LE POINT CULMINANT DU CATHOLICISME
eflèle bien les impressions qui, au moyen âge, domitaienl tout le Iravail de la pensée :
Grand jour, jour de colère, Où, réduite en poussière, Sabimera la terre !
Oh ! comme on tremblera . Quand le juge viendra Et que tout paraîtra !
Au son de la trompette Vient la foule muette Que le cercueil rejette.
La Mort s*étonne, et meurt.
Allons, debout, pécheur ; Réponds au Créateur !
Voici qu'un livre s'ouvre Où tout regard découvre Ce que ta honte couvre.
Le grand Dieu va siéger Pour entendre et juger, Honorer et venger.
Moi, pécheur, que dirai-je?
Quelle aide invoquerai-je ?
Quelle gr&ce obtiendrai-je ?
«( Roi, dont la majesté Du juste épouvanté Trouble la sainteté,
Pitié pour ce coupable !
Pitié ! Sauveur aimable.
Pitié ! sois exorable !
Vois : dans les pleurs noyé.
Pâle, le cœur broyé,
Je tends les bras. Pi lié ! »
Jour de deuil, jour vengeur, Où la main du Seigneur Frappera tout pécheur !
Ce drame de la séparation des élus et des réprouvés, que déjà au iv® siècle saint Ephraïm savait rendre singulièrement pathétique, fut renouvelé sous mille formes au moyen âge, et il inspira la sublime épopée de Dante, le poète du catholicisme.
Dante, l'admirateur fervent de saint Thomas, le plus voyant des Imaginatifs, marie dans ses vivants tableaux la théologie, la cosmologie et l'histoire ; fait de la genèse du catholicisme le centre de l'évolution humaine, de la terre le centre de l'univers, de ses colères antipapistes le centre de sa foi ingénue ; sanctifie le génie païen dans Virgile son guide aux enfers, et la vertu païenne dans Caton le gardien du purgatoire ; exalte l'amour souverain « par lequel sont mus le soleil et les étoiles » ; enferme dans sa conception de Béatrix, l'initiatrice qui introduit le poète au Paradis; de merveilleux pressentiments de l'avenir, et signale aux esprits en éveil la doctrine cachée sous le voile de ses vers.
L'art, non moins que la poésie, se plaisait à traiter un sujet d'une actualité si profonde pour les âmes. La peinture, encore enfantine, y rendait même vivantes de grandes idées dont la tradition devait se perdre au temps des chefs-d'œuvre, lors du renouveau de l'esprit antique. Ainsi, dans Michel-Ange, le Christ fond d'en haut menaçant et terrible. Au contraire, dans les tableaux du moyen âge, il se montre simplement, élevant ses mains meurtries, laissant voir son corps ensanglanté et ses plaies encore béantes. A celte vue les méchants mesurent toute l'étendue de leur ingratitude, et ils pion-
gent dans Tabîme des expiations éternelles. Ce n'est pas par Dieu qu'ils sont maudits ; c'est par eux-mêmes. Dieu bénit toujours. Mais leurs fautes se sont élevées contre eux, et, plus fortes que toute miséricorde, elles les condamnent.
L'âge d'or du catholicisme est aussi, avec Innocent III, l'époque de l'apogée de la papauté, dont c'est ici le lieu de marquer l'accroissement, la grandeur et la décadence.
Au V* et au vi* siècle, les évoques de Rome s'appliquent à gagner les chefs barbares et font de leur appui un contrepoids à la suzeraineté revendiquée sur eux par les empereurs de Constantinople.
Au Vil** siècle, le germain Pépin le Bref, qui, comme Charles Martel et Pépin d'Héristal, régnait et gouvernait à l'ombre de la royauté nominale des rois fainéants, demande au pape Zacharie de décider lequel doit légitimement être roi et en avoir le titre, ou celui qui demeure tranquille et oisif dans son palais ou bien celui qui a les soucis de la royauté et en remplit les charges. Le pape répond : « De par l'autorité de l'apôlre saint Pierre, nous déclarons que Pépin qui exerce le pouvoir royal doit jouir par là même des honneurs de la royauté. »
Aussitôt Pépin d'usurper le trône et de se faire sacrer roi par un envoyé du pape.
Reconnaissant envers la papauté, sommé d ^ailleurs de s'exécuter par une lettre soi-disant authentique de saint Pierre que lui envoie le pape Etienne, Pépin dote le souverain pontife d'un domaine enlevé au roi des Lombards; et ainsi est fondé le pouvoir temporel des papes, en 756.
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Le moine Éginhard, dans ses chroniques, nous apprend que, lors du couronnement de Charlemagne à l'église Saint-Pierre de Rome, Tan 800, « le Pape se prosterna devant l'Empereur et Vadora^ suivant la coutume établie du temps des empereurs ».
Les choses ne devaient pas durer ainsi. Soixante ans après, le pape Nicolas P% se réclamant de documents mensongers, fait sienne la doctrine des fausses décrétales où étaient affirmées Tincarnalion du Sacerdoce dans le Souverain Pontife, Tinfériorité de l'Empire visà-vis du Sacerdoce, la défense faite aux laïques, hommes charnels, de s'arroger un droit quelconque de juridiction vis-à-vis des prêtres, hommes spirituels^ et la qualité de juge suprême jointe chez le Pape à celle de suprême législateur.
Deux siècles plus tard, au lendemain de la pire période d'intrusions, de simonie, de débauches et de crimes dans le clergé et dans la papauté, Grégoire Ylf^ fait du célibat ecclésiastique une loi rigoureuse rendant les prêtres d'autant plus assujettis au joug de Rome qu'ils sont plus affranchis du joug de la famille ; il accentue Tabsorption de Taulorité épiscopale par l'autorité pontificale;, il proclame que les successeurs de Pierre exercent une principauté sur les royaumes de la terre ; et il contraint l'empereur d'Allemagne à venir, pieds nus, lui demander un pardon qu'il n'obtint qu'après s'être morfondu trois jours dans la neige.
Les généreux efforts de Grégoire VII n'empêchent pas que l'Église continue à souffrir de cette plaie de la simonie qui fera dire à Innocent IV que, pour la guérir, il faudrait le fer et le feu; ils n'empêchent pas que les charges ecclésiastiques demeurent une marchandise dont
on trafique ; que, dans les élections papales, les prélats donnent leurs voix pour de copieux pots de vin; que, dans les jugements ecclésiastiques, des pièces d'or décident du bon droit; que les captalions se multiplient ; que les évoques vendent aux desservants la faculté de conserver près d'eux leurs concubines; que les moines commettent des attentats contre les mœurs et contre les personnes, sur lesquels en disent long les bulles pontificales.
Au xin"" siècle apparaît le plus grand des papes. Innocent III. Il pose ce principe : « On ne doit point garder la fidélité à celui qui ne garde pas la foi à Dieu et à son Eglise, vu qu'il est séparé de la communion des fidèles; » il oblige rbéritier de Charlemagne à reconnaître que Tempire lui est échu par la grâce de Dieu et du pape; il frappe d'interdit le royaume de France ; il menace le roi d'Angleterre de le déposer ; il fait des souverains ses vassaux ; il provoque l'extermination des Albigeois par les absolutions prodiguées aux exterminateurs ; il impose aux magistrats lors de leur investiture et aux monarques lors de leur sacre le solennel serment de ne pas tolérer les hérétiques; il organise l'Inquisition ; il dote la papauté de la milice des franciscains et de la milice des dominicains ; et il meurt en pleine apothéose, huit mois après avoir présidé l'incomparable concile de Latran, dont tous les décrets sont au nom du Pape.
Triste retour des choses d'ici-bas ! A la fin du xm"" siècle, Boniface YIII, qui a les prétentions dlnnocent III sans en avoir le génie, succombe sous les artifices et les violences de Philippe le Bel. Le roi de France brûle la bulle pontificale soumettant les trônes à la
papauté et obtient de la servilité des cardinaux réunis en conclave l'élection d'un pape de son choix, Clément V, qui déserte Rome pour Avignon.
Pendant cette captivité de Babi/lofiCy subie par les successeurs de Clément VII, on voit se dresser en face du pape de la France, de l'Espagne et de TÉcosse, le pape de l'Angleterre, de l'Allemagne et de la Suède.
Le concile de Pise veut tout arranger. Il n'aboutit qu à introniser, en présence des deux papes qui s'excommunient l'unTautre, un troisième pape qui les excommunie tous deux.
A son tour le concile de Constance entreprend de terminer le scandale. Il s'avise de déposer les trois papes, dont chacun est le vrai pape pour une partie de la catholicité. Le quatrième qu'il impose sera le bon. Et c'est ainsi qu'après un sommeil de soixante-dix ans, h; Sainl^ Esprit se réveilla, Tan 1417, pour remettre debout \e papisme romain, en attendant la grande poussée de la Réforme.