‹ La Pensée: D'après les recherches expérimentales de H.-J. Watt, de Messer et de BühlerChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les recherches de Watt portent sur l'association prédéterminée ou évocation dirigée, phénomène qui se trouve à mi-chemin entre l’association machinale et le jugement, et qui est la plus simple des opérations intellectuelles proprement dites. On sait que le cours de nos idées dans l’association n’est pas seulement régi par les lois très générales de la contiguïté ou de la ressemblance, mais qu’il dépend encore de conditions spéciales qui opèrent une sélection parmi les évocations possibles, par exemple du contenu actuel ou récent de la conscience, — la constellation de Ziehen, — des tendances affectives profondes du sujet ou de dispositions émotives momentanées. À ces conditions spéciales appartiennent aussi certains facteurs logiques qui embarrassent fort les psychologues et dont l’influence n’est cependant pas douteuse. Dans ses Rècherches sur la succession des phénomènes psychologiques (2), M. Bourdon avait tenté de classer suivant un ordre logique un assez grand nombre d’associations provoquées chez diverses personnes par le procédé qu’on emploie ordinairement

(1) Experimentelle Beiträge zu einer Théorie des Denkens — Archiv f. die ges. Psych., 1904, 4, p. 289-436. (2) Revue philosophique, XXKV, 1893.

en pareil cas et qui consiste à prier les sujets de noter ce que leur suggère immédiatement un mot lu ou entendu. La plupart de ces associations se répartissaient en trois classes, selon le rapport logique qui reliait l’inducteur à l’induit : associations par coordination, — par subordination, — par surordination. D’autres relations telles que la relation de tout à partie ou de partie à tout, la ressemblance ou l’opposition étaient accessoirement intervenues. Ces résultats, confirmés par d’autres travaux, notamment ceux de Jastrow (1), montrent assez que le facteur logique est pour quelque chose dans l'évocation. Mais comment agit-il ? C’est à cette question que répondent les expériences de Watt.

Au lieu de laisser ses sujets associer librement à un mot inducteur un mot quelconque, Watt leur imposait une certaine fâche variant avec chaque série d’épreuves. Il s’agissait, étant donné un inducteur, de trouver un autre mot lié au premier par un des rapports suivants : 1° surordination; 2° subordination; 3° rapport de tout à partie; 4 rapport de partie à tout; 5° coordination, 6° rapport de partie à partie, — ou, pour parler comme Watt, de trouver : 1° un concept surordonné à l’inducteur; 2° un concept subordonné; 3° le tout dont faisait partie l’objet désigné par l’inducteur; 4 une partie de cet objet; 5° un concept coordonné; 6° une autre partie d’un tout commun. Ce simple énoncé semble indiquer que le principal intérêt de ces expériences porte sur le rôle des éléments logiques dans l'association. Il est assez curieux de constater que Watt ne semble pas lavoir entendu ainsi : d’abord, pour désigner le rapport qui dirige l'évocation, il s’est servi invariablement et exclusivement du mot « tâche » (Aufgabe); d’autre part, dans les pages où il expose le but qu’il a poursuivi, il insiste seulement sur l’avantage méthodologique qu’il

(1) Psych. Rev., I, n° 2, p. 152-158.

y a, pour l’expérimentateur, à substituer une direction de son choix aux directions involontaires et extrêmement variées que peut suivre, dans l’évocation, la pensée du sujet : on obtient ainsi un ensemble de faits plus homogènes, plus simples, mieux dégagés des influences accessoires et par conséquent plus aisés à classer et à définir (296-298).

Les ‘expériences de Watt, commencées pendant le semestre d’été de l’année 1902, se sont poursuivies pendant le semestre de l’hiver suivant. Les sujets, au nombre de six, étaient les professeurs F. Angell et Külpe, les docteurs en philosophie Dürr, Orth, F. Schmidt, K, Schmitt. Les mots inducteurs auxquels les sujets devaient réagir étaient pour la plupart des substantifs, dont la longueur ne dépassait pas trois syllabes. Les expériences se distribuaient en séries de 15 épreuves chacune, séparément caractérisées par une des six tâches précédemment énumérées. On procédaïit, chaque jour, à deux séries d’expériences dont l’exécution prenait environ une heure. Les réactions n'étaient pas seulement déterminées dans leur cours, mais limitées dans leur durée : il ressort des tableaux que Watt a annexés à son travail que celle-ci n’a dépassé qu’exceptionnellement trois secondes et se tenait ordinairement entre une et deux, voire au-dessous. Le nombre des épreuves s’est élevé, pendant le semestre d’été, à 1362 et, pendant le semestre suivant, chaque sujet a été soumis, pour chaque tâche, à cent expériences environ.

Indiquons d’abord brièvement la marche générale de la réaction. L'auteur distingue quatre moments, que le sujet était invité à décrire. D’abord, la préparation sous son double aspect, extérieur et intérieur, organique et mental. Le sujet dirige son regard vers le point où va apparaître le mot inducteur, avec une attention plus ou moins grande qui se manifeste par des sensations de

tension d'intensité variable; à cette adaptation motrice, — qui n’est pas l’élément caractéristique du phénomène, parce qu’elle accompagne ou précède n’importe quelle perception attentive, — se joint ici une sorte de « préparation formelle », une adaptation mentale, sur laquelle nous reviendrons et qui consiste, dit Watt, à éveiller « une direction générale de l'attention », « une tendance générale d’évocation » (P. 301). Puis, l’apparition du mot inducteur avec les phénomènes variés de compréhension qui la suivent. En troisième lieu, la recherche de l’induit : cette étape peut faire défaut, et la réaction suivre automatiquement l'excitation. Parfois l'apparition de l’inducteur n’est séparée de la réponse que par la conscience d’un vide ou par un état sui generis de recueillement ou de tension qu’un sujet définit, d’une façon expressive, « un vide tendu » (gespannte Leere). En d’autres cas, des images, des idées ou des attitudes de conscience précèdent et préparent la réponse : un sujet constate que « l’idée est là, avant le mot », un autre « sait ce qui va venir. >» Enfin, la réponse, la réaction elle-même : le mot apparaît de façon différente, selon qu’il est attendu ou non, précédé ou non de la conscience de la signification; les sujets disent, dans le second cas, qu’il vient « automatiquement », « involontairement », « de lui-même », d’une façon « irrésistible » (P. 316-320).

Les expériences se divisent en deux classes : 1° les évocations ou, comme dit Watt, les reproductions à direction unique; 2° les reproductions à direction multiple.

Les premières, de beaucoup les plus nombreuses, sont caractérisées par le fait que le sujet trouve la réponse dans la direction où il l’a cherchée, sans que jamais sa pensée dévie du chemin qu’elle s’est tracé. Il faut ici distinguer encore trois cas : 1° la réponse se fait à l’aide

d’une image visuelle représentant l’objet désigné par le mot inducteur ou quelque chose qui se rapporte en quelque façon à la signification de ce mot. Exemple. Mot inducteur : repas. Réponse : rôti. « Une table blanche chargée de toute sorte de mets. J’en ai cherché un, et j'ai dit : rôti. » 2° L’image visuelle est remplacée par une ou plusieurs images verbales, ou encore par « un état de souvenir contenant des traces d’images verbales », ou enfin par une simple attitude de la conscience, où prend naissance parfois un effort de recherche qui amène la réaction. 3° La réponse se fait sans aucune image intercalaire : tantôt il se produit entre l'excitation et la réaction une hésitation, un effort de recherche et de concentration, sans que le sujet puisse dire pourquoi c’est tel mot et non pas tel autre qui est sorti de là, tantôt la recherche est purement automatique. Aïnsi, il peut se produire en tout quatre cas que Watt désigne par A3, A2, A1, AO (303-306).

Dans les évocations à direction multiple, la recherche se fait dans un sens, et la réponse vient d’un autre côté. Ce groupe comprend deux variétés : les réactions à direction nette, où la pensée s’oriente vers un but défini, où le sujet a une idée claire de ce qu’il cherche; les réactions à direction vague, où le sujet cherche « quelque chose d’autre », sans pouvoir préciser quoi. Voici un exemple du premier cas : « J’ai cherché, dit un sujet, le mot mets (qui m’est venu plus tard à l’esprit), sans le trouver. J’ai dit alors : substance comestible ». Et pour le second : « J’ai cherché quelque chose d’autre; je ne sais pas quoi. J’ai dit : enfant. » (Le mot inducteur était : bébé). Ainsi, aux cas précédemment cités, il faut en ajouter deux autres, tous deux caractérisés par une sorte de bifurcation de la pensée, et chacun par la netteté plus ou moins grande de l'orientation initiale. L’auteur les désigne par les lettres B et C (321).

Les réactions du second groupe sont plus lentes que celles du premier; les réactions mécaniques, sans intermédiaire conscient, sont les plus rapides, et les réactions à direction indéterminée, celles qui prennent le plus de temps. Ces résultats ne sont point de nature à nous surprendre; iis ne prennent d’ailleurs tout leur sens et toute leur valeur que lorsqu'on a démêlé les influences diverses qui allongent ou abrègent la durée des réactions ou décident de leur forme.

Nous ne suivrons pas, dans ce nouvel exposé, le même plan que Watt; plus exactement, nous nous efforcerons d'introduire un plan dans son exposé, le plus décousu et le moins systématique qui se puisse imaginer. Il nous paraît comprendre deux parties de très inégale importance : dans la première, de beaucoup la plus originale, l’auteur rapporte les résultats de ses expériences, étudie les facteurs de l'évocation et le rôle de chacun d’eux; dans la seconde, il cherche à préciser la contribution que ces expériences fournissent à la psychologie de l'association, du jugement et du concept. C’est surtout dans la première partie qu’il faut chercher une réponse aux problèmes fondamentaux que nous avons dégagés plus haut. Nous nous proposons de rendre compte, dans les pages suivantes, non point de tout le détail des recherches de Watt, mais seulement de ce qui intéresse la psychologie de la pensée et possède en outre une portée générale et vraiment scientifique.

IT. Les facteurs de l’évocation

Si l’on met à part le mot inducteur, qui sert seulement d’amorce à l’activité d’autres éléments, et les dispositions affectives, qui interviennent souvent dans

lidéation courante, mais qui ne jouent dans ces expériences qu'un rôle accessoire et négligeable, il reste, comme facteurs de l'évocation, la tâche, les tendances reproductrices et les images.

a) La « tâche »

Watt s’est surtout attaché à mettre en lumière le rôle de la tâche dans l’évocation; en revanche, il n’a pas cherché à définir sa nature psychologique. I1 semble même avoir volontairement évité cette question. Le mot tâche, qui revient sans cesse sous sa plume, est une désignation tout objective qui couvre d’une sorte d’anonymat la disposition subjective ou l’état de conscience correspondant. Nous voyons bien que la tâche se manifeste à la conscience de différentes façons, mais non point ce qui relie entre elles ces diverses manifestations, leur unité, leur structure commune. On pourrait croire que la consigne imposée par l’expérimentateur apparaît et agit dans la conscience du sujet par une suggestion qui relèverait de l’interpsychologie plutôt que de la psychologie proprement dite. Ce serait oublier que, dans l’idéation courante, Watt est le premier à le reconnaître, nous nous imposons sans cesse à nousmêmes, sous forme de problèmes à résoudre par exemple, des consignes du même genre. Il importe donc peu que la tâche soit donnée, suggérée du dehors, ou qu’elle émane du sujet lui-même : dans les deux cas, qu’elle s’incorpore ou non au tissu de ses pensées, elle est un moment de sa vie consciente. Nous ne croyons point manquer à notre devoir de fidèle interprète en fixant un point qui, chez Watt, demeure obscur et dont dépend pourtant la pleine intelligence de ce qui va suivre. On sait déjà que la tâche est, par son contenu logique,

une relation très générale; ajoutons maintenant que, par sa structure psychologique et comme fait de conscience, elle est une intention, une direction définie de la pensée, l’application de cette relation à un contenu donné, dans l’espèce à un mot inducteur se trouvant à l’un des bouts du fil qui mène à l’induit. Mais n’est-elle que cela ? C’est ce que nous allons voir en étudiant de quelle manière elle agit.

On peut même en réalité se poser à cet égard un double problème. Comment la consigne, venue de l’expérimentateur, s’intériorise-t-elle dans la conscience du sujet et devient-elle active ? Et comment agit-elle ? Activation d’abord, action ensuite, le processus comprend ainsi deux phases.

A. — La première est cette espèce de préparation intérieure qui constitue, avec l’accommodation organique, le début de la réaction. Lorsque commence une série nouvelle, les sujets répètent mentalement un certain nombre de fois la consigne proposée : « concept surordonné », « trouver une partie », etc. La tâche est-elle difficile ? Ils ont recours à des moyens auxiliaires : ils s'efforcent de se représenter « la marche formelle du processus ». L’un se dit que, dans les mots composés, le second membre désigne souvent la partie (Schildrand, Kirchturm), et que, par suite, celle-ci peut être obtenue en décomposant le nom. Le même se propose, pour la tâche III (trouver le tout), « de se représenter autant que possible l’objet désigné par l’inducteur dans son environnement spatial et temporel ». Dans les épreuves où il s’agissait d'évoquer un concept coordonné, il avait « l’impression que le concept devait être trouvé à partir du concept supérieur : ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de laisser venir le concept surordonné. » Pour les tâches plus aisées, la première par exemple (trouver un concept surordonné), tel sujet

a recours à une représentation intuitive du concept : il imagine un cercle grand ou petit; tel autre se donne « un sentiment global de déploiement intérieur », un troisième se dit qu’« il va choisir un domaine général. » Ce qui sort de là, c’est une « direction générale de l'attention » ou une « tendance générale d’évocation » (302-303). Si, au milieu ou à la fin d’une série, les sujets ont besoin de se remémorer la tâche, ils l’évoquent souvent sans nulle représentation verbale ou objective, par une sorte d’effort de recueillement pendant lequel la conscience semble vide (345).

Ce qui nous frappe ici, c’est la variété de ces phénomènes : ils vont de l’idée claire et distincte de la méthode à appliquer à une simple direction de la pensée vers quelque chose de plus général, de l’image verbale de la consigne ou d’une attitude de conscience qui l’enveloppe à une vague représentation symbolique. Le sujet s’'imprègne ou se pénètre de la tâche plutôt qu’il ne se la représente ou qu’il ne la conçoit.

Il ne suffit pas de s’en imprégner, il faut encore l’appliquer à l’excitation, au mot inducteur. Du moins, cela est nécessaire en plusieurs cas, par exemple quand la préparation a été insuffisante ou que la tâche est particulièrement difficile ou que des influences perturbatrices viennent entraver la marche de l'épreuve (346- 347). Le fait psychologique, déterminé par la consigne, nous apparaît par là sous un aspect nouveau, non plus comme un élément statique, mais comme une intention, c’est-à-dire comme le support conscient d’un dynamisme de la pensée, d’une finalité active. C’est de cette manière, du moins, que nous croyons devoir interpréter cette remarque de Watt : le sujet s’aide souvent, pendant la recherche, de certaines questions qu’il se pose intérieurement à lui-même. Par exemple, il s’agit de trouver un mot coordonné et le mot inducteur est

alouette. Le concept surordonné se présente : oiseci chanteur. Le sujet se pose alors cette question : « Quels autres oiseaux chanteurs y a-t-il ? » « Ce processus, dit Watt, fortifie et accélère l’action de la tâche et semble favorable à une bonne reproduction, justement parce qu’il associe dans le même état de conscience la consigne et l’excitation. » N'est-ce pas aussi parce qu'il fait naître cette attitude de conscience sui generis, exprimée par la forme d'interrogation, et qui consiste, comme Watt le dit dans le même passage, à regarder au delà du mot inducteur, une fois qu’on l’a compris ? Ce qui tend à prouver que cette attitude influe comme telle sur la réaction ultérieure, c’est que des questions indéterminées remplissent parfois le même office que des questions plus précises. « Que vas-tu faire ? » « Quel est mon devoir ? » (348-349).

L’activation de la tâche comprend donc : 1° une imprégnation consciente, qui consiste à répéter intérieurement la consigne, soit dans la préparation, soit au cours de l’épreuve, et à la préciser par des consignes auxiliaires; 2° un ajustement conscient, qui consiste, d’une part, à l’associer avec le mot inducteur, de l’autre, à se porter, dans la direction marquée par elle, au delà du contenu actuel de la conscience.

Dans ce processus, les éléments proprement représentatifs ou notionnels sont au second plan. Ce qui le prouve, c’est d’abord la variété même des phénomènes par lesquels la tâche s’intériorise. C’est, en second lieu, cette observation de Watt, en apparence bien singulière, « que la préparation peut être très consciente et pourtant défectueuse. Si le sujet n’a pas fini de se préparer au moment voulu, par exemple au début d’une série, ou, s’il est surpris, au milieu de la série, par l’inducteur, l'épreuve en souffre ordinairement (301). >» C’est encore que la consigne peut continuer d’agir lorsqu'elle a cessé

d'être consciente : dès la deuxième ou la troisième épreuve, la tâche n’est formulée intérieurement qu’une fois, et cette rumination mentale ne tarde pas à disparaître; il ne reste plus qu’une tension consciente qui s’efface elle aussi peu à peu (300). En règle générale, dans une série, « l’évocation normale s’opère en vertu de la préparation régulière sans répétition de la consigne pendant la recherche, à moins que le sujet ne soit entraîné par une cause quelconque en dehors de la zone préparée des tendances reproductrices (346). » C’est enfin le fait qu’une consigne antérieure tend parfois, par un phénomène de persévération, à prolonger son influence au delà de la série à laquelle elle a été affectée et à entrer en concurrence avec la consigne actuelle.

Ainsi la tâche donnée par l’expérimentateur a pour rôle, moins de faire surgir une représentation du but à atteindre ou de la méthode à appliquer que d’éveiller une disposition intérieure, de « monter » le sujet pour une certaine réaction. En quoi consiste ce « montage » (Einstellung) ? Watt ne ie dit point. Ne nous hâtons pas de supposer qu’il consiste en un ajustement moteur ou cérébral. Plus prudent que certains de ses commentateurs, qui lui reprochent, bien injustement, « l’esprit métaphysique » de ses conclusions (1), Watt a désavoué d’avance les hypothèses de ce genre, les jugeant à bon droit prématurées et arbitraires (421). Nous avons, pour notre part, tenté ailleurs (2) une interprétation psychologique de cette disposition intérieure et essayé de montrer que ce qui est éveillé par la préparation formelle de Watt, c’est un schème intellectuel, une tendance logique, le pouvoir d’un rapport et d’une habi-

() Koestyleff — Le mécanisme cérébral de la pensée, p. 45. (2) La pensée conceptuelle, ch. VII et VIII.

tude. Mais ce n’est point ici le lieu d’exposer cette conception.

De quelque façon qu’on se représente cette activation consciente, il faut, en tous cas, reconnaître qu’elle est nécessaire. Son rôle apparaît notamment lorsque se produit, dans la marche de l’épreuve, une perturbation provenant soit de ce que des tendances reproductrices, particulièrement fortes, amènent à la conscience des représentations inadéquates, soit de ce qu’une consigne antérieure tend à se substituer à la consigne actuelle et à entraîner également une réaction incorrecte. Dans les deux cas, un réajustement conscient s’impose. Il est particulièrement fréquent pour les tâches II (trouver un concept subordonné) et IV (trouver la partie). IL présente les mêmes variétés, les mêmes nuances que la préparation initiale : tantôt le sujet a recours à des méthodes ou à des consignes auxiliaires, tantôt il se borne à répéter ou même à évoquer, sans nulle représentation verbale ou autre, la tâche proposée. Ne s’agitil pas dans tous ces cas, de soutenir une tendance logique défaillante, et ce réajustement de la pensée par la prise de conscience du but à atteindre ou du moyen à employer, ne fait-il pas irrésistiblement songer à ces réadaptations motrices destinées à renouer le fil d’un acte automatique et qui s’effectuent de la même façon ? La persévération de la consigne re nous suggère-t-elle pas à son tour l’idée que les lois de l’habitude régissent aussi bien les phénomènes de pensée que les phénomènés de mouvement ?

B. — Watt ne s’est pas posé ces questions. En renonçant à s'interroger sur l’origine et la structure du facteur logique qui dirige l’évocation, il doit renoncer à décrire le mécanisme de cette dernière. Plutôt que l’action de la tâche, il nous montre en réalité les résultats de cette action. Ils sont de trois sortes; la tâche

contribue à déterminer : 1° la nature de la réponse; 2° sa forme; 3° sa durée. …

Elle influe sur la nature de la réponse. La grande majorité des réactions sont conformes à la tâche proposée. Le tableau suivant donne, en face du nombre absolu d’épreuves, le pourcentage des réponses correctes pour chaque consigne et pour chaque sujet (299).

Sujets [| 86 | 94 | 97 | 96 | 84 | 85 | 85 | 99 | 84 100! 74 | 87

» Ill 85 | 88 | 97 | 79 | 85 | 35 | 85 | 85 | 83 | 94 | | — » III! 86 | 67 1100! 47 | 87 | 80 | 86 | 80 | 84 | 79 | 59 | 56 » IV 84 | 80 | 74 | 58

La forme de la réaction dépend également de la tâche. On sait, d’abord, que l’évocation peut se faire de différentes façons, selon que la direction est une ou multiple; on sait en outre que, dans le premier cas, l’épreuve change d’aspect selon que des intermédiaires conscients s’insèrent ou non entre’ l’inducteur et l’induit; et enfin que ces phénomènes intercalaires peuvent être soit des images visuelles, soit des images verbales, soit des attitudes de conscience. Le tableau suivant montre de quelle manière se répartissent, pour les quatre premières données, les réproductions correctes

Images inter- Images intermé- Pas d'images Pas d’images intermédiaires visuelles | diaires verbales intermédiaires |médiaires, réactioo A 3 A 2

(A4) automatique (Ao

Tâches I! 23 | 82| 4! 2] 6139 | 76 | 12 | 57 | 64 | — | 24 1111150! 921 |20 | 35 | 68 | 30 | 56 | 37 | 15 | 2% 1 QE re JSTOR A DE PE D Re OA PO RE ES IV| 80 | 88 | 47|—| 9137120! 3|16[110|—| 8]

(1) On verra plus loin que la distribution des formes A, B, C est indépendante de la tâche.

à direction unique (1). Les fréquences sont calculées en pour-cent , de façon que A1 + A2 + A3 — 100. Les fréquences des réactions en AO ont été calculées à part (311).

Ce tableau met en lumière certaines variétés individuelles. Considérons les tâches I et II. On voit que, chez le sujet III, les images verbales intercalaires sont particulièrement fréquentes, et que les images visuelles jouent un grand rôle dans les réactions du sujet II. Mais. ce qui est plus frappant, c’est l’influence de la tâche sur la forme des évocations. Ainsi les consignes III et IV (trouver un tout, trouver une partie) entraînent un accroissement important des évocations de type visuel et une diminution marquée des réactions des types Al et A0. Le même sujet peut ainsi se comporter comme un visuel ou un verbal selon la tâche à remplir, le problème à résoudre. Il apparaît déjà que la présence ou l’absence de tels ou tels éléments sensibles dépend des conditions logiques dans lesquelles le travail intellectuel s’accomplit.

Mais les descriptions des sujets sont plus intéressantes que les chiffres. Particulièrement instructive est l’analyse qualitative des épreuves où il s’agissait de trouver un concept coordonné au mot inducteur ou une autre partie d’un tout commun (tâches V et VI). Le sujet est mis sur la voie de linduit soit par un concept surordonné (tâche V), soit par la représentation du tout (tâche VI). « Le genre ou le tout doit être considéré ici, dit Watt, comme une détermination de la tendance reproductrice, détermination qui résulte de la préparation de la tâche ou plutôt de la liaison de la tâche au mot inducteur dans une question que le sujet se pose à lui-même. » (336). Il faut entendre que le tout ou le genre est reproduit par la mémoire, mais sous l'influence de l’élément logique qui dirige l'évocation et en

conformité avec lui. Exemples. « Basset. — Tout de suite après basset est venue la représentation verbale autre chien; puis un effort pour trouver un mot simple dans cette direction. » « Cave. — Souterrain, comme parties d’une maison. Maison était ici nettement le tout. J'avais la représentation confuse d’un souterrain d’une maison. >» L’intermédiaire est ici proprement, comme le dit Watt, un moyen terme, et l'opération une médiation, qui fait passer de l’inducteur à l’induit par une image représentant leur lien logique. L’image, visuelle ou verbale, n’est que le support de cette relation. Elle peut être, d’ailleurs, remplacée par un sentiment intellectuel ou, pour employer le mot de Wati, par une attitude de conscience.

On retrouve ici les mêmes variantes et, au fond, le même phénomène que dans la préparation initiale, La consigne se précise par une consigne auxiliaire : «trouver le tout », « trouver le genre ». N'est-ce pas en réalité la même consigne, le même rapport, précisé, enrichi d’une détermination nouvelle ? Les rapports d’espèce à espèce et de partie à partie ne peuvent pas devenir pleinement conscients en eux-mêmes et indépendamment de la relation de l’espèce au genre et de la partie au tout. On voit ainsi reparaître, à ce stade de l’épreuve, le facteur logique du début, passé de la période d’activation à la période d'influence et conservant, sous ia diversité de ses manifestations conscientes, son unité fondamentale.

Faisons cependant une double réserve. D’abord l’image n’est point toujours aussi nettement subordonnée au facteur logique. Dans l’expérience suivante, elle semble amenée par une simple association de contiguité : « Application » — «Image d’un bulletin d'élève où se trouvait le mot application; dans une rubrique il v avait la note quatre : j'ai dit alors : paresse. » (336) La

tâche agit ici à l’intérieur d’une image qu’elle ne paraît pas avoir contribué à susciter. Tandis qu'en d’autres cas il se produit, sous la forme, par exemple, d’une question qu’on se pose à soi-même, une direction de la pensée vers le genre ou vers le tout, le tout se présente ici comme quelque chose d’accessoire (etwas Nebensächliches), c’est-à-dire comme le produit d’une action tout automatique de l’association. En outre, de quelque façon que le genre ou le tout interviennent, ils n’occupent pas toujours la même place dans la réaction. Là où la recherche est particulièrement consciente, la marche de l’évocation peut être représentée par l’un de ces deux schèmes : 1° Concept coordonné — genre — concept coordonné; 2° partie — tout — partie. Mais il arrive que l’induit vienne à la conscience en même temps que le genre ou le tout, ou même immédiatement avant ce dernier, qui ne semble intervenir en ce cas que pour contrôler la réaction. Rien ne prouve évidemment, d’une façon certaine, que le concept du genre ou du tout ait joué ici un rôle effectif dans la recherche. Mais, quoi que Watt puisse penser à cet égard, n'est-il pas infiniment probable qu’il était immanent à la réaction en train de se faire, et que celle-ci lui doit le sentiment de rectitude qui l’accompagne dans le cas où l’induit et le tout apparaissent simultanément, et, dans tous les cas, sa rectitude elle-même.

La tâche influe enfin sur la durée de la réaction. Les tâches les plus aisées sont en général les plus rapidement exécutées. Ainsi la moyenne arithmétique des temps de réaction est, chez les sujets I, II et III : pour la tâche I, de 1720, 1818, 1486; pour la tâche II, de 1857, 2261, 1508 millièmes de seconde. Or, au témoignage des sujets, il est plus facile de trouver un concept surordonné que de trouver un concept subordonné et, en fait, le nombre des erreurs croît notablement en gé-

néral de la tâche I à la tâche II, comme le montre le tableau suivant, où la fréquence des cas justes et des. cas faux est calculée en pour-cent (378) :

Sujet I Sujet II Sujet III

Cas justes faux Cas justes faux Cas justes faux

Tâche I 94 6 88 12 74 26 Tâche II 96 4 79 21 47 53.

Cette relation entre la difficulté de la tâche et la rapidité de la réaction se vérifie encore pour les tâches V et VI. L’évocation d’un concept coordonné est à la fois beaucoup plus aisée et plus rapide que l'évocation d’une autre partie. La moyenne arithmétique des temps de réaction est respectivement chez les sujets I, II et IT : pour la tâche V, de 2071, 1676, 2649; pour la tàche VI, de 2294, 2097, 3343 millièmes de seconde. Le nombre des erreurs croît en même temps que la vitesse de l’évocation.

Cependant, la relation précédente ne semble pas s’appliquer aux tâches IIT et IV. Il est plus aisé d’aller du tout à la partie (tâche IV): que de la partie au tout (tâche II), ainsi qu’il ressort de ce tableau qui donne le pourcentage des réponses justes et des réponses fausses (386) :

Sujet I Sujet II Sujet III

Cas justes faux Cas justes faux Cas justes faux

Tâche III 86 14 35 65 80 20 Tâche IV 99 1 85 15 80 20

Et pourtant, c’est dans l’évocation de la partie qu’apparaissent- les temps de réaction les plus longs. Le calcul des moyennes ne donne aucun résultat, car celles du semestre d’été ne concordent pas avec celles du semestre d’hiver : le tableau du semestre d’été accuse les temps de réaction les plus longs pour la tâche IX, et le tableau du semestre d’hiver pour la tâche IV. Ces

calculs, dont il est bien inutile de reproduire ici le dé- {ail, donnent une idée de la précision et de la cons- - cience que Watt a apportées dans sa recherche, et aussi du caractère décevant. de certaines analyses quantitatives en psychologie. L'interprétation que Watt a tirée de ces données numériques vaut la peine d’être citée : « avec la tâche III, dit-il, l'évocation est en elle-même plus rapide, mais la tâche réalise une moindre économie de temps; avec la tâche IV, au contraire, lévocation est en elle-même plus lente qu'avec la tâche III, mais la tâche elle-même peut procurer une plus grande économie de temps, de telle sorte que celle-ci compense et au-delà l’inconvénient représenté par la vitesse plus grande de l’évocation. » (385) Cette explication ingénieuse a le défaut de ne point cadrer avec les données numériques du semestre d’été, où, non seulement les temps maximums, mais encore les temps moyens de réaction s'avèrent plus longs pour la tâche IV que pour la tâche III. I y a cependant une idée juste dans l’interprétation de Watt : c’est que le temps de réaction dépend, non seulement de la tâche, c’est-à-dire d’un facteur logique, mais aussi de la tendance reproductrice, c’est-à-dire d’un facteur mnémonique. Mais, ici comme en beaucoup d’autres cas, seule, l’analyse qualitative de chaque réaction prise en particulier peut révéler la part qui revient à chacun de ces deux facteurs.

Il serait intéressant de rechercher ce qui fait qu’une tâche est plus ou moins difficile : ce serait un moyen de pénétrer plus profondément le mécanisme de son action. Watt nous fournit là-dessus quelques indications précieuses. Comparons d’abord les tâches I et IL, et demandons-nous pourquoi la première est plus aisée que la seconde. Un sujet nous met sur la voie de l’explication quand il nous dit que, pour trouver le concept surordonné ou le genre auquel appartient l’inducteur,

on n’a qu’à s’en tenir à la définition de ce dernier. Cela pourrait s'entendre ainsi : puisque la recherche du concept surordonné se fait au moyen de la définition, la définition, par le genre prochain, et qu’une espèce n’a qu'un genre prochain, la tâche I ne comporte, pour chaque épreuve, qu’une solution; au contraire, un genre contient des espèces différentes et, par suite, l'esprit, dans la recherche du concept subordonné, peut hésiter entre des réponses également différentes. Mais cette explication ne concorde pas avec le fait que les évocations à direction multiple ne sont pas plus fréquentes avec la tâche IT qu'avec la tâche I. On pourrait encore supposer que la recherche du concept subordonné fait surgir un grand nombre de représentations rivales qui resteraient à larrière-plan de la conscience. Mais les sujets sont capables de signaler cette affluence, quand elle se produit; or les cas où elle est relevée dans les évocations par subordination ne sont point la majorité. Il ne reste, semble-t-il, qu’une hypothèse, celle que Watt adopte lui-même : la recherche du genre est plus aisée, plus rapide aussi que la recherche de l'espèce, parce qu’elle est d’un usage plus fréquent (379).

Cette interprétation nous semble fort juste, mais ïl faut la pousser un peu plus que ne l’a fait Watt. Les erreurs commises par les sujets dans l’évocation du concept subordonné sont significatives. Si l’on met à part les erreurs accidentelles, qui proviennent par exemple de la persévération d’une représentation ou d’une consigne antérieures et qui sont communes à toutes les séries, on voit qu’un grand nombre de réactions incorrectes ont leur source dans une sorte de méprise sur la tâche proposée : le sujet répond comme si on lui avait posé cette question : « De quoi est-ce fait?» — ou bien il donne le concept surordonné, un synonyme, etc. Méprise ne veut pas dire ici incompréhension, car il est

clair que, les mots surordonné et subordonné étant corrélatifs, la seconde tâche n’est pas plus difficile à comprendre que la première. L’erreur résulte d’un « moutage » insuffisant. Ce défaut d’ajustement ne peut être mis lui-même sur le compte d’une préparation défectueuse, car, étant donné le grand nombre des épreuves, les conditions identiques où elles se déroulaient, l’altexnance des séries, il n’y a aucune raison de supposer que la préparation ait été en général moins bonne pour la tâche II que pour la tâche I. Il ne reste qu’une ressource : c’est de dire que la direction vers l’espèce nous est moins naturelle ou, plus exactement, moins habituelle que la direction vers le genre, qu’il y a là deux tendances logiques qui sont de puissance inégale, parce qu'elles sont inégalement exercées.

Cette induction se confirme encore par l’examen des tâches III et IV. Il est plus facile d’aller d’un tout coneret aux parties que d’aller des parties au tout, et l’évocation du tout, ajoute Watt, est d’autant plus difficile que la partie inductrice est un objet plus indépendant (389). Nous ne voyons à ce fait qu’une explication plausible : l’analyse et, en particulier, l’analyse d’un tout concret et indépendant est un procédé plus familier à la pensée que la synthèse; par suite, il est plus aisé de se mettre dans la disposition d’esprit qui correspond à la première que dans celle qui correspond à la seconde. C’est toujours à cette notion d’une disposition intérieure, d’une tendance logique qu’il faut revenir pour comprendre l’action de la tâche.

b. — Les tendances reproductrices

La tâche ne détermine pas toute seule la réaction, mais avec le secours d’une ou de plusieurs tendances reproductrices.

Pas plus qu’il ne s’est expliqué sur la structure de la disposition intérieure qui correspond à la tâche, Watt ne nous renseigne sur la complexion de la tendance reproductrice : nouvelle lacune, qu’on peut cependant plus aisément combler que la première, en rapprochant les uns des autres les différents passages où il est question de ce second facteur. Ici encore la notion centrale est celle d’une direction de l’esprit. C’est ce qui apparaît d’abord assez clairement par les expressions même dont Watt se sert pour désigner les deux grands modes de reproduction — reproduction à direction unique, reproduction à direction multiple, — ôù il s’agit évidemment, non pas de l’orientation générale définie par la tâche, mais d’orientations singulières vers des objets mentaux déterminés. C’est même justement en cela que consiste la différence la plus frappante, sinon la plus profonde, du facteur logique et du facteur mnémonique : pour un inducteur donné, la tâche ne détermine le plus souvent que la sphère des représentations ou des concepts d’où l’induit devra être tiré, tandis que la tendance reproductrice amène tel ou tel mot, telle ou telle représentation. Il y a, pour un certain inducteur, autant de tendances reproductrices qu’il y a de concepts, d'images ou de mots susceptibles de lui être séparément associés. La tendance reproductrice est le plus souvent ce qu’on appelle un lien associatif.

Pourquoi, de cette tendance reproductrice, Watt faitil un fait psychologique distinct ? À cela, on peut trouver deux raisons, l’une générale, l’autre plus particulière à Watt. La première est que la tendance reproductrice ne saurait être considérée comme une propriété de la représentation inductrice, car, si cette dernière est le point de départ de l’évocation, elle n’en est nullement la cause : la cause de la plus machinale association de contiguité est le fait que, dans un passé

plus ou moins proche, deux ou plusieurs représentations se sont trouvées dans la conscience simultanément ou en succession immédiate. L'association de contiguité est la restauration d’un ensemble à partir de l’un quelconque de ses éléments; et si la tendance reproductrice est la propriété de quelque chose, c’est de ce complexe lui-même, et non pas de telle ou telle représentation. Le pouvoir que possède une représentation d’évoquer une autre représentation est la plupart du temps réversible et ne peut donc être attribué ni à celle-ci, ni à celle-là.

L'autre raison, plus particulière à Watt, est que la tendance reproductrice peut se manifester séparément à la conscience, et cela justement comme une direction vers un objet virtuel de représentation ou de pensée. Bien que toujours déterminée par cet objet, cette direction peut, comme fait de conscience, être nette ou vague et passer par tous les degrés intermédiaires. C’est en quoi consiste, on le sait, dans les évocations à direction multiple, la différence des cas B et C. Dans le premier, le sujet sait où il va; dans le second, il sait seulement qu’il cherche quelque chose, ou que « quelque chose flotte devant lui ». Il est probable que là où l’on a le sentiment d’être dirigé vers quelque chose et non pas seulement vers un certain domaine de représentations, cette direction est réellement déterminée, en ce sens que nous tendons vers un certain objet virtuel et non pas vers un, autre. Mais elle peut être plus ou moins déterminée et même indéterminée pour la conscience. Quoi qu’il en soit, « une tendance reproductrice peut être reconnue avant que soit présent l’objet à reproduire » (370).

Watt retrouve ainsi le sentiment de tendance de W. James. Cette découverte semble même lavoir fortement embarrassé. « Nous ne pouvons pas, dit-il, préci-

ser, d’après les procès-verbaux, ce qu'est cette reconnaissance. Si la conscience « de savoir ce qui vient » se compose en partie de représentations verbales, ces représentations ne constituent certainement pas la conscience de l’objet à venir, qui-est quelque chose de plus spécial. Ce n’est pas non plus un sentiment, puisqu'il n’en est constaté aucun. » L’embarras de Watt prouve seulement qu’il est encore sous l'empire du préjugé courant qu’il ne saurait y avoir pensée ou sentiment là où il n’y a pas un objet actuellement pensé ou senti, L2 savoir anticipé dont il est ici question n’est ni une simple représentation verbale, ni, bien entendu, la représentation de l’objet à venir, mais une attitude mentale, la conscience d’une transition ou d’un rapport entre un état actuel incomplet par son contenu et éprouvé comme tel et un état futur pressenti comme déterminé.

Pour étudier le mécanisme de la reproduction, nous nous placerons à deux points de vue. Nous l’examinerons : 1° en lui-même; 2° dans ses rapports avec l’influence de la consigne.

A. — L'action des tendances reproductrices, envisagée en elle-même, présente des variantes assez analogues à celles que nous avons relevées dans l’action de la tâche : tantôt elle est préparée par un travail conscient, tantôt elle est purement automatique. Ce dernier cas est en particulier celui des associations verbales et des associations fondées sur une similitude de sons. Elles se distinguent par une facilité plus grande, dont le sujet a généralement le sentiment, par l’absence de tout rapport conscient entre l’inducteur et l’induit, par le fait que celui-ci s’ajoute à celui-là comme s’il lui était soudé. Exemples : « Théorie — Théorie de la lumière » — « Mer — Mer du Nord » — « Jour — Nuit » (370- 371). La réaction succède immédiatement à la perception de l’inducteur, avec une sorte de nécessité, de force

irrésistible et en tout cas indépendante de la volonté du sujet. « J’ai conscience, dit le sujet I, que les mots viennent sans que je les aie cherchés. Ils viennent comme quelque chose d’indépendant et, pour ce qui me concerne, d’étranger. Je n’ai que rarement la conscience d’une direction vers eux » (318). Les associations automatiques sont de beaucoup les plus rapides : leur durée descend assez fréquemment au-dessous d’une seconde.

Aux associations ‘automatiques il faut joindre laction, le plus souvent automatique aussi, de la persévération. Müller et Pilzecker avaient déjà montré, en 1900, dans leur étude sur la mémoire, que la persévération est l’un des deux facteurs essentiels de la reproduction, l’autre étant l’association. « Les représentations, dit Watt, qui ont été il n’y a pas longtemps dans la conscience possèdent pendant un certain temps la propriété d’y pénétrer ou de s’y laisser rappeler très aisément et très vite » (341). IL arrive souvent à Watt de confondre sous le nom de tendance reproductrice la force des associations antérieures et la tendance à la persévération. Sous l'influence de cette dernière, le sujet réagit parfois à l’excitation par un mot d’une épreuve précédente, inducteur ou induit. Par exemple, dans une série où la tâche est de trouver un concept surordonné, le sujet a réagi au mot poire en disant « fruit ». On lui donne ensuite, comme inducteur, le mot tabac, et il répond encore « fruit » avec l’impression que ce n’est pas tout à fait cela, mais que fruit peut s'entendre ici au sens de denrée. Le mot de réaction n’ayant pas été ici antérieurement associé au mot inducteur, la reproduction est une reproduction libre.

Dans les réactions du type conscient, l’association se fait le plus souvent non pas entre les mots, mais entre leurs sens. La compréhension de l’inducteur met sur la voie de l’induit. « Au moment où je comprends le mot.

dit le sujet III, je sais déjà ce que j'ai à dire », ou « je sais ce que je veux ». Et ailleurs : « Dans la compréhension de Pâques était déjà impliqué le mouvement vers Pentecôte, comme si je n’avais qu’à répéter intérieurement le mot pour qu’il s’y joigne quelque autre chose. » La déclaration suivante est encore plus nette : « Il n’y a eu aucune solution de continuité entre l’apparition du mot inducteur et la compréhension; pourtant, il s’est écoulé un temps assez long avant que la compréhension fût là tout entière. L’impulsion à l’association a été donnée avec la pleine compréhension (317-318). » De même, en ce qui concerne l’induit, le sens apparaît souvent avant le nom. « Le sujet III constate qu’il a eu le concept avant le mot correspondant, ou qu’il a eu conscience que le mot exact allait lui venir, ou enfin que le concept était là comme une masse à l’intérieur de laquelle on pouvait choisir quelque chose (318-319). »

La tendance reproductrice peut devenir consciente pendant ou après la réaction. C’est ce qui arrive notamment lorsque plusieurs tendances reproductrices éveillées par le mot entrent en concurrence. A maintes reprises, les sujets constatent la poussée vers la conscience d’une multitude de représentations, qu’ils ne réussissent pas, naturellement, à identifier, mais qui engendrent un état de forte tension, allongent la durée de la réaction et peuvent même arrêter le cours de la pensée. « J’avais tant de représentations dans la conscience, dit l’un d’eux, qu'aucune ne s’est solidifiée. Je cherchais un mot; je n’en ai trouvé aucun, j’ai renoncé à la recherche (330). >» Lorsqu'il y a réaction, les tendances sacrifiées peuvent se manifester pendant qu’elle se produit ou immédiatement après qu’elle s’est produite. Exemple : « Sœur » — « Comme je prononçais le mot père, le concept de parent était là, et en même temps l'impression que ça n’allait pas; à l’appui de ce senti-

ment, il m’est venu aussitôt le concept de frère que j'avais justement voulu donner. » D’autres fois, le sujet constate qu’il aurait pu donner un genre plus prochain, un tout plus limité, etc. Cela suppose qu’au moment où il réagissait, d’autres tendances étaient présentes à son esprit, moins fortes que celle qui a prévalu.

Le rôle de la conscience est sensiblement le même à notre avis dans l’activation des tendances reproductrices que dans l’activation des tendances logiques. Il consiste à soutenir une disposition intérieure qui n’est pas assez forte pour agir automatiquement. Là où ce secours est trop tardif ou insuffisant, la conscience intervient souvent encore pour juger la réaction et faire valoir les droits de la tendance sacrifiée.

B. Les tendances reproductrices peuvent agir soit en désaccord, soit au contraire en accord avec la tâche. C’est naturellement dans les épreuves incorrectes qu’on découvre le mieux leur action propre : la réponse y est fournie par une association irrésistible, ordinairement automatique et qui échappe, en raison de sa force même, à l’influence de la tâche.

En revanche, dans les épreuves correctes, la réponse est conforme à la donnée logique. Celle-ci, en déterminant la direction générale de la pensée, délimite la sphère des tendances reproductrices susceptibles d’amener la réponse souhaitée. Cette influence de la consigne apparaît clairement dans l’épreuve suivante où il s’agissait de trouver un concept subordonné à médicament : & Il n’y avait, dit le sujet, dans la compréhension du mot aucun point d'appui pour des associations. Alors est venue la question : « Qu’est-ce qu’un médicament ? » Cela n’a rien donné. Pas davantage l’effort pour réaliser par l’image. Puis : « Quels médicaments y a-t-il ? » Alors, des représentations verbales, par elles un souvenir et le mot de réaction » (319). On voit le mécanisme

de cette évocation : le sujet s’aide d’une consigne auxtliaire, sa pensée se dirige d’abord, non vers une représentation individuellement déterminée comme telle, mais vers une classe de représentations déterminée en tant que classe, et à l’intérieur de laquelle s’éveillent des tendances reproductrices.

Dans les évocations à direction multiple, deux tendances reproductrices, correspondant parfois à des significations différentes du mot inducteur, sont successivement éveillées. Parfois les deux tendances interfèrent et déterminent conjointement le résultat. Exemple « Couvent» — «Image visuelle d’une religieuse (Nonne en allemand); mais je voulais prononcer Mônch (moine); les deux ont donné Nônch. » La seconde tendance peut être indépendante de la première. Exemple : « Rembrandt >» — « Conscience de la signification du mot et faible image visuelle des Pays-Bas sur la carte. Etat particulier qu’il faut désigner comme un effort pour trouver le nom d’un peintre néerlandais cornu (Rubens). Cela n’est pas venu. Vive inquiétude, traduite par des sensations organiques dans la poitrine et des sensations de tension dans la peau du front; longue attente grâce à laquelle j’ai articulé le nom de Uhde. Comment j'y suis venu, je ne sais pas. Il n’y a pas de rapport entre les deux (326). »

D'où vient que, parmi plusieurs évocations possibles et également conformes à la tâche, telle l'emporte sur toutes les autres ? La tendance qui triomphe, répond Watt, est celle qui se développe le plus rapidement, et la tendance au développement le plus rapide, c’est d’abord celle qui correspond à l’association la plus courante ou la plus familière. Müller et Pilzecker, Wundt, d’autres encore avaient déjà observé que les associations sont d’autant plus rapides qu’elles sont communes à un plus grand nombre de sujets. Les expériences de

Watt vérifient en gros cette observation, comme on peut le voir par le tableau suivant qui donne, pour la tâche V et les sujets I, IT, III et VI, les moyennes générales des temps de réaction, calculées d’après les moyennes arithmétiques individuelles en millièmes de seconde (351) :

Page 1