LA CIVILISATION CATHOLIQUE
des papes saint Léon et saint Grégoire, des évoques saint Loup, saint Aignan, saint Gésaire, saint Arnoul, saint Eloi, saint Ouen, saint Léger, combien 3e papes et de prélats matèrent la barbarie ! Quel triomphe que celui qui fut obtenu le jour où les seigneurs féodaux cjurèrent la Trêve de Dieu et s'engagèrent vis-à-vis de rÉglise à une suspension hebdomadaire de leurs actes d'hostilité ! Quel triomphe encore que cette Paix du Seigîieur qui mettait en tout temps à l'abri des tueries les clercs, les femmes, les enfants et les paisibles travailleurs !
Le moyen âge a vu se constituer l'autorité du pouvoir spirituel. Malheureusement il s'agit d'un pouvoir spirituel qui repose sur l'abdication de la raison devant la foi.
Oui, c'est à la pensée que revient le sceptre du monde, mais à la pensée libre. Or la prépondérance croissante de TEglise catholique dans les Etats chrétiens et de la Papauté dans l'Eglise catholique aboutit à un mouvement social où science et philosophie sont servilement subordonnées à la théologie. Il n'y a qui compte que la pensée religieuse réglée par l'Eglise d'après les Ecritures, les conciles elles Pères. Sur les intelligences plane l'ombre de l'école et sur Técole plane Tombre de l'église. Le dogme est souverain. Tous conviennent de son inviolabilité. Il s'agit de Texpliqucr et de l'appliquer.
L*Eglise met la main sur tous les domaines de la connaissance et n'admet de vérité que coulée dans le moule de ses traditions. Par là môme, en voulant enchaîner, elle s'enchaîne. Elle est encore aujourd'hui la prisonnière du moyen âge, dont la fin a été le commencement de la décadence du catholicisme.
LE HAHOHÉTISME
Le mahométisme faillit étouffer en son berceau la civilisation catholique. Que serait-il advenu du catholicisme dans rOccident» si Charles Martel, sous les murs de Tours, n*eût arrêté le flot victorieux d^s mahométans.?
Le9 Arabes abreuvèrent leurs chevaux au Jourdain et au Nil, s'ils ne les abreuvèrent pas h la Seine et au Tibre. Des mosquées remplacèrent les églises en Palestine, en Syrie, en Perse, en Egypte, en Afrique. L'étendard du prophète flolta de Delhi et ^e Samarcande à Gordoue et à Lisbonne.
• L'inanité des sophisticailleries théoloffiques qui avaient prévalu $ur le véritable esprit religieiij^ fut pour beaucoup dans la facilité de la conversion de tant d'Orientaux, si rapidement délournés de Moïse et de Jésus vers Mahomet. En quelques années, les mosquées sortent de terre par milliers. Avec ses sophistes et ses rhéteurs, ses eunuques et ses moines, le peuple byiantin, bruyant et dissolu, dévotieux et servile, va traîner dans la boue la longue agonie du bas-empire, jusqu'au jour où le cimeterre des Turcs, par un dernier coup porté au colosse mourant, fera de la très chrétienne Ponstanlinople la grande métropole du mahométisme.
Une autre raison, et la principale, d^s conquêtes religieuses de rislam se trouve dans ses afflnités avec le judaïsme et avec le christianisme. Elles sont telles qu'il put paraître aux juifs une branche du judaïsme et aux chrétiens une branche du christianisme. »
Le mahométisme est un retour au pur Jéhovisme, et le pur Jéhovisme répond aux profonds instincts de la race
sémilique, à laquelle appartiennent également Hébi^eux et Arabes. La mystérieuse adoration de Ceiiii gui est s'harmonisait avec Texistence de nomades habitués à voir rinfini du ciel bleu s'étendant sur Tinfini du désert, enveloppé de lumière et de silence.
Gomme le judaïsme, le mahométisme est pour ses fidèles une nationalité. En quelques lieux qu'ils vivent, quelques mers et quelques continents qui les séparent» la fraternité islamique les fait compatriotes. Dans tout Ëlat musulman, la qualité de mahométan confère un droit de cité à Tétranger qui la possède. Entre les musulmans, point de caste. Tous égaux, ils se considèrent comme formant une aristocratie vis-à-vis de la plèbe des humains non soumis à la loi de Mahomet. Cette force du lien religieux nous explique que les deux religions du monde le plus rarement abjurées soient celle de Mahomet et celle de Moïse.
 l'exemple des juifs, les mahométans ont leur livre de la loi, faisant de tout, même de l'hygiène, une affaire de religion. Le Coran, pâle copie de la Bible, bizarre assemblage de versets confus et mal rédigés, mais ingénus, impératifs, enthousiastes, dictés selon Toccurrence par Mahomet qui ne savait ni lire ni écrire, est devenu la règle universelle de la vie musulmane. Les paroles de ce chamelier, de ce fils du désert, né ardent et éloquent, qui avait appris tout ce qu'il savait dans ses conversations sous la tente, aux foires, à la guerre, aux pèlerinages, et surtout dans ses méditations solitaires, sont le viatique de cent quatre-vingt-dix millions de fidèles, parmi lesquels il est rare qu'on en ren^ contreunquine soit pas pratiquant. Le jour où un peuple prétendrait opprimer les musulmans dans leur croyance.
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il verrait, d'étincelles en étincelles, la guerre sainte s'allumer partout où il y a des disciples de Mahomet; et, forts des préceptes de ce livre du ciel qu'est pour eux le Coran, ils donneraient le spectacle d'un prodigieux réveil dont serait étonné le monde.
De même que le législateur des juifs avait des conversations avec Jéhovah, le législateur des musulmans a des conversations avec l'ange Gabriel.
Moïse prescrit la circoncision, appelée par saint Augustin et par saint Grégoire le baptême des enfants d'Israël ; Mahomet la tolère sans l'imposer, et elle se perpétue chez les Arabes comme parmi les juifs.
Tous deux font un précepte absolu de l'aumône, régulièrement prélevée sur chaque revenu. Tous deux condamnent l'usure ; mais, tandis que Moïse ne l'interdit qu'entre juifs et Taulorise avec les étrangers, Mahomet en fait l'objet d'une interdiction absolue.
Ne séparant pas le droit civil de la loi religieuse, le mahoniélismc est une ihcocralie comme le mosaïsme ; mais c'est une théocratie sans caste sacerdotale.
Le mahométisme imite l'exclusivisme du mosaïsme qui affirmait avant tout la fraternité judaïque; et, au lieu d'enseigner que tous les hommes sont frères, il se contente d'enseigner que les musulmans sont leâ frères les uns des autres, en ajoutant (|u'ils ne doivent prendre pour ami ni le juif ni le chrétien.
A la suite des Hébreux de l'époque primitive, les musulmans légalisent la polygamie déjà existante dans l'Arabie avant Mahomet, et dont Abraham, les patriarches, le roi David, le roi Salomon, avaient donné l'exemple. Ils l;i justifient par dt»s raisons analogues h celles qu'invoquait saint Augustin pour ex|)liquer qu'en certain
temps» chez le peuple de Dieu, il fût admis que des hommes eussent plusieurs femmes, tandis qu'il n'était pas admis que des femmes eussent plusieurs maris. L'illustre
père de l'Eglise fait résider la cause de cette anomalie dans lasupériorité de l'homme sur la femme, née pour la subordination. Selon lui, on ne comprendrait pas que plusieurs hommes fussent soumis à une seule femme ; mais on n'a pas de peine à se représenter plusieurs femmes soumises a un seul homme , pour le même motif qui fait qu'un esclave n'a pas plusieurs maîtres, mais qu'un seul maître a plusieurs esclaves. A quoi il ajoute cet argument qu'une femme ne peut être fécondée en même temps par plusieurs maris, tandis qu'un même mari peut féconder plusieurs femmes.
La simplicité des premiers califes, successeurs de Mahomet, rappelle ces patriarches hébreux qui, campés çà et là avec leurs troupeaux, vivaient frugalement sous la tente. Mal vêtus, se nourrissant de pain d'orge et de dattes, ne buvant que de l'eau, ils mènent l'existence la plus humble au milieu de l'éclat des conquêtes. Quand un satrape se rend à Médine, en pompeux appareil, pour présenter à Omar l'hommage de la Perse vaincue, il trouve le vainqueur enveloppé d'un manteau en loques et couché à côté d'indigents sur les marches de la mosquée. Mahomet lui-même, au fort de sa gloire, se contentait d'une nourriture grossière et rapiéçait ses vêtements.
Le plus beau livre de la Bible hébraïque, le livre de Job, met précisément en scène dans de dramatiques dialogues la pensée essentielle du mahomélisme avant Mahomet, la foi en la Providence; et il nous montre comment, sous la tente des émirs d'Idumée, les ancêtres du Prophète envisageaient les hautes énigmes devant
Fabuk. — Pensée chrétienne. %%
lesquelles a balbutié de tout temps la raison humaioe.
Dans le pays d*Uts, au nord de l'Arabie déserte, vivait un homme qui s'appelait Job. Il était simple et droit, évitant de mal faire et craignant rÉternel. Satan dit à Dieu : « Si Job vous craint, c'est qu'il y a intérêt. Vous le comblez de bienfaits. Frappez-le et il vous maudira. » Dieu frappa Job dans ses biens et dans sa famille. Mais Job continua à le bénir. Alors Satan de dire : « L'homme abandonne tout, pourvu qu'il sauve sa peau. Mais frappez Job dans ses os et dans sa chair, et vous entendrez sa malédiction. » Et Dieu fit du corps de Job une plaie saignante, une pourriture infecte. La femme du malheureux lui dit : « Quoi! Tu t'accommodes de vivre ainsi! Maudis Dieu et meurs! — Tu parles follement, répondit Job ; nous avons accepté les biens ; comment n'accepterions-nous pas les maux? »
Tous ses parents abandonnent Job. Il git, torturé de douleurs, sur un tas de fumier. Arrivent trois amis qui prétendent le consoler. Mais ils ne font que l'accabler de leurs remontrances et des subtilités d'une vaine philosophie. Job est à bout de souffrances. Il maudit la lumière. Pourquoi est-il né? Pourquoi tant de méchants prospères et tant d'hommes de bien malheureux? En quoi a-t-il mérité son infortune? Et, repassant sa vie, il se demande s'il a manqué aux devoirs de l'homme tels que les concevait déjà, dès cette haute antiquité, plus de six cents ans avant l'avènement du christianisme, l'Arabe méditatif, généreux et enthousiaste : « Ai-je été sourd à l'indigent? Les regards de la veuve m'ont-ils vainement demandé du pain ? Ai-je pris mes repas sans donner sa part à l'orphelin? Quand un misérable était demi-nu, ne l'ai-je pas réchaufTé en le couvrant de la laine de mes
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brebis? Ma tente n'a-t-elle pas été toujours hospitalière à rétranger? N'étais-je pas rhomme compatissant qui console les affligés par des paroles douces comme la pluie du printemps? N'élais-je pas Tœil de l'aveugle, le pied du boiteux, le père des malheureux, l'homme vêtu de justice qui brise la mâchoire de l'injuste et lui arrache des dents sa proie? N'ai-je pas fait un pacte avec mes yeux pour que mes regards ne profanassent jamais une vierge? Ai-je méconnu le droit de mon serviteur ou de ma servante, formés comme moi par le même Dieu dans le ventre de la femme? Ai-je suivi les voies tortueuses de la fraude et du mensonge? Ai-je élevé la main contre les petils et les faibles? Ai-je placé ma confiance en mes richesses et dit à l'or : Tu es mon espoir ? Me suis-je réjoui de l'infortune de mes ennemis ? A la vue du soleil si splendide et si beau, mes doigts ont-ils fait le geste de l'idolâtrie en lui jetant un baiser de ma bouche? Examinez ma cause, mon Dieu! Oh, si quelqu'un pouvait écrire tout entier le livre de ma vie, j'étalerais cet écrit autour de mon turban comme un diadème ! »
Pour lors, voici que Dieu se fait entendre à Job du sein de la tempête, m Quel est le parleur insensé qui prétend en remontrer à ma sagesse ? Voyons, ceins tes reins; fais l'homme. Je veux finlerroger, et tu m'instruiras. Où étais-tu lorsque je jetai les fondements de la terre? Connais-lu la main qui en posa la pierre angulaire au niilieu des hymnes de joie que chantaient en chœur les étoiles et tous les enfants de Dieu? As-tu sondé la profondeur des abîmes? Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant loi ? »
Et dans une suite de tableaux sublimes, l'Eternel
étale les merveilles delà mer, du ciel et du désert; décrit les grands phénomènes de la nature et les mœurs des animaux depuis le lion, Tâne sauvage, rautruche, le buffle et le cheval de TArabie, jusqu'à rhippopotame et au crocodile de TEgyple ; met enfin dans tout son jour rimpuissance de l'esprit humain en face des mystérieuses beautés de Tœuvre divine : <c Eh bien, celui qui conteste contre Dieu a-t-il rien à répliquer? — Que répliquerais-je ? répond Job. Je ne suis que poussière et néant. Ma bouche n'a que trop parlé. Je mets la main sur elle et me tais. »
Mais TEternel qui vient de le combler du spectacle de sa grandeur Ten veut accabler. « Geins tes reins, reprendil ; fais le maître. Je veux t'inlerroger et tu m^instruiras. Essaie donc d'opposer ton droit à ma justice ! As-tu le bras tout-puissant de Dieu et le tonnerre de sa voix? Est-ce toi qui d'un regard abaisses toutes les hauteurs» humilies les humains, terrasses les méchants? » Et, évoquant la création des gigantesques monstres marins, il montre une fois de plus que sa puissance n'a pas de limites.
— « Oui, s'écrie Job, lu peux tout, tu sais tout. J'ai parlé, sans les comprendre, de prodiges qui passent mon inlelligence. Prosterné dans la poussière, je m'accuse et me repens. »
Quand il vit Job s'humilier, Dieu fut touché ; et il lui rendit au centuple les félicités perdues.
La conclusion où aboutit le livre de Job peut être formulée comme il suit : « Dieu seul est grand ! 0 homme, quelques maux qui l'assaillent, prosterne-loi devant la majesté de Dieu; respecte le mystère de ses desseins; ne désespère pas de sa bonté..»
Or, chaque vendredi, dans toutes les mosquées, l'iman répète celte prière, que suivent du fond du cœur des multitudes d'hommes en burnous, le front prosterné contre terre : « Dieu très haut I Dieu très haut ! Dieu très haut ! J'atteste qu'il n'y a point de Dieu sinon Dieu. Prions tous. Grand Dieu ! Grand Dieu ! Il n'y a point de Dieu, sinon Dieu. »
Qui dit musulman dit homme soumis à la volonté de Dieu, Quelque inflrmité qu'il nous donne, quelque place qu'il nous assigne, quelque épreuve qu'il nous envoie, il faut courber la tète et rendre gloire au Très Haut, sans s'égarer en désirs impuissants ou en regrets stériles. Bien faire et acquiescer à la loi du monde est la loi de l'homme.
Devant la mort de sa fille la plus chère, de son ami le plus fidèle, Mahomet pensera comme Job : <c Le Seigneur me les avait donnés, le Seigneur me les a ôtés. Que son nom soit béni ! » Lui aussi dira de Dieu : c< Quand même il me tuerait, j'espérerais en lui ! »
En môme temps qu'un judaïsme bâtard, le mahométisme est un christianisme bâtard ; et ce n'est pas sans motif que le protestant Jurieu, le janséniste Nicole, l'ultramontain Joseph de Maislre se sont accordés à voir dans les musulmans une secte chrétienne.
De même que Jésus s'était déclaré le continuateur de Moïse, Mahomet se déclare le continuateur de Moïse et de Jésus. <c Je ne suis, dit-il, que le dernier des prophètes envoyé pour compléter la révélation », et il rend à Jésus ce témoignage qu'il mit dans le cœur de ses disciples des trésors de bonté et de miséricorde.
Le mahométisme assemble les fidèles dans les mos-
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quées pour y écouter la lecture et le commentaire familier du livre saint à Tirnage des chrétiens primitifs réunis dans leurs églises pour y entendre lire et expliquer leurs saintes écritures. Il enseigne à prier, sinon sept fois par jour selon la vieille règle chrétienne, du moins cinq fois par jour, mais en faisant de la prière un pur hommage à Dieu sans y joindre des sollicitations; il fête le vendredi, comme les chrétiens le dimanche et les juifs le samedi; il multiplie les asiles hospitaliers; il prescrit des pèlerinages à la terre sainte de la Mecque pareils aux pèlerinages à la terre sainte de la Palestine; il a ses communautés religieuses, ses confréries de missionnaires, ses ascètes soumettant leurs corps aux pires tortures avec un stoïcisme impassible ; il à sa Pàque, précédée d*un Ramadan ou carême de trente jours, pendant lequel il est interdit de rien avaler tant que la nuit n'est pas venue et qu'il est possible de distinguer un gros fil à l'œil nu.
L'annonce de la fin du monde, les prodiges précurseurs, les appels de la trompette, la résurrection des corps, le dernier jugement, sont mentionnés dans le Coran comme dans TÉvangile. Dieu doit apparaître au milieu de sa cour céleste. Dans la balance tenue par l'ange Gabriel seront pesées les bonnes et les mauvaises actions de chaque homme. Si les mauvaises l'emportent sur les bonnes, ne fûl-ce que du poids d'une fourmi, le pécheur ira dans Tenfcr, où sévissent le froid le plus glacial et la plus ardente chaleur. Entre mahomélans et infidèles, il y aura cette différence que ceux-ci ne verront pas la fin de leurs peines, au lieu que ceux-là, une fois Texpialion jugée suffisante, seront enfin admis au paradis, le délicieux séjour de réternelle paix et des éternelles amours.
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Iront droit au paradis, quelles qu'aient été leurs fautes, les mahomélans qui auront succombé au cours d'une guerre sainte contre les mécréants. Chefs chrétiens et chefs musulmans disaient également à leurs soldats, au temps des croisades : Mourant martyrs, vous mourrez absous.
Le mahomélisme comme le catholicisme a la prétention d'être la religion universelle, et, quoique encore resserré entre l'Hymalaya et la Méditerranée, il se promet l'entière domination du monde. Selon le mot de Tamerlan, tout comme il n'y a qu'un Dieu dans le ciel, la terre ne doit avoir qu'un maître, le commandeur des croyants.
Gomme le catholicisme, mais encore plus que lui, le mahomélisme attache ses fidèles à leur religion en les occupant constamment d'elle. Selon la remarque de Montesquieu, <c on tient beaucoup aux choses dont on est continuellement occupé ».
Les multiples luttes des catholiques contre les musulmans n'ont pas même abouti à leur enlever la terre qui fut le théâtre de l'épopée chrétienne. En dépic de sept grandes croisades, Jérusalem et Antioche leur sont restées. Les mahométans font des prosélytes et demeurent réfractaires au prosélytisme. Ils tiennent plus à leur Coran que les chrétiens à leur Evangile. Des populations catholiques sont passées au mahométisme ; pas une population mahométaœ ne passe au catholicisme.
C'est qu'on n'imagine point combien les mahométans sont choqués par ce qu'ils appellent les superstitions grossières et les dogmes absurdes des catholiques. Jamais ils ne comprendront le Dieu en trois personnes, THomme-Dieu, la Vierge Mère, le culte des saints et des images. L'idée de Dieu mourant sur une croix et
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mangé quolidiennement dans rhostie leur paraîtra toujours une monstruosité révoltante.
Autant il est naturel que les confréries musulmanes réussissent dans la conversion des fétichistes de rAfrique guéris de leur cannibalisme et élevés par elles à un idéal supérieur^ autant il est fatal que les missions catholiques échouent dans leurs tentatives sur les mahométans. Tout au plus, peut-on prévoir un temps où la réconciliation sera faite entre le Mahométisme, le Christianisme et le Mosaïsme, ramenés à un théisme moral qui réunira dans une communion exempte de dogmes tous les spiritualistes ayant foi au Dieu vivant et unique.
Il semble certain que, sans Mahomet, l'Arabie du Nord serait devenue chrétienne, comme celle du Sud serait devenue juive.
Il y avait bien des fidèles de la religion de Zoroastre, et surtout il y avait de nombreux fétichistes. Mais au vi^ siècle le christianisme et le judaïsme tendaient manifestement à prévaloir sur la diversité des sectes qui se partageaient les tribus.
C'est alors que parait Mahomet, à la fois imposteur de génie et sublime visionnaire, tantôt appliqué à duper les autres, tantôt dupe lui-môme de ses hallucinations. Il se pose en reslaurateur de la vieille foi des ancêtres; il réprouve le matérialisme fétichiste ; il s'élève contre ces superstitions, nées de Tanarchie des croyances, qui assimilent à Dieu des anges ou des démons ; il s'attribue la mission de purifier de toute idolâtrie et de simplifier, d*après les traditions d'Abraham et dlsmaël, la loi de Moïse et la loi de Jésus; el, armé de la parole et du glaive, il séduit ou subjugue des millions d'âmes.
Sa religion n'est surchargée ni de miracles, ni de mystères ; la doctrine est réduite à la foi en un Dieu unique, en la Providence et en Tlmmortalité ; la pratique consiste en prières, en jeûnes, en ablutions, dans Tinterdiction des boissons alcooliques, du jeu, de Tusure, et dans l'observance de beaux préceptes sur la sobriété, la justice, la droiture, la libéralité, le pardon des offenses, la mansuétude, le dévouement, Thorreur des us idolâtres.
Mais la dégradation de la femme, achetée comme une marchandise, réduite dès Tftge le plus tendre à l'office d'instrument de plaisir, mêlée esclave & d'autres esclaves, derrière de mystérieuses clôtures^ dans cet enfer de basses passions qu^est un harem, et l'apothéose des jouissances sensuelles promises comme récompense à la vertu efféminent peu à peu les âmes ; le principe de l'apostolat par le fer, non moins pernicieux que le principe de Tapostolat par le feu, fait du croyant l'ennemi de toute foi étrangère et de toute science indépendante; enfin, le dogme de la prédestination tend à pétrifier les volontés dès que sera éteinte la première ardeur du fanatisme.
Voilà comme Mahomet, en jetant les semences d'un grand mouvement de civilisation, répandit aussi les germes de cet esprit d'intolérance inhumaine ou d'incuriosité stupide, de cette mollesse et de celte immobilité funeste où végètent aujourd'hui les adorateurs de sa loi.
Cette loi, il l'appelait une loi de vie; elle est devenue une loi de mort.
C'était aussi une philosophie de mort que la philosophie du moyen âge ; mais l'heure devait venir où la vie
en sortirait. Pascal a dit : (( Le monde ordinaire a le pou* voir de ne pas songer à ce qu'il ne vf^ut pas songer. Mais il y en a qui n'ont pas le pouvoir de s*empêcher ainsi de songer et qui songent d'autant plus qu'on leur défend. » Le moyen âge eut ses songeurs, et la raison humaine finit par soulever le couvercle du sépulcre dans lequel la théocratie catholique prétendait la tenir ensevelie.
Le propre de la Scolastique^ c'est-à-dire des méthodes et des doctrines qui prévalurent dans les écoles du moyen âge, fut de subordonner la science et la moralité aux formules dé la théologie consacrée et d'étudier des notions transmises sur les choses, non les choses ellesmêmes. Â la place des faits» des textes; à la place de la vérité, l'autorité.
Les gens d'école ne se préoccupent guère d'interroger directement la nature et l'humanité ; mais en revanche ils proposent à la méditation des sujets neufs, que les Grecs n'avaient même pas soupçonnés. Ainsi, parmi les graves problèmes qu'on se passe de génération en génération, figurent des questions comme celles-ci ; « Pourquoi Eve a-l-elle été tirée d'une côle et non d'une autre partie du corps d'Adam? Quelle était la taille d'Adam naissant? La Vierge Marie a-t-elle concouru comme homme et comme femme à la production du corps de Jésus-Christ? Pourquoi le Messie n'a-t-il pas été une femme? Comment le démon enlre-t-ilen nous? » Thomas d'Aquin luimôme, le prince des docteurs, posera les plus singu* iièrcs questions. Par exemple il examinera si Adam et Eve, avant leur chute, expulsaient de leurs corps certaines superfluités. Oui, conclura-t-il ; puisque leurs corps absorbaient des aliments, il fallait bien qu'ils en
rendissent les résidus. Mais gardons-nous de penser qu'il s'en suivit quelque chose qui ressemblât à nos misères actuelles. Dieu fit le nécessaire pourque rien de malséant ne souillât le paradis terrestre.
Dans la morale, de même que dans les autres matières, la scolastique, mère de la casuistique, substitue le point de vue particulier d'une certaine autorité au point de vue universel de la raison. Or le tout n'est pas de savoir ce que logiquement chacun doit faire dans la famille, TEIat, l'humanité, tels qu'ils sont de parle pouvoir d'une certaine Eglise ; c'est de démêler ce que famille, Etat et humanité doivent être de par l'essence éternelle des choses et indépendamment de tout pouvoir établi. Si l'expérience seule vous guide, votre morale sera assujettie àThistoire ; si vous ne tenez compte de l'expérience, voire morale ne pourra prendre vie dans l'histoire. Il faut considérer à la fois le réel et l'idéal pour tirer graduellement do ce qui est ce qui mérite d'être.
Du moment où la pensée se donnait pour but de justifier la tradition religieuse et d'en faire sortir toutes les conséquences qu'elle comporte, il était naturel qu'on prisât par-dessus tout les procédés techniques do l'argumentation. De là l'espèce de culte voué à Arislote, le législateur du syllogisme. On sembla croire, comme Ta dit quelqu'un, que Dieu ayant fait de l'homme un animal à deux jambes, avait laissé à ce philosophe le soin d'en faire un animal raisonnable.
Pourtant, de môme qu'il n'est pas nécessaire de savoir comment Teslomac digère et comment le sang circule^ pour se nourrir et pour vivre, il n'est pas nécessaire pour raisonner d'avoir démêlé le mécanisme du rai-
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sonnement. Le syllogisme n'est pas le raisonnement; il n*en est que la forme technique. Le raisonnement est commun à tous les hommes. Le syllogisme est un procédé artiflciel plus ou' moins employé et plus ou moins connu. On peut mal raisonner en entassant selon la formule syllogismes sur syllogismes, et on peut bien raisonner sans avoir la moindre notion du syllogisme et de ses règles.
Aveuglément épris de ce mécanisme» oh codiGa, on divisa, on subdivisa, on multiplia les règles de la syllogistique. Le vain fatras des formules embarrassa la marche de Tesprit, et les idées furent négligées pour les mots. On exigeait des déductions rigoureuses ; mais on acceptait les principes sans examen. Or, la plupart des erreurs des hommes viennent plutôt de ce qu'ils raisonnent sur de faux principes que de ce qu'ils raisonnent mal suivant leurs principes.
Au surplus, quelque peu raisonnables qu'aient été souvent les raisonneurs du moyen âge, ils ont dégrossi beaucoup de questions. Nombre d'esprits se sont aiguisés à leur école, et notre langue leur est en partie redevable de cette logique, de cette clarté, de cette précision qui fait d'elle la langue de la raison.
Puis, le culte de la tradition n'était pas tellement servile qu'une pensée personnelle n'arrivât à se dégager et à se produire. Il ne faut marcher qu'en s'appuyant
sur des autorités et sur des textes de l'Ecriture, c'est entendu. Mais on choisit ces autorités et ces textes, selon le besoin, d'après les prédilections de son intelligence. Dans tel cas où on a contre soi saint Âthanase, on a pour soi saint Cyprien. Dans tel autre cas où on
est contredit par Tévangile de saint Luc» on peut utilement alléguer celui de saint Marc.
Tant s'en faut en effet qu'il y ait en tout pleine concordance soit entre les versets sacrés, soit entre les saints Pères. Par exemple, tantôt Jésus est conciliant et dit : <c Qui n'est pas contre nous est pour nous; » tantôt il est intransigeant et dit : a Qui n'est point avec moi est contre moi. » Ici il déclare apporter la guerre; là il déclare apporter la paix. Et chez les Pères, que de contradictions! Dans un opuscule hardi, Abailard les mettra en lumière sous ce titre : Le oui et le non.
De celte sorte, quoique le plus souvent la tradition décide de l'orientation donnée à la doctrine, il arrive aussi que la doqtrine décide de l'interprétation donnée à la tradition.
Le théâtre de la scolastique fut l'Europe occidentale; dans l'Europe plus particulièrement la France, et dans la France plus parliculièrement Paris, surnommé la ville des philosophes. Au centre la France; au sud rilalie et VEspagne; au nord TÂngleterre et l'Allemagne.
On peut distinguer dans le développement de la scolastique deux périodes : une première période où a dominé Tesprit platonicien; une seconde période, datant du xiu^ siècle, où a prévalu l'esprit aristotélique.
Un fait en dit long sur ces mille ans pendant lesquels le catholicisme a régenté la pensée humaine. Pas un laïque ne figure dans la nomenclature des philosophes du moyen âge. Tous ont été hommes d'Eglise.
Jusqu'à la fin du xv"" siècle, la scolastique est en possession de l'universel empire des intelligences. Elle le
perd irrémédiablement au xv!"" siëcle^ et la pensée libre porte au catholicisme la blessure mortelle dont il doit périr.
La scolastique continue toutefois h régner dans les écoles ecclésiastiques. Elle s'y perpétue, avec ses volumineux cahiers, jusquau delà du xvn^ siècle. Même, à un certain moment, elle est sur le point d'obtenir qu'il soit prononcé un arrêt contre Descartes, en faveur d'Aristote.
Au xvni*' siècle et au commencement du xix"", la scolastique subit chez le clergé une éclipse partielle, d'abord devant le cartésianisme que l'invasion des théories matérialistes accrédite comme le meilleur rempart des bonnes doctrines ; puis devant le traditionalisme qui oppose la tradition et le consentement commun aux prétentions de la raison individuelle ; enfin devant Tontologisme qui, affirmant Timpersonnalité de la raison, enseigne qu'elle est en rapport direct avec l'Être universel en même temps qu'adéquate aux enseignements du catholicisme.
A partir de la seconde moitié du xix* siècle, marquée par la promulgation du dogme de Tinfaillibilité pontificale, la scolastique a repris une nouvelle vigueur, et saint Thomas, proclamé par Rome le guide des papes, est devenu, à côté de saint Augustin, le grand oracle de TEglise catholique, de plus en plus conséquente avec ses principes, de plus en plus en opposition avec les progrès de la pensée humaine.
Il s'est ainsiaccompliune double marche, celle de l'humanité pensante vers une liberté de plus en plus large, et celle de l'Eglise vers une tyrannie de plus en plus