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LA COMPRÉHENSION DES MOTS

La conscience de sphère n’est qu’une intellection confuse, à peine analysée, toute proche encore du sens proprement dit. La compréhension peut se préciser, se limiter, non pas, nous dit Messer, sous l’influence du mot inducteur ou de la tâche, mais grâce à la prépondé:rance dans la constellation générale de tendances reproductrices déterminées. Le mot jardin oriente un sujet vers l’idée d’un lieu de divertissement, Au mot tente, un autre a d’abord « la représentation indistincte de toute une atmosphère qui s’y rattache », puis une « direction vers une époque antérieure (son enfance de la neuvième à la onzième année) ». Tout cela « se rattachaïit sans doute, comme l’idée m’en est venue après, à des images de la Garteniaube (journal amusant). Puis l’image visuelle d’une tente turque ». Il arrive qué cette détermination précise du sens apparaisse immédiatement sans être précédée de l’attitude de conscience correspondante, ni de la conscience de sphère, ou plutôt sans que ces phénomènes aient été signalés par le sujet. Mais comme cela arrive lorsque l’inducteur est un mot familier et que la réaction est par conséquent particulièrement rapide, on peut supposer qu’ils se sont produits quand même, mais n’ont pas été remarqués.

Ces faits semblent justifier l'hypothèse de Messer sur la structure profonde et l’origine de la compréhension. Il est hautement vraisemblable, selon lui, que la compréhension des mots s’explique par des processus d’association et de reproduction. Qu’on songe à la manière dont l’enfant qui apprend à parler rattache peu à peu des sons primitivement vides à des significations : l’expérience et l’éducation se chargent de créer des associations de contiguïté entre les représentations verbaïes et les représentations objectives. Messer admet qu’à la base de la compréhension, il y a des processus réels et inconscients d’association, qu’ils sont d’intensité varia-

ble et qu’à ces différences d'intensité correspondent dans la conscience des états d’une netteté plus ou moins grande, depuis l’attitude de conscience inanalysée jusqu’à la formule verbale explicite.

Tout savoir exprimable en mots, tout savoir conceptuel se réfère et s’alimente à des intuitions. Dans ces associations, les images visuelles sont, chez le voyant du moins, au premier plan. Toutefois, il faut prendre le mot intuition dans son sens large : intuitions non pas seulement les images visuelles ou autres, mais aussi, par exemple, le sentiment du tragique, plus généralement les attitudes de conscience. D’un côté, les représentations sensorielles; de l’autre, les représentations conscicntielles (Bewusstseinsrepräsentationen), qui rentrent dans ce que Husserl appelle les intentions, parce que, par elles, nous sommes dirigés vers un objet, tandis que, par celles-là, nous réalisons l’objet intentionnel.

On a ici l'impression que Messer passe à côté du véritable problème. Le contenu propre du concept, l’équivalent psychologique de sa compréhension logique, son sens pour tout dire est justement, par opposition aux images qui lui servent d'illustrations ou d’exemples, une représentation de conscience, une intention d’une certaine sorte. La question n’est pas de savoir comment celle-ci se soude au mot, mais de quoi elle est précisément faite et, pour le cas où elle se composerait au fond d'images visuelles, par quelle chimie mentale des images peuvent en se condensant engendrer un état où il ne subsiste pas même la trace d’une représentation sensorielle. On verra que Bühler, frappé par cette difficulté, rejette à la fois l'hypothèse de la condensation et l’explication associationniste de Messer.

D'ailleurs, cette explication cadre mal avec ce que Messer nous dit ensuite des rapports de la compréhension du mot avec l’image. Si les associations qui se sont

LA COMPRÉHENSION DES MOTS 85 produites entre les représentations verbales et les images visuelles sont la principale source de la compréhension, si le sens n’est que l’état de conscience où se manifestent et se condensent des processus associatifs inconscients, on doit s’attendre à voir paraître, dès qu’il se développe, des images visuelles, et cela d’autant plus que, comme Messer le dit lui-même, les mots inducteurs utilisés dans ses recherches désignaient pour la plupart des choses visibles.

Or, en ce qui concerne ces images, la première constatation qui s’impose, c’est que « plus elles sont vives et claires, plus elles sont riches en traits individuels, moins elles coïncident avec la signification plus ou moins générale des mots », telle qu’elle est ressentie par la conscience. En revanche, « plus les images visuelles sont schématiques, pâles, indéterminées, et pour autant générales, moins aussi elles se distinguent au fond de cette autre classe que constituent les représentations (sans images) de la signification ». Claire ou obscure, déterminée ou indéterminée, l’image n’est-elle pas, du moins, nécessaire ? Les procès-verbaux « ne fournissent pas une seule déclaration d’où il ressorte avec certitude que la compréhension du mot ait dépendu de l'apparition d’une image visuelle (ou d’une représentation sensible : de la signification en général); c’est tout au plus si, dans des cas tout à fait isolés, on a déclaré qu’on avait saisi la signification plus clairement ou plus précisément avec le secours d’une image visuelle > (85-87). Comme on pouvait s’y attendre, les images visuelles ont joué un rôle plus important dans la recherche de l’induit que dans la compréhension de l’inducteur; cependant il n’est pas rare qu’elles apparaissent, là encore, comme des « phénomènes accessoires », « dénués de . Signification » (1).

(1) Ces résultats ont été confirmés par les recherches faites

De toutes ces observations, il semble bien résulter que le sens est un état de conscience particulier, qui relève, en ce qui concerne son origine, d’autres facteurs que l’association de contiguité et qui est fait d’autres ékKments que les images. Messer a découvert, on le sait, que les attitudes de conscience qui correspondent à la compréhension des phrases ont pour éléments constitutifs des rapports. Il est surprenant qu’il ne lui soit pas venu à l'esprit que, le concept résultant d'une synthèse de jugements, le sens des termes, tout au moins des termes généraux, doit avoir le même contenu que le sens des phrases et des propositions. On verra que Bübhler est beaucoup plus affranchi que Messer de l'inil:ence du sensualisme et de l’associationnisme.

c) Le jugement (93-114)

Quelle est la caractéristique psychologique du jugement et en quoi se distingue-t-il comme fait de conscience de l'association ou de l'évocation à base associative ? On sait qu’il a fait spécialement l’objet de plusieurs séries d'expériences, depuis la sixième jusqu'à la onzième inclusivement; mais il n’est pas absent des autres séries et peut-être les cas les plus instructifs sont-ils justement ceux dans lesquels les sujets forment des jugements sans avoir été invités à le faire.

Le criterium du jugement, dit le sujet I, est la conscience d’un rapport entre le mot inducteur et le mot de réaction; formule insuffisante et qu’il précise lui-même comme suit : « le rapport qu'on peut laisser indéterminé dans le cas de l’association est justement ce qui

par Th. V. Moore au laboratoire de Külpe à Münich, Cf. The temporal relations of meaning and imagery. Ps. Review XXII. 1915.

importe le plus dans le jugement ». La succession’ dans la conscience des mots cercle, rond n’est pas un jugement si le second est amené automatiquement par le premier, sans que le sujet s’arrête sur la liaison des concepts qu’ils désignent. Pas: davantage la conscience qu'on a satisfait à la tâche proposée ou qu’il y avait une connexion entre l’inducteur et l’induit. Il faut qu’on puisse préciser et que cette :connexion (soit déterminée (95-96).

Cette condition est insuffisante encore : finalement, tous les sujets sont unanimes à déclarer que le rapport doit avoir été voulu ou tout au moins reconnu. Un effort de réflexion pour comparer deux objets ou deux concepts, pour trouver l’attribut d’un sujet ou tout au moins pour apprécier une connexion donnée à la conscience, voilà le jugement. Il procède d’une intention dirigée soit vers l’établissement, soit vers la justification d’un rapport. Le mot château suggère au sujet I l’adjectif grand. On lui demande si c’est là un jugement. « J’avais conscience, répondit-il, d’une connexion entre château et grand; mais il n’était pas dans mon intention de dire : ce château (ou n’importe quel château) est grand » (98). On voit ici la nuance qui sépare du jugement l'évocation d’un terme par un autre terme, même lorsque celle-ci est plus qu’une simple association de contiguité. Dans l’un et l’autre cas, il peut y avoir conscience de rapport; mais elle n’est dans celui-ci qu’un phénomène accessoire restant parfois à l’arrièreplan de la conscience; elle est, dans celui-là, la fin même de l’acte mental.

Cette différence ressort très nettement dans les deux exemples suivants, dont le premier est un jugement et le second une évocation. On présente à un sujet un petit morceau dé colophane; il réagit par le mot colophare, et voici comment il décrit son état de conscience :

« Dans la préparation, il y avait le dessein de nommer une qualité. D’abord un sentiment de déception. L’objct me paraissait trop simple pour lui attribuer une propriété. Alors, instantanément, cette question : qu'est-ce que c’est que ça ? Réponse : colophane, et j'ai pensé que j'avais ainsi affirmé quelque chose, que c'était un jugement. Le mot colophane se rapportait au fragment qui se trouvait là. Le est manquait, mais cela ne changeait rien au caractère du jugement » (96). Soulignons en passant cette intéressante remarque : il n’est pas nécessaire que la copule soit exprimée, füt-ce mentalement, pour que l’on ait conscience d’avoir jugé. On montre maintenant à un autre sujet une image ancienne représentant Adam et Eve, il réagit par le mot antique : « J’ai dit très vite antique. Cela n’avait pas le caractère d’un jugement; j'aurais pu tout aussi bien dire autre chose. Il y a là quelque chose qui diffère essentiellement du jugement. Car, dans celui-ci, je n’ai pas ce sentiment d’arbitraire ». Et sur cette question : « Une relation quelconque entre le mot antique et l’image était-elle présente à la conscience ? — Oui, mais elle était beaucoup plus lointaine que dans le jugement; c’était plutôt, dans le champ de l’attention, une juxtaposition qu’une union intime : mon attention aurait pu flotter entre les deux. Il y avait un rapport de sens; le mot antique exprimait quelque chose de ce qui était donné dans l’image; mais il manquait un élément, la synthèse active du mot et de l’image qui, selon moi, fait partie de l’acte de juger » (99).

Ainsi le jugement est une synthèse active. Cette définition, banale en apparence, prend ici un sens précis grâce à la notion d'intention, c’est-à-dire à l’idée d’une direction vers un acte prédicatif, vers la mise en rapport d’un terme avec un autre terme. Comme l’évocation dirigée, le jugement suppose une tâche, mais non pas

tout à fait la même que l'évocation, puisqu'il s’agit soit de trouver un rapport entre deux termes donnés, soit, l’un de ces termes étant donné, de‘trouver en même temps le second et le rapport qui l’unit avec le premier. Un dernier caractère du jugement, solidaire du précédent, est de comporter une décision mentale, une prise de position personnelle. Ce n’est pas assez que le rapport ait été visé ou voulu; il faut encore qu’il soit affirmé (ou nié). Voici un exemple, emprunté à la série VII. Mots inducteurs : « Positivisme - Empirisme ». Réponse : « se croisent. Je me suis d’abord attaché au second concept avec une attention plus particulière, je l’ai reconnu plus tôt que le premier. Puis cette question : sont-ils identiques ? l’un est-il subordonné à l’autre ? Non. Alors, j'ai recouru à l’expédient des sphères qui se croisent. C'était, par opposition à la simple reproduction, un jugement, parce que j’ai pris personnellement position et que l’opération présentait un caractère spécifique de décision » (100). Le même sujet, décrivant plus loin ce processus, y découvre d’abord un certain arrêt de la conscience, puis une activité où entrent en jeu des tendances diverses, déterminées et indéterminées; l’une d’elles finit par l’emporter; mais il faut, pour imposer la décision, qu’elle soit mise en rapport ou comparée, si rapidement que ce soit, avec la tâche (100). Cette concurrence entre des tendances de force probablement inégale rappelle, de façon très curieuse, l'évocation dirigée, telle que Watt l’a décritc. Mais ici apparaît quelque chose de nouveau : la corfrontation plus ou moins fugitive de la représentation prévalente avec la tâche, c’est-à-dire sans doute avec une question qui a été posée ou qu’on s’est posée à propos d’une certaine donnée. C’est très probablement cette comparaison qui, après l'intention initiale et avant la décision finale, constitue le second moment de l’acte de

juger. Malheureusement, on ne trouve, chez Messer, aucun éclaircissement à cet égard. |

Ce qui est affirmé, c’est un rapport de prédication. Certains sujets distinguent, dans les séries où il s’agit d’accoler un adjectif à un substantif, entre le prédicat et l’attribut. L’adjectif est attribut, lorsqu'il ne sert qu’à préciser le substantif, à limiter son extension; prédicat, lorsqu'il exprime une qualité inhérente au sujet et caractéristique de la classe tout entière. Le mot animal suggère l’épithète fier : c’est un rapport d'attribution, parce que fier ne qualifie qu’une certaine catégorie d'animaux, par exemple les bêtes de proie. Le mot château évoque l’adjectif beau; c’est un rapport de prédication, parce que beau s’applique à toute la classe. Si nous ne nous méprenons pas sur la portée de cette distinction, qui n’est pas toujours aisée à appliquer, ces sujets tendraient à limiter aux rapports de prédication l’appellation de jugements. Il est clair que, l « attribut » n’étant pas adéquat au sujet, l'attribution n'implique pas normalement cette suspension de la réflexion et ce choix qui caractérisent en général l’assertion, et qu’elle n’est qu’une modification subjective qui se produit dans la compréhension de l’inducteur. Toute assertion serait prédicative. Ainsi se justifierait cette définition que Messer donne finalement du jugement : un rapport de prédication qui a été voulu (ou visé) ou tout au moins reconnu (105).

L’intention est l’élément constitutif du jugement. L’introspection vulgaire est d’accord sur ce point avec l’introspection expérimentale et fait suffisamment apparaître que les tâches sont autre chose que des produits artificiels de laboratoire (108). Toute question qui nous est adressée nous impose la tâche générale et pourtant déjà déterminée par le contenu de la question, de faire une réponse raisonnable. Et, à côté des tâches qui nous

sont fixées, il y a celles que nous nous fixons à nousmêmes et qui sont de deux sortes : celles dont nous avons pris préalablement conscience et celles qui nous disposent, à notre insu, sans préparation, à agir ou à réagir de telle ou telle façon; consignes inconscientes ou subconscientes dont nous pouvons ensuite, par comparaison et par réflexion, déceler la présence et que nous n’avons pas remarquées au moment où nous les subissions, parce qu’elles « allaient de soi. »

Ainsi, à l’affirmation de Marbe que rien ne distingue, au point de vue psychologique, le jugement de la simple association, les expériences de Messer infligent un démenti catégorique. Marbe reconnaissait d’ailleurs implicitement le rôle de lintention dans le jugement, lorsque, peu conséquent avec lui-même, il écrivait : « Tous les faits de conscience peuvent devenir des jugements lorsque, dans l’intention du sujet, ils s’accordent directement ou par leur sens avec d’autres objets ». Mais il y a intention et intention. En identifiant le jugement avec l'évocation dirigée sous prétexte qu’is sont soumis l’un et l’autre à l’influence normative de la tâche, Watt se trompe à son tour. À ce compte, il faudrait nommer aussi jugements les perceptions d’un musicien déchiffrant une partition après avoir lu à la clef l’armature des dièses et des bémols, ou les mouvements exécutés par le gymnaste après les instructions de son moniteur (111).

Messer remarque avec profondeur qu ’entre l’association et le jugement la différence réside dans le « montage » du sujet. Malheureusement, pour préciser cette différence, il tombe dans des considérations logico-métaphysiques directement inspirées de Husserl. Nos états de conscience sont de deux sortes : d’un côté, les sensations avec leurs qualités, leur intensité, leurs déterminations spatiales et temporelles, leur modalité; de l’au-

tre, les perceptions et les pensées. Une sensation pure est à elle-même son objet : en elle, nulle signification, c’est-à-dire nulle orientation consciente vers quelque chose qui la dépasse. Une pensée, au contraire, nous dirige vers des objets ou vers des évènements ou vers leurs propriétés. On peut étudier ies sensations en faisant abstraction de l’objet perçu ou pensé, qui vient au contraire au premier plan dès qu’on veut rendre compte d’une perception ou d’une pensée. De même, on peut étudier et, en fait, on a étudié l’association en utilisant comme matériel de recherche des syllabes dénuées de sens. Il en est tout autrement pour le jugement. Le trait caractéristique de ce dernier et de la pensée en général, c’est une certaine transcendance, la transcendance d2 l’objet par rapport à l’état de conscience qui nous dirige vers lui. Quiconque voudrait définir la perception et la pensée par leur seul contenu sensoriel ou imaginatif ressemblerait à celui qui voudrait se faire une idée de la monnaie en recherchant de quelle matière elle est faite. L’« intention vers l’objet » est à ce point inhérente à notre pensée de tous les jours qu’il faut aux s2jets, comme on l’a vu, une application spéciale pour qu’elle n’intervienne pas dans les associations libres. De quel objet s’agit-il au juste, et quelle est la nature profonde de cette intention ? Messer ne le dit pas. Mais la hâte qu’il met à déférer ces problèmes à la théorie de la connaissance et le caractère de transcendance qu’il attribue à la pensée montrent assez qu’il s’agit pour lui d’un objet réel ou idéal, dans tous les cas, extérieur à la conscience, et qu’à ses yeux comme aux yeux de Husserl l'intention n’est que métaphoriquement un rapport. Nous nous sommes demandé ailleurs, pour notre part, comment un objet pourrait être pensé s’il n’était pas immanent à l’acte par lequel nous le pensons, s’il n’était pas, au même titre que les qualités

sensibles, un contenu de conscience. Messer confond l’objet mental avec la chose en soi, l’objectivité telle qu’elle est donnée à la conscience avec la réalité. S’il est évident que la pensée dépend de conditions qui dépassent la vie subjective ou personnelle de l'esprit, il n’est pas douteux non plus que ces conditions doivent s’intérioriser, se manifester à la conscience par d’autres phénomènes que des différences d’intensité ou de modalité entre les sensations. C’est de quoi Messer se serait sans doute aperçu, s’il avait poussé un peu plus loin lanalyse du sens, de l’attitude de conscience et de l’intention.

d) La classification psychologique des jugements

Dans le chapitre spécial où Messer a traité des formes diverses que le jugement peut revêtir, nous allons trouver encore de précieuses indications sur le mécanisme de ce dernier. Messer classe les jugements : 1° selon leur contenu; 2° selon leurs rapports à d’autres phénomènes de la vie consciente; 3° d’après leur objet; 4° d'aprés l'attitude du sujet.

I. En ce qui concerne leur contenu, il divise les jugements, d’une part en affirmatifs et en négatifs, d’autre part en analytiques et en synthétiques. Dira-t-on que ce classement n’a qu’un intérêt logique, qu’il est relatif non au contenu, mais à la forme des jugements ? Le mot contenu s’applique ici non pas aux objets réels ou idéaux sur lesquels porte l’acte de juger, mais aux éiéments de cet acte lui-même, quand on le considère simplement comme fait de conscience. La question est de savoir ce qui correspond dans la conscience aux formes logiques de l’affirmation et de la négation, de l’analyse et de la synthèse.

Il y a une négation immédiate et une négation médiate. La première s'exprime, devant deux concepts simuitanément présentés, par une impression de singularité, d’étrangeté, de comique, par le sentiment qu’ils n’ont rien de commun, « qu’on ne peut rien faire avec cela >». Exemple. Mots inducteurs : « Nietzsche »; « systématique ». Réponse : « Pas du tout La juxtaposition des deux mots m’a paru comique. Je me suis représenté aussitôt visuellement une page de Zarathoustra, et je me suis rappelé la peine que j’ai eue à erchaîner deux ou trois phrases consécutives ». Dans la négation médiate, une sorte de concurrence s'établit entre deux tendances antithétiques, dont l’une finit par exclure l’autre. P. ex. : « Italie » — « puissante >». Réponse : « Non ». Le sujet explique qu’italie lui a fait penser d’abord à art. « C’était pour ainsi dire le sens ou le contenu d’lfalie ». Il s’est produit d’abord en lui une tendance à dire oui, puis une autre tendance à distinguer entre l'Italie d'aujourd'hui appelant la réponse non et l'Italie de l’époque romaine appelant la réponse oui. Finalement, il a limité la question à l'Italie actuelle. Tandis que, dans le premier exemple, les deux termes apparaissaient d'emblée comme incompatibles, la négation est ici, conformément à la théorie de Sigwart, un jugement porté sur un autre jugement (115-118).

I] faut faire, parmi les jugements affirmatifs, la même distinction. Messer relève d’abord des affirmations en deux temps comprenant : 1° un jugement d’essai, non pas tout à fait indifférent, mais d’un caractère faiblement affirmatif; 2° un autre jugement confirmant le premier. D’autre part, il arrive que l’affirmation se confonde en tant que fait de conscience avec l’établissement du rapport. C’est même de beaucoup le cas le plus fréquent : l’affirmation n’est un fait distinct que là où un obstacle empêche la mise en rapport immédiate du

sujet avec le prédicat et nécessite l’intervention d’un contrôle spécial. Il y a donc lieu de diviser les jugements positifs en deux classes : les jugements simplement affirmants (das einfach bejahende Urteil) et les jugements affirmatifs (das affirmative Urteil).

Ainsi il existe deux formes de l’affirmation et de la négation, l’une immédiate, naïve, non contrôlée, l’autre médiate, réfléchie, vérifiée. L’affirmation et la négation médiates résultent d’une activité de contrôle qui s’étend peut-être à d’autres opérations intellectuelles que le jugement et qui consiste à ‘accepter ou à rejeter, comme adéquates ou inadéquates à la consigne, des représentations amenées à la conscience par un mécanisme associatif. Mais cette « acceptation » (Anerkennung) et ce « rejet » (Verwerfung) ne s'expliquent pas par les lois de l’association et de la mémoire et peuvent même servir à caractériser par opposition aux fonctions reproductrices les processus de pensée. On retrouve ici, précisée et généralisée, une idée qui s’était déjà fait jour dans l’analyse du jugement.

La classification bien connue des jugements en analytiques et en synthétiques s’éclaire et se justifie au cours de ces expériences. Les jugements analytiques sont ceux où le prédicat est dans une certaine mesure imaginé ou pensé dans le sujet. — Imaginé : au mot fleuve (5° série), le sujet IT voit une grande quantité d’eau mouvante; « les qualités caractéristiques (accentuées) de cette représentation étaient la grandeur et le mouvement »; le sujet n’a eu qu’à choisir son épithète. —Pensé : au mot château (même série), le sujet III réagit par l’adjectif grand. « Pur concept, dit-il; nulle représentation visuelle. Grand, dans le sens de : ayant une certaine grandeur, était donné avec le concept de château. Jugement analytique : un château est quelque chose de grand » (122). Un jugement est synthétique

lorsque le prédicat doit être cherché. Exemple : « Le Main » — « large ». Réponse : « Oui. L’image visuelle du Main m'est venue. Large doit s’y rapporter. Examiné dans l’image s’il est réellement large; je me suis rappelé des comparaisons que j'avais déjà faites avec d’autres fleuves. L’impression de la largeur s’est ainsi accentuée dans la représentation, qui n’était auparavant que la représentation du fleuve ». Les sujets appellent aussi synthétiques des jugements qui résultent d’une comparaison entre plusieurs prédicats et d’une appréciation de leur importance ou de leur valeur respective (123). On sait que, pour Wundit, le jugement est une fonction d'analyse, non de synthèse, et qu’il consiste à décomposer une représentation globale pour l’organiser, pour en marquer d’un trait net et appuyé les contours obscurs. Messer trouve cette conception doublement fautive, parce qu’elle ne tient compte ni du rôle de la tâche, ni de l’existence des jugements synthétiques, dans lesquels le prédicat n’est pas extrait du sujet, mais lui est ajouté sous l’influence normative d’une consigne (124). IT. D’autres distinctions se fondent sur le mode d’apparition et sur le degré de développement des jugements comme faits de conscience. Les jugements peuvent être des formations nouvelles ou des reproductions de formations anciennes; ils peuvent être complets ou écourtés, préparatoires ou définitifs. Ne cherchons pas ici une classification systématique. Mais la première division fournit à l’auteur l’occasion de revenir sur cette idée que tout jugement met en jeu à la fois un mécanisme d'association et de rappel et une activité intentionnelle de recherche, de réflexion, d'appréciation, d'acceptation ou de rejet; là où celle-ci est à peine marquée, le processus tend vers l’automatisme et se rapproche de l’association, dont il diffère toutefois par l'intention latente du sujet d’affirmer quelque chose, de satisfaire à une

tâche informulée et plus'ou moins indéterminée. Le caractère actif et intentionnel s’affaiblit notamment dans ces jugements fugitifs que les sujets appellent pré paratoires ou médiateurs et qui servent, par exemple, à amener la conclusion d’un raisonnement ou à mettre sur la voie d’une réponse. Un observateur les caractérise en disant que, dans l’enchaînement des pensées,

ils ressemblent plutôt à des souvenirs qu’à des jugements (125-127).

III. Du point de vue de l’objet, Messer distingue les jugements fondés sur des perceptions actuelles (jugements de perception) et les jugements fondés sur des représentations antérieures (jugements de représentation). Les premiers se sont produits dans les deux dernières séries d'épreuves, où il s’agissait de réagir par un mot et par une phrase à la présentation d’un objet ou d’un dessin. Parmi les objets présentés, plusieurs étaient fragmentaires, peu familiers, assez difficiles par conséquent à identifier et ont permis à l’auteur d’étudier le phénomène de la reconnaissance. La reconnaissance résulte de la fusion d’une impression sensible nouvelle avec des éléments secondaires provenant de la même impression jadis éprouvée ou d’impressions semblables. Cette fusion qui, pour des objets connus et familiers, est immédiate et s’opère sous le seuil de la conscience, devient un processus discursif et conscient, lorsqu'elle se heurte, comme dans les expériences de Messer, à un obstacle quelconque : l'esprit s’achemine alors par degrés vers le jugement d'identification ou de dénomination. Une tablette de saccharine suggère au sujet IV, en même temps que l’image auditive indistincte et fra: mentaire des mots pastille de menthe, l'image visuelle d’une pharmacie avec sa bascule et son comptoir. Une boucle de soulier lui donne l'impression d’une certaine

98 LES RECHERCHES DE MESSER « atmosphère » qui pourrait se rendre par les mots : les dessous d’une femme. |

Le nom de l’objet peut être un des éléments secondaires qui font reconnaître celui-ci. On présente à un sujet une carte de bal. Il est tout d’abord incapable d’attacher un sens particulier à cet objet, qui pourtant ne lui est pas inconnu. Puis : « C’est une … (arrêt de quatre secondes) carte de bal ». Et la reconnaissance s’achève par l’observation d’un détail caractéristique : le cordon de soie fixant le crayon.

En revanche, la reconnaissance peut précéder lPapparition du nom. C’est même là, à ce qu’il semble, le cas ordinaire, puisque la reconnaissance aboutit normalement à un jugement de dénomination. La difficulté serait plutôt de comprendre comment l’objet peut être nommé avant d’être reconnu. Messer la résoudrait sans doute en disant que le nom ne joue pas le même rôle selon qu’il précède ou suit la récognition. En tout état de cause, reconnaître un objet n’est pas le nommer, mais ou bien juger que nous l’avons perçu antérieurement, ou bien le subsumer sous un concept général. Dans le premier cas, le nom est un des éléments de la constellation associative qui relie la perception actuelle à la perception antérieure ou à l’idée générale et par laquelle s'établit le contact de l’une avec l’autre; dans le second cas, il exprime, il manifeste extérieurement que ce contact s’est établi dans l'intimité de notre conscience.

C’est ce double rôle du mot qui explique, selon nous, que la dénomination parcourt tous les degrés qui séparent l’association du jugement proprement dit. Le mot n’est parfois qu’une sorte d'exclamation provoquée par la perception de l’objet : pur phénomène d’association. D’autres fois, à cette réaction toute spontanée s’ajoute le sentiment de son rapport, de sa convenance avec

l’objet : c’est un premier pas vers le jugement de dénomination. On s’en rapproche davantage encore dans les cas où le mot est énoncé avec l’intention de désigner l’objet et en vertu d’une « préparation spéciale », d’un « montage », d’une certaine direction de l'attention : la marque du jugement de dénomination, dit un sujet, c’est une certaine direction du mot, son rapport intentionnel avec l’objet. Le jugement est complet, lorsque l'attention, se portant sur ce rapport, le fait passer au premier plan de la conscience et unit dans le même acte intellectuel le nom et l’objet (132-133).

IV. Pour ce qui regarde le comportement ou l’attitude du sujet, Messer distingue les jugements théoriques et les jugements pratiques. Le propre de ces derniers, c'est que le sentiment et la volonté contribuent à les former, tandis que, dans les premiers, qui sont la très grande majorité, le processus est purement intellectuel. Les jugements pratiques sont encore de deux sortes : théoriquement motivés et pratiquement motivés; ce qui veut dire probablement qu’ils peuvent présenter soit un caractère mixte, soit un caractère exclusivement affectif ou volontaire, |

Dans les jugements pratiquement motivés, deux cas sont possibles. Dans le premier cas, le sujet, après avoir hésité entre deux assertions opposées, qui lui semblent également défendables, mais difficiles à concilier du point de vue théorique, prend position par une décision plus ou moins arbitraire, par un « stat pro ratione voluntas ». Le sentiment intervient pour clore un débat sans issue, auquel le sujet peut même ne pas s’intéresser, et qu’il tranche pour en finir ou pour la satisfaction de n’être point de l’avis de tout le monde : l’assertion ne résulte ici, de l’aveu des sujets, ni d’une conviction intellectuelle, ni même d’une préférence sentimentale, mais d’une « prise de position » (Stellungsnahme), qui

est, dit un sujet, « autre chose qu’un simple jugement » : « un acte de volonté ». Le sentiment n’est que l’aspect émotionnel d’une attitude de conscience qui pourrait se rendre par ces mots : « Il faut bien en finir ». A cette question : « Le problème de l’immortalité de l'âme est-il un problème éthique ? » Le sujet F répond « non », tout en ayant conscience qu’on peut répondre indifféremment oui ou non, selon le point de vue où l’on se place.

Dans le second cas, le sentiment qui emporte lassertion lui est intérieur : le jugement est l’expression d’une préférence sentimentale et de tendances affectives plus ou moins profondes. A la question précédente, le sujet II répond également « non », maïs avec la conscience d’exprimer une conviction profonde et que toute sa personnalité intervient dans sa réponse. Cette différence, que Messer traduit assez bizarrement en distinguant, d’une part, « des jugements périphériques », de l’autre, des « jugements centraux », on pourrait dire qu’elle consiste en ce que le sentiment détermine, là, le fait même de la décision, ici, son contenu propre. On sait que Descartes insiste particulièrement sur ce que la volonté est capable de prendre librement parti entre deux assertions opposées avant que l’entendement ait fait la lumière, et que, pour Renouvier, elle contribue, guidée par les « passions », à l'établissement du rapport. Les recherches de Messer semblent donc vérifier la théorie volontariste de la croyance sous la double forme où elle s’est historiquement présentée. D’autres questions restent évidemment en litige, principalement celle de savoir si c’est directement ou en s’appuyant sur des idées et des raisons demeurées inconscientes que le sentiment détermine la croyance, ou même si ce qu’on appelle un fait affectif n’est pas souvent l’aspect émotionne] ou la tension d’une idée ou d’un système d'idées.

Une autre question est de savoir en quoi consiste au juste l’acte appelé par Messer « prise de position ». L’auteur est revenu là-dessus à propos d’un autre fait qui se produit couramment au cours de la recherche : les sujets décident par exemple qu’ils donneront à un mot tel ou tel sens, qu’ils le prendront particulièrement ou universellement, etc. De telles décisions pourraient se rendre par un : « Je veux que... » où par un : « Il faut que... ». Messer les nomme des « jugements de finalité », parce que le sujet les forme en vue d’une certaine fin, l’accomplissement de la tâche. L'important est qu’il les fait rentrer dans la catégorie du jugement. On voit l'intérêt de cette conception, et qu’il est aisé de la généraliser et de l’appliquer à la décision volontaire en général, à la conscience de vouloir. Cependant Messer n’est pas sur ce point d'accord avec tous ses sujets. Le sujet IV déclare, à propos de la décision, prise par lui, d’entendre un mot d’une certaine façon : « Ce n’était pas un jugement, mais une prise de position, un processus de volonté s’y exprimait ».

Nous nous rallierions volontiers, pour notre part, à l'opinion de Messer. Le jugement est un rapport conscient, déterminé et voulu;or il est évident que le fiat possède tous ces caractères. D’un autre côté, il est naturel que les sujets aient hésité à le considérer comme un jugement, car le rapport qui y est affirmé est d’une espèce très particulière, étant le rapport du Moi pris comme cause à un de ses effets futurs. Mais ce rapport est lui-même un des éléments constitutifs de l’intention en général. La décision comporterait donc une double intention : d’abord, comme tout jugement théorique et pratique, une intention initiale, dirigée vers un certain tontenu de pensée, puis une intention finale, qui est à la fois le résultat d’un acte de pensée et le principe d’un acte nouvéau, mental ou autre. Aïnsi, dans tout juge-

ment, il y aurait une volition, et dans toute volition, un jugement.

Messer observe avec raison que la distinction des jugements théoriques et des jugements pratiques ne coïncide nullement avec celle des jugements d'existence et des jugements de valeur. La première est psychologique, parce qu’elle correspond à des différences de structure psychologique entre les conditions diverses du jugement, certaines de ces conditions étant de l’ordre de la représentation et d’autres de l’ordre du sentiment affectif. La seconde est une distinction logique fondée sur des différences objectives de contenu entre les jugements. Un jugement d’existence peut se motiver théoriquement ou pratiquement, un jugement de valeur ‘peut être objectif ou subjectif; de très nombreuses citations, extraites des procès-verbaux, en font foi, et c’est d’ailleurs chose aisée à concevoir.

Nous ne nous y attarderons pas, non plus que sur d’autres divisions ou subdivisions, comme celle des jugements originaux et des jugements empruntés, celle des jugements sûrs et des jugements non-sûrs, etc. On a ici l'impression que la classification perd toute portée générale et tourne à une énumération pure et simple : quelques expériences de plus, et de nouvelles variétés apparaîtraient sans doute.

e) Pensée conceptuelle et pensée objective

Le jugement est l’acte fondamental de la pensée, et il semble que le moment soit venu de donner de celle-ci une explication générale et synthétique. Mais il faut d’abord se demander si, sous ce nom de pensée, ne se cachent pas des types d’idéation très différents les uns des autres. Certains sujets opposent à la pensée objec-

tive « se rapportant à des objets réels » une pensée enfermée pour ainsi dire à l’intérieur de ses propres concepts, et qu’ils qualifient pour cette raison de conceptuelle, Mais ici de notables divergences se produisent entre les observateurs : certains admetient, d’autres nient cette dualité. |

Le sujet III est celui qui la reconnaît le plus catégoriquement. Il caractérise la pensée objective par les traits suivants : tendance à s’extérioriser ou direction symbolique vers le dehors, conscience de ia réalité, prépondérance des images visuelles sur les mots, et des rapports objectifs généraux (causalité, simultanéité, succession) ou spéciaux (parenté, rapports de chef à subordonné, de patron à employé, etc.) sur les rapports logiques. La pensée conceptuelle présente des caractères opposés : absence de toute extériorisation et de tout sentiment de réalité, prédominance des mots et des sens sur les images visuelles (lorsque celles-ci apparaissent, elles sont effacées, étrangères au contenu positif de la pensée) et des rapports logiques (coordination, subordination, etc.) sur les rapports objectifs, caractère plus coulant, plus simple, plus mécanique du cours de ja pensée. Ce sujet observe que la forme, objective ou conceptuelle, de ia pensée dépend de la tâche et du « montage » et que l’idéation change d’aspect selon qu’on se donne pour tâche de découvrir un rapport objectif ou logique (153-154). Les témoignages des sujets IV et VI concordent assez avec le précédent. Le premier note, pour la pensée objective : un sentiment de substantialité, la conscience de quelque chose de ferme, de durable qui manque aux notions abstraites, — pour la pensée conceptuelle : le sentiment de quelque chose de léger, de superficiel qui n’existe qu’en paroles. Le sujet VI oppose lui aussi à la pensée conceptuelle, de valeur toute générale, où, seul, le mot est vu et entendu,

la pensée objective, accompagnée d’un sentiment de réalité, de la conscience de quelque chose. de ferme, de substantiel, de compact et d’une tendance à s’extérioriser, d’une direction vers le dehors. Mais voici une remarque nouvelle et fort intéressante : la qualité objective peut être attribuée à certains processus mentaux où manquent les images visuelles, et refusée à d’autres où elles sont présentes.

Cette observation vient au premier plan dans les descriptions du sujet II. Ce dernier semble beaucoup moins assuré que les autres observateurs de la dualité précédente; elle lui paraît en tout cas beaucoup plus vague. D’autre part, il appelle parfois « objective » une pensée où manquent les images visuelles, mais qui est dirigée vers un objet concret et, inversement, « conceptuelle >» une pensée accompagnée d’une image précise et déterminée, mais qui est prise comme exemple ou comme substitut. Ainsi, dans une épreuve de la troisième série, le mot lit lui suggère le mot divan et l’image visuelle d’un sofa déterminé (170). Cependant, dans cette réaction, c’est l’élément conceptuel qui l'emporte : le sujet pensait d’une façon générale « à quelque chose sur quoi on se couche ».

Les déclarations du sujet I s’opposent nettement à celles du sujet III. Il affirme que, pour lui, toute pensée est objective : « Je distinguerais volontiers trois degrés dans la conscience de la signification d’un terme : 1) le mot m’apparaît comme connu; conscience indistincte de comprendre sans que rien ressorte clairement; 2) le sens se détache nettement, devient clair; 3) formation d’une image visuelle ou autre représentant un objet concret qu’on voit presque devant soi. Je qualifierais ces trois degrés d’objectifs par ce motif que je suis toujours dirigé vers quelque chose de déterminé impliquant l'existence (j’entends par là aussi une exis-

tence « idéale >» comme celle de Pégase) (170-171) ». On sait que, dans la 2 série d’expériences, il s’agissait de trouver un concept coordonné au concept désigné par l’inducteur, dans la %, un objet coordonné à l’objet désigné par ce mot. La comparaison des deux séries de réactions était donc des plus propres à faire ressortir les différences signalées par les autres observateurs. Or, pour le sujet I, elles se réduisent à ceci : dans le premier cas, la pensée est générale et non-imagée, dans le second, individuelle et imagée. Mais, dans les deux séries, le sujet a conscience d’une certaine objectivité.

Messer s’est efforcé de concilier ces déclarations contradictoires, mais sans y réussir, parce qu’il est parti de cette idée, fausse à notre avis, que la pensée objective se caractériserait par une direction de l’attention vers des images visuelles, plus ou moins développées, représentant immédiatement un objet ou quelque chose d’objectif, et la pensée conceptuelle par le fait que l'attention ne va pas au delà de la signification comprise des mots (172-173). Il y a autre chose à considérer dans l’idéation que la présence ou l’absence d’images visuelles. La division de Messer ou plutôt celle que ses sujets lui ont imposée est une division mal faite où se mêlent des points de vue différents. Une pensée peut être : 1° abstraite ou concrète, 2° générale ou individuelle : le premier point de vue est celui du contenu actuel, le second celui de l'intention ou de la direction de la pensée. On peut penser avec ou sans images à un objet individuel; inversement, la pensée qui se meut dans les généralités use principalement soit de mots, soit de symboles non-verbaux, soit d’images directes mais schématiques et indéterminées, soit enfin d'exemples, c’est-à-dire d'images précises prises comme substituts. Si l’on combine deux par deux les caractères

précédemment énumérés, on obtient quatre types d’idéation. Les types décrits par les sujets III et IV devraient s'appeler, le premier : la pensée concrète et individuelle, le second : la pensée abstraite et générale. Le sujet VI et surtout le sujet II ont entrevu deux formes de pensée intermédiaires, l’une à la fois concrète et générale, l’autre à la fois abstraite et individuelle. Dans la tendance à l’extériorisation qui caractérise cette dernière, selon le sujet VI, Messer veut voir le premier degré de développement de l’image visuelle : c’est à la présence d’une image schématique nous acheminant vers une représentation entièrement déterminée que ce mode d’idéation devrait son caractère d’objectivité (167). S'il en est ainsi, d’où vient que le même observateur et le sujet IT refusent cette qualité à des actes intellectueis où le général est pensé au moyen d'images précises ct déterminées en tous leurs détails ? Où Messer voit l’ébauche d’une image, il est tout aussi légitime de voir le symbole spatial d’une intention vers l’objet, c’est-àdire une attitude de conscience dont le développement peut conduire aussi bien au concept qu’à l’image de l’objet.

C’est encore à la présence d’images visuelles que Messer attribue le sentiment de réalité, de substantialité qui accompagne la « pensée objective ». On vient de voir que, chez le sujet I, toute pensée s’accompagne d’un certain sentiment d’objectivité. Messer, prenant texte de la rareté et de la pauvreté des images visuelles chez cet observateur, suppose qu’il confond sous ce nom d’objectivité deux choses différentes : 1) le rapport logique ou épistémologique de la représentation ou de la pensée avec l’objet en général, c’est-à-dire le fait qu’elle correspond à quelque chose d’existant; 2) l’objectivité immédiate ou immédiatement représentée des images visuelles (172-173). Si ce sujet commet une con-

fusion, c’est, à notre avis, entre l’objectivité en général et la réalité individuelle. Mais nous ne saurions accorder que le rapport à l’objet (ou à une classe d’objets) soit pour la pensée une détermination simplement logique ou métaphysique, introduite après coup par un acte de réflexion : il est en réalité, sous forme d’intention ou d’attitude mentale, une donnée immédiate de la conscience. Si instantanée, si fugitive que soit une pensée, ou pour parler plus exactement, si rapprochées que soient l’une de l’autre les limites entre lesquelles nous considérons un moment d’un acte intellectuel, nous découvrons en lui, à côté de son contenu actuel, une direction vers un contenu virtuel ou latent qui se manifeste à la conscience par cette direction même. Des intuitions anticipatrices nous avertissent, au cours d’une méditation, que nous sommes dans la bonne voie ou que nous nous trompons et, dans la conversation, que nous allons dire une sottise, une banalité, une chose sensée ou profonde, etc. Pourquoi ne serions-nous pas avertis par un sentiment ou par une attitude de conscience analogue que notre pensée se réfère à un objet réel ou à une classe d’objets ou à un objet fictif, et en quoi est-il nécessaire, pour expliquer ces nuances, de recourir à l’image ou à un fantôme d’image puisque, de l’aveu propre de Messer, l’individuel peut être aussi bien conçu qu’imaginé ? Accordons que l'intention vers l'individu aboutit plus souvent à une image, l'intention générale à une idée. Mais c’est une différence de mesure, non de nature, et ce n’est pas la présence de l’image qui fonde et qui détermine la conscience de l’objectivité ou de la réalité individuelle.

f) La liaison des faits de conscience et la causalité psychique :

C’est pourtant du côté des attitudes intellectuelles que Messer a finalement cherché la clef du problème vers la solution duquel s’acheminent ou s’orientent, comme vers leur couronnement, les recherches de nos trois psychologues : comment concevoir l’enchaînement des faits de conscience ou, plus généralement, la pensée comme activité, la causalité psychique ?

Les processus intellectuels sont de deux sortes : des développements ou des enchainements. Une attitude de conscience ou, comme nous dirions, un sentiment intellectuel est un état inanalysé qui contient ou, plus exactement, qui enveloppe des éléments susceptibles de se distinguer les uns des autres à un stade ultérieur de l’idéation. Cette vue n’est pas sans doute entièrement nouvelle. Renan signalait trois stades de la pensée : le syncrétisme, c’est-à-dire l'intuition confuse d’un ensemble, l’analyse qui dégage les éléments, la synthèse qui les organise. Plus d’un logicien nous dira que la pensée progresse en passant de l’idée confuse à l’idée distincte. Maïs cette conception, Messer la précise et la généralise, il en fait un principe psychologique et tend même à la rattacher à un principe biologique plus général. La première forme du progrès de la pensée est un déploiement (Entfaltung) analogue à la croissance d’une plante ou à l’éclosion d’une fleur. La pensée informulée, dans la compréhension par exemple, est plus riche de contenu que l’expression verbale qui la suit. La pensée informulée et la pensée formulée sont unies par l’identité de leur objet, par l’influence continue de la première sur la seconde et par.le fait, souvent relevé dans les procès-verbaux, que celle-là se retrouve et se reconnaît dans celle-ci, l'impression dans la proposition, l'attitude de conscience dans l’idée claite et distincte. Il y

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