SAINT BONAVENTURE
C'est surtout parmi les franciscains que se produisirent des théories mystiques rappelant par certains traits le communisme des premiers chrétiens. Le principal organe de ces théories fut saint Bonaventure.
Bonaventure naquit, en 1221, dans cette belle Toscane où devait naître, un siècle plus tard, un autre mystique, Pétrarque, moitié chrétien, moitié alexandrin, le plus tendre et le plus rafflné des humanistes, chantre du pur amour et de la vie solitaire, admirateur de l'antiquité et ingénieux novateur qui ne contribua pas peu à la destruction du vieux monde de la scolastique.
Ami des humbles, Bonaventure demeura humble lui-même, quoiqu'il eût été élevé au cardinalat; et qn raconte que des envoyés du pape, venus vers lui, le trouvèrent lavant la vaisselle du couvent.
Certain moine disait un jour à Bonavcnture : « En Térité, maître, comment pourrons-nous obtenir le saint, nous qui savons si peu noire religion? — Mon frère, lui répondit Bonaventure, il sufiit d'aimer le Seigneur. — Vraiment! Croyez-vous donc «ju'une simple femme puisse lui plaire autant (ju'un grand docteur en théologie? — Elle lui plaira davantage si elle l'aime davantage. ■ Avisant à ce moment une mendiante qui ne savait pas lire, le Ion moine lui cria : " Consolez-vons et soyez en joie, pauvre femme. Si vous aimez bien Dieu, vous pouvez avoir dans le ciel une meilleure place que frère Bonaventure lui-même, u
Quand saint Paul a dit : a Le désir des richesses est la racine de loua les maux », il songeait à la foule des misérables qu'elles font et à la multitude des bassesses, des tromperies, des injustices, des méchancetés qu'on se permet pour elles.
Aux yeux du docteur st'raji/ii^iic, la passion de l'or est le vice radical d'où pullulent tous les vices.
U coovieudrail que les hommes renonçassent aux richesses pour les réunir en un trésor commua doDt chacun recevrait une part proportionnée & ses droits et à ses besoins.
Les uns doivent travailler de la tète, les autres des mains, selon leurs dispositions; car il faut que la tàcbe do chacun s«it adaptée à sa capacité. L'essentiel est que tous travaillent, vu qu'en dehors du travail il n'y a pas de vie fructueuse, pas Je vie honnête, ou, pour mieux dire, pas de vie.
Sur la double base du travail et du détacheraenl pourra s'édiQer la répubUque chrétienne. Elle grandira
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soutenue et fortifiée par les efforts variés de ceux qui pourvoient aux nécessités physiques, comme Tariisan ; aux nécessités politiques, comme le magistrat ; aux nécessités spirituelles, comme le prêtre.
Traçant à Tàme la route qui achemine à Dieu, saint Bonaventure oppose aii monde extérieur le monde intérieur; et dans le monde intérieur il distingue la région inférieure qu'occupent les vérités scientifiques, la région moyenne qu'occupent les vérités philosophiques , la région supérieure qu'occupent les vérités divines.
Vaine est toute science qui n'aboutit point à cette quiétude de la contemplation où réside la vraie sagesse et oii s'accomplit l'union surnaturelle de l'âme avec son divin époux.
Pour arriver à se mettre ainsi en communion avec Dieu, il faut l'aimer. Or on ne se perfectionne dans l'amour de Dieu qu'en se perfectionnant dans la haine de soi-même par le plus entier renoncement.
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Plus que toute autre contrée, rAUemagne, méditative et sentimentale, produisit des mystiques parmi lesquels plusieurs préludèrent aux conceptions panthéistes de la future philosophie allemande.
Leur spéculation hardie dédaignait la dialecliqu e, labyrinthe où l'âme s'égare ; prétendait se placer du premier coup au centre même de l'Etre ; ne voyait de là que vain jeu de phénomènes dans la nature et dans l'humanité, et concluait que la félicité consiste à s'identifier avec Dieu.
C'est plein de ces idées qu'à la fin du xiii'' siècle, maître Eckhart, dominicain de Cologne, enseignait que
Tamour anéantit tout ce qu'il y a d'humain en notre âme et la divinise. On aurait cru entendre Plotin.
La doctrine de maître Eckhart fut un peu tempérée par Jean Tauler, autre dominicain, mort à Strasbourg en
Ce prédicateur fameux, qu'on surnomma le théologien ilhmiiné^ fait la plus grande part à Teffort moral dans Tœuvre de notre édiflcation. C'est en pratiquant toute vertu et en se mortifiant de toute passion que Tàme revient de plus en plus à son fonds intérieur. Là, dans le plus intime d'elle-même, elle trouve Dieu, s^unit avec lui et devient en quelque sorte le théâtre où il opère ses merveilles.
Tauler développe en mille formes cette pensée profonde de saint Bernard : Lame est moim dans le corps qu'elle anime que dafis l'être quelle aime^ et, quand il parle des extases de l'amour divin, il a des accents qui sont comme le prélude de ces paroles enflammées de sainte Thérèse : « 0 mon Sauveur! Quel attrait dans ces eaux vivifiantes du pur amour! Heureux qui pourrait s'y voir submergé jusqu'à perdre la vie au milieu de ses transports et de ses ravissements! »
Il dit : « Non seulement Tàme contemplative voit Dieu par une clarté qui est la divine essence; mais encore Tàme perd l'existence propre qu'elle avait aupa* ravaht, elle est changée, transformée, absorbée. Elle s'écoule en l'être idéal qu'elle avait de toute éternité dans Tessence divine. » Et pourtant il pense que, lorsque Dieu sera tout entier en tous selon le mot de saint Paul, tous discerneront qu'ils sont et demeurent plusieurs, bien que réunis à lui.