le D^" Barry a écrit sur Newman, en particulier la puissante analyse de VApologîa, est une exposition objective précise, à laquelle l'accent du critique, une sorte de sourdine à chaque instant variée, fait comme un commentaire perpétuel.
Le style du D"" Barry marque aussi fortement son originalité. D'innombrables articles qu'il a jetés dans les revues sans les signer lui seront restitués aussi sûrement que des toiles anonymes pourraient l'être à un maître sur qui l'hésitation est impossible. Il a un défaut ou plutôt l'exagération d'une qualité qui n'appartient qu'au petit nombre. Il est un peu trop savant. Son érudition est immense et sa mémoire prompte au service d'une imagination extraordinairement rapide lui fournit des citations, des allusions^ des métaphores prises de toutes les littératures, de l'histoire de l'art, de la philosophie, sur lesquelles il n'appuie pas — sentant son trésor inépuisable — mais dont l'apparition brusque donne à sa phrase une allure elliptique et rend sa page un peu papillotante. Si la pensée n'était si ferme, le coup d'œil si sûr, si peu timide, même devant les plus grands noms et les sujets les plus difficiles, ces innombrables paillettes d'or et la brusquerie nerveuse du ton laisseraient une impression de recherche et de mobilité presque féminines. Mais il y a de la phrase au paragraphe et du paragraphe au chapitre une unité et une solidité qu'on
ne peut au contraire qu'appeler vraiment masculines et bien que le D"^ Barry soit prodigue il n'est aucunement prétentieux. Son vocabulaire savant, riche et varié est pris aux meilleures sources anglaises. Il rencontre à chaque instant l'épithète saisissante et pittoresque et, si sa manière brève lui interdit le mouvement large qui porte le lecteur en avant sans heurt ni fatigue, la précision de son trait, en revanche, fixe à chaque instant des physionomies ou des scènes que l'on n'oublie plus. La profonde conviction chrétienne et la chaleur de sympathie humaine du D^ Barry ne pouvaient s'exprimer que par cette langue rapide et passionnée.
Faut-il s'étonner qu'avec une si grande attention au retentissement du caractère et de la vie sur les idées, avec un tel souci du cadre et des circonstances d'une vie littéraire, avec une compréhension si entière d'âmes très différentes de la sienne, le D'" Barry ait eu la tentation de laisser les hommes et les événements parler pour eux-mêmes et qu'il ait écrit des romans? Il en avait lu et étudié beaucoup, et il en voyait mieux que personne l'influence. Dès 1882 il écrivait : « C'est enfantillage que d'attendre l'arrivée d'un prophète en robes antiques ou d'une Bible nouvelle autre que celle de Mormon. C'est le roman qui • est aujourd'hui l'instrument de l'enseignement scientifique et religieux. Qu'il le soit devenu à tort ou à raison, il l'est pour longtemps. Il est improbable que le poème épiqne des temps modernes soit jamais écrit en vers. Mais dès maintenant il existe plus d'un fragment d'épopée en prose où nous pouvons voir comme dans un miroir les mouvements de la pensée et la suite des événements décisifs. Victor
Hugo, Balzac, George Sand sont les historiens fidèles et attristants de la France nouvelle. » Depuis vingt ans le D'" Barry se repose de ses travaux plus sérieux par des romans dont j'ai dit le succès. Le premier, intitulé La Nouvelle Antigone, paru sans nom d'auteur en 1886, était une étude sociale et religieuse des milieux les plus différents, depuis le club anarchiste jusqu'au salon le plus aristocratique. Il excita une curiosité universelle et le contraste de l'anonymat avec un talent indiscutable le fît attribuer à de très hauts personnages. Les Deux Etendards doivent leur titre à la méditation célèbre des exercices de saint Ignace : c'est une histoire de passion et de conversion, d'une étonnante richesse de matière, sur laquelle, à côté de femmes, d'artistes, de financiers, deux figures de moines se détachent dans une lumièi'e douce ou austère. L'intention morale ou religieuse, la thèse, en un mot, était très apparente dans ces premiers ouvrages. Une page des Deux Etendards sert de conclusion aux Hérauts de révolte et en résume tout l'esprit qui est l'impossibilité à toute philosophie, devant la complexité infinie de la vie, de remplacer comme règle des moeurs l'Imitation de Jésus-Christ. Les trois romans parus depuis sont de simples tableaux, l'un, Arden Massiter, des mœurs italiennes, le second, le Nœud du magicien, de la vie irlandaise, et le dernier, des atrocités de la Commune que le titre poétique et précieux de Printemps du jour ne laisserait pas deviner.
Tous ces romans ont en commun plusieurs mérites. Ils sont d'abord admirablement écrits et il faut la facilité prodigieuse de l'auteur pour les parfaire en trois ou quatre mois, comme il fait, en manière de
récréation. Les trouvailles de style qui abondent dans les Hérauts de réf^olte deviennent dans les romans de délicates notations poétiques d'un lyrisme contenu et pénétrant. Les descriptions sont amples et saisissantes. Arden Massiter dont toute la dernière partie est faible s'ouvre par sept chapitres qui donnent l'impression de l'Italie avec autant de précision et plus de couleur que les meilleures pages de Stendhal. On voit que l'auteur a vécu dans les Apennins, qu'il en sait la langue et qu'il en connaît les mœurs jusqu'au moindre détail. Une connaissance minutieuse des mœurs de toutes les classes est peut-être ce qui étonne le plus dans l'œuvre de ce prêtre qu'on a beau savoir curieux et voyageur, mais qu'on ne peut s'empêcher d'imaginer solitaire et méditatif dans un presbytère. Je l'ai déjà dit, il est presque aussi prodigue que Bourget de détails mondains et son exactitude sur ce point peut bien étonner, elle ne choque pas.
Le style et la science ne font pas le romancier. Ce qui fait d'une fiction une réalité c'est la richesse de l'invention et la vraisemblance de l'intrigue. Ici une rare qualité du D'" Barry s'est tournée fâcheusement en défaut. Son imagination se joue dans le touffu roman anglais, mais il mêle et superpose les intrigues et accumule assez d'éléments d'intérêt pour que d'une seule de ses histoires on puisse en faire quatre. Ses commencements de roman se nouent promptement et avec une force telle que le lecteur est aussitôt attaché. Malheureusement, à mesure que le récit progresse, il semble que l'auteur s'y laisse emporter. Il le surcharge d'incidents improbables qui d'abord inquiètent et peu à peu préparent à un
complet scepticisme devant les dénouements presque toujours irréels. Les Deux Étendards où à chaque page on peut admirer des traits rares et plus que de la justesse, se terminent comme un mélodrame. 11 est cent fois déplorable que dans ces œuvres qui sont tout autre chose que des amusements d'amateur, le même art qui peut mettre autour de scènes vraies une lumière de rêve enchanteresse, soit impuissant à contenir une sorte de lyrisme fougueux auquel nulle réalité ne pourrait résister. Dans un âge de réalisme le D"^ Barry reste, malgré qu'il en ait, un parfait idéaliste, et ses romans, fruit d'une imagination qui se repose de la critique en s'abandonnant à elle-même, sont bien des romans romanesques.
Je pourrais me demander, comme plusieurs de mes lecteurs se le demandent sans doute, s'il était convenable qu'un prêtre écrivît des romans et si le D"" Barry ne diminue pas de gaieté de cœur l'influence que ses autres écrits lui ont donnée sur ses contemporains. Je ne me dissimule aucune des difficultés qu'un prêtre romancier doit trouver sur sa route. Un roman sans amour est presque fatalement banal s'il n'est un chef-d'œuvre. Un roman d'amour, si sa note est juste, équivaut à une confidence. Ce que le prêtre apprend sur ce chapitre au confessionnal n'a rien à voir avec la littérature qui vit surtout des commencements imperceptibles de la passion et de luttes ou de dégoûts que la casuistique ne connaît pas. De même, le roman risque d'être ennuyeux s'il contient une thèse, frivole s'il n'en contient pas. Le D'" Barry a passé par-dessus ces difficultés, probablement avant tout pour satisfaire un goût in-
vincible. On voit des prêtres musiciens qui ont constamment affaire avec des gens de théâtre, des prêtres et surtout des religieux architectes qui passent leur vie dans les moellons et les échafaudages ; il y a des prêtres peintres et j'en ai connu que leur art passionnait à l'exclusion de tout le reste ; la tribu des prêtres-poètes a été innombrable et reste encore nombreuse. Tous ces prêtres artistes avaient le goût et plus ou moins le don. Pourquoi marchander au prêtre romancier le plaisir qu'il trouve à ses châteaux en Espagne? Le D"^ Barry s'amuse aussi sincèrement qu'il est possible de ses imaginations et cette sincérité suffirait à les justifier même si elles n'avaient pas leur valeur artistique. Mais il est convaincu que la valeur artistique a aussi sa valeur apologétique.
Il faut avoir approché des artistes et non des logiciens pour sentir cpi'il a raison. Les jeunes gens intelligents ne manquent pas qui nourrissent une bienveillance pour le christianisme uniquement parce que Chateaubriand, Lamartine, ou même Barbey d'Aurevilly se sont dits sincèrement catholiques. Stendhal, si éloigné naturellement de toute idée chrétienne, s'incline cependant à chaque page de ses Promenades dans Rome devant une doctrine dont Saint-Pierre est un des aspects et qui peut revendiquer Raphaël, Michel-Ange et Palestrina. Peuton nier que la situation littéraire de M. Brunetière et de M. Bourget ou de M. Huysmans donne à leur évolution une force de persuasion plus grande que les raisons mêmes qui l'ont produite ? Certainement la face du monde changerait si les théologiens devenaient tant soit peu poètes et surtout si les littéra-
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leurs, sans se transformer en prédicateurs, se réaffectionnaient à la pratique du catholicisme.
C'est ici que nous rejoignons la thèse favorite du D'' Barry et que nous voyons à quel point elle a pris possession de sa vie entière. Il écrit des romans et de la critique littéraire aussi bien que des discussions philosophiques, il rêve après avoir prêché et prié, parce qu'il veut que la religion tire parti de toutes nos facultés et que toutes nos facultés peuvent se développer dans l'atmosphère religieuse, parce que l'Eglise lui apparaît comme une grande cathédrale où tout l'univers peut s'assembler et où l'artiste coudoie le moine, l'ouvrier s'agenouille à côté du grand seigneur. La méfiance de l'imagination, l'antipathie pour l'art, c'est-à-dire, au fond, pour la beauté, ont pu transparaître dans une spiritualité étroite, mais elles ne sont pas plus le catholicisme qu'un couvent n'est l'Église et une règle monastique la morale chrétienne. Il y a bien d'autres demeures dans la maison du Père céleste que la cellule où des esprits attristés ont voulu la réduire. Le D"" Barry a senti que le jour où les yeux du monde s'ouvriront à cette vérité l'isolement où le catholilicisme dépérit cessera, une vie nouvelle circulera dans le vieil arbre où toutes les générations doivent s'abriter. Pourquoi lui reprocherait-on après avoir compris cette vérité d'y avoir adapté sa vie? Pourquoi serait-il uniquement le théoricien de la littérature catholique etne donnerait-il pas l'exemple après avoir expliqué la leçon ? Quant à nous qui avons toujours senti dans ses paroles et ses écrits un attachement inébranlable à ce qui fait la force et le charme de la vie chrétienne, nous lui sommes recon-
naissants de nous avoir montré cette fidélité jointe à une liberté de jugement et à une indépendance de méthodes qui tiennent sans doute à un talent original et rare, mais vers lesquelles des tendances qu'on ne peut condamner poussent chaque jour davantage les catholiques qui veulent" se sentir vivre et agir.