PAR
Argent BURLOUD
Agrégé de Philosophie
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“ous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction réservés pour tous pays.
À ja mémoire de mon ancien raaître,
Monsieur CHarres CHABOT
Doyen de la Faculté des Lettres
de Lyon.
Les recherches que nous nous proposons ici de faire connaître et de commenter, et dont les résultats ont été publiés par les Archiv für die gesamte Psychologie, sè sont poursuivies à l’Institut de Wurzbourg entre 1902 et 1908. Elles présentent une unité d’objet et de méthode à la fois. D’une part, elles portent sur les opérations supérieures de la pensée, depuis l’association logique jusqu’à l’intellection, en passant par le jugement et le raisonnement. D’autre part, la méthode appliquée est l’introspection expérimentale, qui, comme le nom l’indique, combine l’introspection avec l’expérimentation, plus précisément avec la méthode des tests. Elle consiste à demander aux sujets, non pas seulement de réagir à une excitation ou de répondre à une question posée, mais encore de décrire leur état d’esprit au cours de l’épreuve.
C'était assurément une idée neuve et hardie que celle d'appliquer aux opérations supérieures de l'intelligence la méthode expérimentale. L’expérimentation n’avait guère été employée, avant Watt, que dans des recherches sur les sensations, les images, les émotions ou les réflexes, ou sur les fonctions les moins complexes de l'esprit, la mémoire et l’association par exemple. II ne semblait pas qu’elle fût de nature à fournir une contribution à l’étude des problèmes relatifs à la pensée. Non moins que de l’expérimentation, on se défiait, en ce domaine, de l’introspection, et cela pour des raisons
que beautoup continuent de trouver bonnes. Tout d’abord, on estime encore assez communément que les opérations intellectuelles proprement dites, comme le jugement et le raisonnement, soumises aux normes logiques et aux catégories, relèvent, en leurs traits essentiels et par leurs causes profondes, de la logique, de la théorie de la connaissance ou de la psychologie réflexive. D’autre part, chez un grand nombre de psychologues, il subsiste quelque vestige de ce préjugé d'Auguste Comte qu’il est impossible d’atteindre par l’introspection les phénomènes de pensée; ils n’ont confiance, comme Ribot et Wundi, qu’en des procédés indirects tels que les enquêtes ou les questionnaires, l’analyse objective du langage ou des autres manifestations de l'intelligence : l’introspection ne doit intervenir que comme procédé complémentaire et pour suggérer des hypothèses, qui se vérifieront à l’aide de l'observation externe. Ce qui a enfin contribué à détourner la psychologie d’une étude positive de la pensée, c’est le postulat, avoué ou inavoué, qu’il n’existe d'autres éléments conscients de l’acte intellectuel que les sensations, les images, les fragments d'images : là où font défaut les représentations d’objets, on retomberait encore sur des sensations organiques ou kinesthésiques ou sur des images de mots. Notre psychologie reste imprégnée du sensualisme de Hume, de Berkeley et de Condillac : le sensualisme est à la base de l’associationnisme, et l’on ne saurait assurer qu’en s’affranchissant du second, les psychologues se soient libérés de l’influence du premier; plutôt que d'admettre l’existence d'éléments spécifiques de la pensée, ils préfèrent se rabattre sur l’hypothèse commode d’une activité intellectuelle inconsciente qui ne se manifeste que par des phénomènes de tension musculaire ou de fatigue.
La tentative de Watt, de Messer et de Bühler n’est
INTRODUCTION Fe
pas cependant tout à fait isolée. Nous n’évoquerons pas, bien entendu, tous les philosophes pour qui le sensualisme n’est pas un dogme et qui reconnaissent une autre pensée que la pensée par images : il faudrait remonter à l’intellection de Descartes, à l’acte pur des Scolastiques et peut-être à l’Idée platonicienne. Parmi les auteurs plus récents dont Messer et Bükhler ont subi directement l'influence, viennent en premier lieu B. Erdmann avec sa distinction de la pensée formulée et de la pensée informulée, Husserl avec sa théorie de l'intention. Pour nous en tenir aux psychologues, il faudrait citer, en Allemagne, les recherches de Marbe sur le jugement (1901), en France, l'Etude expérimentale de l'intelligence d'Alfred Binet. L’un et l’autre ont pratiqué la méthode d’introspection expérimentale; à l’un et à l’autre il est apparu que la classification traditionnelle des états de conscience doit s’enrichir d’une catégorie nouvelle que Marbe appelle, d’une expression empruntée à Mayer et à Orth, des « attitudes de la conscience » (Bewusstseinslagen) et Binet des « pensées ». Il semble enfin que les recherches dont nous allons exposer ici les résultats ont été entreprises à linstigation du Professeur Külpe, de l’Institut de Wurzbourg, qui a participé à toutes ces expériences comme sujet, et dont les propres recherches sur l’abstraction s’inspirent des mêmes idées directrices et ont été conduites par la même méthode.
Les travaux de Wurzbourg ont suscité, d’autre part, en Allemagne d’abord, puis en Europe et surtout aux Etats-Unis, de très nombreux imitateurs. L'étude expérimentale de la pensée a fait naître une abondante littérature, qui ne compte encore, il est vrai, aucun ouvrage de premier plan, systématique et complet, mais une multitude de monographies sur des questions spéciales. Nous ne pouvons ici que mentionner, parmi tant
d’autres, les études de Betts sur la répartition et les fonctions de l’imagerie mentale (1), de Moore (2), d’Aveling (3) et d’English (4) sur l’abstraction, de Grünbaum (5) et de Schwiete (6) sur le concept, de Michotte et Ransy (7), Michotte et Portych (8) sur la mémoire logique, de Bovet (9) sur le jugement et de très nombreux articles de la Psychological Review sur la compréhension des mots.
Si nous nous limitons ici aux recherches de Watt, de Messer et de Bühler, c’est parce qu’elles forment réellement un tryptique. Poursuivies pendant plusieurs années consécutives, sous l’inspiration et, en tout cas, avec le très efficace concours de Külpe, elles présentent, outre l'unité d'intérêt qui leur vient de leur méthode et de leur objet, une unité de temps et de lieu. D’autre part, elles n’abordent pas les mêmes aspects de la pensée: elles ne se répètent pas, elles se complètent. Plus précisément, de l’une à l’autre l’objet croît en complexité : Watt a examiné le plus simple des phénomènes de l’idéation, l’évocation dirigée ou l’association logique; chez Messer, c’est le jugement qui vient au premier plan, et, chez Bühler, l’intellection, c’est-à-dire l’un des processus les plus complexes de la pensée, et, comme l’in-
(1) The distribution and functions of mental imagery, New-York, 1909.
(2) The process of abstraction, Berkeley, 1910.
(3) The consciousness of the Universal, Londres, 1912.
(4) An experimental study of certain initial phases of the process of abstraction. American Journal of Psychology, 1922, °1,35,
(5) Ueber die Abstraktion der Gleichheit, Arch. f. die ges. Psych., 1908.
na Ueber die psychische Repräsentation der Begriffe, ibid.
(7) Contribution à l'étude de la mémoire logique. Annales de l'Institut supérieur de Philosophie de Louvain, I. 1912.
(8) Deuxième étude sur la mémoire logique, II, 1913.
(9) Archives de Psychologie, VII, 1909.
dique l’étymologie, l'opération caractéristique de lintelligence. Ce simple aperçu suffit à montrer la continuité de ces recherches et à faire pressentir la variété des problèmes qui y sont engagés. En fait, les continuateurs de l’école de Wurzbourg n’ont fait le plus souvent que confirmer par d’autres expériences les résultats des expériences de Watt, de Messer et de Bühler et, s’ils ont enrichi d’un certain nombre d’observations la psychologie de l'intelligence, ils ne lui ont pas frayé des voies nouvelles, ni annexé de nouveaux domaines.
Nos auteurs ont recueilli scrupuleusement toute sorte de documents dont certains sont précieux et d’autres assez négligeables. L’ensemble donne un peu, chez Watt du moins, l’impression d’un inextricable fouillis. Il faut, quand on fait le bilan de leurs découvertes, séparer le particulier et l’accidentel de ce qui a une portée générale. Il faut, pour se guider dans le labyrinthe des faits, un fil conducteur, des idées directrices. Les résultats nous paraissent se rapporter à ces trois problèmes fondamentaux : 1° Quels sont les rapports de la pensée avec l’image ? Cette question se subdivise elle-même ainsi : Existe-t-il une pensée pure (non-imagée et non formulée) ? Dans l’affirmative, comment se comporte t-elle à l’égard des images ? Est-ce à celle-là ou à cellesci que revient le premier rôle dans l’idéation ? La pensée est-elle une suite de l’image, ou l’image de la pensée ? 2° Quels sont les éléments spécifiques de la pensée pure et quels sont les principaux types de pensées ? Ces deux problèmes étroitement liés concernent, le premier en partie, et le second exclusivement, la structure de l'intelligence. Le troisième est un problème de fonctionnement. 3° Comment concevoir, quand on fait abstraction de toute théorie physiologique ou métaphysique et qu’on se tient aussi près que possible des faits, le mécanisme de l’idéation, la causalité de l’intelligence,
la pensée comme activité ? Naturellement, les résultats obtenus ne se groupent pas directement autour de ces rois points, qui n’ont pas, d’ailleurs, chez nos auteurs, la même importance relative : par exemple, Bühler s’est principalement attaché au second et Watt au troisième. Nous tâcherons de ne pas les perdre de vue, tout en suivant d'aussi près que possible le détail sinueux des faits.
Un mot enfin sur la méthode. C’est, avons-nous dit, celle de Binet, c’est-à-dire l’introspection expérimentale, mais perfectionnée à la fois comme expérimentation et comme introspection. « Je ne vois pas, disait Binet au sujet de ses expériences sur la pensée, le secours que nous donneraient es appareiïls d’enregistrement ou de chronométrie; toutes les expériences que j'ai faites sur l’idéation n’ont exigé comme appareils qu’une plume, un peu de papier et beaucoup de patience; elles ont été faites en dehors du laboratoire. » (1) Les expériences de Watt, de Messer et de Bükhler sont au contraire des expériences de laboratoire et, si les mesures de temps n’ont pas donné chez Messer et Bühler — en raison surtout de la complexité des phénomènes étudiés — des résultats appréciables, Watt en a tiré parfois un assez bon parti. Les sujets étaient placés devant un appareil de présentation, où se montraient les mots ou les phrases auxquels ils devaient réagir. Ils répondaient oralement, et l’expérimentateur consignait au procès-verbal leur réponse brute, puis le temps de réaction, enfin la description qu’ils donnaient de leurs états de conscience. Le dispositif, fort simple, comprenait, comme dans les expériences de Scripture et de Münsterberg, outre l’appareil de présentation, er l'espèce celui d’Ach, le chronoscope de Hipp, horloge
() Etude expérimentale de l'intelligence, p. 9.
électrique dont l’unité est le millième de seconde, et une clef vocale. Le mouvement du « change-cartes » d’Ach, en faisant apparaître le test, ouvrait un courant qui mettait en marche l’aiguille du chronoscope; dès que la réaction commençait et que la parole du sujet faisait vibrer la membrane qui ferme l’entonnoir de la clef vocale, le courant était coupé et l’aiguille s’arrêtait. On pouvait ainsi mesurer avec une très grande précision le temps de l'épreuve.
L’autre perfectionnement porte sur l’introspection. Binet avait fait ses expériences sur deux fillettes, très intelligentes sans doute, mais âgées, l’une de 13 ans et l’autre de 14 ans et demi. La plupart des sujets de Watt, de Messer et de Bühler étaient des philosophes et des psychologues, tous gens de haute culture et dont certains possédaient — les procès-verbaux en font foi — une rare aptitude à l’auto-observation. On pourrait craindre que des psychologues, habitués à méditer sur les problèmes de la pensée, ne soient enclins, lorsqu'ils observent leur propre idéation, à voir les faits à travers les conceptions théoriques, et l’on sait que l’auto-suggestion est capable, même chez les esprits les plus avertis, de fausser l’observation interne. Mais, tout d’abord, les expériences de Wurzbourg se déroulaient d’ordinaire en des conditions telles que les observateurs ne pouvaient en connaître d’avance les résultats : ils n’étaient pas au courant des intentions de l’expérimentateur, des questions que celui-ci se posait. On les voit à maintes reprises manifester de la surprise devant tel ou tel fait qu’ils ne s’attendaient pas à constater. D’autre part, ces expériences ne sont pas assez compliquées pour qu’il ne soit possible d’en refaire au moins quelques-unes sur soi-même. En cela consiste la force de l’introspection : si les faits sont difficiles à observer, ils peuvent du moins, dans un grand nombre de cas, se produire à
volonté et être directement étudiés. La difficulté n’est pas d’en provoquer le retour, mais de découvrir les conditions où ils apparaissent isolément et se détachent de la masse confuse des états psychiques. On va voir comment les psychologues de Wurzbourg l’ont résolue pour les phénomènes de pensée.
On s’étonnera peut-être que nous n’insistions pas davantage sur les origines doctrinales de ces recherches, en particulier sur les théories de Husserl, dont Messer et Bühler lui-même sont assez fortement imprégnés. Nous répondrons d’abord que leur influence ne sembie pas s'être exercée sur Watt, et que, si les deux autres l'ont subie, ce n’a pas été toujours pour leur bien. Le logicisme de Husserl est moins, chez Messer par exemple, une idée directrice qu’un préjugé, et l’on verra que ce préjugé fait souvent obstacle à une explication directe des faits. Ajoutons enfin que cet essai n’est pas un travail historique. Notre principal objet a été de rapporter des faits, de les classer, d’établir entre eux une gradation, et enfin d’en tirer des conclusions positives, celles qui ont servi de point de départ à notre travail sur la Pensée Conceptuelle, dont celui-ci est, à la lettre, le complément.