I. — Rousseau romantique et Rousseau romain
Il nous faut maintenant reprendre le sujet complémentaire à celui du chapitre précédent, c’est-à-dire faire voir que Rousseau était particulièrement préparé à sentir ces problèmes. Nous disons reprendre, car certes nous n’avons pas la naïveté de prétendre ici à aucune originalité ; l’assertion, et si l’on
veut la démonstration, a été faite maintes fois que les conditions dans lesquelles naquit et vécut le Rousseau des premières années furent telles qu'elles ont contribué à le prédisposer à sentir plus qu’un autre les problèmes du temps. En vertu cependant de l’exposé de notre premier chapitre, nous pouvons examiner ces conditions sous une forme à la fois plus large et plus définie.
On s’appuie généralement sur tels antécédents dans la vie de Rousseau, ou sur tels traits de caractère ; — et on le fait selon que soi-même on veut appuyer sur tel côté de la pensée de Rousseau ou sur tel autre ; sur son romantisme par exemple (Easserre, Seillière, Babbitt), ou sur son puritanisme (Dide, Valette) ; ou, quand on tient compte à la fois de tendances diverses de son esprit, cela a été simplement pour les juxtaposer, et souligner peut-être l’interne incohérence, mais en renvoyant dos à dos les différentes personnalités et en disant : malgré cela Rousseau a agi sur son temps (Eaguet). Nous estimons, nous, que l’on ne procède point ainsi de la bonne manière, et nous ne ferons pas d’efforts particuliers pour trouver chez Rousseau une personnalité simple, ou harmonieuse dans la complexité. Si ce que nous apprenons de lui manifeste quelque unité, fort bien ; mais en cas contraire nous ne chercherons pas à aller contre la réalité, imaginant que c’est notre devoir de créer cette unité où elle n’existe pas. Et même, puisque nous sommes disposés d’emblée à voir en Rousseau un esprit ouvert aux courants d’idées divers de son siècle, nous considérerons comme plutôt naturel de trouver un esprit marqué lui-même de ces tendances différentes.
Puisque nous parlons psychologie il sera opportum de prévenir d’ailleurs en passant un autre malentendu. D’éléments disparates, peut-être violement contradictoires, il ne faut pas conclure nécessairement à infériorité ou monstruosité. Dans son volume massif /.-/. Rousseau — déjà cité — M. Seillière a fait de l’homme de Genève un portrait sombre et repoussant, et présentant les pires tares et les pires marques de dégénérescence. Si on ne sentait quelqu’un qui déteste les idées de Rous-
seau, il y aurait lieu de s’indigner ; mais les traits qui pourraient être justes chez M. Seillière trahiraient aussi bien simplement une nature variée et qui vibre à tous les souffles. D’ailleurs les recherches de psychologie moderne ne tendent-elles pas vers cette constatation que l’homme est le plus souvent un composé d’éléments hétérogènes, fréquemment et bizarrement en lutte les uns avec les autres. Bt nous sommes tentés de mettre en regard de l’affreuse grimace de Rousseau dessinée par M. Seillière les réflexions d’un psychologue moderne, P. Mendousse, qui dans l’Ame de l’adolescent (Alcan), écrit :
« Peut-être ne serait-il pas excessif d’affirmer que tout adolescent normal doit présenter dans sa mentalité un mélange de génie et de folie, et peut-être y a-t-il lieu de craindre pour la vitalité d’un grand garçon trop bien équilibré, ha genèse d’une vitalité morale, maîtresse d’elle-même, implique comme sa principale condition un appel constant aux virtualités émotives ».
... Du reste, qu’on nous pardonne cette citation à l’adresse de tant des commentateurs chagrins de Rousseau ; si nous ne croyons pas, comme M. Seillière, que Rousseau ait été un monstre, nous ne croyons pas davantage que le manque d’équilibre mental soit le chemin nécessaire pour la virilité morale.
Un autre point encore sur lequel nous désirons attirer l’attention, c’est que nous ne nous contenterons pas de l’explication par l’hérédité pour la psychologie de l’homme Rousseau.
Bt sans doute, il ne peut être question de nier dogmatiquement l’hérédité au moins physiologique — comme le faisait Helvétius du temps de Rousseau ; et Ribot ( Hérédité psychologique) a le droit de dire : puisque nous savons absolument qu’il y a influence de nos sensations sur nos sentiments et sur nos émotions, partant sur nos pensées mêmes, il est impossible de nier l’hérédité psychologique. Mais d abord, fort souvent au moins, on attribue à ce facteur de l’hérédité des choses qu’il n’est nullement nécessaire de lui attribuer ; par exemple, des effets de simple imitation consciente ou inconsciente de l’entourage immédiat. Oui dira, dans une famille
IyA PENSÉE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU
de musiciens, ce qui est hérédité et ce qui est imitation et admiration des parents ? et pourquoi ne pas dire que le métier d’horloger peut être héréditaire comme la vocation musicale ?
En outre, et surtout, du point de vue qui nous intéresse ici, l’hérédité n’est pas une explication. Que vous disiez : « tel trait de caractère est là, parce qu’il est là », ou : « tel trait est là parce qu’il était chez son père et chez sa mère », en quoi comprendrez-vous, mieux ? En tout cas, tandis que les éléments hérités — car encore un coup nous ne voulons pas nier qu’il y en ait — échappent à notre emprise, il y a toujours, à côté, une part du moi que nous n’avons pas à accepter comme un x, et qui est susceptible d’analyse et de compréhension. Il y a plus ; il est certain que plus un individu est supérieurement organisé, plus les dispositions innées ou éléments hérités, seront susceptibles de modifications, — car il sera plus sensible à toute modification par les événements. En d’autres termes, plus on a affaire à un humain d’une mentalité accusée et supérieure — comme Rousseau — plus le facteur d’hérédité diminue d’importance dans la formation du moi ; et dès lors, plus on peut tenir compte des contingences pour expliquer son être psychique (i).
(i) Nous savons bien que Rousseau a été le tout premier à recourir à l’hérédité pour expliquer ce qu’il pensait être un trait fondamental de son être, son romantisme. Il dit de ses parents : « Leurs amours avaient commencé presque avant leur vie ; dès l’âge de 8 à 9 ans ils se promenaient ensemble tous les soirs sur la Treille ; à 10 ans, ils ne pouvaient plus se quitter. Tous deux, nés tendres et sensibles, n’attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition... Le sort qui semblait contrarier leur passion ne fit que l’animer. Le jeune amant, ne pouvant obtenir sa maîtresse, se consumait de douleur ; elle lui conseilla de voyager pour l’oublier. Il voyagea sans fruit et revint plus amoureux que jamais... » (VIII, 2). Cela semblait être dans la famille : « Gabriel Bernard, frère de ma mère, devint amoureux d’une des sœurs de mon père ; mais elle ne consentit à l’épouser qu’à condition que son frère épouserait la sœur ». Et Rousseau conclut : « Tels furent les auteurs de mes jours. De tous les dons que le ciel leur avait départis, un cœur sensible est le seul qu’ils me laissèrent » (3). Mais, d’abord, on sait aujourd’hui que Rousseau s’est mépris sur mainte chose concernant sa parenté. (Le romantique double mariage d’une sœur Bernard avec un frère Rousseau et d’un frère Bernard avec une sœur Rousseau, qui aurait eu lieu le même jour est une « histoire » ; une des
Essayons donc, en prenant le caractère de Rousseau comme un effet avant de le prendre comme une cause, et en nous abstenant de demander aucun secours à l’explication par l’hérédité, à quoi nous arriverons. Et si nous n’expliquons pas tout, ce que nous obtiendrons sera du moins une vraie explication, sera solide et utilisable.
§ 1. Partons de cette simple donnée : « Je naquis infirme et malade » (2) (1) ; et plus bas : « J’étais né presque mourant, on espérait peu me conserver » (3) .
Chez un être souffrant, la conscience du moi s’éveille tôt. Un enfant ne réfléchit guère qu’il existe avant que cette réflexion s’impose à lui ; et c’est la souffrance qui est l’occasion de l’éveil de la conscience (2) du moi ; naturellement, l’enfant pensera alors à la cessation de la souffrance. Et plus la souffrance est prolongée, ou fréquente, ou forte, plus la conscience du moi devient intense ; plus aussi l’enfant pense à ce qui est, en ce moment de l’existence, la seule forme concevable du bonheur, l’absence de souffrance. C’est dire que l’intelligence se développe en conséquence de la conscience du moi, et presque simultanément avec elle. C’est dire encore qu’un enfant bien portant sera moins intelligent en général qu’un enfant débile. D’ailleurs, le premier sera confirmé toujours davantage dans l’inconscience ou positivisme initiaux qui ne favorisent point la réflexion ; tandis que le second porte en lui les germes d’une imagination qui de négative deviendra positive et romantique : il rêvera bientôt dans un monde romantique un moi romantique. (Il est bien entendu d’ailleurs que les cir-
tantes dont Rousseau dit qu’elle fut toute sage et vertueuse, fauta avant le mariage) ; ensuite, on n’a pas épuisé Rousseau quand on a dit qu’il était romantique ; enfin Rousseau lui-même sera loin d’ignorer dans la suite des Confessions les actions des contingences sur la formation de son être ; on le verra tout à l’heure.
(1) Les chiffres entre parenthèses indiquent les pages du volume VIII des Œuvres de Rousseau, édition Hachette. C’est le premier volume des Confessions.
(2) Pour être bien sûr de n’être pas mal compris — le langage de la psychologie étant si peu précis — il faudrait dire la conscience consciente du moi.
constances peuvent donner l’occasion au bien portant de se rattraper plus tard intellectuellement ; mais généralement l’autre garde son avance ; un homme heureux développe rarement son intelligence) .
Sans doute les premières souffrances sont toutes physiques ; mais cela n’importe pas à une période de la vie où le bien-être physique peut seul compter ; pourtant les souffrances physiques, chez 1 être dont 1 intelligence est éveillée maintenant, vont entramer tantôt à leur suite des souffrances nettement morales : le faible, si même il n’est pas écrasé dès l’enfance par des forts (parents grossiers, camarades inconsciemment cruels), comprend son infériorité ; il est exposé à des maux inconnus aux forts , ceux-ci ont des joies auxquelles il ne peut aspirer * et il se sent mal préparé a la lutte pour la vie ,' la révolte est inutile pour un être faible ; l’idée du destin s’impose à son esprit ; il se résigne de cette résignation triste et touchante qui est devenue une des caractéristiques du romantisme. (C’est cet element de souffrance qui le distingue du romanesque.)
Nous venons de définir le cas de Rousseau, « né presque mourant » « Je sentis avant de penser, c’est le sort commun de l’humanité, je l’éprouvai plus qu’un autre » (3), dit-il parlant de sa première enfance. « Sentir » c’est vague, « souffrir » serait suffisant et en même temps plus révélateur. Rousseau, comme tous les analyseurs de caractères de nos jours, emploie « sentir » pour « comprendre », et réserve le mot « comprendre » pour « comprendre qu’on comprend ».
Écartons ici une objection possible. D’après certains médecins, Rousseau aurait été un malade imaginaire (il ne s’agit pas ici de la question de la folie, mais uniquement des maux physiques). Psychologiquement parlant, cela ne fait pas grande différence. Naturellement, cela ne peut s’appliquer à la première enfance ; un enfant doit avoir éprouvé la souffrance avant de pouvoir l’imaginer ; il faut même déjà un développement psychologique considérable pour être malade imaginaire. Ét, plus tard, qu’un homme soit malade ou qu’il &se croie malade, les résultats pour la formation du caractère sont les mêmes.
Dugas, dont la petite étude sur la Timidité (Alcan. 5e éd., 1910) devrait être méditée par quiconque s’occupe de Rousseau — on éviterait ainsi ces superficielles condamnations de sa personne si fréquentes sous les meilleures plumes — avait déjà noté ces divers rapports psychologiques, seulement il les appliquait au caractère tout fait : « 1/ excès de sensibilité développe en lui une clairvoyance aiguë » (p. 55). On le voit, Dugas part de l’idée que la sensibilité est innée ; ce n’est pas nécessaire ; seule la faculté de sentir est là ; la sensibilité (ou hypertrophie de la faculté de sentir) est développée graduellement par la cause externe de la souffrance. Dugas décrit plus bas, de la même manière que nous, l’intervention de l’imagination. a II [un caractère comme celui de Rousseau] se crée une société idéale, celle des livres, qui lui renvoient l’écho agrandi de tous ses sentiments si subtils qu’ils soient, si romanesques qu’il les juge lui-même » (p. 95). Pas n’est besoin toujours d’attendre les livres ; mais ceux-ci sans doute concourent à développer l’imagination une fois qu’elle a pris son essor ; nous verrons, à propos de Rousseau, combien cela se vérifie. Enfin, Dugas remonte aux origines de ce que nous avons appelé la tristesse romantique, en disant : « Il croit à la trahison comme il croit à l’amitié ; sans ombres de preuve, sur la foi d’apparences souvent trompeuses : un regard effrayant surpris dans les yeux d’un ennemi imaginaire lui révèle toute une suite de machinations et de complots » (p. 58). Cela se rapporte à l’adulte ; mais l’enfant déforme tout autant la réalité.
Un enfant qui souffre et qui s’est une fois rendu comtpe de sa souffrance, n’en reste pas là. Partant de la sienne, il comprend la souffrance d’autrui et y compatit. Son intelligence éveillée l’entraîne naturellement. Et c’est uniquement une affaire d’intelligence. En effet, pourquoi, ou plutôt comment, le bien portant ou l’heureux sympathiserait-il avec une souffrance qu’il ne connaît pas ? Au contraire, comment le souffrant ne sympathiserait-il pas ? Alors, l’enfant ressentant la souffrance non seulement pour lui, mais pour tous ceux dont le sort
est pareil au sien, sa tristesse et son romantisme s’accroît de toute la grandeur des souffrances des autres ; il rêve un monde dont ces choses soient absentes pour ses semblables comme pour lui ; et, en tant que cela dépend de lui, il cherche même à réaliser cet idéal.
Nombre de scènes des jeunes années de Rousseau trahissent en lui ces dispositions. Un jour son frère est rudement châtié par son père : « Je me jetai impétueusement entre-deux, l’embrassant étroitement. Je le couvris ainsi de mon corps, recevant les coups qui lui étaient portés... » (4). Revenu à Genève, de Bossey où il avait été en pension avec son cousin Bernard (1), il défend ce dernier plus chétif que lui contre les gamins de la rue. « Me voilà déjà redresseur de tort » (17) ; il avait douze ans. Il aime mieux souffrir en silence que de causer de la souffrance en dénonçant un camarade qui lui écrase les doigts entre deux cylindres de machine et un autre qui manque de le tuer d’un coup de maillet sur la tête (4e Rêverie). Bt son imagination s’exalte jusqu’à prendre le moyen pour le but, à voir dans la souffrance une vertu en soi ; ainsi quand il imite Scévola en mettant sa main sur un réchaud brûlant (4).
Tout enfant est faible, donc tout enfant souffre ; donc son intelligence est tôt éveillée ; donc tout enfant est bon ; donc tout enfant est romantique. Bt ce serait le cas surtout des petites filles, plus frêles que les garçons, et d’enfants de pauvres plus que d’enfants de riches — sauf le cas de maladie où la différence est réduite. Cependant, les impressions d’enfance sont fugitives ; le sens de la force, faisant oublier la souffrance» efface le sens de la pitié ; chez l’homme généralement, et chez la femme qui est heureuse dans le monde, aussi.
Tel ne fut pas le cas pour Rousseau. « Je l’éprouvai [le sort commun de l’humanité] plus qu’un autre » ; ce qui signifie pour nous : j’eus plus d'inclinations romantiques qu’un autre enfant. Comment peut-il dire cela ? Bn raison de ce fait que
(1) Le père de Rousseau avait, à la suite d’une querelle, quitté Genève pour e soustraire à la condamnation prononcée par les tribunaux.
non seulement il fut plus maladif que maint enfant (1), mais il fut élevé avec une tendresse extrême. On le soigne ; on le dorlotte ; on l’empêche de mourir. Il avait perdu sa mère en naissant ; une tante, dit-il « femme aimable et sage, prit si grand soin de moi qu’elle me sauva... chère tante, je vous pardonne de m’avoir fait vivre » (3). Et souvenons-nous que les soins non naturels de la tante, ou de l’étrangère — « ma mie Jacqueline » — ont presque nécessairement, surtout quand il s’agit d’enfant chétif, quelque chose d’artificiel ; c’est la femme qui joue à la mère sans l’être et qui force les gestes. Rousseau répète cent fois les soins extraordinaires dont il fut l’objet : « J'avais un frère plus âgé que moi de sept ans, l’extrême affection qu’on avait pour moi le faisait un peu négliger » (4) ; « les enfants de rois ne sauraient être soignés avec plus de zèle que je ne le fus pendant mes premiers ans » (5) ; « mes volontés étaient si peu excitées et si peu contrariées qu’il ne me venait pas dans l’esprit d’en avoir. Je puis jurer que, jusqu’à mon asservissement sous un maître, je n’ai jamais su ce qu’était une fantaisie » (5 et cf. p. 42) ; etc. Rien de plus propre à développer, chez un enfant délicat déjà et sensible, plus de délicatesse encore et plus de sensibilité ; plus de souffrances morales et plus de romantisme. Il en est de la sensibilité comme des muscles, qu’on développe en les exerçant.
Qui ne se rappelle, au premier livre des Confessions, l’histoire de Bossey, quand, accusé d’avoir cassé un peigne, Rousseau est injustement et brutalement châtié. Cinquante ans après, il en est tout ému encore.
« Ea douleur du corps, quoique vive, m’était peu sensible ; je ne sentais que l’indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu’on avait puni d’une faute involontaire comme d’un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple et se montait pour ainsi dire à mon unisson. Tous deux, dans le même ht, nous nous embrassions avec des transports con-
(1) Il parle ailleurs de « robuste constitution » (vin, 256), mais c’est de plus tard qu’il s’agit, et nous allons justement voir comment, malgré cela, il resta, lui, sensible.
vulsifs, nous étouffions ; et, quand nos jeunes coeurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnijex ! Carnifex ! Carnijex / Je sens en écrivant ceci que mon pouls s’élève encore ; ces moments me seront toujours présents, quand je vivrais mille ans » (12).
Et, quelques lignes plus bas, il établit lui-même la relation de son caractère une fois formé et de ses écrits avec ces impressions d’enfance, montrant comment sa pitié ne resta pas égoïste, mais s’étendit à tout ce qui souffrait autour de lui, « se détacha de tout intérêt personnel » :
« Quand je lis les cruautés d’un tyran féroce, les subtiles noirceurs d’un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la course ou à coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que j’en voyais tourmenter un autre, uniquement parce qu’il se sentait le plus fort, Ce mouvement peut m’être naturel et je crois qu’il l’est ; mais le souvenir profond de la première injustice que j’ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne l’avoir pas beaucoup renforcé » (12) .
Ici une remarque importante. On a accusé Rousseau de s’être rendu meilleur qu’il n’était. Cela n’est nullement nécessaire. Tout revient au contraire, quand on part des données mêmes livrées par Rousseau, à une aspiration profonde et banale à être heureux ; en effet, en cultivant le moi de l’enfant et en développant sa sensibilité, comme nous l’avons vu, son entourage a rendu Rousseau tel que son bonheur ne peut être atteint qu’à la condition du bonheur de tous les hommes. Cette condition, qui a l’air si généreuse, est d’une si fantastique prétention, elle met le bonheur à un prix si exorbitant, étant donné les circonstances du monde réel, que l’on voit bien que Rousseau n’a pas abandonné son romantisme, son moi, en devenant humanitaire. Rousseau a connu cette faiblesse, et disons, si on veut employer un gros mot, cette lâcheté de beaucoup de gens qui préfèrent ignorer la misère ; non pas pour ne pas la secourir, mais pour ne pas en souffrir. « C’est parce qu’il aime
les hommes qu’il les fuit, car il souffre moins de leurs maux quand il ne les voit pas. » (Vallette, Rousseau Genevois , p. 361.) Et si, sans doute, Rousseau, pas plus que ceux qui ont interprété contre lui les Confessions, n’a présenté son cas avec toute la clarté désirable, s’il a cru peut-être parfois à une réelle bonté morale en lui, alors qu’il recherchait simplement au fond ce qui lui était le plus agréable, il ne manque pas de passages où lui-même reconnaît qu’il a été « bon » parce qu’il avait des raisons pour ne pas être mauvais (1) ; et, en tous cas, luimême nous fournit tous les éléments de la démonstration que, s’il est magnanime, il n’a aucun mérite à être ce que les circonstances l’ont fait.
Rousseau a non seulement une sympathie violente pour ceux qui souffrent, mais, en vertu des mêmes dispositions appliquées avec conscience, il manifeste en même temps une indulgence extraordinaire pour ceux qui sont obligés de faire souffrir — car, selon lui, ils doivent souffrir de faire souffrir. Comme enfant déj à, il était plus affligé « de déplaire que d’être puni » (8) ; et, plus tard, il poussa toujours plus avant cette intelligence subtile de la recherche du bien-être, étendant le manteau de l’indulgence sur ceux qui par paresse ou incurie font du tort aux autres ; surtout si l’autre c’est lui, il excuse toujours, songeant à la souffrance que représenterait pour certains la lutte contre la paresse ou la nature. Ainsi, après avoir raconté les efforts vraiment trop sommaires de son père pour le retrouver quand, enfant, il s’était enfui de Genève, Rousseau conclut :
« Mon père n’était pas seulement un homme d’honneur..., il était bon père, surtout pour moi. Il m’aimait très tendrement ; mais il
(1) Voir entre autres la 6e Rêverie, dont le texte est dans ces mots : « Je sais et je sens que faire du bien est le plus vrai bonheur que le cœur humain puisse goûter. » (ix, 366.) On y lit aussi (p. 371) : « Si j’eusse été le possesseur de l’anneau de Gygès, il m’eût tiré de la dépendance des hommes et les eût mis dans la mienne... Maître de contenter mes désirs... qu’aurais-je pu désirer avec quelque suite ? Une seule chose : c’eût été de voir tous les cœurs contents ; l’aspect de la félicité publique eût pu seul toucher mon cœur d’un sentiment permanent, et Tardent désir d’y concourir eût été ma plus constante passion. »
aimait aussi ses plaisirs... [ce qui] ralentissait quelquefois son zèle qu’il eût poussé plus loin sans cela » (37-38).
Plus déconcertante encore est sa sympathie pour tous ceux qui jouissent, même en trichant, à ses propres dépens. Quand il apprend que Claude Anet est l’amant de « Maman », comme lui, il décrit ainsi ses sentiments :
« Au lieu de prendre en aversion celui qui me l’avait soufflée, je sentis réellement s’étendre à lui l’attachement que j’avais pour elle. Je désirais sur toute chose qu’elle fût heureuse et, puisqu’elle avait besoin de lui pour l’être, j’étais content qu’il fût heureux aussi » (126).
Et quand Vintzenried le chasse tout à fait du cœur de Mme de Warens, Rousseau se résigne à son sort, et :
« L,e premier fruit de cette disposition si désintéressée fut d’écarter de mon cœur tout sentiment de haine et d’envie contre celui qui m’avait supplanté : je voulus au contraire, et je voulus sincèrement, m’attacher à ce jeune homme, travailler à son éducation, lui faire sentir son bonheur, l’en rendre digne s’il était possible » (189).
Aussi l’a-t-on accusé de manque de fierté et d’absence totale de sens moral. Si on veut ; seulement il faudrait pourtant tenir compte alors de ce fait qu’il n’est pas immoral à son profit; c’est au profit des autres et à ses propres dépens ; et il est un peu ridicule d’accuser un homme qui est différemment et réellement plus moral que les autres (si moral signifie désintéressé) de ne l’être pas du tout ; son immoralité consiste à ne pas réclamer ce qui, aux yeux des hommes ordinaires, constituerait des droits ; ce n’est pas de l'immoralité, c’est de l’hypermorafité.
Il reste d’ailleurs toujours vrai aussi que cette hypermoralité était plus agréable à Rousseau même que la moralité courante, puisqu’il souffre vraiment plus de la souffrance ou de la privation d’autrui que de la sienne propre ; mais cela ne change rien au fait que le monde a mauvaise grâce à lui reprocher ces dispositions-là.
Cette préoccupation de la souffrance humaine chez Rous-
seau est confirmée dans le 2e Discours, en 1753. Il se demande quelles sont les dispositions fondamentales de l’être humain avant le développement de la raison (c’est-à-dire simplement les dispositions absolument fondamentales) ; il répond en s’interrogeant lui-même : i° l’instinct de conservation ; 20 la répugnance « à voir périr ou souffrir tout être sensible et principalement son semblable » (I, 81, cf. 98-9, 109-110, 113) ; et, dans sa réponse à Ch. Bonnet (Philopolis), qui lui demandait comment il se fait, si l’homme est naturellement bon, que la populace se repaît avec tant d’avidité du spectacle d’un malheureux expiant sur la roue », ce mot bien Rousseauesque : « Ra pitié est un sentiment si délicieux qu’il n’est pas étonnant qu’on cherche à l’éprouver » (I, 157) (1).
Une circonstance particulière contribua encore à enfoncer Rousseau dans ses dispositions romantiques. On pourvut abondamment l’esprit de l’enfant des éléments nécessaires pour pousser son imagination à substituer au monde de la réalité un monde de rêves. Son père s’était chargé de cela. Déjà il avait mis aux champs cette imagination de Jean- Jacques, en s’abandonnant à ses douleurs d’une façon si théâtrale à propos de la mère de l’enfant : « Quand il me disait J ean- J acques parlons de ta mère, je lui disais : Eh bien ! mon père, nous allons donc pleurer ! Et ce mot seul lui tirait déjà des larmes » (3). Sans doute un enfant peut toujours pâtir de l’absence d’une mère, mais comment en souffrirait-il puisqu’il ignore ce qu’est une mère ; dites-lui cependant qu’il est privé d’un bien inestimable, il n’a pas de raison pour en douter, il s’en forme une image idéale à sa façon, et il s’afflige.
Mais le père fit mieux encore ; il apprit à lire à l’enfant dans les romans — les romans de la bibliothèque de sa mère : « Nous
(1) Il dit évidemment le contraire de ce qu’il veut, car, exprimée ainsi, la phrase contredirait sa thèse de « la répugnance à voir souffrir » ; mais, si l’argument est détestable, le sentiment subjectif qui l’a inspiré est très clair : comment résister au sentiment de la pitié, comment cet empressement de témoigner sa sympathie au pauvre roué ne se manifesterait-il pas C’est pour plaindre le supplicié, non pour le moquer, qu’on va « avec tant d’avidité » au « spectacle ».
lisions tour à tour, sans relâche, et passions des nuits à cette occupation » (3). Quels étaient ces romans ? Nous le savons par les indications de Rousseau ; c’était 1 Astrée et les grands romans « précieux » du xvue siècle, encore à la mode au début du xvme siècle. Il faisait allusion directement au Grand Cyrus (1644-1653) de Mlle deScudéry, à Cassandre (1542) et à Cléopâtre (1647) de la Calprenède.
« En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions... Les émotions confuses, que j’éprouvai coup sur coup, n altéraient point la raison que je n’avais pas encore ; mais elles m en formèrent une. d une autre trempe et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n ont jamais bien pu me guérir » (3-4) .
Naturellement, Rousseau étant enfant, ces sentiments affectés et ces préciosités de 1 amour ne lui apparaissaient pas sous leur forme creuse et vaine ; il croyait à leur sincérité, il s’échauffait à ces scènes de passion artificielles. C’est là un phénomène qui n’a rien d’extraordinaire, même chez des adultes. Ainsi, lorsque, le 2 octobre 1762, V Orphée de Glück fut pour la première fois représenté à la cour de Vienne, il fut applaudi, mais personne ne se douta jusqu’à quelque temps après 1 événement que c’était une œuvre révolutionnaire. C’est que la révolution consistait en ceci : substituer des sentiments sincères à des sentiments artificiels ; comme les seconds imitent les premiers, et que les premiers sont les modèles des seconds rien de plus facile pour un public ordinaire de prendre les uns pour les autres ; les auditeurs de Glück à la cour de Vienne se trouvant en présence de sentiments sincères les ont pris pour des sentiments artificiels, car c’est ce qu’ils demandaient de l’art, comme vice versa une personne simple, même de nos jours, goûtera Y Astrée ou les sentimentalités de Métastase et des Italiens de l’époque, car ils n’ont pas l’idée d’y chercher des contrefaçons (1).
(1) La confusion était d’autant plus facile qu 'Orphée et Euridice était un thème mythologique, exactement comme ceux qui servaient de prétexte aux
Cette illusion dura chez Rousseau jusqu’après la vingtième année ; il raconte qu’à l'époque de son deuxième passage à Dyon (1731), Mlle du Châtelet lui donna à lire Gil Blas : « Je le lus avec plaisir, mais je n’étais pas encore mûr pour ces sortes de lectures ; il me fallait des romans à grands sentiments » (121). Dans la deuxième Préface à la Nouvelle Héloïse, il déclare ne pas écrire pour de « nouveaux Céladons » — c’est qu’alors il s’était donc avisé de la différence.
§ 2. Mais en même temps qu’il subissait les différentes influences que nous avons dites, et qui ne pouvaient pas ne point former une nature d’un romantisme exalté, il en subissait d’autres en sens directement contraire. Tout, autour de lui, dès qu’il franchissait le seuil de la maison paternelle, prêchait précisément la contrainte des passions et le renoncement aux jouissances de la vie, les dangers mortels de l’imagination romanesque ; en un mot, la négation du moi comme l’idéal d’une belle vie.
Calvin avait voulu que le véritable souverain de Genève fut Dieu ; il avait soumis le pouvoir temporel au pouvoir spirituel; et les pasteurs étaient les ministres du Tout-Puissant, c’est-àdire les interprètes de la Révélation, les docteurs de la loi.
Une organisation pareille avait été le rêve de l’Église catholique, rêve que justement la Renaissance ébranlait au xvie siècle ; mais Calvin (avec cette différence purement formelle qu’il demandait à la Bible seule des arguments pour étayer sa politique et sa morale, au lieu de s’appuyer en même temps sur la tradition ecclésiastique) avait pu rétablir dans une petite ville ce que les papes ne réussissaient plus à maintenir dans le monde si ce n’est au prix de concessions équivalant à la consommation d’un lent suicide. Pour étouffer les résistances, il
opéras conventionnels de l’époque. Et ajoutons qu’il n’est pas improbable que le succès du Devin de village de Rousseau fut dû à un malentendu de cette sorte : c’était une pastorale sincère opposée à la pastorale artificielle ; Rousseau songeait à la première, alors que les courtisans — pères de ceux qui allaient jouer encore aux bergers et bergères au Hameau de Versailles avec Marie- Antoinette — applaudirent la seconde.
Schinz. — Rousseau
avait eu recours sans hésiter aux moyens violents de l’époque : Castellion, le directeur du Collège de Genève fondé par Calvin fut « démis du ministère » pour protestations contre le système Césareo papiste » (1544) > Ameaux, contestant à Calvin son rôle d’ « interprète de Dieu » dut pour pénitence « faire le tour de la ville en chemise, tête nue, une torche allumée a la main et se rendre ensuite devant le tribunal, crier merci à Dieu et à la justice... » (1546)' Boisée, Gribaldo, A eliot, Betourneau furent bannis comme hérétiques ; Narbert eut la langue percée d un fer rouge pour avoir proféré des injures contre Calvin et ses ministres ; Gruet attaquant la législation eut la tête tranchée et clouée au gibet à titre d’exemple (1547) ; Mounet et d’Argilières furent condamnés à mort pour hérésie, et en 1553 ce fut le tour de Servet, brûlé pour avoir cherché à renverser les « vrais fondements » de la religion chrétienne, et s’être « dressé contre la majesté divine et la sainte Trinité (1) ». C est Bèze qui devait prononcer le mot si curieux à première vue dans la bouche d’un protestant : libertas conscientiæ, diabolicum dogma, et au collège de Genève, les écoliers devaient, avant d’être inscrits, jurer qu’ils détestaient les erreurs renouvelées par Servet et ses complices.
De dogme si rigidement imposé était la base de la morale ; il s’agissait de faire prévaloir le principe du Christianisme historique : le renoncement à la vie était la condition du salut. « Ils firent revivre », écrit Dide (d’ailleurs empêché par ses préjugés anti-protestants de saisir le sens des faits qu’il expose) « en l’aggravant, l’ancien régime disciplinaire que l’ancienne autorité épiscopale avait établi, mais qu’elle avait laissé tomber en désuétude. Ils retinrent du passé ce qu’il avait... d’inquisitorial et y ajoutèrent de nouvelles tracasseries [Usez contraintes]. Tous les actes de la vie furent soumis à la censure théologique... »
On proposa (1546) la suppression des tavernes, pour les
(1) Voir Choisy, Théocratie à Genève au temps de Calvin (1899) ; aussi Dide, J. -J. Rousseau, le Protestantisme et la Révolution française (1911) ; G. Goyau, Une Ville-Eglise, Genève 1535-1907. (2 vol. 1919).
remplacer par quatre « abbayes » présidées par des syndics et le lieutenant ; l’hôte ne donnerait à manger et à boire qu’à ceux qui feraient prière avant et après avoir mangé, les jeux seraient interdits, mais une bible serait là pour ceux qui voudraient y lire (la tentative du reste dut être abandonnée après six mois). Après l’échauffourée de 1556 qui mit en péril la théocratie calviniste, et où sept conspirateurs furent bannis et sept exécutés, le système disciplinaire fut renforcé ; entre autres on demanda la punition des personnes qui, après que la Cène leur avait été refusée (une des peines les plus fréquemment prononcées) ne se souciaient pas de la redemander. V exécution de toutes les peines appartenait au pouvoir temporel, mais les sentences étaient prononcées par le « Consistoire » composé des ministres et de douze laïques. Ceux-ci, les anciens, étaient choisis dans différents quartiers et faisaient rapport tous les jeudis ; ils se censuraient entre eux, et cette censure était faite régulièrement avant d’aller à la Table sainte.
A la fin du xvue siècle, il est vrai, il y eut de légers adoucissements. Cependant Valette ( Rousseau Genevois) trace un tableau de Genève à la veille de la naissance de Rousseau qui suffit à montrer que l’empreinte de Calvin était encore très fortement marquée. C’était alors une petite ville de 18.500 habitants (environ 5.000 de plus qu’au temps de Calvin), dont 97 papistes, tant nourrices que familles savoyardes séjournant avec permission, ce qui est un progrès sur le xvie siècle où tout le monde doit être « instruit dans la foi » sous peine de bannissement.
Quoiqu’on fût moins strict sur la question du dogme, cependant pour être citoyen il fallait adopter le credo du Consistoire (1). Te culte des domestiques qui avait lieu à 5 heures du matin le dimanche au xvie siècle, à lieu maintenant à 7 heures. Du reste, chacun se rend au temple au moins deux fois sur quatre chaque sabat, et le jeudi. Des portes de la ville sont
(1) Lorsque Rousseau, en 1754, reprit la foi protestante, il reçut une instruction religieuse et dut faire sa profession de foi calviniste avant de rentrer dans ses droits de citoyen qu’il avait perdus en se faisant catholique (VIII, 280).
fermées, les échopes closes, et des chaînes sont tendues autour des temples durant le service. Les ordonnances somptuaires demeuraient ce qu’elles avaient été, elles réglaient, dit Vallette, « jusqu’aux manifestations de générosité, du deuil des particuliers, prescrivant la longueur des crêpes... » Si l’usage des carrosses n’est plus puni, il est encore vu de mauvais œil. La loi pénale, durant tout le cours du xvue siècle, « outre le luxe », punissait sévèrement le blasphème, le suicide, le duel, la fainéantise, la mendicité ; les ivrognes sont enfermés et exposés dans une cage de fer au Molard. La prostituée, femme ou fille, est fiée et menée au port de Longemalle et là noyée et submergée. L’adultère, quand il n’est pas puni de mort ou de détention, conduit tout au moins à l’amende et au carcan » ( Ibid ., p. 13).
Au début du xvme siècle, de nouveaux édits somptuaires sont décrétés ; et en 1710 des ordonnances sévères sont publiées contre les joueurs et renouvelées en 1718 ; les masques et les travestissements, de même que le théâtre sont prohibés ; et la danse est vue de mauvais œil. Et M. Ritter [Famille et jeunesse de Rousseau, p. 55) remarque : « L’hypocrisie qui semble le fruit naturel d’un régime semblable était elle-même impossible : la ville était si petite qu’elle n’offrait point de retraite où se cacher. Il fallait être vertueux ou s’en aller... (1) ».
Rousseau était né en 1712, il connut donc ce régime où la moindre velléité d’individualisme était impitoyablement réprimée ; les premiers « cercles » ou clubs s’ouvrirent à Genève en 1734, six ans après le départ de Rousseau. Mais si les réminiscences des institutions de sa ville natale sont innombrables dans ses écrits, et son admiration fort grande quand il discute
(1) Le grand-père de Rousseau avait été « dizenier », sorte de magistrat subalterne qui tenait un registre des gens de son quartier et veillait à ce que les « bourgeois et habitants se gouvernassent honnêtement en leurs ménages » ; il fut destitué en 1707, « ayant — dit M. Ritter, p. 73 — montré quelque faiblesse ». La mère de Rousseau avait eu affaire au Consistoire à trois reprises (pour avoir joué aux cartes, pour avoir reçu la visite d’un homme de trente-six ans, pour être allée voir jouer la comédie, travestie en paysanne) {Ibid., p. 91-97, 146). Le père de Rousseau dut s’enfuir, ou préféra s’enfuir, pour échapper aux rigueurs de la loi {Ibid., p. 1 13).
ROUSSEAU DEVANT SON SIÈCEE IOI
les lois et les moeurs calvinistes, on est surpris d’abord, lorsqu’on se rapporte aux Confessions, de trouver que c’est à peine si quelques phrases ici et là trahissent le souvenir de l’esprit austère de ce milieu.
Voici, ce qu’en cherchant bien on peut trouver : « Jamais une seule fois jusqu’à la sortie de la maison paternelle [à onze ans] on ne m’a laissé courir seul dans la rue ou avec les autres enfants » (5). Chez les Bambercier, où il est en pension avec son cousin, il note leur peu de sévérité, contrastant probablement avec ce qu’il aurait été naturel d’attendre : « M. Bambercier était un homme fort raisonnable, qui sans négliger notre instruction ne nous chargeait point de devoirs extrêmes » (7) ; et « Mlle Bambercier ne manquait pas, au besoin, de sévérité, non plus que son frère » (8) ; « Si jamais éducation fut modeste et chaste, ce fut assurément celle que j’ai reçue... », et il décrit (p. 9-10) l’horreur pour ainsi dire sacrée qu’on lui inspirait à lui, qui naturellement n’y entendait rien à cet âge, pour les choses sexuelles. Ce fut pendant les quelques mois qu’il demeura chez son oncle Bernard, au retour de Bossey, qu’il sentit le plus directement cette influence de milieu spécifiquement genevois ; la mère de son cousin était « une dévote un peu piétiste » (16) ; « On délibérait si on me ferait horloger, procureur ou ministre. J’aimais mieux être ministre, car je trouvais bien beau de prêcher » (16) ; « Mon oncle Bernard ayant lu un jour dans la famille un très beau sermon de sa façon, nous nous mîmes [mon cousin et moi] à composer des sermons » (16). On voit que c’est assez maigre comme récolte.
Cependant Rousseau enfant communia avec l’esprit de Genève d’une autre façon. Vallette s’inspirant des Confessions et de la Dédicace du deuxième discours, et s’aidant de documents de l’époque, a évoqué d’une façon très vivante, le tableau d’un maître horloger de Genève au xvme siècle (p. 20-24). A la fois ouvrier et petit patron, Isaac Rousseau, père de Jean- Jacques, doit se soumettre aux mille observances de sa corporation dans la façon d’exercer son métier, d’acheter ses matières brutes et d’écouler ses produits, comme dans la vie privée il est soumis aux mille exigences de la loi calviniste. Pourtant « membre du
souverain » nominalement, il discute de tout, lit de tout, peutêtre se dédommageant ainsi de la maigre part qui lui revient en réalité dans le gouvernement des affaires. Aux outils de son père, Jean- Jacques voyait mêlés des volumes de Tacite, Grotius, Plutarque ; dès l’âge de sept ans il les ouvrait, et pour autant qu’il pouvait comprendre, son imagination s’exaltait à la lecture des grandes vertus romaines, comme il s’était exalté à la lecture des romans sentimentaux du xvue siècle : « Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Te plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans ; et je préférai bientôt Agésilas, Bru tus, Aristide, à Orondate, Artamène et Juba » (4, cf. IX, 206). Cette admiration pour les Romains (1) était demeurée traditionnelle dès l’aube des temps chrétiens.
Tes causes qui l’inspirèrent ne furent du reste pas toujours les mêmes. D’abord pendant des siècles après les invasions barbares, jusqu’à Charlemagne et même jusqu’à Charles- Ouint, c’était le grand empire des Césars qui avait hanté l’imagination des chefs de peuples. Mais ce rêve une fois abandonné, la fascination exercée par la Rome antique ne cessa point, seulement on admira autre chose. On admira, comme Amyot y encourageait par ses traductions de Plutarque, et comme Montaigne et maint autre, les grandes vertus patriotiques : le désintéressement, le contrôle des passions, la négation du moi. Te xvue siècle surenchérit et poussa l’enthousiasme jusqu’aux dernières limites, avec Corneille, avec Balzac et les « Précieuses » même (voir La Couronne de Julie), avec les Jansénistes, avec Fénelon, qui les citait et les offrait directement comme modèles aux ministres de l'Évangile, avec Bossuet qui les exaltait dans son Histoire universelle, eux chez qui les pères n’élevant pas assez sévèrement leurs enfants « étaient appelés en justice par les magistrats et jugés coupables d’un attentat envers le public ».
(1) Nous disons tout court « les Romains », quoique Rousseau, à l’exemple de tant d’autres, songeât en même temps aux Grecs des petites républiques ( aux Spartiates surtout, aux Grecs héroïques, aux Grecs romains, si on peut ainsi dire.
En d’autres termes les Romains étaient dès le xvie siècle les modèles les plus parfaits de l’abnégation, de l’austérité, de l’ascétisme chrétien ; l’éloge des Romains, sons la plume de Corneille et de Bossuet, n’était qu’une forme de l’éloge de la morale chrétienne.
Il en était de même chez les Genevois ; leur culte pour les Romains devait être plus complet même, puisque les vertus calvinistes prétendaient surpasser encore les vertus catholiques. Et quand, au xvme siècle, l’admiration pour les Romains commençait à n’être déjà plus en France qu’une tradition, et que même certains écrivains dirigeaient contre leur morne austérité des attaques non dissimulées, à Genève, an contraire, le prestige des farouches représentants de la vertu antique ne subit guère de recul ; la « vertu romaine » n’était qu’une autre expression pour « vertu calviniste », et Rousseau, à travers les Romains pour lesquels il professa une admiration si profonde comme enfant déjà, admirait bien l’esprit de Genève même (1) .
Ees échos de l’admiration de Rousseau pour les Romains fourmillent dans les Confessions et ailleurs. Sans doute, à l’époque de l’enfance elle fut forcément platonique, puisqu’un enfant ne peut guère espérer encore faire œuvre de Romain. Il entend bien lui-même comme plaisanterie des passages comme : « Deux ans passés au village [de Bossey] adoucirent un peu mon âpreté romaine » (7) ; « Jusque-là j’avais eu des accès d’orgueil par intervalle quand j’étais Aristide ou Brutus », dit-il plus bas l mais lorsqu’il eut construit un aqueduc, chose utile, il vit la vanité de la gloire (car il est porté à confondre à cet âge la « gloire » et la « vertu »), « à dix ans j’en jugeais mieux que César à trente » (15). D’épisode du réchaud, quand il imite le geste de Scévola, est une pittoresque illustration de son en-
(1) Il est remarquable que l’écrivain français avec lequel Rousseau eut le plus de points de contact une fois qu’il fut devenu l’auteur vertueux des Discours, du Contrat social et de la Nouvelle Héloïse, c’est Bossuet, comme d’autre part l’écrivain du xvie siècle avec lequel Bossuet a le plus d’affinités, lorsqu’on considère l’esprit et non la lettre, c’est Calvin.
thousiasme de garçon (4). On se souvient de son exclamation au Pont du Gard : « Que ne suis-je né Romain ! » (183) et son imagination travaille si bien qu’elle lui fait oublier ses amours avec Mme de Ramage.
Et sans doute encore, Rousseau s’est souvent mépris luimême sur le sens de certains actes, chez les autres ou chez lui, en leur attribuant un mobile romain, alors qu’au contraire il s’agissait d’un mobile tout romantique. Déjà bien avant de se mettre aux Confessions, dans sa lettre à Tronchin (27 nov. 1758), il disait : « A douze ans j’étais un Romain. » Mais par où l’ était-il ? Ses exaltations sentimentales semblent prouver qu’il était plutôt le contraire. Des Romains, tels que les admire le monde, sont des hommes toujours maîtres d’eux-mêmes, contrôlant leurs passions, et par là capables d’actions désintéressées ; mais les velléités « héroïques » des jeunes années de Rousseau venaient justement, nous l’avons vu, de ce qu’il ne pouvait contrôler ses sentiments ; il croit naïvement qu’il rêve de grands sacrifices, quand en réalité il songe seulement à écarter la souffrance des autres parce quelle lui fait mal ; lorsqu après la lecture de Plutarque, il s’imaginait allant poignarder des tyrans ou lorsqu’il s’époumonnaitàlapourruite des chiens molestant des poules, il obéit donc à un mouvement de passion, il succombe à sa grande impressionnabilité. C’était anti-genevois et anti-romain, car il en était de Genève comme de Rome ; la sentimentalité y était considérée comme coupable. Comme pour les inquisiteurs d’Espagne, comme pour les puritains de la Nouvelle-Angleterre, la pitié était une faiblesse odieuse au Tout-Puissant.
Une des causes qui contribua le plus à faire admirer Calvin dans sa ville, ce fut son imperméabilité à toute espèce de partialités. Cela se voit en particulier dans la longue affaire des « Perrinistes ». Des membres de la famille de Perrin, grand ami de Calvin, avaient ete punis pour conduite frivole (danse surtout) ; ils avaient compté sur l’impunité, à cause de leur position sociale. Calvin refusa absolument d’épargner ses amis. Perrin irrite se mit alors à la tête des « anti-disciplinaires », mais Calvin, tout en conservant avec lui des rapports d’amitié.
le combattit impitoyablement (Choisy, loc. cit., p. 81). Antre exemple après la mort de Calvin : en 1632, un Nicolas Antoine, ancien régent du collège, puis pasteur à Divonne, fût brûlé à Genève pour hérésie, accusé d’arianisme comme Servet, soixante-dix-neuf ans auparavant ; Antoine était un exalté, on le reconnut fou ; mais loin que cette folie émut la pitié des juges, ils se défendirent de toute faiblesse de cette sorte, et déclarèrent que la folie était un châtiment de Dieu ; ils étaient sûrs du reste « d’être approuvés de toute la chrétienté à l’exception des anabaptistes et des libertins » ; et voici leur argument : « Maintenant, si vous lui faites grâce parce qu’il est fou, vous devez absoudre les adultères qui cèdent à la force de leur penchant, laisser en liberté les meurtriers qui sont emportés par la colère, épargner les voleurs pour qui le bien d’autrui a d’irrésistibles attraits » (Gaberee, Egl. de Genève, II, 29).
Mais même si Rousseau s’est mépris parfois sur ses propres sentiments, et a pris pour du volontarisme romain ce qui n’était que de la sensiblerie romantique, il reste cependant que la « vertu romaine » — qu’il confond avec l’abnégation chrétienne — exerce sur lui une fascination extraordinaire ; que même s’il 11’a jamais été lui-même un « romain », il a vu là un idéal à réaliser comme en témoigneront abondamment ses écrits.
§ 3. De ce qui précède il faut retenir ceci : Dès la plus tendre enfance un conflit existe virtuellement dans l’âme de Rousseau ; il sera sollicité par deux tendances morales qui vont en sens exactement contraires ; l’une qui l’engage à s’abandonner aux sollicitations de son moi, et elle créera ce que nous appellerons le Rousseau romantique ; l’autre qui l’engagera à résister et elle créera ce que nous appellerons le Rousseau romain ou calviniste.
De lecteur a déjà reconnu que ces deux tendances morales sont celles aussi qui se disputaient l’empire de la société au xvme siècle, l’une progressive et libertaire, — romantique ; l’autre traditionaliste, austère, christiano-romaine ou calviniste, — en terme littéraire, classique. Et ainsi nous compre-
nons pourquoi — par prédestination en quelque sorte — - Rousseau fut plus sensible qu’aucun autre aux grands problèmes de ses contemporains ; pourquoi plutôt que Buffon, Montesquieu et Voltaire, il exercera l’action que nous savons ; ou, si l’on veut, comment il pourra être le plus éloquent, celui dont on a dit : « Il a tout enflammé ».
Voilà le point de départ. Et, à vrai dire, nous pourrions nous en tenir là et aborder tout de suite l’œuvre philosophique de Rousseau. Suivons cependant pendant quelques instants chez le Rousseau s’avançant dans la vie, ce qui va advenir de ces deux tendances en germe dans l’âme de l’enfant : I/une d’elle va-t-elle triompher au dépens de l’autre ? Si oui, laquelle ? Si non, que va-t-il se passer. On verra comment d’une manière extrêmement frappante l’œuvre de prédestination va continuer ; comment la vie s’est appliquée pour ainsi dire à développer jusqu’au tréfond, tantôt un romantisme exalté, tantôt un calvinisme austère, comment donc fut rendue de plus en plus aiguë l’emprise du conflit auquel Rousseau ne réussira jamais à se soustraire entièrement — au moins dans son œuvre écrite.