LE MOINE GOTTSCHALK
dont les opinions devinrent suspectes. Il le dénonça àTar-' chevêque Hincmar, qui prenait une part active aux controverses du temps sur la théologie de saint Paul et de saint Augustin et avait rédigé des écrits où il s'appliquait à déterminer les rapports de la grâce avec le péché, de la justification avec la culpabilité, de la prédestination avec la liberté.
Raban-Maur accusait Gottschalk de dégoûter les catholiques du service de Dieu par sa doctrine outrée sur la prédestination. Elle amenait en effet le fidèle à se dire : K Si je suis condamné d'avance à la mort éternelle, je n'y échapperai jamais, autant de bien que je fasse ; et, »i je suis prédestiné à la vie éternelle, même quand j'agirais mal, je ne manquerai pas d'aller au ciel. Donc, vive le plaisir et advienne que pourra ! )>
L'archevêque de Reims se préoccupa aussitôt d'atteindre Thérétique. Gottschalk, mis en demeure de venir a résipiscence, rendit hautement témoignage de son profond respect pour la religion et de son vif désir de voir tous les hommes arriver à la sainteté; mais il manifesta que renoncer à ses idées sur Tirrévocabilité des desseins que Dieu a formés de toute éternité serait un manque^ ment auquel se refusait sa conscience.
Un concile condamna la doctrine de Gottschalk, et Bincmar le fit fouetter en place publique.
c( Rétractez-vous ! » disait-on au moine. Le moine refusait toujours de se rétracter.
Il fut enfermé dans la geôle d'un monastère, jeté sur un grabat, mis au pain et à Teau. Au bout de plusieurs années de ce régime, on tenta encore de le fléchir. Il demeura inflexible.
La maladie vint. Le pauvre prisonnier demanda à se
confesser ; et il se trouva de bonnes ftmes pour sollicitar en sa faveur quelque adoucissement. Pas d'adoucisae* ment, pas de confession, pas de sacrements, sauf rétree» tation ! Telle fut la réponse de Tarchevèque. Gottscbalk ne céda point et mourut en 868.
l'archidiacre bérenger
Cent trente ans apiès la mort de Gottscbalk, naissait à Tours Bérenger, qui fut le grand hérésiarque do XI* siècle.
On venait de traverser cette singulière crise de la crainte delà fln du monde qui, à laveille de Tan mille, paralysa les intelligences et abattit les cœurs ; on avait vu siéger sur le trône pontifical le très savant et très politique Syl* veslre II qui, quand il ne s'appelait que Gerbert d*Aurillac, avait tellement étonné les esprits par son savoir de mathématicien et de physicien, que le peuple se le représenta comme lié par un pacte avec le démon ; on voyait se lever de terre, dans leurs robes de pierre blanche, cette multitude de hautes cathédrales où s'attestait le pieux rajeunissement de Tunivers rendu aux longues espérances de la vie ; on pardonnait au clergé, gâté par sa prospérité même, de se livrer aux pires désordres; on s'accoutumait, malgré quelques protestations isolées, à voir les évoques, mis en possession de grandes propriétés, imiter les mœurs des riches seigneurs qui alliaient le brigandage et la débauche avec les gestes d'une exacte dévotion ; on croyait à des visions, k des révélations miraculeuses dont quelques-unes, dès le ix"" siècle, montraient Dieu substantiellement incorporé sous les espèces eucharistiques; et la doctrine de la
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transsubstantiation, de plus en plus triomphante, soutenue par la pressante dialectique de ce Lanfranc de Pavie qui fit de Tabbaye du Bec un incomparable foyer d'études théologiques, ouvrait aux fîdèles une source d'ineffables joies. Eux qui affrontaient de si lointains voyages pour visiter les reliques des saints, ils apprenaient que le Saint des saints, présent tout entier sur Tautel, se donnait tout entier à eux comme leur nourriture.
Mais Tarchidiacre d'Angers vint troubler cette fête des âmes.
Aux yeux de Bérenger, l'eucharistie est une fiction de la foi. Autre chose ce que sont les sacrements, autre chose ce qu'ils signifient. « Quand même, dit-il, le corps de Jésus-Christ aurait été aussi grand que la tour la plus énorme, tant de peuples en ont déjà mangé que depuis longtemps il n'en resterait plus rien. »
On a vu ailleurs par quelles épreuves dut passer ce contempteur du plus grand des mystères, ballotté de concile en concile, toujours condamné, toujours errant, toujours partagé entre sa conviction et la peur.
Pourtant Bérenger ne dut subir que l'excommunication, la perte de ses bénéfices, et la destruction de ses écrits livrés au bûcher. C'est seulement au siècle suivant que la peine de mort fut édictée contre quiconque ne croirait pas à la présence réelle.
De même que la plupart des autres chrétiens dénoncés en divers temps comme hérésiarques, Bérenger tenait pour le sens spirituel contre le sens matériel, pour l'interprétation symbolique contre l'interprétation littérale.
A toutes les époques les conciles ont donné le même spectacle. Ici une conception du dogme rationnelle. Là
Fabbb. — Pensée chrélieime. 31
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