‹ La pensée de Jean Jacques RousseauChapitre 3 sur 13 · LA MODERNITÉ DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LA MODERNITÉ DE ROUSSEAU

I. — La modernité prouvée : i. Par les attaques, jamais discontinuées, contre lui. 2. Par une formidable littérature rousseauiste. 3. Le vrai Rousseau et le Rousseau de la tradition.

IL — Les causes le plus souvent invoquées pour expliquer l’action de Rousseau sur ses contemporainset sur la postérité, et l’insusffisance de ces explications : r. L’art de Rousseau. 2. La personnalité de Rousseau. 3. Rousseau novateur.

III. — Deux observations qui serviront de point de départ à une nouvelle interprétation. 1. Un facteur négligé : l’état des esprits en Europe au moment où parut Rousseau. 2. Les commentateurs amenés à souligner de plus en plus un manque fondamental de cohésion philosophique chez Rousseau.

§ 1. Les travaux des érudits des dernières décades ont révisé ou confirmé, en tout cas renouvelé entièrement,1 ^peut-on dire, nos vues sur la plupart des grands écrivains : Rabelais, Ronsard, Montaigne, Pascal, Racine, Voltaire, Chateaubriand, Vigny, Hugo... En ce qui concerne Rousseau, on a à peu près piétiné sur place.

Schinz. — • Rousseau

Est-ce que Rousseau serait mort ? — nous voulons dire, est-ce que l’œuvre de Rousseau n’aurait rien qui pût encore solliciter notre attention ? C’est juste le contraire. De tous les grands écrivains de France, il est le plus vivant. Bergson le proclamait il n’y a pas longtemps : « Fa plus puissante des influences qui se sont exercées sur l’esprit humain depuis Descartes, de quelque manière qu’on la juge, est incontestablement celle de J.- J. Rousseau » (La Philosophie, p. n).

Ils sont légion, il est vrai, ceux qui ont voulu le proclamer mort (i) ; depuis cet abbé Cajot, digne précurseur de nos fureteurs modernes, lequel ne voyait en Rousseau qu’un plagiaire, à la fois formidable et minutieux, et qui se faisait fort de « réduire à rien la collection de ses œuvres », et alors « tout était fini, on ne parlait plus de J.- J. Rousseau » ; — en passant par Nisard, écrivant à la veille de la Révolution de 1848 :

« Plus célèbre un moment que Montesquieu et non moins populaire que Voltaire, J. -J. Rousseau a le plus perdu avec le temps », et « il a le plus perdu parce que c’est à lui que la mode a le plus prêté » ; — et jusqu’à ce fanatique, B. Moreau, qui voulait persuader, aux autres et à lui-même, que Rousseau « diminue chaque jour, comme penseur et comme écrivain ; ses erreurs vivent sans doute, mais la mort gagne ses écrits »... Moreau vaticinait à la veille justement d’une nouvelle mêlée dont le fracas n’a pas cessé et dont Rousseau est sorti sinon grandi, au moins augmenté. C’est que ces oraisons funèbres passionnées ne furent jamais, il est à peine besoin de le dire, que des certificats de vitalité. On constate la mort, on ne la prouve pas. Qui songerait à écrire de gros volumes pour enterrer le fétichisme ? En effet, l’abbé Cajot déjà était obligé de substituer subrepticement à cette thèse que Rousseau n’exis-

(x) Sans compter même ses ennemis personnels, comme Grimm et Diderot, qui avaient un intérêt trop évident à assurer à ceux qui se fiaient à leur parole, que Rousseau était mort-né. Ou, encore, comme Voltaire : « Jean-Jacques n’est bon qu’à être oublié ; il sera comme Ramponneau qui a eu un moment de vogue à la Courtille ; à cela près que Ramponneau a eu cent fois moins de vanité et d’orgueil que le petit polisson de Genève » (Cité Faguet, Vie de Rousseau, 1911, p. 346).

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tait pas, ou était mort, cette autre que Rousseau devrait être mort : c’était « un détracteur des lois, l’ennemi du bon ordre », n’ayant produit « rien de véritablement utile à la patrie ». De même Moreau : Rousseau ne devrait plus être considéré comme vivant puisqu’il était l’auteur « d’idées malfaisantes » et « d’inspirations honteuses », parce qu’il était coupable d’avoir commis « le forfait de la plume », d’avoir professé « le mépris de la vérité », répandu « le goût dépravé du sophisme » ; qu’il n’était « qu’un raisonneur perpétuellement déraisonnable » tout en faisant des « simagrées d’indépendance altières », avec une « attitude de charlatan », du reste homme « abject », a faux », « ivre de cette corruption » contre laquelle il « hurle ».

Et depuis Moreau ces anathèmes, gages de vitalité, n’ont fait que se multiplier :

« C’est en vain qu’on se dit que cet homme est fou d’une folie croissante et caractérisée... On sent que l’âme de l’auteur a toujours été vile et l’on éprouve une sorte de satisfaction à reconnaître qu’avec tout son talent, l’écrivain n’est pas parvenu à déguiser entièrement sa vulgarité native » — écrit Ed. Schérer (1887).

« Rhéteur » ; impossible « à prendre au sérieux » ; n’ayant « qn’un souci, le succès, c’est-à-dire la réputation et l’argent », — écrit A. Espinas (1895).

« C’est la part d’absurdité qui est dans son œuvre qui a permis à Rousseau d’exercer sa prodigieuse influence » — écrit J. Eemaître (1906).

« Ne s’exhale-t-il pas de toutes ces fantaisies, une odeur de cadavre ?» — demande Easserre (1907).

« Particularité, borné, intolérant, d’un égoïsme féroce » ; « l’auteur d’une comédie perpétuelle » ; le « salarié de l’apostasie » ; « fourbe », « sycophante », aux « procédés de charlatan et de théologien » — s’indigne A. Dide (1911).

Rien de plus révélateur que le déchaînement de fureur à l’occasion du bi-centenaire de 1912. Ee « criminel Rousseau » (der Frevler Rousseau) écrit simplement l’Allemand Fryman. « Enchanteur », « extravagant musicien de grandes symphonies », ironise M. Barrés. « Infirme moral » reprend avec une

pitié indignée Bourget, et qu’on ne devrait penser à célébrer « que dans les préaux de la Salpêtrière, de Bicêtre ou de Sainte- Anne ». « 1/ ennemi de la France » (Charles Maurras), « le chien savant (Dollfus) ; « Le fou et le singe » ; « Le Chienlit » (L. Daudet). Et le numéro du 25 juin 1912 de la Revue Critique des Idées et des Livres est consacré tout entier à maudire Rousseau.

Après 1912 il y eut comme une trêve ; mais elle ne fut pas longue. Et jamais l’esprit Rousseauphobe ne fut plus violent qu’en ces dernières années :

« Plat personnage », « plébéien mal né et mal élevé », « autodidacte », « un irrégulier et un malade », « un protestant et un métèque », « cuistre genevois » (E. Ponthot, Revue soc. et catholique , févr.-mars 1920).

« Esprit nébuleux et faible » ; « Forces ténébreuses », par opposition à Dante « puissance de lumière » ; « Cœur lâche » ; « Le plus pernicieux et le plus influent des mauvais maîtres » (Jean Carrère, les Mauvais Maîtres, 1922).

« Pervertisseur prodigieux » ; « Laquais de Génie », à qui nous devons « ce cadavre d’idées chrétiennes dont l’immense putréfaction empoisonne aujourd’hui l’univers » (Jacques Maritain, Trois Réformateurs, 1925).

Producteur de « sophismes monstrueux », « corrupteur de conscience », et « déshumanisant l’homme » ; — « L’homme que les Allemands glorifiaient comme principal inspirateur de la Kultur » ; — Celui qui « abandonne ses cinq enfants et qui a une affection inouïe ( unspeakable ) pour son chien » ; — « Glorificateur de l’instinct » ; — animé de cette sorte de sincérité « dont les meilleurs exemples se trouvent dans les asiles de fous » (Babbit, Democracy and Leadership, 1924).

Inutile donc d’insister.

Je saute vingt bouquins pour en trouver la fin Et je me sauve à peine au milieu du jardin.

Terminons par ces mots cueillis récemment dans une revue pourtant large d’esprit, Le Mercure de France, 15 mars 1923, et signés Emile Magne : « Le grand brigand, le mauvais génie

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à qui nous devons tous nos maux, continue à verser son poison dans nos âmes et nos veines. Des gens d’esprit orné sont encore assez fous pour s’intéresser à ses doctrines et pour chanter ses louanges ».

Nous n’avons pas parlé des médecins, qui, eux du reste, en général n’ont pas manqué de sympathique compréhension (nous aurons a en dire quelque chose plus loin), mais dont l’influence s’est manifestée néfaste malgré eux ; le seul fait que des médecins s’occupaient si souvent de Rousseau faisait penser à bien des gens qu’il s’agissait d’un cas suspect et grave ; — sans compter que les termes parfois formidables dont ils se servent trahissent souvent leur pensée aux yeux de ceux qui sont peu au courant du langage de la profession. Et les rousseauphobes ne se sont pas privés d’exploiter ces dispositions du public.

D’autre part, nous ne voulons mentionner que pour montrer que nous n’ignorons pas leur existence ceux qui passent trop nettement les bornes de l’équité. Mais nous refusons de les prendre tout à fait au sérieux. Nous serions tenté de faire rentrer dans cette classe, M. Ernest Seillière lui-même, membre de l’Institut, et qui depuis 1908 n’a jamais cessé ses imprécations contre le « charlatan » Rousseau, le « crâne embaumé », et « l’apôtre de l’Impérialisme irrationnel ». Un de ses derniers livres, Jean- Jacques Rousseau, (Garnier, 1921) résume toutes ses précédentes attaques et y ajoute. C’est effroyable. On doit souhaiter, pour la mémoire de Rousseau, que ce livre soit beaucoup lu ; car, le parti pris — sans parler de l’absence parfait d’esprit chevaleresque vis-à-vis de celui qu’on définit comme un malade — est si évident que la victime ne pourra qu’en profiter dans l’esprit du lecteur. Des méthodes employées sont fort simples : On fait un diagnostique du malade, par analogie, et on prouve que Rousseau était un dégénéré par le même genre d’arguments que celui auquel avait recours le Dr Binet-Sanglé pour prouver que Jésus-Christ était fou. On puise ses munitions de préférence dans les Confessions et dans les Dialogues — les premières devant être interprétées avec les plus grandes précautions (dont M. Seillière ne se

soucie pas trop), les seconds que très peu de gens lisent et dont l’action sur la postérité est donc très relative. On avise aussi le moyen le plus commode qui soit, en acceptant le témoignage de Rousseau toutes les fois que ce témoignage le condamne et en refusant le témoignage de Rousseau (comme hypocrite) toute les fois que ce témoignage parlerait en sa faveur ; de même M. Seillière prend pour accordé en quelque sorte que toutes les fois que Rousseau parle de vertu, il ne dit pas sa pensée, et qu’ainsi la « partie rationnelle » de La Nouvelle Héloïse — les deux tiers au bas mot — contient des lettres « aux prétentions moralisatrices » seulement (p. 106 ; voir aussi p. 25 de ses Etapes du Mysticisme passionnel, 1919), et où le Rousseau condamnant Saint-Preux « ne parle que du bout des lèvres », et sans désirer qu’on le « prenne au sérieux ». Peut-on « prendre au sérieux » de tels procédés ?

Veut-on de l’Inquisition ? Voici l’abbé Théodore Delmont, dans son /.-/. Rousseau d’après les derniers travaux de la critique et de l’histoire (Tille, 1892) ; très bien renseigné d’ailleurs, il conclut dans le sens de la tradition catholique la plus exaltée. « Ta vie de Jean- Jacques est faite depuis son enfance jusqu’à 38 ans d’une odyssée aventureuse et des polissonneries d’un vaurien ; de 38 jusqu’à 50 ans des passions les plus viles et de l’incommensurable orgueil d’un parvenu plébéien d’origine, resté peuple au sens fâcheux du mot ; depuis 50 jusqu’à 66 ans des accès délirants d’une lypémanie douloureuse, d’une folie raisonnante, provoquée hélas ! par des vices et des passions qui ne peuvent avoir droit qu’à la pitié... » T’homme Rousseau est « un vilain sire », à peine supérieur à Voltaire ; l’œuvre de Rousseau est « essentiellement paradoxale et malsaine ».

Et voici l’ouvrage de C. Tecigne, docteur ès Te ttres, professeur des lettres françaises aux Facultés libres de Tille, Le Fléau romantique (Paris, Tethellieux, 1909). T’ Imprimatur est donné par H. Odelin, Vie. gén. à Paris. T’auteur part de la définition de Goethe : « J’appelle le classique ce qui est sain, et le romantique ce qui est malade ». Or, « il faut remonter jusqu’à J.- J. Rousseau. Te mal romantique, on va le voir dans la

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hideur originelle. Tares physiologiques, tares intellectuelles, tares morales, toutes les tares y sont... Fou... Monstre jusque vers l’âge de trente ans... » qui va tout pourrir. « Otez à Jean- Jacques Rousseau son éloquence, son souffle, ses images, tout ce décor fastueux des couleurs et des attitudes, il ne reste qu’un résidu affreux, — amas de corruptions d’où s’exhalent des odeurs de mort... il y a le délire... il y a le cauchemar d’orgueil et la synthèse de tous les vices du romantisme ». M. Seillière et M. Babbitt seraient jaloux des épithètes savoureuses que ce fils de l’Église prêchant la religion de la charité a su collectionner contre Rousseau. Sa violence n’a d’égale que sa candeur, car il répète à chaque pas : Je ne comprends pas : — Alors que vaut le jugement ?

Un autre exemple de fanatisme — aussi poussé qu’inofïensif — est celui de C.-A. Fusil. Dans Rousseau, juge de Jean- Jacques ou la Comédie de l’Orgueil et du Cœur (Plon, 1923, VII, 335 p.). Faut-il avoir assez peur du spectre de Rousseau pour se laisser aller à écrire des livres pareils ? et pour avoir la naïveté d’aller dire encore au public intelligent : Pendant un siècle et demi le monde s’est trompé ; mais moi, professeur dans quelque lycée, j’ai lu pour la première fois Rousseau avec intelligence et je vais vous le révéler : « Aujourd’hui après avoir relu Rousseau la plume à la main, nous avons vu clair dans cette confusion. Sans autre préoccupation, ni tentance extérieure, nous avons étudié l’homme, et nous l’avons jugé mauvais. Voilà tout ! » — Hé, oui ! Voilà tout ! M. Fusil a trouvé Rousseau mauvais : Et après ? Toutefois M. Fusil a rendu un service : Quand on voudra démontrer jusqu’où peut aller, non la passion — car la passion peut rester intelligente même en déformant les réalités — mais jusqu’où peut aller la candeur, on lira M. Fusil. Il pratique le plus souvent la même méthode que M. Seillière : Quand Rousseau écrit des phrases qui correspondent à l’idée que M. Fusil s’est faite de sa victime, il estime que le texte vaut très bien ; mais quand Rousseau dit des choses que M. Fusil lui-même trouve fort bonnes, alors c’est que Rousseau est « un faux bonhomme ». On conçoit où l’on aboutit de cette façon : Comme on ne peut

nier que Rousseau exprime tout de même certaines choses excellentes, il en résulte que plus Rousseau a raison, plus il est détestable aux yeux de M. Fusil, — car plus il est faux bonhomme.

Veut-on un exemple encore où l’impertinence prend sa source dans ce qu’on ne peut appeler cette fois que de l’incompréhension. Voici un article de M. Francis Waterhouse qui a paru dans Publications of the Modem language Association of America (mars 1922, pp. 113-127) : « An Interview with J.- J. Rousseau ». L’auteur, professeur à l’Université du Texas cite une « Selbstbio graphie » d’un Allemand, Christian Félix Weisse, « minor poet » et « Hofmeister » chez le comte von Geyerberg. Le volume cité est à la Bibliothèque de l’Université Harvard. Ce Weisse a rendu visite à Rousseau à Montmorency, en 1760. L’article se compose de deux pages et demie d’entrevue et de onze pages de commentaires. C’est bien malheureux. L’interview sans être en rien révélateur, n’est pas sans quelque intérêt. Mais les commentaires sont faits dans un esprit de dénigrement tellement extraordinaire que l’on comprend difficilement comment un périodique sérieux a pu les accueillir. L’auteur descend à des profondeurs insondables pour prouver que les remarques — du reste toujours banales — que l’on prête à Rousseau, trahissent bien son « génie singulier », c’est-à-dire une âme imbécile et tortueuse. M. Waterhouse est un disciple de M. Babbit. Nous serions surpris tout de même que celui-ci se louât de sa progéniture spirituelle.

Il est juste d’ajouter que ces extravagances ont suscité une réaction dans le camp même qu’on voulait servir et dont elles compromettaient la cause. Rappelons ici un maître — , et des moins suspect sur la matière, qui a pris le parti de se moquer de cette manie de nos contemporains à traiter Rousseau de Turc à More. Nous voulons dire le délicat lettré, et penseur — et ironiste — Henri Bremond, de l’Académie Française.

« Si jamais philosophe a tenté — dit-il — de nous persuader que tout est dans tout, ce fut bien j’imagine l’auteur de ces vo-

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lûmes, heureusement innombrables [M. de Seillière], où se coudoient presque sans surprise, La Calprenède et Nietzsche, Fénelon et Gobineau, Mme Guyon et George Sand, beaucoup d’autres encore, tous prototypes ou sosies, ou successeurs de Rousseau, tous associés avec lui, paraît-il, à la naissance du monstre à trois têtes — Impérialisme, Mysticisme, Romantisme — - de qui sont venus tous nos maux et la fin de l’âge d’or. J’avoue du reste, à ma honte, que cette hydre m’a tout l’air du Loup-Garou. Ou bien, si elle naquit jamais, ce dut être dans un jardin plus antique de quatre mille ans que les Charmettes. Libre à chacun d’appeler Romantisme ce que nous appelions jadis péché originel, mais à ce jeu qu’on laisse donc tranquille le pauvre Jean- Jacques pour ne plus harceler que le vieil Adam » (i).

Ou qu’on lise, dans le même volume, les pages inspirées par les deux volumes de M. Maréchal, la Jeunesse de Lamennais , et La famille de Lamennais (Perin 1913). L’article commence ainsi :

« Le Romantisme Catholique c’est Lamennais ; Lamennais c’est Rousseau ; Rousseau enfin c’est le Mal ; telles sont les trois propositions où se réduit, en dernière analyse, le gros volume de M. Chr. Maréchal.... Lamennais, selon cet auteur, est un pauvre damné, et c’est la faute à Rousseau « dont le moi sans cesse en révolte ne sera jamais écrasé ». Comme si, continue l’abbé Brémond, Rousseau était le premier et le seul dont le moi n’a jamais été écrasé, comme si le premier romantique n’était pas Adam ? Voyons : « Rousseau par-ci, Rousseau par là ; ce mot revient à toutes les pages du livre... mais de bonne foi, qu’est-ce que le romantisme et Jean-Jacques ont à faire ici ? Ne lui faisons pas cet honneur, Rousseau n’a pas inventé la sensibilité» (p. 50-51) (2).

(1) Plus bas il écrit : « Il me plaît infiniment que M. Seillière rapproche jusqu’à les confondre, Romantisme et Mysticisme. Au lieu seulement de maudire en celui-ci et en celui-là des venins de la même famille, je bénirais plutôt la commune excellence qui les rend très bienfaisants l’un et l’autre ; Romantisme et Mysticisme prenant également leur origine aux sources profondes de notre être dans cette région mystérieuse où s’allume la « docte et sainte ivresse du poète » et où la nature s’offre à la grâce qui l’a prévenue, et qui la prépare à la rencontre de Dieu » ( Pour le Romantisme, Bloud et Gay, 1923, pp. ix-x).

(2) On voit bien du reste que Bremond n’est pas un fervent de Rousseau en lisant l’essai sur « Sainte-Beuve ou le romantisme impénitent » où il rapproche Saint-Preux de l’Amaury de Volupté ; et certes Rousseau n’est pas épargné là !

Un autre cas où l’exagération par trop forte a invité à l’ironie est celui de Maugras ; l’auteur de Voltaire et Rousseau (1886) a été arrangé de main de maître par Faguet qui refuse de prendre au sérieux ce « livre ineffable », dans lequel non seulement Rousseau est traité de monstre mais Voltaire de petit saint (Vie de Rousseau, 1911 ; p. 271, 345-6 et al.)

Nous le répétons, rien ne prouve mieux l’actualité de la pensée de Rousseau que justement ces anathèmes. Et nous n’avons d’ailleurs qu’un commentaire à offrir sur toutes ces vitupérations : Nous sommes convaincus que le procédé de maudire — ou de bénir — n’est pas le bon. Quand il s’agit du passé particulièrement, les faits se comprennent et ne se jugent point ; et nous allons jusqu’à dire : les idées de Rousseau — dans leur ensemble ou isolées, et aussi bien les idées que souvent on prête à Rousseau — pourraient d’ailleurs être mille fois fausses et absurdes, cela n’a qu’une importance secondaire pour l’étudiant d’histoire littéraire dès l'instant où elles ont servi de drapeaux à l’opinion. Ra seule attitude qui convienne au penser est celle-ci : Rousseau a été, donc il devait être. En outre, pour Rousseau, les circonstances sont aujourd’hui les mêmes que dans le passé — elle continuent à l’être ou elles le sont de nouveau, et il faut dire encore : Rousseau est, donc il doit être ; et il n’est pas digne d’hommes comme Bourget, Barrés, Maurras, Magne, etc. de lancer des injures, de se comporter vis-à-vis d’un écrivain dont on condamne les idées comme l’enfant qui frappe la table à laquelle

11 s’est cogné. Ra sagesse, selon nous, consisterait à pénétrer le secret de la bataille royale engagée autour de ce nom, et qui ne veut cesser.

§ 2. Ra vitalité de Rousseau n’est pas attestée seulement par ces discussions violentes, elle l’est aussi par ce fait que la littérature rousseauiste (1) —même sans compter tous ces écrits

(1) Nous suivrons l’usage, malgré la justesse de cette note de l’abbé Bremond à la p. 48 de son volume Pour le Romantisme (Bloud 1925) : « Roussien, rous-

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de polémique que nous venons de rappeler — s’est enrichie en ces dernières années au point d’être écrasante (i) ; mais cela encore n’empêche pas notre remarque d’être vraie, que l’interprétation de Rousseau en somme a piétiné sur place.

i° En effet une proportion considérable de ces publications ne sont guère que des travaux d’érudition et de minutie : Rousseau est-il mort naturellement, par suicide, ou assassiné ? Rousseau a-t-il eu des enfants ? Rousseau a-t-il raison contre Hume, ou Hume contre Rousseau ? Res Confessions contre les Mémoires d’Epinay ou les Mémoires d’Epinay contre les Confessions ; les femmes qui ont fourni des éléments pour la création de Julie ; — ou de Rord Bomston; Rousseau « Dromomane » ; Rousseau aviateur ; Rousseau « Thanatophobe » ; Rousseau et la prohibition des boissons fermentées ; Rousseau et la paix perpétuelle ; Rousseau anglicisant ; Rousseau et le Roman ; Rousseau plagiaire ; Rousseau Debussyste, Rousseau et le Bolchévisme, etc., etc. Et d’ailleurs nous ne voudrions pas dire non plus que telles de ces recherches ne sont pas utiles, voire indispensables. Il est en certainement de remarquables. Ainsi, concernant la vie de Rousseau, celles de Berthoud, sur Rousseau au V al- de-Tr avers ; Rey, sur Rousseau dans la Vallée de Montmorency ; E. Rod, sur L'Affaire Jean- Jacques Rousseau, Courtois sur Rousseau en' Angleterre, Foster sur Rousseau à Paris de 1770-1778 ; les deux volumes de Buffenoir sur Mme d’Houdetot (1901, 1905) et celui sur la maréchale de Ruxembourg (1924) etc. Ou, concernant les écrits de Rousseau celles de Morel, sur le Second Discours, Brunei, sur la Lettre à d’Alembert, Dreyfus-Brisac,

seauisme nous ne devrions plus employer ces mots monstrueux... M. Pierre de Nolhac propose rousselien, rousselisme conforme du moins au génie de la langue ».

(1) Impossible d’aller dans les détails. Nous renvoyons, pour un coup d’œil général, à notre article de Modem Philology (Chicago, nov. 1922). « Le Mouvement Rousseauiste du dernier quart de siècle, Essai de Bibliographie Critique (p. 149- 170), et à celui de Modem Language Notes (Baltimore, nov. 1926) : « Bibliographie critique de Rousseau dans les cinq dernières années » (p. 423- 438)-

et Vaughan, et Beaulavon sur le Contrat Social ; Mornet, sur la Nouvelle Héloïse ; Masson sur la Profession de foi ; Tiersot sur la musique ; G. Havens, etc. Il n’en reste pas moins vrai que trop souvent dans ces articles et livres d’érudition on ne fait que battre les buissons tout autour du sujet lui-même lequel demeure la pensée de Rousseau ; ou bien ce ne sont encore, comme ceux que nous venons de nommer, que des travaux d’approche.

2° Quant aux ouvrages qui abordent l’œuvre de Rousseau du point de vue de la pensée — et nous parlons ici surtout de ceux qui la prennent dans son ensemble — ils demeurent fondamentalement traditionnalistes, ceux des sympathiques ou objectifs, Valette, Bouvier, Ducros, comme ceux des détracteurs, comme Nourisson, Rasserre, Remaître, Seilhère, More, Babbitt, Carrère, Maritain, et comme même ceux de qui l’attitude philosophique et impersonnelle est le moins contestable, par exemple Faguet ou Hoeffding. Ce sont, en somme, les mêmes points de vue qui ont prévalu pendant un siècle et demi, les mêmes appréciations, les mêmes problèmes d exégèse, exposés avec les mêmes solutions, les mêmes développements d’arguments pour et contre, — et qui, notonsle bien, n’ayant pas satisfait hier ceux qui cherchaient à pénétrer au cœur du mystère, ne sauraient satisfaire aujourd’hui.

§ 3- Et c’est ici que se place une observation très importante. Pas une petite part des polémiques sans fin engagées autour du nom de Rousseau, est due au vague des concepts philosophiques qu’on fait valoir de part et d’autre dans ces discussions. Il paraît étonnant qu’à une époque où on ne peut lire dix lignes sans rencontrer le nom de Rousseau, on se serve presque toujours, sans effort pour en préciser la valeur, de tant de termes indéfinis et usés, de clichés démodés, comme « nature », « raison », « liberté », « vertu », « devoir », « conscience morale », sentiment religieux », etc. R’explication de cet anachronisme car c’en est un — est d’ailleurs facile à indiquer. Elle se ramènerait en grande partie à une simple tradition de vocabulaire : Rousseau lui-même d’abord s’est servi des

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termes philosophiques en cours ; il y a assujetti — de concert du reste avec ses contemporains — - sa pensée. Or, lui le premier, il eût dû être prudent ; à leur tour, les successeurs de Rousseau n’évitèrent pas ces termes ; et, en fait, ils les eussent évités difficilement dès l’instant où ils voulaient citer Rousseau pour mieux exposer sa pensée ; mais c’était donc leur donner, à ces termes, droit de cité une seconde fois ; et depuis, ils sont demeurés avec nous, consacrant en quelque sorte la continuité de tant de notions lourdes de malentendus (1).

Si l’on s’étonne d’ailleurs, de ce que cette mise au point des définitions ait justement été négligée pour un auteur comme Rousseau, à propos de qui elle aurait été si particulièrement nécessaire, nous remarquerons que l’anomalie s’explique par le fait même de cette importance. En soi déjà, ce travail réclame un effort de pensée fort sérieux et qu’on ne peut faire au pied levé ; en outre il devenait plus complexe et plus difficile à mesure qu’on en remettait l’exécution ; — car les commentaires s’ajoutaient aux commentaires, c’est-à-dire les explications nébuleuses aux explications nébuleuses. D’ailleurs, le monde qui toujours discutait Rousseau exigeait toujours plus impérieusement des clartés de la part des commentateurs, lesquels de plus en plus pressés trouvaient de moins en moins le repos d’esprit nécessaire pour s’atteler au vrai pro-

(1) Rousseau a senti cette difficulté déjà lui-même et ne l’a pas cachée. Prenez par exemple cette phrase où toute l’imprécision du mot nature est franchement reconnue, voire signalée. Le baron d’Étange réclame ses droits naturels de père pour marier Julie comme il l’entend, et Saint-Preux ne peut lui répondre qu’en invoquant à son tour les droits naturels : « Et quand vous osez réclamer la nature, c’est vous seul qui bravez ses lois » (III, lettre n). (Et notons tout de suite, pour chercher à pousser d’emblée le lecteur dans l’esprit de cet ouvrage, que c’est le droit — ou plutôt le devoir — naturel tel que l’entend le père, auquel Rousseau donne le pas sur l’autre, après avoir pesé la valeur des deux). Rousseau s’est rendu compte de plus en plus de l’insuffisance de la terminologie de son temps. Dans une note au 3e Dialogue parlant du Système de la Nature d’Holbach, on lit : « Nos philosophes ne manquent pas d’étaler pompeusement ce mot de nature à la tête de tous leurs écrits. Mais ouvrez le livre et vous verrez quel jargon métaphysique ils ont décoré de ce beau nom ».

blême. Bref, à mesure que le travail s’imposait davantage, il décourageait davantage les meilleures volontés. C’est un cercle vicieux.

V exemple le plus frappant de ce désarroi se trouve chez E. Eaguet ; à l’occasion du bicentenaire de Rousseau en 1912, il publiait sur Rousseau cinq volumes remplis d’observations et de critiques qui sont souvent de premier ordre, mais sporadiques et sans aucune valeur finale, et qui aboutissaient à ce bilan : « Chaos d’idées claires ». Il est très certain que Faguet n’eût pas consacré presque en une seule année ces cinq volumes et de nombreux articles au philosophe de Genève si celui-ci n’avait eu à offrir qu’un « chaos » (1).

Mais cette imprécision des termes chez Rousseau et ses commentateurs, a eu des conséquences bien plus importantes que le simple désarroi auquel il a conduit un penseur indépendant et vigoureux comme Faguet. Elle a conduit — et cela de fort bonne heure — à une déviation sérieuse dans l’interprétation de la pensée de Rousseau, laquelle s’aggravant de jour en jour a fini par constituer à côté du Rousseau original un Rousseau postiche — le Rousseau de la tradition. Et ce n’est pas trop de dire que celui-ci a presque entièrement déplacé celui-là. M. Baldensperger, dans son livre La Littérature (1913) n’a pas craint d’affirmer que « les écrivains de marque sont admis presque en dehors de leurs œuvres et avec celles-ci pour surrogat ou peu s’en faut à se maintenir dans le souvenir de la postérité » (p. 273). Nous ne sachions d’écrivain dont cela soit plus absolument exact que de Rousseau. Avec le lait de nos mères nous suçons, non pas tant toutes sortes d’idées de Rousseau, mais justement toutes sortes d’interprétations de ces idées. Seulement la plus scrupuleuse circonspection peut garantir contre cette hantise des préjugés — contradictoires étonnemment, erronés souvent, imprécis tou-

(1) Il avait publié lui-même, bien des années avant, deux études sur Rousseau, — l’une dans son XVIIIe siècle (1887), l’autre son ouvrage Politiques Comparées de Montesquieu, Voltaire et Rousseau (1902) — beaucoup plus pensées, encore qu’appartenant à la période d’impressionisme littéraire.

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jours — harcelant l’esprit à la moindre velléité d’inattention. Edme Champion, /.- /. Rousseau et la Révolution Française (1909) examinant par exemple l’influence des divers écrits de Rousseau sur la Révolution Française, était arrivé à montrer en somme que dès la fin du xvme siècle il n’y en eut guère, mais que de très bonne heure on en avait affirmé beaucoup. Et aujourd’hui encore, là — comme du reste ailleurs — le Rousseau qui vit, celui autour duquel on se bat, est un Rousseau qui n’exista pas. Nous irons jusqu’à affirmer que jamais les deux pensées, du Rousseau original et du Rousseau postiche, n’ont été aussi loin l’une de l’autre que chez les modernes ; et si on voulait étudier ce que les doctrines de Rousseau ne sont pas, on ne trouverait mieux que des livres signés Dide, Seillière, Babbitt. Au fond le grand effort — et le plus illusoire — de ces écrivains se ramène surtout à tâcher d’identifier le Rousseau original et vrai avec le pseudo Rousseau d’une tradition qu’ils continuent (ou parfois qu’ils essaient de créer). Et d’ailleurs, sans doute, il reste toujours quelques rapports du « Rousseauisme » avec Rousseau ; le premier sort toujours du second ; mais vouloir ignorer la nature de ce rapport, c’est d’une étourderie ou d’une mauvaise foi extraordinaire ; et c’est raisonner exactement comme le pédant de Montaigne : « fie jambon donne la soif, la soif désalètre, donc le jambon désaltère », et souvent c’est comme de rendre Jésus-Christ responsable des horreurs de l’inquisition (1).

Pour nous, une conclusion à tout ceci, s’impose : Abstraction faite même des cas d’étourderies ou de mauvaise foi, et

(1) Dans son livre J. -J. Rousseau (Garnier, 1921) M. de Seillière vajuqu’à écrire des phrases comme celles-ci : « Nous savons déjà que Julie va bientôt contredire point par point ces diverses assertions [des droits de l’amour passionné] dans la partie rationnelle du roman. Laquelle des deux suggestions toutefois a fait le plus de chemin après 150 ans de rousseauisme continu ? » (p. 350). C’est nous qui soulignons : mais que dire d’un historien des idées qui indique si bien la différence entre le texte de l’auteur et l’interprétation du lecteur, et qui ensuite l’ignore pour mieux s’acharner sur cet auteur que son propre texte absout parfaitement ?

l6 L,A PENSÉE DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU

puisque l’entente entre commentateurs de Rousseau paraît aussi éloignée que jamais, — ce sont nous l’avons dit les mêmes discussions qui sans cesse renaissent — puisque l’accord n'existe même pas toujours au sujet des idées qu’il faut attribuer à Rousseau, c’est qu’on frappe dans la nuit ou que les armes sont faussées.

Manifestement la chose à faire est de reprendre intégralement l’examen de la pensée de Rousseau. C’est l’objet des pages suivantes. Re lecteur jugera si, profitant des errements de nos prédécesseurs, nous avons mieux réussi.

§ 1. Nous serions trop présomptueux cependant, si nous procédions d’emblée à notre exposé, c’est-à-dire sans récapituler rapidement les solutions qu’on a proposées au problème de la fascination toujours encore exercée par Rousseau, et sans expliquer pourquoi, selon nous, elles ne peuvent satisfaire.

On peut les placer sous trois chefs.

D’abord, il y a l’explication de ceux qui ramènent tout à l’art de Rousseau : Rousseau aurait été un homme et un penseur médiocre ou détestable ; mais il avait un style qui a suffi à ensorceler le monde. Ce sont du reste surtout des poètes choqués du réalisme de ses sentiments, ou des adversaires de certaines de ses idées philosophiques et en mal d’explications précises qui parlent ainsi, Nisard, Schérer, Remaître, — et le dernier venu, Ducros : « Ce style est, croyons-nous, la principale cause de sa grande influence » (/.-/. Rousseau, p. 218) (1).

(1) Nous avons mentionné des auteurs Français ; il en est de même à l’étranger. Rappelons les appréciations du poète anglais Thomas Moore : « C’est une iniquité, c’est une honte. Quel exemple révèle mieux les impostures du génie ? Comme il disperse les ressources de son talent merveilleux d’histrion, qui est

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C’est supposer le monde par trop peu intelligent. Re style seul, c’est-à-dire s’il ne sert pas à souligner une pensée, n’existe pas. Or, ramener tout Rousseau à son style, c’est admettre : ou bien que sa pensée est toute banale, — et alors on ne conçoit pas que les meilleurs représentants souvent de l’espèce humaine se soient arrêtés devant un homme qui soulignait sans avoir rien à souligner ; ou bien qne ce style souligne des erreurs certaines et des folies, — - et alors on se refuse à voir la postérité persistant à prendre au sérieux un « malade », et un « fou » (Remaître) ; ou bien que le style sert à dissimuler des pensées d’un auteur consciemment méchant et voulant abuser son prochain, — et alors, encore moins qu’avant, on ne peut admettre que tant de générations aient été dupes d’une imposture. Re mot de Rincoln est ici à sa place : « On peut tromper quelque monde tout le temps, et on peut tromper tout le monde quelque temps ; mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps.

§ 2. Ensuite il y a — et davantage récemment — la tentative d’expliquer l’action de Rousseau par sa personnalité : Rousseau est un étranger dans la pensée française ; il est Genevois ; il est protestant ; et on a appuyé sur l’un des trois termes (Nisard, de Vogué, Brunetière, Texte, Seillière, Rasserre, Remaitre, Vallette, Dide etc.). Ces termes en euxmêmes, n’ont pas un sens suffisamment arrêté ; et il faut nécessairement commencer par les définir si on veut s’entendre — ce qui finira toujours par ramener le subjectivisme. Re terme étranger en particulier, est désespérément vague ; à supposer même qu’on sache précisément ce qu’il faut entendre par « Français », il est évident qu’étranger signifiant

le principe et le ressort de sa vie, à contrefaire toutes les nuances de la pensée, toutes les délicatesses du sentiment à déchaîner tant d’émotions auxquelles il est insensible » (Cité, Houssaye, Charmettes, p. 324). Moore était un poète ; Burke le grand historien n’est pas plus mesuré que le poète son compatriote quand il reproche aux Français « d’élever des statuts à ce barbare, féroce, vil> dur, père de beaux sentiments généreux » ( Lettre à un Membre de V Assemblée Nationale, 1791).

Schinz. — Rousseau

l8 RA PENSÉE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

non-Français, nous apprend peu de chose. De ternie Genevois est moins imprécis déjà, mais que de causes de confusion encore ! Si on se contente de la notion générale qu’éveille ce mot chez un lecteur, toute démonstration reposant là-dessus sera sans consistance aussi ,' si on le définit, ce sera forcement une définition de quelque individu, et toute démonstration se fondant là-dessus restera subjective elle-même. Ce n’est pas tout ; les Genevois sont des êtres humains, et certains de leurs traits les plus accusés se retrouvent ailleurs» — alors pourquoi appeler ces traits chez Rousseau, genevois plutôt qu’autre chose ? En fait, Joseph Texte déclare anglais chez Rousseau maints traits que Vallette déclare genevois. Ainsi, au lieu de dire : Rousseau est genevois, et genevois signifie telle chose, ne serait-il pas plus court de dire directement : Rousseau est telle chose ? Enfin, qu’il soit en somme, genevois ne changera rien au problème (d’expliquer l’influence de Rousseau) qui ne sera que reculé.

En ce sens, le terme protestant paraît encore le moins mauvais des trois ; le protestantisme est pour beaucoup une doctrine théologico-philosophique de la vie, qui est saisissable et discutable, comme le catholicisme ou le bouddhisme. Malheureusement, le principe pratique fondamental du protestantisme est l’interprétation individuelle, partant subjective des choses de la religion ; dès lors l’appellation « protestant » cesse de donner prise au penseur ; Bossuet déjà l’avait bien montré. Et les Lettres de la Montagne prouvent assez que le Protestantisme de Rousseau n’est pas, par exemple, celui de la majorité des Genevois. Alors, à quoi nous avance la définition du « Rousseau protestant » ?

Il n’y a pas si longtemps, la démonstration de l’illusion de cette explication par le facteur de la personnalité a été faite d’une façon frappante. Deux auteurs — Dide (1910), Vallette (ïCjir) — ont cherché à expliquer Rousseau par sa qualité de Genevois et de protestant ; leurs deux ouvrages, parus presque en même temps, sont cependant aussi différents qu’il est possible : — où l’un dit blanc, l’autre dit noir, — essentiellement parce que tous deux partaient de leur conception per-

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sonnelle du Genevois et du protestant, et voyaient Rousseau au travers de cette conception.

Il faudrait ajouter ici la tentative d’explication — bien anglo-saxonne — que c’est la personnalité tout court de Rousseau qui a hypnotisé le monde ; comme, disons, celle de Napoléon ou de Byron ; un peu l’idée du « Hero-worship » de Carlyle. mais agissant à rebours. C’est particulièrement l’idée des deux écrivains américains, MM. Irving Babbitt et Paul K. More

« En partie — dit ce dernier — l’influence de Rousseau fut due à son talent littéraire... mais au fond de tout, il y a la personnalité démoniaque de l’écrivain, la force inexplicable qui a imposé au monde l’expérience de cet homme, Rousseau... le rayonnement magique que les émotions personnelles de cet homme imposait au monde. Comme le credo chrétien a pénétré le moyen âge, coloré par l’intense figure des Confessions de saint Augustin, ainsi la foi des temps modernes s’est enflammée des Confessions de Rousseau » ( Shelburns Essays III, « Rousseau », p. 236).

§ 3. 1/ explication la plus persistante, cependant, est celle qui montre en Rousseau un grand novateur ; pas un simple iconoclaste comme beaucoup de ses émules du xvme siècle, il aurait semé quantité d’idées originales dont le monde' se serait emparé. C’est aussi l’explication la plus facilement vérifiable. Tandis qu’on peut toujours épiloguer à propos des théories du génie, ou des diverses formes de la personnalité, ou de ce qui constitue le fond d’une nationalité ou d’une religion, il est aisé de s’assurer concrètement si telle ou telle idée défendue par Rousseau a été vraiment formulée par lui d’abord. Or, cet examen a été fait ; et, de cet argument, le plus rebattu et le plus solide semblait-il, l’érudition n’a rien laissé debout.

Prenons par ordre chronologique quelques-unes des plus fameuses de ces idées soi-disant nouvelles chez Rousseau.

Voici d’abord le « paradoxe » du Discours sur les Sciences et les Arts. Sans remonter à la Genèse qui nous montre nos premiers parents mis en garde contre l’arbre de la connais-

sance du bien et du mal, ni même à l’Ecclésiaste (« avec beaucoup de savoir on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur » I, 18) ce qui serait suffisant pour rendre un peu ridicule les prétentions d’originalité que des disciples réclament ici pour Rousseau, il serait assez pertinent de se souvenir que ce dernier invoquera luimême ses ancêtres spirituels, Rycurgue par exemple, Platon et Plutarque ; et il aurait pu encore rappeler Horace opposant les fortes vertus des Scythes aux mœurs dissolues des courtisans d’Auguste ; ou Tacite célébrant les mœurs des Germains pour frapper celles des Romains de l’Empire ; ou Salluste rappelant la simplicité des premiers temps de la République en contraste avec la corruption sortie du luxe de la Rome conquérante ; ou Juvénal surtout, regrettant comme le fera Rousseau les jours où les peuples redoutaient les Fabricius et les Catons. Il faudra se souvenir que la nouvelle morale (chrétienne) proclamée sur les ruines de la Rome impériale fut celle de la vanité des choses du monde, des Arts et des Sciences. Et que, contre le mouvement de la Renaissance menaçante, Agrippa de Nettesheim dressait d’avance un acte d’accusation dans son De Vanitate Scientiarum (1530), suivi bientôt par Eylio Gyraldi dans son Progymnason adversus litteras et litteratos (1538), et en 1565 par Nicolas de Cusa dans son De Docta I gnoratione. Que signifiait ensuite le geste du réformateur Carlostatt, persuadant aux étudiants de Wittemberg de brûler leurs livres et d’apprendre quelques métiers manuels, lui même abandonnant le professorat pour la charrue ? Puis le siècle de Rouis XIV avait à peine commencé que Racan lançait son Discours contre les Sciences (1:635)... et combien lui firent écho : Fénelon, Ra Bruyère, Eontenelle même ; et davantage encore les grands prédicateurs du xvue siècle (1). Pas un instant, cette note n’avait

(1) A titre d’exemple, citons une seulement des nombreuses Prosopopées de Fabricius avant la lettre ; elle émane de la plume autorisée de Bossuet alors à Metz : « Paris dont on ne peut apaiser l’orgueil, dont la vanité se soutient » toujours malgré tant de choses qui te devraient déprimer, quand te verrai- je

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cessé de se faire entendre depuis l’aube de la civilisation occidentale, et le xvme siècle — celui de Rousseau — était en quelque sorte ouvert par les Lettres Persannes (1721) où on lisait ces mots : « Tu m’as beaucoup parlé des sciences et des arts cultivés en occident. Tu me vas regarder comme un Barbare, mais je ne sais si l’utilité que l’on en retire dédommage les hommes des mauvais usages que l’on en fait tous les jours » ( Lettre 105). Et Rousseau connaissait Montesquieu ; et Rousseau avait été jusqu’à 16 ans à Genève où se faisait entendre tous les jours la voix de Turretini, l’auteur des Orationes Academicœ (1735), dont l’une avait pour titre : « De Scientiarum Vanitate et Præstantia ».

On arrivera à la même conclusion si l’on prend la question du luxe. De xvue siècle avait lu l’essai impitoyable de Nicole sur ce sujet, et avait entendu le « Sermon sur les Divertissements » de Bourdaloue, et le « Sermon sur l’Aumône » de Massillon, il avait médité le chapitre de Télémaque sur « Ra Bétique » ; et Montesquieu écrivait son chapitre : « Fatale conséquence du luxe à la Chine » ( Esprit des Lois, VII, chap. vu), presque à l’heure même où Rousseau composait son Premier Discours. Enfin ici encore nous devrions rappeler Genève, car Turretini présidait une députation du vénérable consistoire au magnifique Conseil de Genève, mettant en garde contre les empiètements du luxe sur la moralité de la vie, quand Rousseau avait 12 ans — si celui-ci était trop jeune encore lorsque en 1720 le pasteur Gallatin avait prononcé et imprimé un Sermon sur la Nature du Ruxe et ses dangereux effets [Voir l’Opuscule de A. Morize, l’Apologie du Luxe au XVIIIe siècle et le Mondain de Voltaire (Paris 1909) ; Masson, Religion de Rousseau (1915), vol. I, page 11,

« renversé ? Quand est-ce que j’entendrai cette bienheureuse nouvelle : le « règne du péché est renversé de fond en comble dans cette capitale ; ses « femmes ne s’arment plus contre la pudeur, ses enfants ne soupirent plus apres « les plaisirs mortels et ne livrent plus leurs âmes en proie à leurs jeux »! Rousseau n’avait donc pas trop mal répondu d’avance à ses maladroits commentateurs quand il écrivait (dans ce Premier Discours même) qu’il prétendait attaquer, lui, un « paradoxe digne d’être né de nos jours ».

27, 82 ; voir encore le grand travail de M. Kaye sur la Fable des Abeilles (1925)] (1).

C’est dans le Second Discours que Rousseau a discuté surtout la théorie que la postérité a en quelque sorte identifiée avec son nom, celle de l’exaltation de 1 homme à 1 état de nature. Il se trouve aujourd’hui qu’elle est probablement la moins originale de toutes celles qu’on attribue à Rousseau. Était-ce l’éloge de la vie des hommes de la nature qui serait nouvelle ? D’abord, c’était un lieu commun chez les Anciens ; qu’on relise seulement YEpître XC de Sénèque, à Ducilius, qui résume toute la littérature classique sur ce sujet. Ensuite, plus nous étudions les Encyclopédistes mêmes au milieu de qui Rousseau fait ses premières armes dans le domaine des lettres, plus nous voyons que Rousseau avait baigné en quelque sorte dans une atmosphère saturée déjà de cette idée d’excellence de la nature. Diderot, d’Holbach, Marmontel, Morelly n’en finissent pas d’invoquer la nature. Dès 1895, Dichtenberger publiait son Socialisme au XVIIIe siècle, bourré de renseignements montrant combien les idées sur la non-corruption des peuples primitifs étaient répandues bien avant Rousseau. Il y avait toute une « Dittérature sauvage » ou « littérature taïtienne », dont le plus brillant spécimen, le Supplément au Voyage de Bougainville (1772) ne devait paraître qu’assez tard, mais qui avait été précédé de toute une série d’ouvrages analogues. L’Histoire et Description de la Nouvelle France, du Père Charlevoix, était de 1744. Beaucoup, il est vrai, décrivaient des voyages purement imaginaires, et dans des pays imaginaires, et cela dès le xvne siècle — L’Histoire des Sévarambes (1677), Les Aventures de Jacques Sadeur (1676),

(1) Tout reci rend bien frêle la valeur d’études comme celle de Samuel C. Chew, « An English Precursor of Rousseau ( Mod . Lang. Notes. June T917, p. 321-336). On y voit l’auteur chercher une source possible du Rousseau du Premier Discours, dans ce qui paraît être une banale imitation de Montesquieu : Lelters from a Persian in England to his friend ai Ispaham, by George, first Baron of Littleton. Mais il y avait des quantités de telles attaques contre la civilisation avant Rousseau et que celui-ci pouvait avoir lues !

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l’Histoire de l'Ile de Calagava ou de l’île des hommes raisonnables (1700) de Claude Gilbert — mais ils partent des théories de Rousseau (ou attribuées à Rousseau) d’un âge d’or perdu avec l’innocence de l’humanité. Tout ce groupe de théories dites « Rousseauistes » se trouve avec une précision frappante entre autres dans le Télémaque, si goûté du reste par Rousseau ; et c’est le Télémaque qui mit à la mode ce genre de fiction qu’on retrouve entre autre dans le Roman de Sethos, Histoire ou vie tirée des monuments anecdotiques de l’ancienne Egypte, citée parmi les lectures de jeunesse de Rousseau (Verger des Charmettes). Et Montaigne, deux siècles avant, avait écrit son essai célèbre Des Cannibales.

Depuis le livre de Eichten berger, les travaux ont continué dans ce domaine ; tels, ceux de Chinard (un des chapitres de l’Amérique et le rêve exotique dans la Littérature Française des XVIIe et XVIIIe siècles est intitulé : « Un continuateur des missionnaires jésuites, Jean- Jacques Rousseau ») ; ceux de Geoffroy Atkinson (voir en particulier dans le petit volume, Les relations de voyage au XVIIe siècle et l’évolution des idées, 1924, tout le chap. iv « le bon Sauvage », où on lit : « Grâce aux travaux récents, on sait maintenant que cette idée existait déjà au xvie siècle et que plusieurs auteurs de livres exotiques ont employé le terme le bon Sauvage bien avant 1600 » ; et « la bonté naturelle des sauvages paraît être le plus commun des traits rapportés par les voyageurs du xvue siècle »). Mem tionnons aussi le volume d’Albert Chérel, Fénelon au XVIIIe siècle en France, 1715-1820 (surtout p. 13-17 de l’Introduction). Et dans le domaine de la littérature propre, nous savons bien qu’avant Rousseau, Prévost dans son M. Cleveland (1732) brisait une fameuse lance en faveur de la sensibilité des sauvages : « J’étais persuadé, dit Cleveland, que les mouvements simples de la nature quand elle n’a point été corrompue par l’habitude du vice, n’ont jamais rien de contraire à l’innocence ; ils ne demandent point d’être réprimés mais seulement d’être réglés par la raison ». Avant lui, Montesquieu avait fait une place de choix aux Troglodytes dans les Lettres Persannes (12-14 ; Cf. Esprit des Lois V, 1).

Avant lui, dès 1704, Gueudeville, dans un ouvrage qui lui valut quelque célébrité, Dialogues ou Entretiens entre un sauvage et le Baron de La Hontan, s’efforçait de mettre en lumière les vertus de l’homme primitif ; il fondait sa démonstration sur les affirmations du voyageur qui avait visité des sauvages « n’ayant ni tien ni mien, ni supériorité, ni subordination, et vivant dans une espèce d’égalité conforme au sentiment de la nature ». Rousseau cite à la fin du Second Discours, le mot de Buffon : « La vertu appartient à l’homme sauvage plus qu’à l’homme civilisé, et... le vice n’a pris naissance que dans la société ».

R’abbé Morelly, dans sa Basiliade (1753) parue l’an même où Rousseau méditait son second Discours, attaque la grande erreur des philosophes traditionnels que « l’homme naît vicieux et méchant », et soutient que, tout à l’origine, était calculé en vue du bien général ; le « partage monstrueux » des biens de la terre est le point de départ de toutes les misères, et Morelly propose, lui, le retour à l’état de nature dont Rousseau n’a jamais voulu. Res mêmes idées sont reprises dans le Code des Mœurs (1755) du même auteur, sous une forme plus systématique. Turgot, dix ans plus tôt même, exprimait fort souvent des idées qui rappelleront singulièrement celles de son ami Rousseau : « Dans tous les genres nous avons étouffé l’instinct, et le sauvage le suit sans le connaître ; il n’a pas assez d’esprit pour s’en écarter » (Rettre à Mme de Graffigny) ; tout Rousseau, apôtre de la nature, n’est-il pas dans cette phrase du même Turgot : « Ra nature a mis au cœur de l’homme la semence de toutes les vertus ; il n’y a qu’à les laisser éclore ».

Re théâtre même s’était emparé dès l’aube du xvme siècle de la thèse du bonheur des innocents, et de la littérature sauvage : ainsi, dans la Coquette du Village de Dufresny (1715), dans Y Arlequin sauvage (1721) et Timon le Misanthrope (1722) de Delisle (1) ; dans l’ile des Esclaves (1725) de Marivaux, —

(1) C’est là qu’on trouve les vers :

Tout le cœur des mortels lorsque rien ne V altère

Porte de la beauté le divin caractère.

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que Renient caractérise : « un chapitre sur l’inégalité des conditions avant Rousseau ».

Voltaire, en somme, paraît un isolé quand, dans sa lettre à Rousseau sur le Second Discours (30 août 1756) il écrit : « On n’a jamais employé tant d’esprit à nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage... » ; et dans son Mondain. Nous disons paraît, car il faut tenir compte aussi de L’Ingénu, et de sa tragédie Les Américains.

Re cas de la Lettre sur les Spectacles est parallèle à celui du Premier Discours. Rousseau, loin de lancer une campagne, continue simplement une discussion séculaire, et, qui plus est, il se range du côté de la réaction (pour des raisons que nous aurons du reste à apprécier). Re travail de M. R. Bourquin La Controverse sur la Comédie au XVIIIe siècle et la Lettre à d’ Alembert, ayant commencé à paraître dans la Revue d’ Histoire littéraire, en 1919, est là pour le prouver ; et M. R. Brunei l’avait indiqué déjà dans sa petite édition pour les écoles (Hachette). Comme dans l’antiquité Platon avait défendu le théâtre ( République ) car il distrait de la spéculation ; comme Sénèque (. Lettre à Lucilius, XC) craint la façon dont, au théâtre, le vice se coule dans les âmes sous forme aimable ; comme au premier siècle de l’ère chrétienne (comme on peut bien s’y attendre), les anathèmes se multiplient (chez Cyprien, Tertulien, Chrysostome, Saint- Augustin), nous voyons qu’en France, dès l’instant où les pièces profanes menacent de remplacer sur la scène les vieux Mystères c’est-à-dire dès le xvie siècle, l’Église prend des mesures ; Bourdaloue, puis les Jansénistes, Pascal à leur tête (1), s’élèvent contre le théâtre corrupteur des mœurs ; Nicole fait un écrit spécial, De la Comédie ; et lorsque le Père Caffaro (1694) essaye de justifier l’existence de la Comédie, c’est Bossuet qui répond par ses Maximes et Réflexions contre la Comédie, — et celles-ci

(1) Voir les pages 383-84 des Pensées (Ed. Louandre) qui contient en essence toute l’argumentation de la Lettre à d,' Alembert.

expriment si fortement l’esprit de la Lettre à d’Alembert qu’on en demeure confondu : enfin en 1713, Fénelon — si possible plus directement encore que Bossuet — anticipe Rousseau dans ses attaques contre le « Grand Molière » dans la Lettre sur les Occupations de V Académie. Et, chose curieuse, en 1756 paraît la Lettre sur les Spectacles [sic /] de Desprey de Boissy — lequel dans une nouvelle Lettre en 1759 invoque le témoignage que Rousseau a apporté à sa plaidoirie contre les dangers d’exciter les passions de l’amour par la scène.

Tout ceci ne suffit-il pas, on pourrait rappeler le passage d’une lettre de Rousseau à Jean Sarrasin de Genève (29 novembre 1758) : « Quand j’ose élever ma faible voix sur les dangers du théâtre, je ne fais que répéter les maximes de nos pasteurs dont nous devrions mieux profiter ».

En Angleterre, un même mouvement existait contre les spectacles, avec d’ailleurs des résultats pratiques plus accusés qu’en France ; c’était le groupe des écrivains du Spectateur — que Rousseau lisait chez Mme de Warens — qui menait la campagne. Dès 1698, Jeremy Taylor avait publié un célèbre pamphlet. Aperçu de l’Impiété et de ! Immoralité du Théâtre Anglais , lequel amena à la fondation d’une « Association pour la Réforme des Mœurs » en 1699 I en T700> on défendait l’accès des théâtres aux femmes portant des masques ; en 1711, la « Convocation » ou « Assemblée de l’Eghse Anglicane » rappelait l’attention des pouvoirs publics sur les mêmes dangers ; en 1735, l’Association ci-dessus mentionnée, aurait compté près de cent mille adhérents.

Passons à la Nouvelle-Héloïse. Ce n’était certes pas l’idée du « roman personnel » comme l’a appelé Merlant, qui était nouvelle chez Rousseau. Et que ce fût, du reste, sous forme de lettres, de mémoires, ou de romans, Merlant nous montre aux premières pages de son volume ( Roman personnel depuis Jean- Jacques Rousseau, 1905), le « genre » tel qu’il existait avant la Julie, chez Mme Riccoboni [Lettres de Mylady Catesby, et Histoire du Marquis de Crécy, 1756), et chez Mme de Beaumont [Lettre du Marquis de Roselle ), et chez l’abbé Prévost qui,

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déviant la passion en la décrivant, se délivre indirectement des tourments de son moi (1 Cleveland , homme de qualité, Doyen de Killerine) et chez Resage... A travers les Mémoires il remonte jusqu’à Courtils de Sandras. En somme, il est inutile de revenir sur ce chapitre aujourd’hui tant étudié de l’histoire littéraire (1).

Quel ravage dans la théorie du Rousseau novateur n’avait pas fait déjà, à lui seul, le volume de Joseph Texte, Rousseau et le Cosmopolitisme Littéraire (1895) ! Res œuvres de sentimentalisme du Suisse Gessner pénétraient en France à l’heure même où Rousseau se révélait ; celui-ci s’en inspirait dans le Lévite d’Ephraïm, et déclarait Gessner « un homme selon son cœur ». Mais surtout, cette voix du sentimentalisme avait retenti depuis longtemps en Angleterre. Ra mélancolie de Saint-Preux, on l’avait entendue chez Milton, l’auteur du Penser oso, (1632), chez Thomson ( Saisons , 1730), chez Young (Nuits, 1742), dans les Odes de Collins (1747), et dans l’Elégie sur un cimetière de campagne, de Gray (1751) ; les premiers fragments d’Ossian sont d’un an antérieurs à la Nouvelle Héloïse et de plusieurs années aux Rêveries.

Une autre forme de ce que Texte et autres ont nommé « l’Anglomanie » de Rousseau (et qui assez bizarrement va la main dans la main avec le sentimentalisme) c’est l’esprit pragmatique. Or, comme Texte l’a bien montré — et beaucoup y ont insisté depuis — les interminables lettres de la Nouvelle Héloïse sur l’esprit sensé et pratique, ont suivi et non précédé les Lettres sur les Anglais et les Français, de Murait (1725-28), les Lettres Anglaises de Voltaire (1734), et, dès 1685, après la Révocation de l’Edit de Nantes, toute la littérature de vulgarisation des Huguenots réfugiés à Rondres et en Hollande. En 1742, presque dix ans avant que Rousseau n’entrât en scène comme écrivain, son homonyme Jean-

(1) Toutes ces études sont aujourd’hui résumées et complétées par Daniel Mornet, au vol. I. de son Éd. de la Nouvelle Héloïse (Collect. des Grands Écr. de la France, Hachette 1926), Ire partie ; chap. 1 et II : « Le Roman Français de 1741 à 1760 ».

Baptiste Rousseau constatait avec regret les progrès de « ce malheureux esprit anglais qui s’est glissé parmi nous depuis vingt ans ».

S’il est une théorie chère encore à des masses de gens, c’est celle qui veut que Rousseau ait appris aux hommes à aimer la nature. Il n’en peut plus être question (i).

Théocrite et Virgile, dès le xvie siècle avaient leurs disciples. Et les Italiens de la Renaissance, comment peut-on les oublier ? Et Ronsard et la Pléiade, YAstrée et les Bergeries , Viaud, Saint-Amant, Ea Fontaine, Mme de Sévigné ? Tout au plus pourrait-on dire qu’il y a eu dans l’Europe moderne une partiale éclipse du sentiment de la nature à la fin du règne de Rouis XIV ; mais Rousseau n’est pas celui qui eut l’honneur de reprendre la tradition interrompue, puisque vers 1750 de nouveau, comme le démontre Momet « le flot coule abondamment » (p. 19). Avant la Nouvelle Héloïse, les Géorgiques de Delille étaient commencées, Eambert avait entrepris ses Saisons, Rosset son Agriculture, et fie Brun son poème sur les avantages de la Campagne.

Bien plus, ce fameux sentiment de la nature qu’on veut faire remonter à Rousseau, Rousseau le possède-t-il même ? Momet n’en est pas sûr : « Rousseau a vécu — dit-il, III ch. iv, — au milieu de tout ce qui pourrait ravir un cœur, et malgré tout il n’a été qu’un peintre médiocre ». Son pittoresque est « presque toujours banal et terne » ; du reste Rousseau ayant fort mauvaise vue il n’en pouvait guère être autrement. Et à ce propos, Momet indique une distinction qu’on aurait dû faire depuis longtemps et qu’il faudrait pousser vigoureusement, entre le sentiment de la nature pittoresque et le senti-

(1) Il n’aurait jamais dû en être question après l’ouvrage d’Alfred Biese> Die Entwickelung des Naturgefuehls, I. Bei den Griechen (1882), II. Im Mittelaller und in der Neuzeit (1892). Pour ce qui se rapporte à la période immédiatement antérieure à Rousseau, voir l’article de Pierre Viguié : « Le sentiment de la Nature au XVIIIe siècle » ( Mercure de France, août 1920). Voir aussi aux les premiers chapitres de D. Mornet, Le sentiment de la Nature en France de J J . Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, déjà cité.

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ment de la nature morale. Nous ne disons pas qu’il n’y ait point de rapport entre les deux, mais certes qu’on peut avoir l’un sans l’autre, ou du moins développer l’un sans développer l’autre. Rousseau a connu et développé le second très fort ; il n’a exprimé le premier que rarement. Res auteurs anglais, Milton, Thomson, Gray, Collins, Young, Chatterton etc., ont cent fois surpassé Rousseau pittoresque avant que Rousseau eût même parlé (1).

Parlant toujours de la Nouvelle Héloïse, nous ne nous exposerons pas au ridicule de réfuter l’idée que Rousseau fut un novateur en protestant contre le mariage de convention, contre la tyrannie de la naissance et de l’argent. Mais depuis les vieilles chansons, des mal-mariées, en passant par les fabliaux, les lais de Marie de France, Ra Fontaine, Molière ce n’est qu’un cri ininterrompu des droits du sentiment de l’amour dans la formation des liens de la famille. Et tout récemment l’Abbé Bremond dans son Histoire du Sentiment Religieux (1923, vol. I, p. 472) prenait plaisir à relever que le père Yves dans son Gentilhomme Chrétien, insistait avant Rousseau pour que l’amour ait le pas sur classe et fortune dans le mariage.

Essaiera-t-on de se rabattre sur des thèmes secondaires dans La Nouvelle Héloïse ? Re résultat sera le même. Ra discussion (IV, 11) de la supériorité des jardins anglais sur les jardins où la nature est asservie à l’homme — les jardins de l’intelligence, comme les appelle si pertinemment M. R. Corpechot — remontait à Virgile, lequel, à vrai dire, voulait bien chanter les bois, mais qui soient des bois « dignes d’un consul ». En France, Ronsard pressentait le danger du jardin trop artificiel quand il disait :

J’aime fort les jardins qui sentent le sauvage.

Et les phases du débat avant aussi bien qu’après Rousseau,

(1) C’est ce que démontre avec une ingénieuse documentation Richard Ashley Rice dans Rousseau and the Poetry oj Nature in XVIII Century France (Smith College Studies in Mod. Languages, VI, 3 et 4 ; April-July 1925).

où le prestige du jardin anglais de Kent et Brown se doublait du prestige du jardin chinois pour miner le prestige du jardin français ne donnant que « la tristesse et 1 ennui », sont bien exposées chez Momet (1907). et chez Charlier (1912) dans des ouvrages aux titres presque semblables sur le sentiment de la nature au xvme siècle.

Dans les deux « Lettres sur le Suicide » on peut presque dire que Rousseau arrive bon dernier ; les Jansénistes surtout, et Montesquieu avaient discuté le suicide, et le Spectateur Français de Marivaux avait repris le débat ; et tandis que Voltaire s’employait à détourner Frédéric II de son projet de suicide, Gresset fait du problème le sujet de sa pièce Sidné, et Da Chaussée et maints autres lui font écho. En Angleterre, le suicide semblait depuis longtemps une vertu de gentilhomme, et ce fut Murait qui signala l’attitude anglaise à Rousseau (1).

De même, lorsque Rousseau discuta dans son roman la question du duel, il ne pouvait que donner une opinion personnelle sur le débat qui faisait rage en France même, depuis Richelieu. Momet donne une vingtaine de références dans ses Notes à la lettre 57 (Ire partie de La Nouvelle Héloïse).

Nous arrivons aux idées politiques. Da situation est la même qu’ailleurs, sinon pire. Depuis longtemps Morley, Ritchie, Eandmann, Ripmann, Faguet, Champion, et autres ont réduit à néant l’idée d’un Rousseau original en politique. A grand peine Rodet [Le Contrat Social et les Idées Politiques de J. -J. Rousseau, 1909) sauve-t-il du désastre la théorie de la guerre ; avant Rousseau la guerre avait été conçue comme un rapport d’Etat à particuliers, et depuis celui-ci seulement comme un rapport d’Etat à Etat ; — encore, ces vues « nouvelles » sur la guerre étaient-elles contenues implicitement dans les théories générales du droit qui se répandaient au xvme siècle.

Quant à l’idée d’un contrat social, Rousseau lui-même mentionne les principaux juristes aux vues desquels il se rapporte.

(1) Qu’on lise enfin l’imposant volume de A. Bayet, Le Suicide et la Morale, Alcan, 1922.

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Chacun connaissait déjà la République de Jean Bodin (1570), la Politica methodice digesta d’Althusius (1603), le De Jure Belli et Pacis de Grotius (1625), le De Cive (1642) et le Leviathan de Hobbes (1651 à 1668), le Tractatus Politicus de Spinoza (1670), le De Jure Naturce et Gentium de Puffendorf (1672), les Discourses concerning Government de Bocke (1689). Du reste, sous une autre forme, on discutait déjà le « Contrat „ au moyen âge en commentant la distinction d’Aristote entre le dikaion phuseï et le dikaion nomô ; déjà on se demandait si le « Omnis potestas a Deo » devait être interprété au bénéfice des rois. « Quod principi placuit, legis habet vigorem » disait le Digeste, et le Légiste du XVIe siècle traduisait : « Si veut le roi, si veut la Boi ». Mais en fait la « Potestas » a-t-elle été donnée au roi souverain directement, ou indirectement par le peuple en qui Dieu l’avait d’abord déposée ? Dans ce dernier cas, il devait exister entre le roi et son peuple un « contrat » et il importait d’en définir la nature. Or, cette idée que la puissance des rois dépend au moins temporellement du bon vouloir des nations, les théologiens s’en étaient servi depuis longtemps. Thomas d’Aquin au xme siècle déclare déjà ( Summa , XC-CVIII) que le pouvoir politique qu on crée vient du peuple. Rousseau dira-t-il autre chose ? Et au xvie siècle, lorsque les Jésuites reprennent avec décision ce principe et lorsque Suarèz répète que « le pouvoir vient médiatement de Dieu, mais immédiatement du peuple », ce sera précisément la doctrine de Rousseau et la doctrine de la Révolution Française et celle qui servit à justifier Clément et Ravaillac, assassins de Henri III et Henri IV. Bes protestants du reste (en particulier Bèze et Knox). invoquaient la même doctrine du peuple souverain pour justifier la résistance aux rois catholiques. Et comme au xvie siècle les monarques catholiques étaient la règle, c'est chez les protestants que ce dogme politique s’établit le plus fortement ; il devint le principe politique carastéristique du protestantisme. Rappelons que c’est une des idées chères à Faguet que « le Contrat Social n’est que le dernier et le plus brillant de ces ouvrages théologico-politiques des calvinistes qui

vont de Jurieu à Burlamaqui, et qui tous renferment le dogme de l’absolutisme de la souveraineté du peuple »

(XVIIIe siècle, J.- J. Rousseau).

En Angleterre, le passage de la doctrine religieuse à la doctrine politique s’était fait plus rapidement. Ritchie (Natural Rights, 1895) montre très joliment comment le fanatisme protestant aboutit au protestantisme social : Rousseau et Rocke, tous deux, dans leur politique « résultent directement de ,1a révolte protestante contre l’autorité de la tradition et de la réclamation de jugement personnel, c’est-à-dire de l’appel à la raison et conscience de l’individu ». Du reste, le peuple avait été logique avant eux. W icliff, prêchait à celuici « que quiconque est en état de grâce a véritablement seigneurie sur l’univers entier » ; le peuple remplaça « le juste par l’homme », et cela en s’appuyant sur la Bible comme le fougueux réformateur ; il chantait :

When Adam dalf and Eva span Wht? was then the gentleman ?

(Quand Adam bêchait et qu’Eve filait, qui faisait alors le gentleman) .

Il y aurait beaucoup à dire encore.

On trouvera plus de détails dans notre article de Modem Philology (X, n° 2, oct. 1912, « Rousseau devant l’érudition moderne », p. 11-15) ; dans les ouvrages cités de Beaulavon, de Momet et de E. Champion, et surtout dans les savants volumes de C.-E. Vaughan, Political Writings of Rousseau (2 volumes, Cambridge 1915).

Tout impose la conclusion exprimée dans ces mots de Champion : « il n’y a (dans le Contrat Social ) rien de neuf ; Rousseau ne dit que ce que l’on avait dit et répété avant lui. Il dit même beaucoup moins » (p. 59-60).

Dira-t-on peut-être que c’étaient là des discussions entre savants seulement ? Qu’on lise le petit ouvrage de D. Fontaine : Le Théâtre et la Philosophie au XVIIIe siècle (Paris, s. d.) ; on y verra le peuple applaudir aux théories des plus

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révolutionnaires. Avant même que Rouis XIV eût fermé les yeux, on avait insulté les rois ; et : « Depuis Y Œdipe de Voltaire (1718) la tragédie, dit Fontaine, ne cessa de s’attaquer aux rois, de discuter l’étendue et l’origine de leur pouvoir » (p. 22).

TJ n roi pour ses sujets est un Dieu qu’on révère ;

Pour Hercule et pour moi c'est un homme ordinaire,

écrivait Voltaire dans Œdipe ; et c'était en 1734 que le Franc de Pompignan dans sa Didon lançait son vers :

Et le premier des rois fut un usurpateur .

Ra Chaussé, en 1744, dans L’Ecoles des Mères, disait:

L’égalité, Madame est la loi de nature.

Deux ans après, Marivaux donnait son Préjugé vaincu — préjugé de classe ; et Voltaire allait faire écho avec Nanine.

Devons-nous rappeler que, dès 1291, les vallées suisses appliquaient le principe de souveraineté populaire, qu’en 1581 était rédigée la « Déclaration d’indépendance de la Hollande » ; et que le cardinal de Retz entendait en 1649 dans les rues de Paris le cri de « République » (1).

Ici comme pour La Nouvelle Héloïse, nous nous en sommes tenus aux grandes questions ; et comme pour La Nouvelle

(1) On a voulu voir un précurseur de Rousseau chez Adhémar Fabri, princeévêque de Genève, lequel en 1387, promulgua à Genève des « Franchises nationales » (J. Vuy, Origine des idées politiques de Rousseau, Genève, 1889). C’est une de ces illusions dont l’érudition moderne est fréquemment la victime. Il s’agit évidemment là d’un fait fort banal ; de ces « franchises », étaient accordées tous les jours par les princes laïques ou ecclésiastiques du temps — à leur corps défendant du reste — pour conserver ou assurer l’obéissance de leurs sujets. Si Calvin a aboli ces franchises, ce ne fut pas par haine de la liberté, mais des conséquences funestes pour la moralité et dès lors la sécurité politique de Genève. La question est de savoir quand on a cessé de considérer ces « franchises » comme une grâce du souverain pour y voir un droit du peuple. M. Goyau, dans son ouvrage, Une ville église, Genève, (Paris, 1919), reprend la thèse de M. Vuy.

Schinz. — Rousseau

34 l,A PENSÉE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Héloïse, le même manque d’originalité est vrai quant aux doctrines particulières du Contrat social. Ainsi Rodet ecn « A considérer dans son ensemble la thèse de Rousseau touchant la propriété et ses rapports avec l’État, on est bien f orce de convenir qu’elle n’était pas une nouveauté au xvm siée Le. Sous des traits plus accusés et plus violents c est au fond la théorie même de Montesquieu : La -propriété est une concession des lois civiles et elle est utile et respectable dans l’état de société »

^De même la théorie, si chère à Rousseau, des avantages politiques et moraux des petits états avait été formulée presque dans les mêmes termes que les siens par Aristote (Politique, VII, chap iv) ; puis ç’avait été, par exemple, e rêve de Dante, — un Émpire Romain des peuples Européens, avec quantité de petits États, comme ceux d’Italie, qui vivraient une vie indépendante (Dante songeait à l'individualité artistique en même temps que politique). Montesquieu y revient surtout (Esprit des Lois, XIII, chap. xvi, IX, i, etc.).

Et quant à se.s projets de « paix perpétuelle », Rousseau n’est que le continuateur de l’Abbé de Saint-Pierre.

De dernier chapitre du Contrat social nous amène aux idées religieuses de Rousseau ; il faut naturellement nous y arrêter.

Sa conception d’une « religion civile », il est à peine besoin de le rappeler, non seulement fut défendue par des philosophes depuis Platon et Aristote, à Spinoza et Hobbes, mais elle fut à proprement parler celle de la cité antique où 1 outrage aux dieux de l’État (témoins les martyrs chrétiens), ou la simple incrédulité (témoin Socrate) étaient des eûmes publics ; elle fut adoptée par Constantin ; elle guida les Arabes d^ns leurs conquêtes ; elle inspira les Croisades , elle fut encore une des idées directrices de la politique de Rouis XIV, conseillé par Bossuet, après qu’elle eut présidé à la fondation de la Rome protestante. Elle est indiquée aussi nettement que possible dans L’Histoire de Sévarambes (1679) déjà plusieurs fois citée, — et donc quand on a reproché à Rousseau le despotisme de cette doctrine, on aurait dû s’apercevoir que s il

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était en désaccord avec ses contemporains, ce n’était pas parce qu’il devançait son temps.

On a souvent cru voir un abîme entre la « religion civile » de Rousseau et sa religion telle que conçue dans ses autres écrits, surtout dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Nous croyons que c’est une grave erreur (nous le verrons plus bas). Et en tout cas on ne peut nier une étroite relation entre la religion naturelle de Rousseau et celle du rationalisme théologique. Or celui-ci avait existé dès le xvie siècle en France sous le nom de « libertinisme », avait été continué et accentué avec Gassendi et avec Bayle en France, et s’affirmait de même dès le xvue siècle chez les « Déistes » anglais, Toland, Collins, Tindal, Docke. Rousseau lui-même n’invoque-t-il pas l’autorité du « vertueux Shaftesbury » dans les Lettres sur la Vertu et le Bonheur, et de « l’illustre Clark » dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard ? Et des échos de ce Déisme anglais avaient été entendus en France bien avant la Profession de foi du Vicaire Savoyard chez Voltaire ( Lettres Anglaises, 1734), chez Eamettrie ( Histoire naturelle de l’âme, 1745), chez Toussaint (Des mœurs, 1748), chez Diderot ( Lettres sur les Aveugles, 1749) ; l’abbé de Prades (successeur de Eamettrie comme lecteur chez Frédéric II) fut cause du déchaînement de l’orage contre les Encyclopédistes en 1751, dix ans avant Y Emile (1). Enfin qu’on consulte surtout la gerbe si touffue de titres d’ouvrages (imprimés ou manuscrits) du xvme siècle, cités dans les articles de M. Danson. « Questions diverses sur l’histoire de l’esprit philosophique en France avant 1750 » {Rev. Hist. Litt ., janvier-avril 1912) ; cette poussée antiorthodoxe est extraordinaire : « Plusieurs des ouvrages les plus hardis ou les plus violents qui furent imprimés après J75 o — dit M. Danson — de ceux qui nous servent à étudier la grande bataille de 1760-1770, datent en réalité du

(1) Il présenta à la Sorbonne une thèse qui parut d’abord insignifiante. Ce fut le public qui en découvrit les hérésies et s’alarma. L’ouvrage fut condamné au feu, et l’auteur à se rétracter. Les miracles de Jésus-Christ étaient comparés aux guérisons d’Esculape.

commencement ou du moins de la première partie du xvme siècle. I J Emile ne parut qu en 1761 (1).

Brunetière retrouvait dans l’Histoire de M. Cleveland (1732) comme une édition avancée de la Profession de foi du Vicaire Savoyard. Voltaire dès YEpître à Uranie (1722-31) opposait nettement la religion naturelle à la religion révélée (2) . D autre part, dans la patrie de Rousseau le théologien Turretini publiait de 1729-37 une série de dissertations latines sur la Théologie Naturelle ; et en 1736, un élève de Turretini, Jacob Vemet traduisait son T raité sur la V érité de la Religion Chrétienne, et des Pensées sur la Religion, où l’on trouve ébauchées quelques-unes des idées les plus importantes du Rousseau de l’Emile. M. Ritter, M. Sayons (dans son XVIIIe siècle à l’étranger), et d’autres ont attiré l’attention sur l’ouvrage en six volumes, bien connu en Suisse Française, de Marie Hubert, Lettres sur la Religion essentielle à l’homme, distinguée de ce qui n’en est que l’accessoire (1738 ; 2e éd. 1756). Que reste-il d’ailleurs à dire à ce sujet après les trois volumes de P.-M. Masson sur la Religion de Jean- Jacques Rousseau (1916), et son édition de la Profession de foi du Vicaire Savoyard (en 1914) ? On lit dans l’Introduction à cette dernière ce passage : « On s’apercevra, en achevant la lecture du Commentaire, qu’il n’y a guère une idée formulée par le Vicaire qui

(1) On consultera aussi avec fruit le volume de D. Mornet, Sciences de la Nature au XVIIIe siècle (1911), Première Partie, Chap. n. « La lutte contre le Merveilleux », Chap. III. « La lutte contre la Théologie ». Et les volumes déjà cités de J. Atkinson. Empruntons lui cette esquisse de la Profession de Foi du Vicaire Savoyard que crayonna Pierre Bergeron dans la Relation de Voyage en Tartarie (1634), Vol. III, p. 323 : « Pour ce qui est de leur Religion, ils croyaient en Dieu, Créateur de toutes choses, tant visibles qu’invisibles, et qui donne les récompenses et les peines aux hommes selon leurs mérites. Et toutefois ils ne l’honorent pas par prières et louanges, ni par aucun service et cérémonie ». Et après avoir résumé les croyances des Sévarambes du « Troisième continent, ordinairement appelé Terre Australe » (1677-79), l’auteur écrit : « De là vient que si leur religion n’est pas la plus véritable de toutes, elle est du moins la plus conforme à la raison humaine ».

(2) Songe que de très haut la Sagesse éternelle A gravé de sa main, dans le Jond de ton cœur,

La religion naturelle.

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n’eut été formulée avant lui ; que depuis la théorie du jugement jusqu’au parallèle de Socrate et de Jésus, depuis l’exaltation de la conscience jusqu’au réquisitoire contre les « philosophâtes » tout avait été dit et redit par les moralistes et les apologistes antérieurs » (p. 100).

Resterait encore le Rousseau novateur en éducation. Il n’est pas plus « neuf » dans ce domaine qu 'ailleurs ; et le secret de l’influence qu’il exerça avec son Emile ne saurait être cherché là. Il est peut-être pédant de remonter jusqu’au monde antique pour y trouver des précurseurs ; cependant, devant la persistance de l’argument que nous combattons, il ne sera pas déplacé de rappeler au moins Platon défendant avec zèle des thèses volontiers attribuées à Rousseau ; telles l’instruction par le jeu, et dans les méthodes d’enseignement le bannissement de tout ce qui pourrait sentir la contrainte ; de pratiquer avec zèle les exercices du corps ; et de ne point offrir de nourriture trop forte à des esprits trop faibles ; et si Rousseau attend qu’Emile ait vingt ans pour lui parler de religion, Platon renvoie après la trentième année l’étude de la Dialectique. Après Platon, les Stoïciens insistèrent sur l’éducation selon la nature. Des Plutarque, les Cicéron, et les Sénèque défendirent sous une autre forme, ou seulement moins systématiquement, les mêmes idées. Paissant l’antiquité, nous trouvons un cas assez curieux chez ce père Mapphée-Vegge, que l’abbé Cajot dans son zèle à trouver Rousseau coupable de « plagiat » déterra dans la Bib. SS. PP., tome XV (1622). Entre autres points discutés dans le traité De Liber or um Educatione nous trouvons : livre I, Prescription aux femmes grosses d’un régime nutritif convenable ; demande qu’elles allaitent leurs enfants ; endurcir les petits au grand air ; les pleurs ont leur raison d’être ; tenir compte de l’âge des enfants, et éviter autant les bontés mal entendues que les excès de sévérité. Divre II. Ne rien hâter en éducation ; ne pas commencer la lecture avant sept ans ; moyen d’alléger les dégoûts de l’étude en rendant le travail intéressant ; bien étudier le caractère de chaque enfant et se diriger d’après cela pour le con-

duire et choisir sa profession. Livre III. Les exercices manuels sont excellents ; maintenir une atmosphère gaie au travail ; préparer peu à peu aux études philosophiques ; rendre la vertu attrayante ; cultiver la frugalité.

Amiel (/.-/. Rousseau jugé par les Genevois d’ aujourd’hui, p. 454) a fait une découverte analogue à celle deCajot:«Si, dit-il, Emile est un ouvrage hardi et neuf, il est moins radical cependant que son prototype du xme siècle, demeuré inconnu à Rousseau ; je veux parler du roman philosophique intitulé L’Homme de la Nature qui a pour auteur Tophail, un des philosophes arabes de l’Espagne ». Mais il n’est pas besoin de se rabattre sur des cas isolés, accidents en quelque sorte ; à la Renaissance, on discute avec passion l’éducation, et les plus grands, Erasme, Rabelais, Montaigne, le font dans l’esprit de Rousseau. « Je trouve, remarque Montaigne, que nos plus grands vices traînent leurs plis dès notre plus tendre enfance, et que notre principal gouvernement est entre les mains de nos nourrices ». Au xvne siècle, les Jésuites et les Jansénistes continuent à remuer la question d’éducation dans un sens éminemment progressif ; les premiers par exemple favorisant les exercices corporels ; et quant aux seconds, Rousseau avait « dévoré, » dit Compayré, les livres de Port Royal ; chez Pascal même, il pouvait trouver son grand principe d’Emile : « Il faut donc qu’on ne puisse dire ni il est mathématicien, ni prédicateur, ni éloquent. Cette qualité universelle ; être né homme, me plaît ». Dans la Logique, les Solitaires s’étaient donné pour but aussi de former « non le grammairien, le savant en aucune science... mais l’homme ». Ailleurs ce qu’il voulait avant tout apprendre à leurs élèves, c’était « la science de bien vivre » (Sainte-Beuve, Port Royal, III, p. 544)- Rousseau lui-même cite parmi ces prédécesseurs, et pour en approuver les principes, Locke (son livre de l’Education des Enfants, 1693, avait été traduit en Français par Coste, et publié à Amsterdam, 6e éd. 1743), Buffon, Crousaz, Duclos, l’abbé de Saint-Pierre, Fleury, Rollin, Turgot.

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Si nous entrions dans le détail des théories diverses de Rousseau, l’énumération des précurseurs deviendrait extrêmement fastidieuse.

Ea campagne de l’allaitement maternel par exemple était en train bien avant que parût l’Emile ; Tronchin, Buffon en avaient parlé avec autorité, et combien de moins connus ! Atkinson, dans le chapitre cité, sur le « Bon sauvage » ( Relations de Voyages au XVIIe siècle) écrit : « Il est intéressant de constater qu’elle (l’idée de l’allaitement) fait partie du contenu moral du bon sauvage » (p. 78). Et Erasme s’en était occupé dans son Colloque « Puerpera », dès 1516. Ees mêmes auteurs, presque tous, protestaient avant Rousseau contre l’emmaillotement des bébés. Ees conseils pour le développement du corps, jamais abandonnés depuis Rabelais et Montaigne, avaient été — sans compter des auteurs secondaires — nettement préconisée par Eocke en Angleterre, et Turgot en France. De même, depuis Rabelais et Montaigne, on n’avait cessé de répéter qu’il fallait donner le pas au développement de l’intelligence sur la culture de la mémoire ; et la prudence dans la discussion des choses religieuses et philosophiques qui souleva tant d’opposition quand elle fut proposée par Rousseau avait été fortement recommandée ; Bacon voulait attendre à 15 ans, Crousaz, un Vaudois publiant en Hollande, parlait dans le même sens, et Bonnet, l’adversaire de Rousseau en maintes occasions, avait cependant prêché la même doctrine sur ce point dès 1754 ( Essai de Psychologie). Une autre idée dont on a volontiers fait honneur à Rousseau, celle de l’excellence du travail manuel était déjà chère à Eocke avant Rousseau ; à l’abbé Fleury de même ; et Bossuet lui-même dans ses Elévations sur les Mystères avait exalté le travail manuel par l’exemple du charpentier de Nazareth... Et ainsi de suite ad infinitum (voir notre article cité de Modem Philology, X, 2 oct. 1912, p. 17-19) (1).

(1) Notons en passant que M. F. Picavet, dans sa révélatrice Littérature Française en langue latine (1921) ne peut s’empêcher à tout moment, de penser à Rousseau : c’est, dès le premier siècle de notre ère, Phavorinos qui engageait

Citerons-nous encore — dans un domaine du reste secondaire — ce passage de Louis Dimier, Buffon (1919) : « La vogue de ces études (de botanique) dont nos manuels de classe ont inventé de mettre la cause dans Rousseau, était de trente ans plus ancienne. Répandue premièrement sous le nom et avec les méthodes de Toumefort, elle avait pris un essor soudain quand les ouvrages de Linné parurent : depuis les Fundamenta botanica qui sont de 1736, jusqu’à la Philosophia hotanica, qui est de 1751 » (p. 113) ? Ou citerons-nous Culcasi qui fait voir clairement que dans le grand débat au sujet de la supériorité de la musique française ou italienne, Rousseau n’a pris la parole que lorsque tous les éléments du débat avaient déjà été formulés ? (Gli Influssi italien i nell’Opere di J. J. Rousseau, 1907).

Tant de témoignages dans tant de domaines ont fait boule de neige,... ont amené à des affirmations plus générales comme celle de Brunetière, lequel, dans ses Etudes sur le XVIIIe siècle (1911) parlait de Vauvenargues : « en qui déjà se trouve tout ce qu’il y a de meilleur dans Rousseau » (p. 294) ; à celle même de M. G. de Reynold, qui réduisait à des proportions microscopiques en quelque sorte le Rousseau novateur quand il écrivait dans les Annales Rousseau de 1912 « J. -J. Rousseau et la Suisse « (VIII, p. 161-204), qu’il n’y a pas une des oeuvres du philosophe dont on ne trouve l’idée exprimée dans des oeuvres suisses de l’époque antérieure à 1749, date du Premier Discours.

De telles déclarations, il n’y avait vraiment qu’un pas au mot d’apparence si paradoxale de M. René Gillouin, dans son livre sur Seillière ( Un philosophe de l’Histoire moderne et

les femmes romaines à nourrir leurs enfants, et « apporte des arguments que J.- J. Rousseau a reproduits dans V Emile (p. 38) ; c’est « Voltaire et Rousseau (qui) maintiennent une religion naturelle qui rappelle en plus d’un point ce qu’avait enseigné saint Thomas, Raymond Lulle et Raymond de Sebonde ; c’est la politique de J. -J* Rousseau qui descend en ligne droite des pamphlétaires latins du temps de la Ligue » (p. 154), etc.

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française ) : « On voit que... le prodigieux succès de J. -J. Rousseau a tenu, non point à l’originalité de ses vues, mais tout au contraire à leur vaste diffusion préalable » (p. 68).

Nous n’en doutons pas, du reste ; Rousseau continuera longtemps encore à être proclamé l’écrivain le plus original du xviue siècle, le grand lanceur d’idées : « le Roi est mort î vive le Roi ! » Ce qui précède n’en démontre pas moins que, parler aujourd’hui d’un Rousseau novateur, est réellement impossible. Ce qu’il faut dire, c’est que l’érudition moderne, en montrant comment on ne peut pas résoudre sur ce terrain le problème de la prodigieuse influence de Rousseau, l’a posé une fois de plus et confirmé une fois de plus notre idée de la nécessité d’une nouvelle enquête.

Maintenant deux remarques pour préparer à l’examen que nous proposons.

§ 1. D’abord, ne cherchons pas un refuge dans le mot fameux par lequel Mme de Staël a, la première, exposé son embarras, mot qu’on a souvent répété, et qu’on trouve même sous la plume d’érudits aussi remarquables que P.-M. Masson : « Rousseau n’a rien inventé, mais il a tout enflammé ». De mot n’est pas faux, mais il ne constitue en aucune manière une réponse ; il amène plutôt un nouveau problème. Car enfin, si parmi tous ceux qui, avant Rousseau, avaient discuté les mêmes idées — et il est bien sûr que nous aurions pu allonger indéfiniment notre liste de précurseurs, numquam nil novum sub sole — aucun n’a remué le monde comme lui, certains d’entr eux ne manquaient pas d’éloquence ni de style : Platon, Dante, Rabelais, Montaigne, Fénelon, et tant d’autres ! Non, pour que Rousseau pût « tout enflammer », encore faeeaitie Qu’ie y eut queeque chose d’infeammabeE. Puisque, à égale observation, égale dialectique, égale éloquence, et sou-

42 IvA PENSÉE DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU

vent égale passion, la semence n'avait pas germé, c’est qu il devait exister au moment où Rousseau parut, des circonstances qui n’avaient pas prévalu en d’autres temps. Baldensperger (dans son livre La Littérature, II, p. 203) dit fort bien :

« Un succès prouve toujours quelque chose : qu il s est rencontré à de certains moments des coïncidences entre une œuvre et un groupe ». En d’autres termes, il se pourrait qu en cherchant l’explication de l’action surprenante de Rousseau chez Rousseau, on ait fait fausse route ; et qu’on ait négligé ce qui justement constitue le facteur décisif dans le problème à savoir les circonstances et l’état d’esprit public au moment où Rousseau écrivit et où il reprenait à son tour des idées préconisées avant lui. Si tel était le cas en effet, le mérite ou le démérite — de Rousseau pourrait en être considérablement réduit, ou du moins devrait être apprécié différemment. Serait-ce une raison pour rejeter l’explication ? Certes non.

U faut donc commencer — et ce sera le sujet de notre première partie — par faire la part de ce contingent qui explique probablement tant de choses, souvent toutes choses (1).

§ 2. Et voici notre seconde remarque, bien plus importante encore. En sondant l’œuvre de Rousseau dans toutes les directions pour aboutir au résultat qu’elle n’était pas celle d’un novateur, l’érudition en même temps a imposé à notre attention cette vérité qu’il existe entre plusieurs des théories fondamentales du philosophe, des contradictions en apparence irréductibles. Entre le scepticisme métaphysique de Voltaire, par exemple, sa tolérance religieuse, son rationalisme moral, son enthousiasme pour les sciences, son aspiration à la liberté politique, il y a une unité philosophique ; et certaines incon-

(1) Dira-t-on que, si Rousseau n’a inauguré sur aucun point, il a du moins coordonné en un faisceau unique toutes ces doctrines dont il fut considéré comme le représentant ? Cela pourrait se soutenir ; mais ce serait réduire l’affaire à une simple addition, et il est évident que l’addition se serait faite sans Rousseau. Le problème ne serait-il pas simplement déplacé, ou transformé en celui-ci : comment Rousseau a-t-il usurpé son prestige ?

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séquences (comme on en trouve chez chaque auteur) sont des accidents qui n’infirment pas l’inspiration unique. De même Montesquieu est toujours l’adversaire de l’absolutisme politique et social, et l’avocat du contingent. Buffon malgré sa classification hiérarchique des êtres vivants calquée sur la classification aristocratique de la société — et qu’il avait adoptée dans un esprit de tradition — n’en reste pas moins pour son temps un naturaliste imbu d’un esprit méthodique d’observation et un maître dans l’art de la synthèse ; Bossuet est toujours au fond l’apôtre de l’autorité ; Pascal toujours le détracteur de la raison humaine... Mais chez Rousseau, rien de tel ; en vain les critiques divers ont longtemps essayé de tout ramener — selon leur humeur ou leur préférence — à quelqu’une des théories accusées chez Rousseau, le rationalisme philosophique ou la liberté politique, le retour à la nature ou le sentimentalisme moral, ou le sentimentalisme religieux... : un examen attentif des textes, écartant impitoyablement tout impressionisme ou tout subjectivisme, n’autorise plus pareille tentative.

Prenez même — - prenez surtout — les pourfendeurs de Rousseau ; ils brandissent l’anathème pour des motifs si contradictoires, que ce serait un jeu de faire une collection de ces accusations disparates. Voici, par exemple, Rousseau malmené pour avoir tué toute énergie en nous par un sentimentalisme stupide et efféminé (ruine psychique de l’individu... eudaimonisme lâche... maladie de la solitude... empire des éléments féminins de l’esprit sur les éléments viriles — Lasserre ) ; et le voici, pris à partie pour avoir exaspéré l’énergie et créé une atmosphère de passions violentes et de folies furieuses (exaltation du crime à la façon de Nietzsche lorsque celui-ci écrivait : « Quand il tue, vous affirmez qu’il tue pour dérober ; mais je vous dirai quoi : son âme désirait du sang, pas du butin ; il avait soif du bonheur du contenu » — Seillier e) . Étudiez Rousseau à un point de vue plus concret, son influence sur la Révolution : le voici, chez l’un, responsable d’avoir inspiré la Révolution (« le jargon révolutionnaire, c’est la langue de Rousseau mal parlée : Rousseau

enchante le peuple par son affirmation de la bonté des pauvres et de la méchanceté des riches... sans lui, il est possible qu on n’eût pas songé en 1792 à faire la Republique » Lemaître) , mais d’après un autre, les « prodigieux événements » de la Révolution ne lui doivent rien, à ce Jean- Jacques, ce prédicant ordinaire du respect des lois et de la soumission aux pouvoirs établis ». (« Res grands faits révolutionnaires, la convention des États Généraux, l’abolition de la royauté, la mise en vente des biens nationaux, la séparation dans 1 État du temporel et du spirituel sont étrangers à Rousseau, ou même se sont produits malgré et contre cette influence » — Dide) .

On voit bien que c’est la passion qui a conduit à ces formules simplistes, mais il n’en reste pas moins que 1 on a pu trouver des arguments pour défendre les plus disparates avec une égale conviction.

Il faut reconnaître aussi ici qu’une partie du mal vient de ce qu’on n’a guère cessé encore d’aborder les théories de Rousseau comme devant former d’emblée un système arrêté ; la contingence d’étapes successives de la pensée chez lui n’a jamais été sérieusement prise en considération ; or la pensée de Rousseau a évolué sur bien des points ; il y a eu des retours, et même des re-retours ; et pas toujours simultanément dans les divers chapitres de sa pensée philosophique, ce qui crée des malentendus sans fin. Qu’on se rappelle seulement combien ont été transformées et illuminées nos appréciations de Rabelais, Ronsard, Montaigne, V. Hugo (pour ne citer que les tout grands) depuis qu’on s’est avisé de substituer une étude de l’évolution et des variations de leur pensée à la notion d’une création intégrale et d’emblée homogène, ou d’emblée hétérogène. De même, on avait oublié trop souvent que Rousseau avait laissé des éléments de sa pensée non développés (il le dit lui-même pour le Contrat social qui n’est qu’un chapitre de sa pensée politique) . De cette façon, il est trop facile, comme on le fait souvent, d’opposer partie à partie, ou trop difficile de concilier partie à partie.

D’autre part, ni les considérations d’évolutions ou de varia-

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tions, ni celles de pensées fragmentaires ou suspendues, ne suffisent à expliquer certaines fondamentales incompatibilités. On trouve sous la plume de Rousseau, constamment et même simultanément, des théories qui sont essentielles et qui sont cependant ennemies : bref, c’est dans le tissu même de la pensée qu’il y a des déchirures.

Certains travaux des dernières années nous ont déjà fait pressentir que l’on marche graduellement et irrésistiblement vers cette conclusion. Citons-en quelques-uns.

En 1891, M. Alexis Bertrand, dans un travail lu à l’Académie des Sciences Morales et Politiques sur « Re texte primitif du Contrat social » (Comptes rendus de la société T. CXXXV, p. 850-884, et chez Picard, 1891) veut établir surtout — en se fondant sur ce texte primitif du Contrat social — que le contenu du Second Discours est incompatible avec l’œuvre de Rousseau dans son ensemble, que ses paroles sur l’excellence de l’état de nature et l’infériorité de l’état social sont de « simples boutades » ; et que seulement Rousseau n’a pas eu le courage de se dédire. Or, ce n’est en réalité qu’une répétition d’une observation souvent formulée par les érudits les plus compétents. Tels Morley : Res théories du Contrat reviennent « à un abandon complet à peu près des principes du Seconp Discours » (/•-/• Rousseau, II, m, 21) ; Chuquet : « Re Contrat social est en désaccord avec l’œuvre entière de R. » (Rousseau, p. 147) ; Faguet : « Res idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, ne pas tenir à l’ensemble de ses idées » (Dix-Huitième siècle, p. 383) ; Voir aussi Ducros, /.-/. R. de Genève à l’Ermitage, p. 203, note) ; Beaudoin, /.-/. R., vie et œuvres, 1, 326-7) ; E. Champion, dans ses diverses publications ; etc. Il y a cette différence seulement que le plus souvent quand on attire l’attention sur cette difficulté particulière de réconcilier les idées de Rousseau sur la société civile et celles sur l’état de nature, c’est au contraire le Rousseau de l’état de nature qu’on considère comme le vrai, et celui du Contrat social qu’on considère comme étranger.

En 1865, M. Espinas, dans la Revue Internationale de l’En-

seignement (Vol. 30, pp. 325-56 ; 425-62), publie des articles conçus dans un esprit de violence tout à fait curieux, traitant Rousseau de « rhéteur », « incohérent jusqu’à l’impertinence » (234), impossible à « prendre au sérieux », car on ne peut voir dans son œuvre qu’une « mystification prolongée » (442)* Nous ne revenons pas sur ce qu’il peut y avoir de présomptueux de la part d’un individu — de beaucoup de talent du reste mais sans grand nom quand il écrivait cela — d’accuser de folie le monde entier qui avait honoré Rousseau comme un de ses grands penseurs ; surtout nous persistons à ignorer des arguments sans dignité, tels que « Rousseau n’avait qu’un souci, le succès, c'est-à-dire la réputation et l’argent » (457). Constatons seulement que dans les pages pensées de son étude, et dans un esprit qui rappelle celui de M. Bertrand, M. Espinas oppose surtout le Rousseau défendant l’état de nature et le Rousseau déclarant l’état social supérieur ; — le second serait le vrai Rousseau, et c’est celui des premières années de Paris ; mais Jean- J acques, par vanité, aurait voulu jouer le rôle du premier ; il y a bien une troisième phase, où Rousseau a voulu faire un compromis entre le penseur et le comédien, mais là « tout s’effondre dans un abîme de contradiction. » Ajoutons, qu’ énergiquement pris à partie par M. Dreyfus-Brisac (Rev. de l’Enseignement, Vol. 31, pp. 537-48), M. Espinas réplique (Vol. 31, pp. 138-53), en faisant des concessions importantes ; c’est-à-dire disant qu’il n’a proposé son système des trois phases que « comme une hypothèse plausible, avec l’espoir — nous l’avouons encore — que la critique sérieuse nous apprendrait si le problème des perpétuelles contradictions de J.- J. est ou n’est pas soluble de cette façon » (140). Sur ce point des « contradictions perpétuelles » M. Espinas, on le voit, ne peut consentir à céder ; — et en cela il sera de moins en moins un isolé.

Bien plus important, car il ne nous accule pas à la théorie que le monde entier est fou en lisant un Rousseau insincère, est le cas de M. Faguet ; nous y avons fait allusion déjà ; il définit la pensée de Rousseau : un « chaos d’idées claires ». Par exemple, dans son Rousseau penseur, il compare les données

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des Discours, Préface de Narcisse, Emile, Contrat social, Gouvernement de Pologne, etc. ; il conclut assez naturellement à l’impossiblité de concilier tout cela : Rousseau sociologue, et qui est anarchiste, Rousseau anarchiste et qui est politique autoritaire, et... « ultra-archiste ».

Un autre critique qui a été manifestement inquiet de quelque chose d’incohérent est M. Bourgoin, qui dans la Revue de Métaphysique et de Morale du Ier mai 1912 (Numéro du bicentenaire) souligne « Deux tendances de Rousseau », — à savoir: analyse de la personne morale et du jeu des passions (point de départ dans les aspirations individualistes), et philosophie qui cherche les principes de l’organisation politique (point de départ dans les dispositions de sociabilité). Malheureusement l’auteur, qui depuis 1897 s’occupait de la politique de Rousseau, mourut sans développer l’idée exprimée dans ces quelques pages.

On lira avec profit sur ce sujet un long travail de Paul Sackmann dans le Herrig’s Archiv, de 1913 : c’est-à-dire publié, notons-le, aussitôt après les années du bi-centenaire où Rousseau avait été beaucoup discuté, et souvent dans l’esprit systématique de la critique moderne (comme Bourgoin) . « Das Rousseau Problem und seine neueste Boesungen. » De « problème » dont parle l’auteur est justement celui de la réconciliation des éléments divers de l’œuvre de Rousseau ; et on voit qu’en effet tous les derniers venus ont trouvé quelque chose à réconcilier chez le philosophe de Genève : Boutroux, Hœffding, Bosanquet, Parodi, Bouvier, Delbos, et y compris M. Sackmann lui-même. Chez Boutroux c’est l’individu et l’émotion d’une part, et la société et l'intelligence de l’autre ; chez Hoeffding, c’est le sentiment du relatif en moi, et celui de l’absolu en moi, etc.

Signalons aussi le volume plus récent de B. Proal, La Psychologie de J- J. Rousseau (Alcan 1923) ; l’auteur est un homme qui ne se pose pas en étudiant des doctrines de Rousseau, et qui n’a pas 1 u tous les commentaires divers produisant une impression de confusion terrible. Mais, étudiant surtout la personnalité de Rousseau, ce qui le frappe, lui encore, ce psy-

ckologue, c’est justement cette constante coexistence dans la pensée de Rousseau, de thèses apparemment incompatibles, et que Rousseau défend avec le même enthousiasme. Il en fait une longue énumération (entre autres p. 292-300) ; et il mentionne une lettre dans laquelle Rousseau, en réponse à des indications de contradictions déconcertantes que lui faisait son ami d’Eschemy, s’empresse de lui en citer d’autres encore (1).

Nous avons enfin, à l’apppi de notre dire, les études pénétrantes de M. Lanson, son chapitre sur Rousseau dans son Histoire de la Littérature Française, son article « Rousseau » dans la Grande Encyclopédie (1900), et celui sur 1’ « Unité de la Pensée de J.- J. Rousseau » dans les Annales Rousseau (VIII, 1912). Ce dernier titre, à lui seul, est significatif ; elle n’est pas évidente certes, cette unité de l’œuvre de Rousseau, puisque 150 ans après sa mort, il faut qu’un esprit comme celui de M. Ranson en fasse un objet de recherche. Et d’ailleurs celui-ci nous avertit d’emblée qu’il ne peut plus prendre le mot « unité de la pensée de Rousseau » dans le sens qu’il avait cru pouvoir lui donner encore en 1900 ; qu’il reconnaît devoir s’essayer « moins à faire apparaître un Rousseau logique qu’un Rousseau vrai ». En somme, dit-il, il y a contradiction indiscutable, mais elle est entre l'homme Rousseau et l’œuvre de l’écrivain ; et quant à cette dernière, il souligne l’existence d’oscillations constantes de l’émotion à l’intelligence, et vicever sa, un rythme habituel de sa pensée (2). Vers la fin de

(1) A vrai dire, nous ne savons où M. Proal a vu cette lettre. La note de p. 299 renvoie à Hachette III, 341, où Rousseau discute ses contradictions avec M. de Beaumont.

(2) M. Faguet avait relevé ce trait lui aussi : et il est en effet frappant dès qu’on y regarde de près. Voici la phrase qui termine l’article de M. Lanson ; nous tenons à la signaler, car il y souligne un point fort important pour l’interprétation que nous allons essayer [mais nous voyons quelque chose de bien plus grave chez Rousseau que la contradiction seulement entre l’homme et l’écrivain] : « Ce contraste de l’œuvre et de l’homme qu’on appelle contradiction si l’on veut, il ne faut pas essayer de voiler cela, car cela, c’est Rousseau

meme ».

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l’article, M. Ranson se demande si « plus d’un lecteur ne pense pas que j’ai moins résolu que confirmé en les expliquant, quelques-unes des contradictions qu’on reproche à Rousseau, et les plus importantes. »

Il y a là des indices que nous devons méditer après les avoir recueillis. Sans doute, il était extrêmement naturel de chercher à ramener l’unité logique dans l’œuvre d’un écrivain — surtout d’un écriavin philosophe ; et on comprend bien que pendant longtemps — un siècle et demi — on n’ait pas résisté à la tentation d’aller même jusqu’à mutiler l’œuvre de Rousseau pour arriver à chef. Mais puisque aujourd’hui tant d’échecs en ont prouvé la futilité, pourquoi persister dans ces efforts ? Après tout, rien ne nous force à admettre a ftriori qu’il existe un système philosophique et logique de Rousseau qu’on puisse reconstituer de toutes pièces. Il semble plutôt que si c’est là la condition sine qua non de comprendre Rousseau, il faut d’emblée y renoncer.

Ce serait trop commode, d’autre part, si, de ces aveux, on allait conclure qu’il faut renoncer à expliquer Rousseau, ou qu’il faille l’étudier seulement comme un frivole dispensateur d’esprit sur les problèmes de son âge. Non certes ! Qu’un gratte-papier de troisième ou quatrième ordre se contredise sur des propositions fondamentales, peut ne nous importer en aucune façon. Mais Rousseau est Rousseau, et quoique vivant à l’âge du suffrage universel, nous n’en sommes tout de même pas encore à ce point que de peser ses incohérences dans la même balance que celles des Bouvard et Pécuchet. Et d’ailleurs la critique moderne ne nous impose que cette seule conclusion : Qu’on avait cherché sur une mauvaise piste en s’efforçant de ramener la pensée de Rousseau à l’unité philosophique, mais nullement qu’il n’y ait rien à trouver par ailleurs. De fait, cette existence simultanée de théories incompatibles, n’est-elle pas elle-même un problème — qui n’est pas uniquement d’ordre logique, mais psychologique aussi bien ? ha présence de théories inconciliables dans un esprit ou dans une œuvre ne signifie point que ces théories ne puissent entrer en

Schinz. — Rousseau

rapport les unes avec les autres. L’eau et le feu, peut-on dire, sont incompatibles ; cependant l’eau et le feu peuvent être mis en rapport, même si l’un doit à la suite de relations établies, exterminer l’autre ; les savants étudient avec profit ces relations. De même pour la pensée de Rousseau ; elle peut contenir des éléments hétérogènes, mais cela ne nous dispense pas d’étudier les rapports de ceux-ci. Au contraire : il doit y avoir sûrement une raison suffisante pour expliquer cette cohabitation — cette intime et hostile cohabitation. Et le fait qu’un écrivain qui offre une morale trahissant des tendances en sens nettement opposé, ait justement été l’un des penseurs les plus influents dans l’histoire, nous pousse à nous demander si la présence de ces conflits fonciers ne constituerait pas peut-être le problème tout entier de Rousseau.

C’est l’examen de ces questions dans notre 11° — et principale — Partie dont nous nous autorisons pour justifier notre titre : Essai d’interprétation nouvelle.

Résumons tout cela :

Rousseau, selon les termes de l’étude si connue de M. de Voguë dans la Revue des Deux Mondes (1895) « pèse d’un poids prodigieux sur tout notre établissement intellectuel » : — voilà le fait.

Pourquoi Rousseau, malgré les attaques sauvages dont il a été l’objet, ne veut-il pas mourir ? — Voilà le problème.

D’explication de Rousseau par le « style enchanteur » n’en est pas une ; celle par la « personnalité » évite le problème, ou si on veut, le recule ; celle de Rousseau « novateur » ne se soutient plus, — et d’ailleurs, supposé qu’elle tînt pour le xviue siècle, elle ne fend pas compte de l’intérêt porté à Rousseau au xxe.

D’autre part, l’examen auquel nous venons de nous livrer sur la nature des discussions suscitées par l’oeuvre de Rousseau a dirigé notre attention sur deux points :

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i° On a tenu relativement peu compte dans le passé des conditions sociales et psychologiques prévalant au moment où il parut, — et qui ont continué à prévaloir depuis. Peser avec soin l’importance de ce facteur, ce sera l’objet de notre premier effort (Première Partie) .

2° Nous tournant ensuite vers l’œuvre philosophique de Rousseau, nous nous rendons compte que les exposés de sa pensée offerts par les commentateurs les plus divers, et les plus dignes de confiance aussi, trahissent l’existence d’un conflit entre éléments essentiels, — c’est-à-dire condamnent d’emblée la tentation de chercher chez Rousseau un ensemble philosophique cohérent : Chercher à démêler la nature et l’étendue de ce manque de cohésion philosophique, le sens qu’il peut avoir, examiner si ce ne serait pas là ce qui donne à l’œuvre de Rosseau son caractère propre et essentiel, et important, ce sera l’objet de notre second et plus important effort (Seconde Partie) .

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