‹ La Pensée Conceptuelle: Essai de Psychologie GénéraleChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De très nombreux psychologues ont vu ou voient encore dans l’image la base de la vie mentale. L’esprit, disait Taïine, est un « polypier d’images ». Cette définition pourrait servir d’épigraphe à l’associationnisme, qui ramène la mémoire, l’association, les opérations intellectuelles supérieures à des attractions, à des fusions ou à des combinaisons d’atomes psychiques, d’origine sensorielle. L'école de Taine conçoit l’image élémentaire comme une sensation qui renaît sans autre changement que des variations d’intensité et dont les manifestations sont comme les impressions successives que donne un immuable cliché. Quant aux combinaisons originales, il en est d’elles comme des composés chimiques, qui sont formés d’un certain nombre de corps simples associés dans des proportions définies : elles apparaissent comme entièrement déterminées par leurs éléments.

Une telle conception de la vie mentale mène droit, qu’on le veuille ou non, au nominalisme et à cette assertion de Berkeley que le concept n’a pas d’existence psychique en dehors des représentations singulières. Mais, sans nous occuper encore des conséquences de cette théorie, examinons-la en elle-même. Depuis de nombreuses années déjà, elle a provoqué parmi les psychologues et même parmi les physiologistes, maintes critiques qui portent : 1° sur la nature de l’image, telle

que la conçoit l’école de Taine; 2° sur l'importance qu’on lui attribue.

Il ressort des travaux de Bergson et de W. James que l'image ne se présente jamais isolée, mais accompagnée précédée ou suivie, dans le courant de conscience, d’autres images, de sensations et de sentiments qui ne l’encadrent pas seulement, mais l’imprègnent encore et en modifient l’intensité, la clarté, la qualité même. Ne jouissant d’aucune existence indépendante dans le présent, elle ne jouit non plus d’aucune identité dans la durée. Les expériences du D* Philippe sur « l’image mentale » ont montré que le souvenir visuel que nous avons d’un objet ne cesse de se modifier, soit par appauvrissement et confusion, « en prenant l’aspect d’un dessin mal lavé ou d’un relief écrasé par l'usage », soit par transformation, en évoluant d’un type particulier à un type particulier ou d’un type particulier à un type usuel ou général. « L’image, dit M. Spaier, tend toujours à se modifier, ne fût-ce qu’en s’accroissant par les bords, en se précisant dans les détails ou en devenant au contraire une vue sommaire d'ensemble suivant les besoins » (1).

L’image est souvent indéterminée. Indéterminée et non pas seulement inachevée. On sait que, pour Berkeley, il est impossible de se représenter le mouvement en général, c’est-à-dire un mouvement qui ne serait ni rapide, ni lent, ni droit, ni curviligne, ou le triangle en général, c’est-à-dire un triangle qui ne serait ni scalène, ni isocèle, ni équilatéral. C’est là une vue a priori que l’introspection courante ne semble pas justifier et contre laquelle s'inscrivent en faux des expériences très précises, conduites avec beaucoup de méthode et de prudence. Les plus anciennés sont celles de Binet: des ex-

(1) Spaier. Revue philosophique, 77, 1914, P. 300.

Fe

périences analogues ont été faites par les psychologues. de l’école de Külpe et notamment par Watt, Messer et Bühler. La méthode appliquée est l’introspection expérimentale ou systématique, qui est une combinaison de la méthode des tests et de l’introspection proprement dite. Le sujet est soumis, pendant un temps ordinairement très court et qui est mesuré, à une certaine épreuve; il doit répondre à une question ou réagir de telle ou telle manière à une excitation, et, en outre, observer, puis décrire ce qui s’est passé dans sa conscience au cours de l'épreuve. Binet a pratiqué cette méthode sur ses deux fillettes, Marguerite et Armande, âgées, l’une de 14 ans et demi, l’autre de ‘13 ans; les psychologues de Wurzbourg, sur des sujets beaucoup plus âgés, d’un niveau intellectuel élevé, professeurs ou étudiants et tous plus ou moins dressés à l’observation intérieure. Toutes ces expériences ont mis en lumière l’existence d’images pour lesquelles lépithète d’ « indéterminées » est vraiment la seule qui semble convenir,. Au mot « caravane », Marguerite voit une « rangée », sans plus. Au mot « château », un sujet de Messer a la représentation visuelle de quelque chose de grand, mais dont il ne saurait dire si c'était, du moins au premier moment, un château. L’expression d’ «image indéterminée » revient sans cesse dans les procès-verbaux de ces expériences. « Je crois, conclut Binet, que nous pouvons nous représenter un homme qui ne serait ni petit, ni grand, ni blanc, ni jaune, ni etc. Chez un de mes sujets, nous avons vu se réaliser spontanément une image qui a la même imprécision : une dame qui est habillée, maïs on ne peut pas dire de son costume s’il est blanc ou noir, clair ou foncé: c’est bien là un experimentum crucis qui répond au défi de Berkeley » (1). |

() Etude expérimentale de l'intelligence, p. 153.

L'existence d'images indéterminées apparaît à première vue comme un scandale logique. Le propre de toute réalité, n’est-ce pas d’être achevée, arrêtée dans tous ses détails ? « Tout ce qui est », a dit un psychologue contemporain, pourtant bien éloigné du nominalisme berkeleyen, « est déterminé, dans la pensée non moins que dans les choses. » Mais une représentation peut être déterminée, en tant qu’état de conscience, par son intensité, sa netteté, sa vividité et être indéterminée en ce qui concerne son contenu ou son objet. Il se peut aussi qu’elle possède, outre un contenu actuel, un contenu virtuel ou potentiel, et que nous ayons, au moment ou celui-là se présente, quelque sentiment de celui-ci. C’est précisément de l’association de ce sentiment avec l’image actuelle que naît la conscience de l’indétermination. Car autre chose est l’indétermination, autre chose la conscience de l’indéterminé. Elles ne se confondraient que si les notions étaient nécessairement identiques aux objets connus, selon l’ancienne formule : « Omnis cognitio fit per assimilationem cognoscentis et cogniti. » Mais cette formule est fausse et qui l’admet s’interdit de comprendre la nature du concept, car le concept est évidemment tout autre chose que la peinture ou le duplicata de son objet.

L’école de Taine exagère singulièrement, d’autre part, Pimportance des images. Si elles sont au premier plan dans la perception, elles ne jouent souvent qu’un rôle très effacé dans la conception et dans l’idéation. C’est ce que commença de révéler, en 1880, au grand étonnement des contemporains, une enquête de Galton sur les images visuelles, qui avait été précisément suggérée par le grand ouvrage de Taine sur l’Intelligence. Galton put constater que l’imagination visuelle, généralement forte chez les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons, chez tous les sujets. en qui la faculté

LA CONSCIENCE DU RAPPORT 17e

d’abstraire est peu développée, fait souvent défaut chez les savants, habitués au maniement des idées. Il y aurait en somme deux types de pensée : un type concret caractérisé par la prédominance des images visuelles, un type abstrait dans lequel elles sont absentes ou sans relief. Résultat bien vague encore et qui n’a d’autre intérêt que de poser de nouveaux problèmes, S'il y a d’autres éléments intellectuels que les images, quels sont-ils et quels sont leurs rapports avec les représentations d’origine sensorielle ? YŸ a-t-il une pensée sans images, une pensée pure ?

Les médecins et les neurologistes n’ont pas été des derniers ni des moins ardents à partir en guerre contre la psychologie des images. On peut même dire que ce sont eux qui, avec Pierre Marie et son disciple Moutier et en réaction contre la théorie classique, déjà critiquée par Bergson, des aphasies sensorielles et des « centres. d'images », ont réellement ouvert le feu. On sait que, pour Pierre Marie, l’aphasie consiste essentiellement en un déficit intellectuel et non pas dans un déficit sensoriel verbal. Le langage est altéré non comme matériel de sons, mais comme système de signes. Le trouble porte sur le pouvoir d'interpréter les mots ou même les signes en général. Moutier va jusqu’à nier l’image, « cette chose enregistrée, fixée une fois pour toutes, que: des centres complaisants conservent dans le cerveau » (1). Plus récemment et avec moins d’exagération, Pick mentionne, parmi les causes qui ont retardé le développement de la psycho-pathologie du langage, « la substantialisation des images », que, selon lui, la psychologie régnante a empruntée à Herbart (2). La seule psychologie qui lui semble capable d’expliquer les troubles

(1) Moutier. — L’Aphasie de Broca, p. 240.

(2) Arnold Pick. — Die agrammatischen Sprachstôrungen, 1, Introduction, p. 3.

agrammatiques du langage, c’est-à-dire l’impuissance de certains aphasiques à manier les rapports grammaticaux ou, comme il dit, à formuler verbalement leur pensée, c’est celle de l’école de Wurzbourg, dont la caractéristique la plus importante est, nous allons le voir, la distinction très nette qu’elle établit entre les « pensées » et les images, celles-ci n’ayant dans le travail intellectuel qu’un rôle accessoire et étant subordonnées à celles-là.

Les psychologues de Wurzbourg ont eu des précurseurs. Dans ses Principes de Psychologie, W. James signale deux catégories de faits de conscience qui ne sont pas des images et qui sont pourtant d’ordre cognitif : les sentiments de relation et les sentiments de tendance. Aussi sûrement, dit-il, qu’il existe des relations entre les objets, dans la nature des choses, aussi sûrement, et plus sûrement, il existe des sentiments par lesquels ces relations sont connues. Elles s’expriment par les conjonctions, les prépositions, les expressions adverbiales, les inflexions de la voix, les éléments musicaux du langage humain. Ce sont les parties transitives du cours de la pensée, les parties substantives étant représentées par les sensations et les images. Avant W. James, des philosophes avaient mentionné l'existence des sentiments de relation. W. James cite lui-même, parmi les Français Destutt de Tracy, Laromiguière, Cardaillac, parmi les Anglais Brown et Spencer. Pour Destutt de Tracy, le jugement est un mode de la sensibilité : c’est le pouvoir de sentir des rapports entre nos perceptions; les rapports sont des sensations internes du cerveau. Entre toutes les relations psychiques, la ressemblance et la différence ont, aux yeux de Spencer,

une importance particulière : il pressent déjà qu’elles constituent comme on l’a dit depuis, l’ossature de lintelligence.

W. James a analysé avec plus de précision les sentiments de tendance. On connaît ses exemples. Supposons, dit-il, que trois personnes nous disent Successivement : « Attendez ! » « Ecoutez ! » « Regardez | ». Il se produit, abstraction faite des différences entre les attitudes corporelles, trois attitudes différentes de la conscience, caractérisées chacune par le sentiment d’une certaine direction d’où l’excitation doit venir. Lorsque je veux dire quelque chose, il y a dans ma conscience, avant que je l’aie dit, une intention définie, qualitativement distincte de toutes les autres, une sorte de divination de ce qui va venir, une intuition anticipatrice qui accueille certains mots, rejette les autres et qui est vraiment l'intention de dire telle et telle chose. Un mot, une image éveillent des résonances proches ou lointaines, dont la conscience perçoit l’origine et la direction; ou encore ils s’entourent, comme dit James, d’un halo qui est le sentiment de leur signification, vague lueur qui deviendra, si l’attention s’y prête, la clarté d’une représentation, d’un jugement ou d’un ensemble de jugements.

L'originalité de cette conception, c’est qu’elle accorde aux relations et aux directions une existence psychique distincte. Existence bien précaire encore ! Les sentiments de rapport sont des transitions psychiques « qui ne peuvent être saisies qu’au vol » et dont « la fonction est de nous faire passer d’une série d’images à une autre. » Les sentiments de tendance sont comparés à des « échos mourants », à des « halos », à des « franges ». De toute façon, il s’agit d’états vagues et transitoires, qui constituent une sorte d’accompagnement, d’ailleurs nécessaire, de la pensée, mais non

point la pensée elle-même. Les vrais matériaux de celle-ci, les notes de la mélodie, ce sont les images. Les vues de Binet (1) et de l’école de Wurzbourg dépassent de beaucoup en hardiesse celles de W. James. Etudiant par la méthode d’introspection systématique l'association, le jugement, les enchaînements de pensées, tous constatent l’existence d’états de conscience qui ne s’accompagnent d’aucune. image et restent souvent, en outre, inexprimés. L’intention qui, suivant Marbe (2), détermine le jugement, est un état de ce genre. Dans les expériences de Watt (3), où il s’agit, un terme étant présenté au sujet, de trouver un terme coordonné, subordonné, surordonné, etc., la consigne, qui contribue pour une part considérable à la réaction, est une relation logique qui a un nom, mais non pas une figure : le sujet sait ce qu’il a à faire, mais il ne se le représente pas. C’est encore une intention ou une consigne qui dirige l’évocation des termes et des représentations dans les expériences de Messer (4) sur le jugement et sur le raisonnement. Ces expériences ont, de plus, mis au jour quantité d’états de conscience sans images et sans paroles, que l’auteur appelle, d’un terme emprunté à Orth et à Marbe, des attitudes de la conscience. Nous savons par elles la signification d’un mot, ou qu’un mot a une signification double ou multiple, ou, en l’absence de tout vocable, que nous voulons dire telle ou telle chose. Ces constatations sont encore très voisines de celles de James. Mais, pour Messer, tout ce qui peut être contenu dans la pensée peut se présenter

(1) Op. cit.

(2) Experimentell-psychologische Untersuchungen über das Urteil. Leipzig, 1901.

(3) Experimentelle Beiträge zu einer Theorie des Denkens. Archiv f. d. ges. Psychologie, 1904, t. IV.

(4) Experimentell-psychologische Unters. über das Denken, ibid., 1906, t. VIII.

LA CONSCIENCE DU RAPPORT Pa

sous la forme d’une attitude de la conscience : les propositions indicatives, les interrogations, les souhaits ou les ordres, toutes les catégories, tous les rapports, aussi bien les rapports logiques et objectifs que les rapports subjectifs ou à demi subjectifs du contenu de la pensée avec l’activité pensante ou avec la tâche qu’on s’est proposée. Des attitudes spéciales de la conscience nous avertissent que nous sommes dans la bonne voie ou que nous errons, qu'un jugement est absurde ou sensé, etc. Mais il y a aussi des sentiments d’identité, de coordination, de subordination, et d’autres qui correspondent à des déterminations temporelles ou spatiales, à des liaisons causales, etc.

Bühler (1) affirme plus nettement encore l’existence psychique indépendante de ces éléments. « En principe, tout objet peut être pensé d’une façon entièrement déterminée sans le secours de l’intuition sensible ». Les caractères de précision et de consistance que James .€ncore reconnaissait aux images appartiennent en réalité aux pensées. Elles sont les parties substantives, les véritables « supports » de lidéation. Les images, fragmentaires, sporadiques, accidentelles, ne sauraient être la base du contenu lié et continu de la pensée. La psychologie de Bühler nous ramène ainsi — après quels détours ! — à celle de Descartes et à la notion cartésienne de l’intellection (2).

Bühler distingue trois types de pensées : la conscience d’une règle, la conscience d’un rapport, l’intention. La première est la conscience d’une méthode pour accomplir une tâche, la connaissance anticipée de la marche à suivre dans la résolution d’un problème. Quant à ce que Bühler appelle, improprement à notre

(1) Bühler. — Üeber Gedanken. Archiv f. die ges. Psych. 1907, t. IX.

(2) Descartes, 6° Méditation.

avis, intention, c’est « un acte purement formel » qui ne comprend aucun substrat sensible et qui est seulement la conscience d’un ordre, d’un arrangement, d’un système de liaisons. C’est de la pensée condensée. Ainsi un sujet, pensant au scepticisme antique, a présent à l'esprit tout le développement en trois périodes de cette doctrine. Le mot. idéal suscite chez un autre « un aperçu rapide du système de Kant. »

Binet et les psychologues de Wurzbourg s'accordent à reconnaître l'existence d’une pensée sans image. Il ressort d’autre part de leurs expériences que la psychologie classique s’est gravement trompée sur l’importance des représentations sensorielles et sur leurs rapports avec la pensée. Sans doute, certaines d’entre elles semblent jouir d’une relative indépendance : elles surgissent dans le travail intellectuel sans y être amenées par les exigences de la tâche à accomplir ou du problème à résoudre, en vertu de tendances reproductrices fortifiées par un exercice récent ou prolongé. Mais, à côté de ces images intercurrentes, beaucoup d’autres sont engendrées par l'intention ou par les intentions successives qui dirigent la pensée : leur nature, l’ordre dans lequel elles se succèdent sont liés à la nature et à l’ordre des éléments logiques, c’est-à-dire des relations. Une loi d'économie semble régir leur apparition. Elles n’accompagnent pas les opérations intellectuelles faciles, les mots familiers ou de sens bien établi; seules se présentent celles qui sont nécessaires pour fixer la compréhension incertaine d’un mot ou d’une phrase, le contenu flottant d’une intention ou d’un sentiment intellectuel. Elles ne se développent que dans la mesure et sous la forme où elles représentent le mieux une pensée. C’est ainsi que Watt a montré que la modalité de l'image (visuelle, auditive, verbale, etc) dépend beaucoup plus de l’intention ou, comme il dit, de la

tâche, que du type imaginatif auquel appartient le sujet. L’image est tantôt achevée, tantôt fragmentaire ou même indéterminée. Son indétermination tient parfois à ce qu’elle s’est trouvée en compétition dans l’esprit avec des images analogues et qu’elle s’est émoussée ou usée dans ce conflit. Mais d’autres conditions, relatives à la pensée, peuvent entrer en jeu. Nous pouvons à volonté localiser et dater l’image, lui chercher un décor, poursuivre les détails qui la singularisent ou, au contraire, nous contenter d’une image vague, sans détermination spatiale ni temporelle et sans environnement, indéterminée, on est presque tenté de dire générale. Bien des fois, l’intention est à peine consciente. Le même mot évoquera, suivant l’article, l’adjectif ou le pronom qui l'accompagne et selon qu’il est pris dans un sens particulier ou dans un sens général, tantôt une image du premier type, tantôt une image du second. L'image n'est ici ni un simple souvenir, ni une pure fiction, mais proprement une représentation de la pensée. Les éléments en ont été sélectionnés en conformité avec le contexte, c’est-à-dire avec la signification pensé»? ou sentie du mot. L’imagination a en somme une triple fonction : reproductrice, combinatrice et représentative.

Cette fonction représentative, qu’il est permis de rapprocher du schématisme kantien, se manifeste en particulier dans les images qui sont des symboles d’idées abstraites ou de relations logiques. Par exemple, on se représente souvent la causalité par l’image, vague et inachevée, d’une traction ou d’une poussée exercée par un corps sur un autre corps et le rapport de genre à espèce par l’image de quelque chose d’indéterminé qui contient une autre chose également indéterminée, mais de moindres dimensions. Ce sont là des schémas simplifiés, évidemment subordonnés à des pensées.

La subordination de l’image à la pensée se présente presque comme un fait d'observation dans les cas privilégiés et peut-être exceptionnels où il nous est donné de suivre le développement d’une image. Messer en a décrit quelques-uns. D’abord une intention : le sujet est dirigé vers un objet. Parfois se fait jour, dans la conscience, quelque chose comme une « direction spatiale » ou une « direction d’extériorisation » : ce n’est pas la représentation précise d’un emplacement, mais une orientation de l’imagination vers une région de l’espace où l’objet se situe. D’autres fois, la conscience est dirigée vers une forme. Au mot aiguille, un sujet pense à quelque chose de long, de pointu « qui est de nature à produire une impression visuelle ». Est-ce une pensée ? Est-ce une image ? C’est plutôt la transition de l’une à l’autre, le moment où la pensée prend forme et se visualise. Puis viennent des images « indistinctes, obscures, très faibles, indéterminées ». Ensuite des. images moyennes que les sujets ne se sentent pas capables de qualifier. Enfin des images qu’ils décrivent comme « très nettes, vives, très distinctes et colorées, ou très distinctes mais sans couleurs, distinctes au point d’être presque hallucinatoires. » (1). Cette description rappelle, outre le schématisme de Kant, la « représentation totale >» de Wundt et le schéma dynamique d: M. Bergson. La représentation totale de Wundt, c’est, par exemple, la conscience d’un rythme qui occupe le fond de la conscience et se déroule en sensations sonores ou en images auditives. Il est vrai qu’elle est plutôt de la nature de l’image que de la pensée; elle se forme par ces processus d’association simultanés ou successifs qui engendrent, selon Wundt, les représentations complexes en général, et elle ne s’organise qu’en

(HiLoe. èit., pl'51:08

s’analysant, par l’aperception claire et distincte des détails. En revanche, le schéma bergsonien est bien avant tout une intuition intellectuelle, l'intuition d’un « ordre », d’un ensemble de rapports et sa fonction est toute d'interprétation et d’organisation (1). Mais si les psychologues de Wurzbourg ont eu des précurseurs, on ne saurait, dans tous les cas, leur contester le mérite d’avoir été les premiers, avec Binet, à entreprendre une étude descriptive exacte des rapports de la pensée et de l’image.

Certaines questions toutefois restent en litige. Tout d’abord, il conviendrait de définir et de classer d’une manière vraiment psychologique les états ou les actes de conscience mis au jour par la méthode d’introspection expérimentale. Les tentatives faites dans ce sens sont bien peu satisfaisantes. Binet a proposé, pour désigner les états de conscience sans image, des expressions différentes, direction, attitude mentale, intention. Mais ces termes recouvrent chez lui des notions obscures et mal définies, et rien ne manifeste mieux l’incertitude de sa pensée à leur égard que l’article (sur lequel nous reviendrons) où il s’est efforcé de décrire et d’expliquer les attitudes intellectuelles. On trouve chez Messer une classification des rapports en tant que rapports qui n’a guère qu’un intérêt logique. Bühler, au contraire, a envisagé les relations comme faits de conscience. Mais, plutôt qu’un classement, il a établi des distinctions, qui, d’ailleurs, se raccordent assez mal entre elles et d’où il est impossible de tirer une vue d'ensemble sur les pensées.

La pensée sans image a été également remise en

{1) Cf. Segond. L’Imagination, p. 69.

question. Par des arguments divers on en a contesté l'existence. Les critiques de Wundt contre les expériences de l’école de Külpe, pour très excessives qu’elles soient, font néanmoins concevoir quelques doutes sur la portée de certaines déclarations des sujets. Wundt n’a pas tout à fait tort, quand il reproche à Bühler d’avoir admis sans discussion qu’on peut par le seul moyen de l’observation intérieure retrouver tout ce qui s’est passé dans la conscience : c’est confondre, dit-il, le champ de la conscience avec celui de l’attention. En fait, la pensée s’accompagne souvent d'images latentes, qui ne sont remarquées et retenues que lorsque des circonstances fortuites attirent sur elles notre attention. Binet lui-même a signalé leur présence dans la lecture. Lorsque nous lisons un récit qui nous intéresse, il arrive que nous nous formions une représentation à demi-fantaisiste du plan de la scène, de la topographie des lieux, des personnages, de leur position, etc. Ces images sont latentes, et nous ne les remarquons souvent qu’au moment où nous nous apercevons qu’elles sont inexactes. D’autres psychologues, Titchener en particulier, opposant leur propre expérience à celle des partisans de la pensée pure, soutiennent qu’à tout sentiment de rapport ou à toute attitude mentale se lie un minimum de représentations sensorielles : fragments de langage intérieur, sensations kinesthésiques, sensations organiques. Il est vrai que Bühler avait réfuté d’avance cette objection en distinguant les concomitants de l’idéation de ses composantes. Les sensations organiques ou kinesthésiques qui se produisent au cours de la pensée ne font pas partie de l’enchaînement de nos pensées. Néanmoins, s’il est vrai que, selon la remarque de M. Bergson, toute attitude de conscience soit à quelque degré la conscience d’une attitude , la psychologie ne saurait se désintéres-

ser tout à fait de l'accompagnement moteur du travail intellectuel. Enfin, pour être toute théorique, l’objection suivante ne manque pas de portée. Peut-on penser des rapports sans se représenter leurs termes, et ces termes ne sont-ils pas toujours, en dernière analyse, des images ou des fragments d’images ?

Les deux problèmes que nous venons de poser sont intimement liés et doivent être traités solidairement. Il faut distinguer d’abord deux grandes catégories d’éléments psychiques, les éléments sensoriels et les éléments relationnels, deux grandes catégories de phénomènes cognitifs, les représentations et les notions. Selon certains psychologues, Michotte par exemple, il existerait une classe intermédiaire, celle des pensées non-relationnelles. Une fillette pense, sans le voir, au clocher de l’église de M. D’autres sujets à la découverte de l'Amérique, à l’Iliade, au Moyen-Age, etc Remarquons l’expression dont se servent ces sujets : penser à quelque chose, au lieu de : penser quelque chose; penser à, au lieu de : penser que. Un état de ce genre est la conscience d’une direction : direction dans l’espace ou dans ie temps symboliquement représenté, direction plus immatérielle encore vers une sphère conceptuelle ou vers un domaine d’idées. Mais une direction est un rapport et même un double rapport : le rapport du terme initial et actuel d’un processus avec son terme final et virtuel et celui de ce terme final avec les repères qui permettent de le situer dans l’espace, dans le temps ou dans un ordre conceptuel. Toutes les pensées sont donc en un certain sens relationnelles. Cependant, au point de vue fonctionnel, la distinction des relations et des directions conscientes présente, on le verra, une grande importance.

Reconnaître la spécificité du rapport en général comme fait de conscience ou élément psychique ne re-

vient pas nécessairement à admettre l’existence d’une pensée sans image, mais seulement que le rapport peut être donné à la conscience immédiatement et pour luimême, l’image qui laccompagne ou le représente n’étant qu’un élément secondaire et dérivé. C’est en somme reconnaître qu'il existe des intuitions et des sentiments intellectuels. D’où vient que cette vérité se soit si longtemps dérobée à l’investigation des psychologues et qu’elle soit maintenant encore contestée ? C’est que, sous ce nom de rapport, on entend exclusivement les liaisons logiques dégagées par l’analyse réflexive de la pensée ou les liaisons objectives dégagées par l’analyse de l’expérience. Faute de reconnaître aux premières une fonction psychologique et un rôle dans le phénomène concret de l’idéation, on les dépossède de toute réalité, on ne voit plus en elles que des éléments inertes et de formation dérivée, les intelligibles produits d’une inintelligible activité qu’on croit avoir suffisamment caractérisée quand on a dit qu’elle est unifiante ou synthétique (1). Pour ce qui est des liaisons objectives, on les conçoit également comme des résidus d’abstraction, sans paraître se douter qu’au dessous des relations explicites affirmées par le jugement, il y a les rapports immédiatement et confusément donnés dans l'intuition d’un ordre, d’une forme de combinaison statique, d’un arrangement ou d’un rythme. Le schéma visuélo-moteur qui prépare la lecture d’une phrase, le schéma perceptif qui dessine d'avance la silhouette d’un objet, voilà des faits de conscience relationnels. Non pas de purs rapports : les termes sont donnés avec leurs liaisons et celles-ci ne sont pas nettement distinguées les unes des autres. Cependant l’image est ici très pauvre, très vague, réduite

(1) Cf. Dwelshauwers. — La Synthèse Mentale, p. 30 et sq.

au minimum, insuffisante en tous cas pour différencier le schéma. L’individualité de ce dernier est formelle, non matérielle; c’est comme forme de combinaison, comme principe d’unité synthétique qu’il diffère: des schémas du même genre.

Les pensées se composent donc essentiellement d’éléments formels ou relationnels. Si l’on fait abstraction de ceux-ci, on ne voit pas de quoi elles pourraient être faites. Les notions de pensée, d’idée, de concept n’ont en dehors d’eux qu’un sens absolument indéterminé. De son côté, l’activité spirituelle ne se définit d’une manière un peu précise que par les forces psychologiques qui la dirigent ou qui la contrôlent, et qui sont, qui ne peuvent être que des relations. Dès qu’on écarte latomisme des images et la mécanique associationniste, la seule interprétation claire de la vie de Pesprit est celle qui se fonde sur le dynamisme des concepts et des catégories, c’est-à-dire, en définitive, des rapports. Mais une telle interprétation, c’est l’objet de tout notre travail, et nous n’avons présentement qu’à nous demander, indépendamment de toute question de genèse et de fonctionnement, sous quels aspects les rapports se présentent à la conscience.

La conscience la plus immédiate de la relation, c’est le sentiment intellectuel. Comme exemples de tels états, on cite d'ordinaire le sentiment du déjà vu, le sentiment de familiarité, les sentiments de nouveauté ou d’étrangeté, la croyance et la compréhension implicites. Mais il semble bien qu’en droit tous les éléments de la pensée, donc tous les rapports puissent se présenter

sous la forme de sentiments intellectuels. La certitude, le doute, les modalités du jugement, les impressions liées aux conjonctions, aux prépositions, etc. et appelées par James «sentiments de rapport » appartiennent à cette catégorie d’états de conscience. Le paradoxe apparent de cette expression « sentiment intellectuel » se dissipe, lorsqu’on définit convenablement et en le libérant des équivoques créées par le langage, le sentiment en général. Ce qu’il faut appeler ainsi, c’est un état de la conscience dont les éléments ne sont pas distingués et posés à part les uns des autres, mais amaigamés, fondus, pris en masse dans leur pénétration réciproque.

Une fausse assimilation des sentiments aux états affectifs a conduit à dénier aux premiers toute capacité d’information objective et à les enfermer dans le cercle étroit de cette subjectivité qu’on considère assez communément comme le domaine exclusif des émotions et des passions. Mais y a-t-il des sentiments purement subjectifs ? Les émotions esthétiques et morales enveloppent des appréciations en partie rationnelles. Dans tous les cas, l'impression du déjà vu, plus encore les « sens » des mots ont un contenu objectif. Il existe même un sentiment de réalité ou d’objectivité, qui fait le fond de la croyance implicite et qui est une partie intégrante de la perception. Il y a, en gros, deux sortes de sentiments, les sentiments affectifs et les sentiments intellectuels. Les uns et les autres sont des impressions inanalysées et même indivisées. Les théoriciens de Pémotion ne semblent pas avoir assez remarqué qu’une impression indivisée devance les réactions diverses de la joie par exemple ou de la colère. De la même manière, la reconnaissance implicite précède la reconnaissance explicite, qui est un jugement, la compréhension implicite précède la compréhension explicite, qui est

une construction, un système d’idées ou de jugements. Entre les sentiments affectifs et les sentiments intellectuels, la principale différence consiste en ce que les premiers aboutissent, en se développant, à des réactions psychiques, motrices et organiques confuses ct qui conservent ainsi le principal attribut du sentiment en général, tandis que les autres deviennent des idées, des jugements et des raisonnements.

Le rapprochement, à certains égards légitime, du sentiment et de la sensation, a contribué à obscurcir la notion de sentiment intellectuel. ,Ce que ces deux faits de conscience ont de commun, c’est leur caractère passif : ce sont des états et non des actes (1). Mais la sensation est de l’ordre de l’image, et l’image est hétérogène à la relation. D’où, entre le sentiment et la relation, une apparence d’antinomie, qui se concrétise dans l’expression de « représentation sensible » couramment employée pour « représentation sensorielle » et devenue synonyme d’image. Il suffit sans doute, pour la dissiper, de signaler l’équivoque créée par le mot « sensible ». On ajoutera peut-être que la seule caractéristique d’un état de conscience inanalysé, c’est sa qualité et que qualité s’oppose encore à relation. Mais il faut en ce cas distinguer deux sortes de qualités les qualités sensorielles, réfractaires à l’analyse et par suite foncièrement hétérogènes au rapport, et les qualités non-sensorielles que l’analyse résout en éléments intellectuels et qui ne sauraient par conséquent être d’une autre nature qu'eux.

(1) Le sentiment intellectuel est même souvent donné sous. la forme d’un état marginal, c’est-à-dire qu’au lieu d’être donné en lui-même et pour lui-même, au foyer de la conscience, il n’est que l’accompagnement d’une pensée ou d’une perception. Exemples : le sentiment de réalité ou de familiarité qui accompagne une perception, le sentiment de facilité ou de difficulté dans l’accomplissement d’une tâche, l’impression qu’une: idée est neuve ou banale, etc.

Mais quel moyen avons-nous de nous assurer de la complexité et de connaître le contenu d’un état de conscience qui est, par définition, inanalysé ? Le langage nous fournit ce moyen. « Je sais », « j’ai compris », « j'ai déjà vu cela », « c’est aisé », « c’est vrai », « c’est absurde », voilà quelques-unes des formules par lesquelles nous saluons l’apparition dans notre conscience des sentiments intellectuels. La diversité de ces formules prouve déjà que ce qui leur correspond est autre chose que le sentiment d’un pouvoir ou d’un savoir indéterminé. Nous ne sommes pas toujours capables de développer le contenu de ces impressions, et il nous arrive même de nous apercevoir qu’elles étaient illusoires. Pourtant, dans ce cas encore, elles contiennent l’esquisse d’une pensée; elles sont, sinon logiquement, du moins psychologiquement fondées. L’illu- ‘sion du déjà vu, par exemple, n’a-t-elle pas ordinairement sa source dans la ressemblance de l’objet qu’on croit reconnaître avec un objet qu’on a réellement perçu où qu’on à vu en rêve ? Le sentiment intellectuel est identifié avant d’être analysé; il se manifeste par cette dénomination préalable et par les opérations intellectuelles qui la justifient. Le mot est le réactif de l’impression.

Des pensées très complexes, des systèmes d'idées peuvent se présenter sous forme de sentiments intellectuels. « J’ai eu un instant présent à l’esprit, dit un sujet de Bühler, tout le développement du scepticisme en trois périodes ». Le déploiement de ces impressions fournit une réponse à une objection possible. Rien ne prouve, pourrait-on dire, que toutes les pensées qui apparaissent à la conscience lorsqu’on analyse un sentiment intellectuel fussent déjà comprises dans l’état inanalysé du début. Mais il résulte de certaines expériences de Bühler qu’au cours de cette analyse nous

reconnaissons comme éléments de cet état initial des pensées qu’on ne s’attendrait pas logiquement à y trouver et, au contraire, comme en ayant été absentes des pensées qui logiquement auraient dû en faire partie.

Ces particularités ne s’expliquent pas si l’on refuse d'admettre que les éléments reconnus faisaient réellement partie de l’impression primitive.

On peut se demander enfin quel sens il faut donner ici à l'expression « faire partie ». Les remarques précédentes excluent l’hypothèse d’un contenu simplement virtuel ou possible et imposent au contraire celle d’un contenu actuel, mais subconscient ou latent. Mais cela ne revient-il pas à dire que le sentiment intellectuel est à la fois conscient et non-conscient ? Nous répondrons qu’il faut distinguer en tout fait psychique son contenu et sa structure, celle-ci étant la manière dort nous pensons le contenu. Une pensée peut être directe ou indirecte : elle est directe quand je pense quelque chose dont j'ai actuellement conscience, indirecte quand je pense à quelque chose qui n’est pas actuellement donné à ma conscience, mais qui est déterminé par la direction de ma pensée. L’attitude mentale ou l’intention est la conscience d’un contenu virtuel ou possible. Entre le virtuellement conscient et l’actuellement conscient, il y a place pour un contenu actuellement présent à l’esprit, mais non conscient. Le mot que je cherche et que j'ai, comme on dit, au bout de la langue, n’est pas actuellement conscient, il est cependant présent à mon esprit. L’introspection porte sur des états qui ne sont pas conscients, mais qui viennent de l’être et qui sont encore présents, conservés par la mémoire immédiate. Le sentiment intellectuel est la manifestation à la conscience d’un contenu latent.

S’il existe un savoir pur, c’est du côté des sentiments intellectuels qu’il faut le chercher. Je rencontre une

personne et, brusquement, dans ma conscience, surgit l'impression du déjà vu. Je ne sais, au premier moment, ni où, ni quand je l’ai rencontrée, ni si j’ai causé avec elle. Je ne connais rien d’elle hors que je la connais. Voilà bien, à ce qu’il semble, une notion affranchie de tout élément sensoriel. C’est également sous cet aspect, on le verra, que nous est présente, de prime abord, la signification d’un concept. Par opposition à la représentation et même à l’idée, le sentiment est intériorité pure.

Au-dessus du sentiment intellectuel, la pensée proprement dite implique une certaine concentration de l'esprit. Le sentiment intellectuel devient une pensée par Jl’acte qui le déploie ou le déroule rapidement devant la conscience. Toute pensée n’est pas un jugement. Le jugement n’est pas seulement la perception, mais. encore l’assertion, affirmative ou négative, d’un rapport entre deux termes posés à part et expressément distingués l’un de l’autre. Or si l’on se reporte aux procès-verbaux de l’école de Wurzbourg, ou même, si l’on consulte attentivement sa propre expérience, on constatera qu’il entre dans le travail intellectuel, tout au moins dans la pensée cursive et rapide opérant dans un domaine abstrait et familier, un petit nombre a jugements véritables et, en revanche, un grand nombre d'intuitions intellectuelles’ complexes où les relations sont perçues plutôt qu’affirmées, saisies dans un ensemble plutôt que séparées par des actes discursifs, où es termes sont bloqués dans la conscience de leurs liaisons et non pas explicitement dégagés.

A ces faits de conscience, on donne communément le nom d'idées. Le langage courant ne confond pas l’idée et le jugement. L’idée est plutôt une intuition qu’une opération discursive. C’est parfois le jugement réduit à la conscience d’une connexion. Je puis penser, sans l’affirmer, à l’égalité des angles alternes-internes ou à l’immortalité de l’âme ou à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. C’est d’autres fois la conscience d’un rapport qui ne comporte ni affirmation ni négation et que ne représente aucune image précise ni adéquate. L’idée n’est pas le concept. Au-dessous des concepts, pourvus d’un état-civil, il y a la plèbe anonyme des idées dont beaucoup n’obtiendront jamais droit de cité et se rapportent à des choses singulières ou à des évènements contingents. Je puis avoir une idée très déterminée de personnes ou d’objets que je n’ai jamais vus, par exemple du père de mon ami, du Président de la République Argentine, d’une « Vierge » de Raphaël qui se trouve au Musée de Vienne. Le plus souvent, l’idée est la conscience d’un ensemble ou d’un système de rapports, d’un arrangement ou d’un enchaïinement. Avoir une idée de la théorie kantienne du du Temps et de l'Espace, c’est parcourir mentalement et rapidement, dans leur ordre, les principales propositions de l’Esthétique Transcendantale et penser par exemple la subjectivité du Temps et de l'Espace comme la conséquence de leur apriorité et de leur caractère intuitif; ou bien c’est penser, dans un diagramme, c’està-dire dans un schéma symbolique, la situation des formes a priori de la sensibilité par rapport aux choses d’une part, aux catégories de l’autre. Avoir une idée d’une époque, c’est parcourir mentalement et rapidement, dans leur enchaînement chronologique et causal, les quelques grands évènements qui la caractérisent, ou bien c’est les ordonner dans un tableau synoptique

et symbolique. De toute façon, l’idée est la conscience d'un ordre qui définit intrinsèquement un objet ou à l'intérieur duquel on situe cet objet. L'objet d’une idée peut être entièrement déterminé en ce sens que nous pensons sans équivoque possible telle chose et non pas telle autre, mais il n’est pas, cela va sans dire, entièrement connu comme il le serait par une image ou une copie qui, par impossible, en reproduirait fidèlement tous les détails. C’est sur l’indétermination de l’idée que se fonde la généralité du concept. En revanche, l’idée n’est pas une pure puissance, une simple virtualité d'image ou de jugement : il y a en elle un élément intuitif et actuel irréductible en lui-même à l’image et, par la manière dont il apparaît à la conscience, à l’opération discursive du jugement.

Une pensée de cette sorte est-elle jamais affranchie de tout élément imagé et d’origine sensorielle ? On n’a pas suffisamment distingué sur ce point entre deux problèmes en réalité différents. Autre chose est de savoir si l’on peut penser à une chose sans se la représenter, en particulier sans se la représenter adéquatement, autre chose de savoir si la pensée peut se passer de toute espèce d'image. Qu'il y ait là deux problèmes, il suffit, pour s’en assurer, d'observer que le langage intérieur se compose d’images verbales qui sont des signes et non pas des représentations. Il est possible qu’en parcourant dans leur ordre les trois thèses fondamentales de l’Esthétique Transcendantale, aucune image proprement dite ne se présente à ma conscience, mais on accordera difficilement à Bühler, qui cite des exemples analogues, que des images verbales, aussi simplifiées ou aussi schématisées qu’il voudra, fassent ici entièrement défaut. Bühler semble confondre deux moments du développement d’une pensée : le moment où elle n’est encore qu’un sentiment intellectuel et le moment où elle devient une idée proprement dite.

Il y a plus : les rapports ne peuvent être pensés que dans un schéma, ordinairement visuel. Cela est évident pour ce qui regarde les rapports de distance, de posifion, de direction, de forme, plus généralement tous les rapports géométriques. Mais les autres relations de grandeur, les rapports temporels et, en dehors de la ressemblance et de la différence (qu’il faut mettre à part parce qu’elles constituent, comme nous aurons maintes occasions de le redire, les éléments fondamentaux de l'intelligence), tous les rapports logiques et psychiques semblent bien requérir un minimum de figuration symbolique : bien qu’étrangers en eux-mêmes à l’espace, ils empruntent, pour apparaître à la conscience, les formes de l'intuition géométrique. A plus forte raison, le rapport complexe dont est faite telle ou telle idée a-t-il besoin, pour être pensé, d’un minimum d'imagerie. Imagerie directe et vraiment représentative, lorsqu'il s’agit d’idées concrètes se rapportant à des objets ou à des êtres matériels. Imagerie toute symbolique, lorsqu'il s’agit d’idées très abstraites comme les idées morales et philosophiques. Le schéma bergsonien est une idée, dans la mesure du moins où l’esprit discerne, à travers l’image incomplète et reiativement indéterminée, les rapports qu’elle dessine. En revanche les relations qui constituent la « conscience d’une organisation » ou « l’intention » de Bühler sont aperçues dans une sorte de schéma ou de diagramme. Le schéma moteur de la valse est, selon Bergson, le dessin de relations surtout temporelles entre les parties successives du mouvement à exécuter. Le diagramme qui correspond à un aperçu rapide de la doctrine de Kant figure des relations, surtout logiques, entre les parties successives du travail intellectuel par lequel cet aperçu devrait être développé.

Mais l’image n’est ici qu’un auxiliaire, un instrument

au service de l’idée ou, comme dirait Descartes, de l’intellection. Elle peut varier dans l’ensemble et dans les détails. Le déroulement des images dans un travail intellectuel qui se prolonge ressemble à un paysage fantastique et mouvant où surgissent sans cesse des ombres nouvelles, ombres de mots, silhouettes d’objets presque sitôt évanouies qu’apparues. La représentation est souvent extrêmement pauvre, à peine formée, prête à se modifier au moindre appel et conformément à toutes les exigences de la pensée. La même idée peut être pensée dans des images différentes ou avec des termes différents, parfois même avec des termes impropres. De toute façon, l’image n’est qu’un auxiliaire : son rôle est de fournir à l’idée le minimum d’extériorité dont celleci a besoin pour être distinctement conçue (1).

Par attitude mentale ou intention, nous entendons le sentiment ou la pensée d’une direction. Comme sentiment, elle ne s'accompagne d’aucune image, comme pensée, d’une image directe ou symbolique.

Si, comme le remarque Bergson, l’idée d’une attitude mentale n’est pas une idée claire, la faute en est imputable en grande partie aux psychologues qui se sont attachés à la définir. Le nom indique assez qu’il s’agit là

() Cf. Cournot. — Essai sur les fondements de nos connaissances, p. 235. « Nous pouvons, sinon dégager complètement l’idée, du moins l’épurer successivement, affaiblir graduellement l’impression sensible ou l’image qui y reste unie dans les opérations de la pensée, et reconnaître clairement que. ni les caractères essentiels de l’idée, ni les résultats des opérations de la pensée ne dépendent, soit de l'espèce, soit de l'intensité de l’image ou de l’impression sensible ».

d’un état de transition : transition du sentiment intellectuel à l’idée, de l’idée au jugement ou à l’image. Mais d'autre part le mot d’attitüde s’associe naturellement à l’idée de mouvement, et cette association de termes ou de notions se double d’une connexion réelle ou de fait : toute attitude mentale se lie à une attitude motrice. On est ainsi amené, comme Ribot, à ne tenir compte que de la seconde, ou, comme Binet, à voir dans la première «une variété de réponse motrice qui se distingue des autres par son caractère supérieur d’organisation », une « mimique intérieure » (1). Mais une réaction motrice, aussi intériorisée qu’on voudra, n’est que la préparation interne d’un mouvement effectif, non la préparation d’un acte mental. D'ailleurs, jusque dans l'attitude motrice proprement dite, lorsqu’elle est consciente, il y a un élément mental irréductible aux sensations kinesthésiques, d’origine centrale, et qui est la principale condition du caractère organisé et adapté de Pacte : c’est la conscience de la direction du mouvement. À plus forte raison, doit-on trouver un sentiment ou une pensée analogue de direction à la base d’un acte intellectuel. Mais, selon Binet, — et cette nouvelle déclaration achève de nous troubler — l’attitude mentale est un phénomène normalement inconscient, un état physiologique, un ajustement cérébral. Autant dire qu’elle n'existe pas en tant qu’élément spécifique de la vie intérieure ou, comme Titchener, qu’elle n’est rien en dehors de certaines sensations organiques ou kinesthésiques.

Sans doute, il faut se méfier de cette conception psychologique, raillée par Binet, « qui met partout de l’explication, de la logique, de la tenue, qui suppose que,

(1) Binet. — « Qu'est-ce qu'une émotion? Qu'est-ce qu’un acte intellectuel ? >» — Année psychologique, t. 27, 1911.

dans la vie mentale, tout s’explique, tout se coordonne, tout se justifie, qui admet, par exemple, qu’un raisonnement se compose de prémisses et de conclusions et qu’on déduit la conclusion et qu’on n'arrive point à la conclusion sans avoir passé par les prémisses ». Cependant on raisonne et les raisonnements qu’on fait peuvent, au moins après coup, être décomposés en des prémisses et en une conclusion. La prétention de les expliquer directement par leurs conditions cérébrales ou motrices, en négligeant les intermédiaires psychiques, est tout aussi singulière que les suppositions de la psychologie la plus intellectualiste. Rien n’est plus inintelligible que l’affirmation d’une pensée qui aurait sa cause immédiate ou prochaine dans un processus cérébral ou dans un mouvement. En réalité, la pensée se forme dans le cadre d’une attitude mentale, celle-ci dans le cadre d’une attitude motrice et l’attitude motrice à son tour dans le cadre d’un ajustement cérébral. Le mot « cadre » semble n’avoir ici qu’une valeur métaphorique; mais nous espérons réussir à montrer, en d’autres chapitres, qu’il faut le prendre dans un sens assez rapproché de son sens littéral.

L’attitude de conscience est la conscience d’une direction. Pour reprendre un exemple déjà cité, la reconnaissance n’est, au premier moment, qu’un sentiment inanalysé. Je rencontre, en me promenant, une personne, et je la reconnais. D’abord une impression globale qui fait corps avec la perception et ne sait où se prendre. Mais voici qu’un détail se détache avec un relief particulier, le costume par exemple ou la couleur des yeux. Voilà le point d'attache du souvenir. Par ce détail, je me sens dirigé vers quelque chose qui appartient à mon passé. Puis vient le sentiment ou la notion très vague, parfois teintée d’émotion, d’une certaine époque ou d’un certain milieu auxquels se rapporte cette expé-

rience antérieure : c’est comme la conscience d’une sphère ou d’une atmosphère dans laquelle, à un moment donné, j'ai vécu. Des souvenirs plus précis apparaissent ensuite : un geste ou un acte de la personne reconnue, un propos qu’elle m’a tenu ou que je lui ai tenu. Encore un effort, et je saurai son nom et son identité.

Il y a ici non pas une, mais plusieurs attitudes mentales successives. Chacune d’elles est une direction consciente vers l’au-delà d’une impression, d’une notion ou d’une représentation actuelle, vers un possible qui est dans le prolongement d’un donné et qui est déterminé chronologiquement et subjectivement par ce rapport même. L’attitude mentale enveloppe un double rapport et une double notion : la notion d’un contenu de conscience futur préformé dans un contenu actuel et celle d’un effort mental capable de nous faire passer de celui-ci à celui-là. Elle est moins un savoir que le sentiment qu’on sait et qu'on peut. Elle est jusqu’à un certain point indéterminée ou plutôt, si paradoxal que puisse paraître l’accouplement de cès deux termes, elle est la conscience d’une certaine indétermination. Le contenu vers lequel elle nous dirige n’est pas représenté, car, s’il l’était, il serait donné à la conscience, actuel et non pas virtuel. Mais d’autre part il est réellement pressenti ou préconçu dans la détermination extrinsèque de son rapport avec quelque chose de donné. Autrement dit, le pouvoir dont nous avons la notion est tout autre chose que « la puissance nue et vide de VEcole » : c’est un pouvoir dirigé, une tendance.

Dans les cas les plus simples, comme la restauration ou la reconnaissance d’un souvenir, la direction qui fait le fond d’une attitude mentale est déterminée, d’une manière exclusivement ou principalement subjective, par un rapport de temps et de causalité psy-

chique. Mais cette relation fondamentale peut se préciser par des rapports objectifs. Une notion étant donnée, la conscience est alors dirigée vers une notion semblable, contraire, coordonnée, subordonnée ou surordonnée. D’autres fois elle est orientée vers les détails d’une représentation complexe, présente à l’esprit, ou vers le tout dont nous nous représentons une partie, vers la cause dont nous percevons l'effet ou vers les moyens dont nous percevons la fin. La donnée initiale est souvent un cadre à remplir, une esquisse à compléter selon certaines règles ou selon certains procédés. Toutes les méthodes, toutes les règles, tous les rapporis peuvent, en raison de leur caractère également formel, s’incorporer à une attitude mentale ou à une intention et en déterminer objectivement, bien que toujours d’une manière extrinsèque, le contenu virtuel. L’attitude mentale devient par là une attitude proprement intellectuelle ou logique : elle est le sentiment ou l’idée d’un problème à résoudre à partir de certaines données, d’une méthode à appliquer ou d’une règle à observer dans un cas particulier ou simplement, comme dans les expériences de Watt, d’un rapport logique dont un terme, présenté comme inducteur, servira à découvrir l’autre.

Toute attitude intellectuelle proprement dite est la conscience d’un rapport objectif ou logique qui dirige ou qui contrôle la pensée. Réciproquement toute idée peut donner lieu à une attitude intellectuelle, même celles qui correspondent à un objet singulier. Par l’idée, nous prenons conscience des conditions formelles d’une image, d’une méthode pour nous représenter une chose. Si, au lieu de glisser sur l’idée, l’esprit se concentre sur elle, elle deviendra à la fois le point de départ et la règie d’un travail intellectuel par lequel elle se concrétisera en idées ou en images de plus en plus précises.

À la base de l’intellection consciente et de l’invention se trouve une idée ou un schéma, justement qualifié par M. Bergson de dynamique, parce qu’il est d’autre part une attitude, une intention intellectuelle. Comprendre, c’est penser intuitivement d’abord une organisation où s’esquissent des directions diverses, qui conduiront la pensée discursive à des jugements et à des raisonnements. Rappelons enfin que, dans le langage de Bühler, le mot « intention » désigne la conscience d’un ordre ou d’une forme de combinaison.

En deça de l’idée, il y a le sentiment intellectuel. Le sentiment intellectuel peut se convertir d’emblée en une idée ou en jugements. D’autres fois apparaît un intermédiaire, qui est encore une attitude intellectuelle. La croyance, lorsqu’elle ne demeure pas implicite, passe par les mêmes phases que la reconnaissance : d’abord une impression de confiance, de sécurité, de vérité; puis une direction vers un acte mental par lequel l’objet de la croyance se vérifierait ou vers une sphère de connaissance dans laquelle il se fonde. Les modalités du jugement, avant d’être des jugements sur d’autres jugements, sont des sentiments intellectuels, puis des attitudes logiques. L’attitude logique qui correspond au doute, par exemple, est la conscience d’une sorte de bifurcation de la pensée vers des arguments ou plutôt vers des catégories d’arguments de sens contraire. [1 nous est arrivé plus d’une fois, en réfléchissant à cette proposition : « L’âme est immortelle », de nous sentir dirigé tour à tour vers le Phédon et vers la Critique de la Raison Pratique, où se trouvent les preuves platoniciennes et la preuve kantienne de l’immortalité, et vers un chapitre de psychologie qui montre le caractère assez précaire de l’unité et de l’identité du Moi.

L’attitude mentale est donc un phénomène transitif. Plus loin, en étudiant le fonctionnement des concepts, nous essaierons de montrer qu’elle est, de plus, un phénomène actif et même le seul support conscient de la causalité psychique. Dans tous les cas, la conscience immédiate lui reconnaît ce caractère dynamique. Envisagée comme force, l’attitude mentale s’appelle intention. Intention ne signifie pas ici mobile ou motif, mais application de l’esprit à un contenu virtuel de pensée qui se trouve dans le prolongement d’un contenu donné ou dans un rapport défini avee celui-ci. Ce n’est pas le sens scolastique ou celui de Brentano et de Husserl. Pour Husseri (1), en particulier, l’intention est l’acte par lequel la conscience se met en rapport avec un objet; mais il a soin d’ajouter que les mots de rapport ou de direction ne désignent nullement une relation consciente, mais, par simple métaphore, l’acte sui generis, perception, représentation, désir ou jugement, qui nous met sur la voie de l’objet ou en contact avec lui. Et, d'autre part, l’objet, idéal ou réel, transcende la conscience; il est la réalité ou la vérité, le but de la connaissance ou, plus généralement, de l’activité spirituelle; il n’est en aucune façon quelque chose de psychique. En dehors des sensations et des images, qui constituent, suivant Husserl, le seul contenu authentique de la conscience, il n’y a de psychologiques que les actes énumérés plus haut.

Il faut, à notre avis, concevoir l'intention, d’une façon tout autre, comme une direction sentie ou pensée vers un contenu de conscience virtuel, conçu ou non comme

() Logische Untersuchungen, II. Cf. notamment, p. 371 et sq.

objectif. Pour le psychologue, il n’y a pas de choses en soi; il n’y a que des représentations et des pensées objectivantes, des qualités et des rapports objectivés. En d’autres termes, il n’y a que des objets mentaux, immanents à la vie intérieure, qui sont donnés à la conscience ou vers lesquels nous sommes dirigés par des rapports conscients. Dira-t-on que l’objet mental est conditionné par l’objet réel ou idéal qui existe hors de nous ? Loin de nous la pensée de le nier. Maïs, si la marque de l’objectivité suffit pour refuser le nom d’éléments psychiques aux phénomènes qui la possèdent, on n’a le droit de donner ce nom ni à l’image ni même à la sensation. Car il n’y a guère d’image qui ne se présente comme l’image de quelque chose et dont l’objectivité soit moins immédiatement donnée que la qualité, la vividité ou la netteté par exemple. Et pour ce qui est de la sensation, à supposer qu’elle ne soit pas une abstraction psychologique, elle est d’ordinaire extensive, elle représente et elle a par conséquent pour objet l’espace, dont on conviendra, quelle que soit la théorie à laquelle on se rallie à son sujet, qu’il n’est pas une réalité psychologique. On retrouve ici, sous une forme particulièrement aiguë, l’opposition du logicisme et du psychologisme. Mais nous n’avons présentement d’autre dessein que de décrire aussi exactement que possible le phénomène psychologique de l'intention.

La notion d'intention paraît même plus conforme aux données de l’observation intime que celle d’un processus dirigé. Car celle-ci implique ou semble impliquer que la direction est unique et que l’esprit s’y achemine d’un mouvement continu. Or, bien souvent, elle est diverse et variable, sujette à de brusques éclipses : l’esprit se trouve alors ramené à la pure impression initiale ou même jeté à un état de malaise, d’où il ne sort qu’en tâtonnant et en essayant des in-

tentions différentes, jusqu’à ce qu ‘] soit. tombé sur la bonne. La compréhension, l’invention, l'idéation en général progressent par des actes discontinus, coupés d’attentes, de vides, d’hésitations. Dans le cadre d’un problème synthétique ou d’une idée directrice, des questions de détail surgissent, sont abandonnées, remplacées par d’autres, etc. Il arrive bien rarement que toutes les directions qui seront effectivement suivies par la pensée soient préformées et indiquées dans le schéma initial. A côté de l’idée principale se présentent des idées secondaires, logiquement subordonnées à la première peut-être, mais requérant un effort spécial d’invention et de développement. L’unité de la trace ne doit pas nous faire conclure à l’unité de l’acte mental, l’enchaînement logique des idées dans la construction une fois faite à la continuité des processus psychiques qui l'ont engendrée.

À la notion d'intention se rattache celle de tendance. La tendance est une intention obscure ou inconsciente et, de plus, fixée par l’hérédité ou par l’habitude. C’est un principe psychologique, et comme tel concret ou réel, de direction et d’organisation. Des tendances de toute sorte, intellectuelles et mnémoniques, affectives, motrices même collaborent avec les intentions au travail intellectuel. Mais elles ne tombent pas sous l’observation interne, et il faut nous en tenir, pour le moment, aux éléments conscients de la connaissance.

Tous ces éléments, tous ces modes variés de la conscience du rapport, sentiments intellectuels, idées, attitudes mentales, intentions, nous allons maintenant les. retrouver dans le contenu conscient de l’idée générale.

Page 1