PARIS
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A mon maître
M. Epmoxp GOBLOT Correspondant de l'Institut
Professeur d’histoire de la Philosophie et des Sciences à l’Université de Lyon
Hommage de reconnaissance et de respect
L'intelligence, a-t-on dit, est le pouvoir de s’adapter aux situations nouvelles. Tout acte qui n’est pas la répétition d’un acte antérieur et qui implique l’appropriation, consciente ou non, de moyens à une fin relève de l'intelligence, est intelligent. On définit encore l’intelligence : la faculté de comprendre ou de percevoir les rapports. Cette définition semble, de prime abord, équivalente à la première. Pour s’adapter à une situation nouvelle, n’est-il pas avant tout nécessaire de savoir en quoi elle ressemble à des situations connues pour lesquelles nous disposons de réactions toutes prêtes, en quoi elle en diffère et requiert un réajustement de nos habitudes ou une invention. Mais en fait il est des adaptations spontanées et automatiques qui se passent de tout jugement et peut-être de toute conscience. On en trouverait maints exemples parmi ces réflexes composés qui s’observent chez les animaux inférieurs et jusque chez des animaux décérébrés. Il faut distinguer en somme deux intelligences, l’une immanente à l’activité en général, l’autre qui se manifeste par des opérations spéciales et proprement intellectuelles, telles que le jugement, le raisonnement, la compréhension, etc.
Sous l’une et l’autre formes, l'intelligence utilise des habitudes, des mécanismes qu’elle a construits ou contribué à construire. L’adaptation motrice est ou bien une coordination d’actes élémentaires automatiques ou bien l’inflexion d’un automatisme préalablement établi
vers une situation nouvelle. L’adaptation mentale résulte de l'application à un problème nouveau de concepts, de catégories ou de méthodes qui règlent ou dirigent le travail de la pensée. Les concepts, les catégories, les méthodes sont des habitudes de l'intelligence. Ils en sont les éléments stables, les instruments ou, pour parler plus précisément et conformément d’ailleurs à l'étymologie, les organes. C’est du point de vue des concepts et des catégories que nous étudierons l’activité intellectuelle.
L'intelligence organisée, munie de concepts et de catégories, c’est ce qu’on appelle d’ordinaire l’entendement. A ce terme nous préférons l'expression de pensée conceptuelle. Pour les théoriciens de la connaissance, l’entendement est la fonction de l'esprit qui consiste soit à construire, soit à interpréter l'expérience au moyen des catégories; mais il est une expérience plus immédiate et plus profonde par laquelle les catégories naissent et se développent et par rapport à laquelle elles sont elles-mêmes des choses ou des faits. Or c’est à ce titre qu’elles intéressent le psychologue. De ce point de vue, elles sont homogènes aux concepts et elles leur sont même en un sens postérieures. On ne saurait, en fous cas, les en séparer, dès que, au lieu de les considérer comme des normes et pour leur signification logique et objective, on s’interroge sur leur structure, leur genèse et leur fonctionnement psychologique. Nous nous proposons ici d'entreprendre non pas un « Essai sur l’entendement humain », mais simplement une étude descriptive et, autant que possible, explicative de la pensée conceptuelle.
Le logicisme prétend interdire à la psychologie le sanctuaire des catégories. Husserl distingue la pensée subjective et la pensée objective. La première n’est autre chose que le courant de la vie intérieure: ses élé-
ments, les sensations et les images, voilà le domaine de la psychologie. La seconde est la pensée active, dirigée vers des objets qui existent en dehors ou au-dessus d'elle, soit d’une existence réelle comme les individus, soit d’une existence idéale ou intemporelle comme les vérités scientifiques. Etant objective, elle est impersonnelle, sort du cadre de la psychologie, science du Moi et des phénomènes subjectifs, elle appartient au logicien. — Mais le rapport de la pensée-avec l’objet peut s'entendre de deux façons : ou bien comme un rapport d’identité ou de concordance, ou bien comme la simple position, légitime ou illégitime, de l’objet par la pensée, comme l’acte par lequel celle-ci se donne un contenu. Au premier sens, objectivité signifie vérité; l’objectivité est un caractère extrinsèque de la pensée et relève de la logique; au second sens, elle est intérieure, immanente à la conscience au même titre que les sensations et les images, et elle relève de la psychologie. Elle est même parfois une donnée immédiate, un sentiment. Comme j'ai une sensation de rouge, j’ai le sentiment que tel objet existe ou qu’au moment où j'écris, des automobiles passent dans la rue. Il ne faut pas confondre davantage la vérité et la pensée vraie. La vérité est impersonnelle, absolue, la pensée vraie apparaît à son heure, lorsque sont constitués les organes capables de saisir la vérité. Comment ces organes se sontils formés et comment fonctionnent-ils ? Dire que la pensée individuelle se conforme aux lois d’une pensée impersonnelle et idéale et croire qu’on a suffisamment expliqué les opérations intellectuelles lorsqu’on en a exposé les conditions logiques et retracé le schéma abstrait, c’est confondre de nouveau la vérité avec la pensée vraie, la nécessité logique et intemporelle qui relie les principes aux conséquences avec le déterminisme psychologique et temporel qui amène à la conscience les
uns comme les autres, la synthèse comme résultat et posant pour ainsi dire devant l’objectif de la réflexion avec la synthèse comme acte et en train de s’effectuer.
Pour des raisons analogues à celles du logicisme, le sociologisme contemporain revendique l'étude de la pensée conceptuelle. Le caractère objectif des catégories et des concepts proviendrait de ce qu’ils sont des représentations collectives, créées par la société. Mais la société n’a pas créé l’intelligence, et l’on conviendra sans doute que l'intelligence n’est pas tout à fait étrangère à la genèse des concepts. Avant de penser avec les concepts de son entourage, l’enfant abstrait et généralise, et l’histoire de son développement intellectuel reviendrait en grande partie à montrer de quelle manière les conceptions qu’il a spontanément formées rejoignent peu à peu nos propres conceptions. Du reste, il subsiste toujours un écart entre le contenu du concept dans un esprit individuel et son contenu social. Et cette remarque de Locke demeure vraie, abstraction faite des conséquences qu'il en tire, que la signification des termes généraux varie selon les individus. Or elle suffirait déjà à justifier une étude proprement psychologique de l’idée générale. Mais il y a d’autres raisons de l’entreprendre. Nous croyons et nous essaierons de montrer que la pensée conceptuelle a ses racines dans l'instinct et dans la perception, par conséquent dans l’activité la moins socialisée du sujet conscient.
Cette position est celle de l’empirisme. Mais ce dernier terme est devenu pour beaucoup synonyme d’associationnisme, et ce n’est, certes, pas à l’associationnisme que nous prétendons revenir. Pour l’empirisme traditionnel, il n’est d’autres éléments de la vie intérieure que les sensations et les images, atomes inertes dont les combinaisons sont régies du dehors par les lois de l'association, sans qu’à aucun moment intervienne un
dynamisme quelconque de la conscience ou de lPesprit. Sans nous engager, après tant d’autres, dans une réfutation de l’associationnisme, bornons-nous à rappeler que les sensations ne sont jamais données isolément à la conscience et que les images, sujettes à de perpétuelles altérations, ne sont pas non plus de véritables éléments. Les bases profondes de la vie psychologique sont les tendances, et les tendances sont des principes actifs. L'expérience qui a engendré les concepts est donc une expérience active, et non pas un enregistrement passif d’impressions suivi d’une organisation mécanique d'images.
Le concept est lui-même une tendance : affirmation évidemment inintelligible, lorsqu'on voit dans la tendance soit un fait exclusivement affectif, soit un mouvement (ou un arrêt de mouvement) à l’état naissant, mais qui s'entend fort bien au contraire dès qu’on admet l’existence de tendances variées, motrices, affectives, intellectuelles, dont certaines ont une fonction toute reproductrice, et d’autres, comme les catégories et les concepts, une fonction sélective et organisatrice résultant de leur caractère abstrait et général. Il faut, selon nous, définir la tendance en termes finalistes et d’une manière pourtant positive, et, pour cela, la rapprocher de l'intention ou de l'attitude mentale. Nous entendrons par intention la conscience d’une direction du mouvement ou de la pensée, un fait psychique relativement indépendant du point de vue à la fois de son apparition à la conscience et de son rôle dans le dynamisme psychologique. La tendance, du moins la tendance élémentaire, est une intention fixée qui peut être obscure ou inconsciente et agir automatiquement. C’est par des intentions fixées par l’habitude, mais capables pourtant, en raison de leur caractère général, de produire des effets différents, que nous nous efforcerons
d'expliquer, en partant de l’activité motrice irréfléchie pour aboutir à la pensée conceptuelle proprement dite, les adaptations intelligentes qu’on voit, à tous les niveaux du développement psychologique, se greffer sur des automatismes préalablement constitués. Très différent de l’empirisme biologique professé par certains psychologues, par exemple par M. Ruyssen dans l’Evolution du Jugement, notre empirisme veut être psychologique.
Une direction est un rapport, et notre conception de l'intention et de la tendance implique que jusqu’à un certain point, les rapports peuvent être séparément sentis ou pensés et agir séparément. Le concept est la conscience et en même temps l’activité d’une relation. Par là nous serons amené à introduire dans la classification des faits mentaux des éléments nouveaux que Binet et les psychologues de l’école de Wurzbourg ont été des premiers à explorer par la méthode d’introspection systématique, mais qu’ils ont négligé de coordonner et d'interpréter. C’est du côté des «+ attitudes mentales », des « sentiments intellectuels », des « pensées >» que nous chercherons, d’abord les composantes du concept, puis les conditions réelles de l’idéation, les ressorts vivants du travail intellectuel.