I. La conscience morale innée
Nous renvoyons à une page admirable de Hoeffding qui résume de la façon la plus concise et avec autant de clarté que la chose comporte, la pensée de Rousseau réduite en termes de sentiment. Discuter cette page sera discuter les volumes innombrables où Rousseau est représenté en sentimentaliste dans sa philosophie morale (nous ne parlons pas ici de sa religion sentimentale).
«Rousseau, à cet égard [de la psychologie du sentiment], a exercé une influence décisive. Même s’il a pour devanciers Spinoza, Shaftesbury, Hutcheson et Hume, on lui doit d’avoir reconnu au sentiment une part indépendante dans la vie morale. Le sentiment est plus naturel que la raison. Il nous donne notre propre valeur ; nous sommes petits par les lumières de notre raison, grands par nos sentiments ! Le sentiment est, dans sa forme immédiate, c’est-à-dire en tant que sentiment de la vie, indépendant du développement de la raison et précisément ce sentiment immédiat joue un grand rôle pour Rousseau. Le sentiment change plus lentement que les représentations et que les opinions, même si, dans le cours du temps, il subit l’action de celles-ci. Un sentiment ne peut être remplacé que par un autre sentiment : «On n’a de prise sur les passions que par les passions.» C’est un principe qui joue un grand rôle dans la pédagogie de Rousseau. Enfin l’indépendance du sentiment vis-à-vis de la raison semontre également en ceci nue. dans certains moments, il peut s’élever jusqu’à une extase dans laquelle il n’v a plus de représentation déterminée, où le besoin et le pouvoir de penser n’existent plus, où tout notre être coule vers l’infini.» (Rousseau et sa philosophie , Alcan, 1912, p. 118-119).
Ces mots réfléchissent bien la pensée de Rousseau : Le sentiment moral (ou la loi morale qui est son contenu) est conféré, d’abord tout constitué, à l’homme et comme une faculté distincte, — ce sentiment peut être imaginé comme immédiat ou inné; mais — du moment que « les opinions et représentations » des hommes le modifient après coup dans son contenu c’est qu’il est à base intellectuelle^ — il est ensuite convertible en termes de raison ; et puis la raison, en retour, peut modifier le sentiment moral aperçu en bloc dans une première perception.
Rien en cela qui ne soit d’accord avec notre interprétation intellectualiste. Contestable cependant est l’afifirmation qu e semble faire Hoefifding, à savoir que la morale soit rationnelle et en même temps immédiate. Nous avons expliqué comment le sentiment moral et la loi morale peuvent paraître immédiats et innés sans l’être en effet ; mais puisqu’on peut rendre compte de cette faculté morale tout aussi bien par la raison seule, il est inutile de lui attri-
buer une origine métaphysique. Et même, on ne voit pas comment Hoeffding pourrait prêter à Rousseau l’idée d’une modification après coup de la loi morale par la raison, si cette loi morale soit être considérée comme une donnée du sentiment intégrale. [ die Vorstellung. . {die) spaeter auf das Gefuhl suruckweisen kann ]. Supposé même d’ailleurs que tout ceci valût, et que le sentiment donnât l'extase pour le bien moral, il faudrait encore prouver que l’être humain ressent réellement cette extase pour le bien moral même sans avoir l’intelligence nécessaire pour saisir son sens en termes de raison ; on sait par exemple, qu’on peut bien suggérer par hypnotisme à une personne de parler hébreu, mais on ne peut suggérer cela à une personne qui ne sait déjà l’hébreu ; de même ici : nihil est in sentimento quod non fuerit ante in intellectu ; personne n’a prouvé que l’enthousiasme spontané pour le bien moral se rencontre ailleurs que dans des intelligences qui au moins seraient capables de saisir son élément rationnel si celui-ci leur était présenté. Ce sont des Platon, des Rousseau et des Kant qui font des hymnes à la « vertu » ; mais il semble bien qu’on apprend aux enfants à aimer le bien, et peut-on se représenter que les primitifs connaissent cet enthousiasme ? La seule chose à concéder, ce serait que simplement l’homme intelligent a psychologiquement le pouvoir de reconnaître ce qui est rationnel sans que cette reconnaissance passe par l’intelligence consciente ; et c’est tout ce que réclame la théorie morale de Rousseau indiquée dans la Lettre sur les Spectacles. O n se trouve ici devant la toute grande question de l’inconscient, dont avec raison s’est tant préoccupé le xixe siècle. Notre vie estpleine non seulement d'appréhensions psychiques inconscientes quoique rationnelles, mais d’actes présupposant indiscutablement du raisonnement : appliquer les règles de l’orthographe sans raisonner chaque cas, faire de l’escrime, renvoyer une balle de tennis, etc. . . ou qu’on songe à ces calculateurs phénomènes comme Inaudi, qui « mentalement » c’est-à-dire inconsciemment peuvent résoudre des problèmes extrêmement complexes mais parfaitement analysables — résultats d’une sorte de machine de calcul cérébral. On ne voit pas pourquoi la raison ne pourrait pas travailler aussi bien d’une façon inconsciente dans le domaine des relations sociales ou de la morale que dans celui des mathématiques. Si Rousseau, qui vivait à une époque où l’inconscient n’était pas encore un élément psychologique formellement reconnu, n’a pas dit tout cela comme nous pouvons le dire, qu’importe ; car cela est impliqué dans ses affirmations. Rappelons-nous ses remarques sur le sentiment de la pudeur réductible à la raison. Et l’extase morale — ou reconnaissance immédiate du bien — n’est pas la seule de son espèce. Quand nous sommes frappés par
ROUSSEAU ET LES SUISSES
la beauté d’un object, est-ce à dire que le beau n’obéit pas à des lois esthétiques parce que nous ne connaissons pas toujours cellesci par l’analyse ; enfin le cas de la musique, résultat de rapports infiniment complexes de nombres de vibrations, — rapports analysables à l’intelligence, — n’est contesté par personne.
II. La morale nature et anti-nature. Nous avons pris en considération seulement deux conceptions de nature morale dans l’œuvre de Rousseau, la nature des sens, et la nature morale ou rationnelle. On s’était aperçu depuis longtemps que chez lui cette notion de « nature » n’était pas claire ou conséquente, ou plutôt qu’il désignait sous ce nom plusieurs choses différentes, voire incohérentes Depuis un quart de siècle on n’a pas mal discuté cela.
Par exemple, Masson écrira ( Religion de J.-J. Rousseau, I, p. 260-261) :
« Disons tout suite que beaucoup reste à faire pour établir nettement les rapports de la nature telle que vue par les Encyclopédistes et telle qu’envisagée par Rousseau ; car — comme nous l’avons dit dès notre introduction, la nature était très communément invoquée quand vint Rousseau ; et, c’est la plus grande hérésie de croire que Rousseau a été un novateur en mettant en honneur la nature».
Mornet dans ses divers travaux et Ducros entre autres ont posé des jalons importants pour ce travail particulier. Nous ne pouvons nous y arrêter ici.
De même nous passons rapidement sur la notion de nature mystique que certains commentateurs modernes de Rousseau et du romantisme ont essayé de remettre en honneur. Masson par exemple dans son grand ouvrage sur la religion de Rousseau, écrira :
« La nature qu’invoquent Diderot et d’Holbach nous le verrons ne sera pas celle de Rousseau [Cf. Dialogues, Ed. Hachette, p. 310] Quand Jean-Jacques s’écriera avec attendrissement: O Nature ô ma mère, me voici sous ta seule garde ! c’est à la Providence qu’il se confiera ; il traduira la prière de toutes les âmes sensibles qui depuis longtemps déjà cherchaient à surprendre dans l'univers la bonté de Dieu. . . » (vol. I, p. 260-1 ) .
Et il montrera par exemple cette nature comme parente de celle dont avait parlé déjà Fénelon dans son Education des filles: « Il faut se contenter de suivre et d’aider la nature». C’est là une interprétation particulière de Rousseau, et qui a été amenée par tout un système de commentaires, que nous avons analysé dans notre travail La Pensée religieuse de Rousseau et ses récents interprètes (Alcan, 1927).
Seillière, Jean-Jacques Rousseau (Garnier, 1921, p. 78-81), cherche bien loin l’origine des malentendus créés par le mot de nature chez Rousseau. Sous le titre «De deux significations contra-
dictoires de l’adjectif naturel.», et en en appelant savamment à Berkeley et à de Bonald, il souligne une distinction à faire du point de vue du temps. Il y a chez Rousseau une association de naturel avec sauvage ; mais aussi de naturel avec civilisé en ce sens que l’homme est devenu naturellement bon par éducation, civilisation, etc. Or, Rousseau aurait d’abord cru et affirmé la bonté naturelle originelle du primitif ; et puis voyant que c’était impossible, il aurait adopté la bonté acquise graduellement et naturellement ; mais ensuite, et uniquement «par mauvaise honte de se dédire» Rousseau aurait continué à affirmer la bonté originelle. On se demande pourquoi Seillière a écrit tant de livres pour réfuter un si triste sire sont les opinions sont faites par crainte de l’opinion publique, De la bien simple notion de nature = passion, et anti-nature = vertu, Seillière ne parle pas, — comme s’il se plaisait à demeurer dans le trouble, comme s’il avait peur de perdre une occasion d’accuser Rousseau.
Une autre discussion encore — et la plus intéressante — est, ici encore, celle de Hoeffding, qui dans son Rousseau et sa philosophie, Chap. IV. discute trois notions différentes de «nature» chez Rousseau. I. La notion théologique — la nature que Dieu a créée parfaite. 2. La notion d’histoire naturelle — la nature que l’on trouve chez 1 homme primitif avec ses instincts et son manque de pensée culturelle. 3. La notion psychologique (de beaucoup la plus importante) — la nature telle qu'on la trouve chez l’homme en général, avec ses virtualités aussi bien que ses traits primitifs.
C’est fort juste, et d’ailleurs Hoeffding a raison de remarquer qu’il n y a proprement guère de rapports entre la première et la deuxième: «Il est étonnant dit-il, que Rousseau n’ait pas vu qu on ne saurait en appeler à la fois à la théologie et à la zoologie, car elles en appellent à un point de vue absolument différent». Ce qui est étonnant, d’autre part, c’est que, lui, Hoeffding n’ait pas distingué psychologiquement entre nature passionnelle et nature morale ; certains éléments de la distinction sont impliqués, c’est vrai, dans ses deuxième et troisième sens, mais il ne semble pas apercevoir l’opposition dès qu’on discute la philosophie toute pratique de Rousseau. Et c’est là, dans la philosophie pratique, qu’est tout Rousseau ; la théologie n’est chez lui qu’une spéculation sans aucune valeur directe ; aussi bien n’en a-t-il fait usage que dans certains passages lyriques — dont nous aurons à nous occuper à propos de la Profession de foi du Vicaire savoyard. Du point de vue moral — qui est le sien — les deux seules notions de nature qui comptent sont celles que nous avons considérées : La passionnelle et la morale ou rationnelle, la seconde s’opposant, au nom de la raison, au règne de la première.
Date Due
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