FAITS DE CONSCIENCE ET CAUSALITÉ PSYCHIQUE
a plus : ce déploiement, ce développement d’un germe est lui-même une donnée immédiate, un fait intuitivement constaté. Plus d’une fois les sujets ont immédiatement éprouvé (erlebt) la continuité qui relie deux états de pensée, celui qui est inexprimé et celui qui est revêtu de mots, ou même deux états d’une représentation, d’une image visuelle par exemple. Ainsi, dans l’association « cygne-chant », le sujet F signale l’apparition, au mot cygne, d’un complexe particulier contenant en germe la pensée à Lohengrin, à la légende des cygnes mourants, etc.; à propos de l'association « airainplomb », la présence du genre métal dans une attitude de conscience où la réponse était prédéterminée : le sujet savait d'avance ce qu’il allait ou ce qu’il devait dire (190).
D’autres processus de pensée se présentent comme des connexions entre états de conscience différant les uns des autres par leur contenu. De ces connexions, nous pouvons avoir également une intuition immédiate : elles sont éprouvées, elles sont des faits de conscience. À maintes reprises, les sujets déclarent qu’ils ont réagi de telle ou telle manière sous l’influence d’une pensée ou d’une attitude de la conscience. L’exemple suivant est caractéristique. Un sujet, invité à trouver un rapport entre les termes sensation et douleur, a d’abord une tendance à répondre que le second est subordonné au premier; il lui vient à l’esprit que la douleur n’est pas une sensation, mais un sentiment. « En fait, dit-il, je ne suis pas du tout de cet avis, mais sous l'influence de cette pensée, j'ai dit : concepts coordonnés » (193). Appartiennent au même groupe les connexions qui s’établissent, dans l’intimité de la conscience, entre une image visuelle évoquée par le mot inducteur et le mot de réaction -qui désigne un élément de cette image, entre le mot inducteur compris et l’image qu’il suggère, etc. On peut encore avoir conscience qu’un jugement
sort d’un autre jugement, une réflexion de la perception d’un fait, un acte volontaire d’un désir ou d’un autre acte volontaire.
Il y a en réalité, non pas une, mais deux espèces de connexions susceptibles d’être immédiatement données : des connexions objectives ou logiques entre des contenus représentés ou pensés, des connexions psychologiques entre des pensées ou des représentations comme faits de conscience. Les premières sont par exemple des rapports de principe à conséquence, de cause à effet, de moyen à fin; les secondes, des relations psychologiquement déterminantes. Une même connexion peut réunir ces deux caractères : une pensée découle d’une autre pensée dont l’objet est la cause de l’objet de celle-là; causalité subjective d’une part, causalité objective de l’autre, genèse psychologique et enchaînement logique que, souvent, le sujet confond lorsqu'il rend compte de ce qu’il a éprouvé (194. Qu'il s’agisse là de connexions réellement vécues et non pas seulement reconstruites par la réflexion, c’est ce que prouvent d’abord les déclarations expresses et réitérées des sujets, puis le fait qu’ils distinguent fort bien entre les cas où le rapport était immédiatement donné à la conscience et ceux où il ne l'était pas, enfin les jugements qu’ils portent sur cette relation immédiate, quand ils disent qu’elle était large ou stricte, plus ou moins claire, etc. (196-197).
Les observateurs ont-ils réellement saisi sur le vif la causalité interne qui relie entre eux les états psychiques ? Messer ne le croit pas et n’attribue à leurs déclarations qu’une valeur descriptive. Pas plus qu’elle n’atteint la « synthèse active » ou } « activité coordinatrice » (195), l’introspection ne peut pénétrer le secret des connexions causales dans la vie de l'esprit, cer ïül gît en des processus inconscients, bien que réels, et c’est
\ FAITS DE CONSCIENCE ET CAUSALITÉ PSYCHIQUE 111 | à la métaphysique et à la théorie de la connaissance qu'il appartient de le découvrir (194-195).
Cette conclusion a de quoi nous surprendre : tout en reconnaissant que l’enchaînement des faits de conscience met en jeu des facteurs inconscients, nous ne voyons aucune raison de réserver à la métaphysique le problème de la causalité psychologique. L'idée qui vient naturellement à l'esprit est que les rapports psychiques révélés par ces expériences agissent en partie comme faits de conscience, en partie comme tendances intellectuelles, et que les rapports logiques, là où ils se présentent, ne sont que des déterminations des premiers. Il faut distinguer, dit l’auteur, les cas où les termes sont donnés avant le rapport et les cas où, l’un des termes étant donné, il reste à trouver l’autre au moyen justement de la relation (197). Comment douter qu'ici le rapport soit, sinon la cause, du moins une des conditions déterminantes de l’évocation ? Et n'est-ce pas Messer lui-même qui reconnaît la causalité du rapport et en particulier du rapport conscient, lorsque, quelques pages plus loin (208-209), il compare ou assimile la tâche à la conscience d’une direction ou d’un but et rappelle, après Watt, que, dans une série d'épreuves, elle est consciente d’abord, puis cesse de l'être sans cesser d’agir, mais qu’il est souvent nécessaire de la rappeler à la conscience pour lui restituer son pouvoir ? « La tâche, dit Messer, est ce qui donne à l’activité du sujet une direction et un but ». Elle est elle-même, dirionsnous, cette direction, ce but et le principe de cette activité, et elle n’est justement tout cela que parce qu’elle est un rapport.
D'autres éléments sans doute interviennent et, notamment, ce sentiment particulier de tension ou d’effort que Messer a décrit dans les dernières pages de son étude qui offrent encore quelque intérêt général. Cette
tension, que les sujets désignent par des expressions variées, recherche, réflexion, et qui s’accompagne souvent, mais non pas toujours, de processus moteurs et de sensations organiques, il semble qu’elle consiste essentiellement, comme tendent à le suggérer certaines déclarations des sujets, dans un effort sui generis pour passer d’un contenu donné à un contenu virtuel dans la direction marquée par l'intention, et qu’elle soit en dernière analyse l’aspect conscient du dynamisme intellectuel ou même, plus généralement, de la causa-
lité psychologique.