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II. — Rousseau romantique

§ 1. Un Genevois, même disposé romantiquement, — et nous sommes disposés ainsi en naissant — peut accepter l’influence calviniste ou romaine, et acquérir pour ainsi dire une seconde nature superposée à la première. Il faut pour cela que les circonstances n’aient pas intensifié son sentiment du moi d’une façon anormale ; et aussi qu’il n’ait pas à pâtir trop sévèrement, quand il grandit, d’une discipline rigoureuse. Rousseau n acquit pas cette seconde nature : son moi avait été anormalement intensifié d’abord ; une phase de discipline trop écœurante suivit.

A onze ans la vie impitoyable était là pour lui. N’ayant plus de maison paternelle — son père avait quitté Genève pour

Nyon en suite de difficultés judiciaires — il doit se préparer à gagner son pain. Après quelques mois encore de belle enfance insouciante à Bossey et chez l’oncle Bernard, il vivra chez des patrons selon la coutume de l’époque :

« h’ on me mit (1725) chez M. Masseron, greffier de la ville, pour apprendre de lui, comme disait M. Bernard, l’utile métier de graftignan... L’occupation me paraissait ennuyeuse, insupportable ; l’assiduité, l’assujettissement achevèrent de m’en dégoûter, et je n’entrais au greffe qu’avec une terreur qui croissait de jour en jour ». (ï9)-

Le greffier rendait à son élève le mépris que celui-ci lui témoignait ; il l’appelait un « âne » ; et Rousseau, renvoyé « ignominieusement pour son ineptie » fut placé ensuite en apprentissage chez un graveur. Ce fut pire encore :

« Mon maître M. Ducommun, était un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout, en très peu de temps de ternir tout l’éclat de mon enfance, d’abrutir mon caractère aimant et vif, et de me réduire par l’esprit ainsi que par la fortune, à mon véritable état d’apprenti. Mon latin, mes antiquités, mon histoire, tout fut pour longtemps oublié ; je ne me souvenais pas même qu’il y eût des Romains au monde. Mon père, quand j’allais le voir, ne trouvait plus en moi son idole ; je n’étais plus pour les dames le galant Jean- Jacques » (20).

Qu’était-il arrivé ? Lorsque l’enfant, habitué à s’abandonner à ses désirs, est morigéné, son premier mouvement est la surprise plus que la révolte. Il croit d’abord à un malentendu. Il ressent profondément ce que Dugas ( ouvr . cité, pp. 5, 140) appelle « l’incoordination psychologique a, c’est-à-dire le manque d’accord entre le moi et son milieu. Il est désemparé ; il cesse d’agir spontanément selon l’inclination naturelle ; Il devient inquiet, prudent, et il souffre. Or dit Dugas (p. 104) : « Une sensibilité fine, nuancée, ne veut pas se traduire et ne veut pas se trahir : elle se fait donc voilée et discrète, ou elle se dérobe entièrement et se déguise... On ne peut dire que le timide soit réservé ou secret ; il se fait volontiers connaître.

mais il ne veut pas qu’on le méconnaisse » ; et dans ce cas « la timidité n’est pas seulement une mauvaise honte, elle est encore une sorte de prudence ». Rousseau nous en fournit lui-même deux bons exemples. Voici avant « l’incoordination psychologique ». Un soir, pour quelque espièglerie, on l’envoie coucher sans souper ; il salue tout le monde, puis :

« Quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l’œil ce rôti qui avait si bonne mine et qui sentait si bon, je ne pus m’abstenir de lui faire aussi une révérence et de lui dire d’un air piteux : Adieu, rôti » (21).

Cette saillie lui fit pardonner, il soupa : « Peut-être eut-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est sûr qu’elle ne m’y serait pas venue ».

Autre exemple. Rousseau, après que « l’incoordination psychologique » se fut produite :

« Mille fois durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d’acheter quelques friandises. J’approche de la boutique d’un pâtissier, j’aperçois des femmes au comptoir ; je crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière, je lorgne de l’œil les belles poires, leur parfum me tente ; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent ; un homme qui me connaît est devant sa boutique ; je vois de loin venir une fille ; n’est-ce point la servante de la maison : ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tout ce qui passe pour des gens de ma connaissance ; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle » (24 à 5) (1) .

(1) Il ne sera pas inutile de rappeler ici que du reste la timidité, ou le sens de « 1 incoordination psychologique » n’est nullement un signe d’infériorité. Plutôt le contraire ; elle témoigné d’une perspicacité aiguë des différences indi* viduelles et de leurs conséquences ; elle est donc un signe d’intelligence ; Dugas n a pas tort quand il prétend qu’un homme qui n’est pas timide est un sot. Cette peur d entrer dans un magasin se rencontre très fréquemment chez des intellectuels. Carlyle en est un exemple frappant : « la seule pensée d’entrer dans une boutique le rendait malheureux... l’idée de commander un habit et de s acheter des gants l’anéantissait. La pensée de partir après son mariage seul avec sa femme lui paraissait purement et simplement inadmissible » (cité Dugas p. 117 ; cf. pour Daudet, p. 165). On trouvera les angoisses d’une âme

ROUSSEAU DEVANT SON SIÈCRE IOÇ

Les choses ne s’arrêtent pas là. Lui, devenu si timide et farouche déjà, on l’accuse pour les plus innocentes actions ; ses regards inquiets ne trahissaient-ils pas comme une continuelle mauvaise conscience ? Un jour, il s’était amusé à graver pour lui et ses camarades, des jetons ; mais le maître le surprend, et prétendant qu’il s’essaye à fabriquer de la fausse monnaie, le roue de coups (20) ; alors, il se résigne au moyen qui lui est seul laissé pour sauver quelques joies à son pauvre moi.

D’une -part , il va adopter la dissimulation comme principe de vie ou de morale. « La timidité, comme le dit encore Dugas, est liée directement à la sincérité et indirectement au mensonge ; le timide veut être vrai, et ne sait être que faux » (p. 11 3). Jean- Jacques étant arrivé à la conclusion que la société est un état de guerre entre les individus, et sachant qu’il n’était pas physiquement le plus fort, il luttera de l’arme des faibles : il mentira, il rusera, il volera. Et l’entourage qui est le sien le pousse toujours plus avant dans cette voie : pour satisfaire sa gourmandise d’enfant, il dérobe des pommes ; il est surpris ; il reçoit le châtiment ordinaire ; — - et il s’en fait un argument pour continuer :

« A force d’essuyer de mauvais traitements, je devins moins sensible ; ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettait en droit de le continuer. Au lieu de retourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les portais en avant et je regardais la vengeance, je jugeais que me battre comme fripon, c’était m’autoriser à l’être » (23) .

Bref, les circonstances de la vie du jeune Rousseau exaspèrent simplement le romantisme qui est au fonds de l’âme

timorée exprimée dans des termes qui rappellent singulièrement ceux de Rousseau dans une lettre de Jules Laforgues (Léautaud et Van Bever, Poètes d'aujourd'hui, vol. I page 126). Et encore mieux, Chateaubriand, Mémoires d’outre Tombe, Chap. « Ma vie solitaire à Paris » : « Quand la nuit approchait, j’allais à quelques spectacles, le désert de la foule me plaisait, quoiqu’il m’en coûtât toujours un peu de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes ».

de tout homme. Il sent de profondes velléités d’affirmer opiniâtrement son moi en face de la société. Il n’avait pas en lui (et ce n’était pas sa faute) l’étoffe d’un austère Romain ; ou, s’il l’avait eue tout comme d’autres, son enfance douillette en plein Genève, l’avait considérablement endommagée.

D’autre part, la fascination pour la vertu romaine ne s’effacera jamais complètement ; mais elle demeurera pour le moment comme enveloppée d’un nuage ; le Romain est maintenant dans la pensée de Rousseau simplement celui qui a une forte volonté, et il ne songe pas même à distinguer, selon que cette volonté sert à se vaincre soit-même (Caton-Brutus-Fabricius) ou à vaincre le monde à son profit (César) ; et parfois il choisit Caton et parfois César comme le type du Romain admiré. Nous avons justement aux pages des Confessions relatives à cette période de sa vie un curieux exemple :

« Il faut, dit Rousseau, que malgré l’éducation la plus honnête, j’eusse eu un grand penchant à dégénérer ; car cela se fit très rapidement, sans la moindre peine, et jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon » (20).

Or César montant au Capitole, et Jean- Jacques roué de coups par Ducommun sont deux événements d’origine aussi romantique l’un que l’autre ; seulement, ici le moi a été vaincu par la société, là la société a cédé devant le moi. César, du point de vue de la vertu, est le moins Romain des Romains ; l’excuse de Rousseau si s’en est une, serait que Rafontaine avait fait la confusion avant lui (1).

(1) La façon lâche dont Rousseau emploie ces mots « Romains », et César en particulier, ressort bien de ce fait que César ici considéré comme un héros véritable, était dans 1 épisode de 1 aqueduc (quelques pages avant seulement) un exemple du contraire : « Avoir pu construire un acqueduc me paraissait le suprême degré de la gloire... A dix ans j’en jugeais mieux que César à 30 ». Rappelons a propos de cette confusion entre le Romain Caton ou Brutus et le Romain César qui est frequente dans les Confessions — ce que uuos avons dit tout à 1 heure, à savoir que parfois Rousseau interprète des exaltations purement romantiques comme s’il s’agissait de vrais enthousiasmes pour la vertu et la justice.

Rousseau ue « dégénéra » pas en réalité, car il n’avait jamais plané. Mais, on peut bien y insister à sa décharge puisqu’il s’accuse lui-même : c’est à cause de son éducation et non malgré elle qu’il était devenu Laridon — par suite de cette éducation qui avait donné à son moi une importance très grande, et à force de soins, énervé sa virilité :

« Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un met dont je n’eusse ma part, à n’avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin tous les mouvements de mon cœur sur mes lèvres, qu’on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n’osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n’y avais rien à faire ; où sans cesse enchaîné à mon travail je ne voyais qu’objets de jouissance pour d’autres et de privations pour moi seul ; où l’image de la liberté du maître et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement » (20 à 21).

C’est là le seul Rousseau qui vit dans ces années d’enfance : plutôt pas mauvais que bon, romantiquement passif, et non romainement discipliné.

§ 2. Nous arrivons ainsi à la suprême manifestation de ce désarroi à base romantique. Re moi du timide romantique, dit toujours Dugas, ne se contraint pas parce qu’il veut mais parce qu’il doit ; or, cette contrainte doublée de ressentiment l’irrite et l’épuise tout à la fois ; le moment arrive où le moi ne se contient plus : « Ces sentiments longtemps comprimés se déchaînent ; il a laissé par exemple s’accumuler en son cœur une sourde colère contre une personne; un jour cette colère éclate pour un motif futile; elle paraît injustifiée; elle est naturelle pourtant, et aurait pu être prévue » (128). Puis, le timide se reprend, se rend compte d’avoir compromis ses chances de bonheur, si pauvres déjà, et tombe dans l’abattement; il se contient jusqu’à nouvelle explosion; se reprend encore, et ainsi de suite... Il paraît fantasque, incompréhensible aux autres, et le paraît d’autant plus qu’il est plus fidèle à lui même et à son caractère » (129) (1).

(1) Cf. Un passage des Confessions VIII, 24, 2e al.

« J’atteignis, dit Rousseau, ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goût de mon état, sans plaisir de mon âge, dévoré de désir dont j’ignorais l’objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères faute de rien voir autour de moi qui les valût » (28).

Personne n’ignore le coup de tête enfin, dont les conséquences vont être si considérables : Rousseau aimait, le dimanche, à sortir de la ville enfermée dans d’étroites fortifications. Il allait dans la campagne avec des camarades, quoiqu’il eut même à leur égard la méfiance du rêveur (« je leur aurais volontiers échappé si j’avais pu » (28). Au coucher du soleil les portes étaient fermées, et les retardataires devaient attendre jusqu’au lendemain pour rentrer. Rousseau fut surpris deux fois, et au retour chez Ducommun, battu. Surpris une troisième fois, il décide de ne pas s’exposer au châtiment certain, et du reste promis ; et de quitter Genève. Cette décision fut non pas « un caprice du moment », mais le résultat de quatre ou cinq ans de contrainte, qui n’ont pas réduit à capitulation son moi. Sans doute Rousseau eut un moment de terreur quand courant à perdre haleine il vit le pont se lever : « Dans le premier transport de ma douleur, je me jetai sur glacis et mordis la terre » (28). Il éprouva une sorte de terreur animale à la première pensée qui se présenta à lui, — être battu ; mais avec cela même se présente la misère de sa vie comparée à ses rêves romantiques, et de ce contraste jaillit l’idée du salut (1) : Quelle occasion d’arracher son moi étriqué à des conditions intolérables : Il n’est pas étonnant qu’il accueillit facilement l’idée de quitter Genève pour toujours ; le sentiment de la liberté lui fit compter pour rien les perspectives

(1) Ducros {Jean- J acques Rousseau de Genève à V Hermitage, p. 35) nous, paraît avoir mal compris le caractère de Rousseau, enfant ; surtout ici, quand il dit que Rousseau après avoir conté dramatiquement la douleur de ne pouvoir rentrer à Genève, se trahit aussitôt après en nous racontant « sa joie d’aller à l’aventure et d’entrer comme il dit dans le vaste espace du monde, libre enfin et maître de lui ». Il ne se trahit pas du tout ; la succession des deux sentiments contraires est parfaitement concevable ; et même, dans les circonstances où Rousseau se trouvait, normale.

de la faim et de la misère matérielle — qu’il ne pouvait du reste envisager dans leur réelle horreur, n’en ayant jamais fait l’expérience.

Chacun a présentes à la mémoire les pages écrites quarante ans plus tard, toutes palpitantes encore d’émotion communicative, où il évoque ces heures de résurrection glorieuses :

« L’indépendance que je croyais avoir acquise était le seul sentiment qui m’affectait. Libre et maître de moi-même, je croyais pouvoir tout faire, atteindre à tout ; je n’avais qu’à m’élancer pour m’élever et voler dans les airs. J’entrais avec sécurité dans le vaste espace du monde ; mon mérite allait le remplir ; à chaque pas j’allais trouver des destins, des trésors, des aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à me plaire ; en me montrant, j 'allais occuper de moi l’univers ; non pas pourtant l’univers tout entier, je l’en dispensais en quelque sorte, il ne m’eu fallait pas tant ; une société charmante me suffisait sans m’embarrasser du reste. Ma modération m’inscrivait dans une sphère étroite, mais délicieusement choisie, où j’étais assuré de régner. Un seul château bornerait mon ambition : favori du seigneur et de la dame, amant de la demoiselle, ami du frère et protecteur des voisins, j’étais content ; il ne m’en fallait pas davantage » (30).

En quittant Genève, il s’enlevait pour longtemps, sinon pour toujours, l’occasion de devenir romano-genevois, et la destinée semblait écarter le dernier obstacle à la victoire complète du moi romantique.

Il passa les premiers jours à savourer la volupté de la liberté reconquise ; il demeure chez des paysans de sa connaissance, laissant vivre son moi. Il va frapper chez le curé de Confignon pour voir « comment étaient faits les descendants des gentils hommes de la cuillier !» (30). Le curé l’envoie à Annecy, chez Mme de Warens ; il pouvait y aller en un jour; il en met trois, flânant, chantant sous les fenêtres des châteaux où devait demeurer sûrement quelque belle, et « fort surpris après s’être longtemps époumonné, de ne voir ni dames, ni demoiselles qu’attirât la beauté de sa voix ou le sel de ses chansons » (32). Il trouve exactement ce qu’il cherchait sous la forme de Mme de Warens ; il s’attendait à une vieille dévote, sorte de Tante Bernard catholique, et il se trouve face à

Schinz. — Rousseau

114 IyA PENSÉE DE JEAN- JACQUES ROUSSEAU

face avec « un visage pétri de grâces, de beaux yeux pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour d’une gorge enchanteresse » (33). Il s’étonne « comment en approchant pour la première fois d’une dame aimable, polie, éblouissante, d’un état supérieur au mien » il n’éprouve « pas un moment de timidité ou de gêne » (35). C’est que son romantisme a toujours consisté à ne vouloir connaître la différence entre le rêve et la réalité ; toute bonne fortune est un simple dû de la destinée ; toute fortune contraire le déconcerte et le désarçonne. Tout est si bien allé jusque là, qu’il est fort encouragé à pratiquer encore l’insouciance romantique. Sur un seul point, il est intraitable : il ne retournera pas à Genève, le pays de la contrainte ; l’éloquence de Mme de Warens elle-même échoue devant cette proposition contre nature. Rousseau adopte la ligne de moindre résistance : Mme de Warens lui propose de se faire catholique ; il ira à Turin ; que lui importe ? Elle arrange tout, on trouve les bonnes volontés nécessaires pour gagner un prosélyte à l’Eglise — c’est-à-dire l’argent pour couvrir les frais du voyage. Il dit bien : « Je trouvais toutes ces charités bien dures ; j’avais le sœur serré ; je ne disais rien » (37) ; mais pas le plus petit effort de volonté : « agir contre mon penchant me fut toujours impossible » ; il n’est, pour le moment, pas romain pour un sou, et n’a pas envie de l’être. Du reste, ces scrupules sont vite oubliés. « De voyage de Turin flattait ma manie ambulante, qui déjà commençait à se déclarer » (37) (1).

« Je m’acheminais gaiement avec mon dévot guide et sa sémillante compagne (rencontrés à Annecy, chez sa bienfaitrice et faisant la

(1) On a cru devoir attribuer le goût des voyages chez Rousseau à une maladie spéciale, la « dromomanie », comme on attribuait son romantisme à l’hérédité. Il nous semble que c’est ici encore substituer un mot à une explication : la dromomanie explique les vagabondages de Rousseau comme la virlus dormitiva l’influence de l’opium. Il est bien plus simple de voir dans la « manie ambulante » de Rousseau un effet de son désir de se soustraire aux contraintes sociales auxquelles il n’a jamais pu se faire » (Cf. Chronique médicale, ier mars 1910 : « La Dromomanie de Rousseau », par le Dr Régis, prof, de psychiâtrie à Bordeaux).

même route). Nul accident ne troubla mon voyage. J’étais dans la plus heureuse situation de corps et d’esprit où j’aie été de mes jours» (39).

Comme il y a plus loin d’Annecy à Turin que de Genève à Annecy, il y avait plus de temps pour les rêves : « Tes jeunes désirs, l’espoir enchanteur, les brillants projets remplissaient mon âme » (39-40) (1).

Te voilà à l’Hospice des catéchumènes pour y recevoir son instruction dans la foi catholique. Quand il en est congédié, il a un mauvais moment ; il décrit la scène de sortie de l’hospice, la collecte qui rapporte un peu plus de vingt francs, la recommandation de vivre en bon chrétien, puis comment « on ferma la porte sur moi, et tout disparut » (48) .

« Il est aisé de juger quelle brusque révolution dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillants projets de fortune, je me vis tomber dans la plus complète misère, et qu’après avoir délibéré le matin sur le palais que j 'habiterais, je me vis le soir réduit à coucher dans la rue » (48).

Mais cela ne dura que l’instant d’y penser. Exactement la même scène se reproduisit que celle qu’il avait décrite à propos de son adieu à Genève : le sentiment romantique de l’indépendance prévaut :

« On croit que je commençai par me livrer à un désespoir d’autant plus cruel que le regret de mes fautes devait s’irriter en me reprochant que tout mon malheur était mon ouvrage. Rien de tout cela. J e venais pour la première fois de ma vie d’être enfermé pendant plus de deux mois ; le premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté que j’avais recouvrée » (48-9) (2).

(2) Rousseau dit que le voyage dura 7 ou 8 jours ; M. Ritter prouve qu’il en dura 20 ( ouvr . cité, p. 196).

(1) On a longtemps adopté comme date de la sortie de l’Hospice, le 23 août. Masson (Rev. Hist. litt. Janv. 1914) semble certainement avoir raison quand il dit qu’il faut lire sur le registre de l’Hospice, 23 avril, ce qui ramènerait à moins de deux semaines, ce séjour de « deux mois », — du 12 au 23 avril. Ce-

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Et il fit « pour cinq ou six sous un des bons dîners que j’aie fait de mes jours » (49). En vain la vie essaie-t-elle de le corriger, car ses besoins sont fort modestes ] cela ne veut pas dire qu il était romain, mais juste le contraire : il l'a dit ailleurs, il pèse les jouissances de certains biens et la peine de se les procurer ; et il choisit la privation qui lui coûte le moins ; ce n’est pas de l’héroïsme, c’est de la paresse ; comme chez tout romantique intelligent, ses grands besoins sont des désirs de luxe. Il logera donc à un sou la nuit, couchant dans la même chambre avec une famille de cinq ou six enfants et une bande de « domestiques hors de service » ; mais il entend chaque jour de la belle musique à la messe du roi, guettant en même temps dans la suite de celui-ci « quelque jeune princesse qui méritât son hommage et avec laquelle je pusse faire un roman » (50).

Quand son pécule est épuisé, il va de porte en porte offrant pour presque rien ses services de graveur ; et quand il pourrait être sur le point de se décourager, quelque coup du sort le raffermit dans son romantisme impénitent. Un jour, il arrive chez le délicieuse Mme Basile ; et il ébauche avec elle la plus poétique des idylles ; celle-ci finit par une humiliante expulsion sur l’ordre d’un mari bourru ; mais il avait pu un matin la regarder tout à son aise, et son imagination avait fait le reste ; à cinquante ans il écrivait encore :

« De mes jours je n’eus un si doux moment... Rien de tout ce que m’a fait sentir la possession des femmes ne vaut les deux minutes que j’ai passées à ses pieds sans même oser toucher à sa robe » (53).

De temps à autre quelques gros nuages venaient à la vérité obscurcir ce ciel serein, mais si leur passage laissait un souvenir au fond de son cœur, il ne prendra conscience de long-

pendant cela soulève une assez grosse difficulté : comment trouver place en quelques jours pour tant d’événements ? Le sage M. Ritter pense qu’il doit y avoir malentendu, et suggère ( Annales Rousseau,) que la date du 23 avril est celle de l’abjuration ou de quelque autre événement du séjour à l’Hospice sans être pour cela la date de sortie.

temps encore de leur effet psychologique sur la formation de son être.

Un jour, une « dame de condition » avait demandé à le voir ; et il avait reçu la nouvelle comme on peut s’y attendre : « A ce mot, je me crus tout de bon dans les hautes aventures ; car j’en revenais toujours là » (56). Mais il avait fallu déchanter encore ; il s’agissait d’une place de valet. Du moins seraitil un « favori » ; non, il fut « le valet des valets » de Mme de Vercellis. Peu de temps après, Mme de Vercellis meurt ; et après avoir été sur le pavé pour quelques semaines, Rousseau entre chez « le chef de l’illustre maison de Solar », — comme laquais encore : « Quoi ! toujours laquais ! me dis- je en moi-même avec un dépit amer » (64). Un roman muet esquissé avec Mlle de Breil (65-7), la fille de son auguste maître, le distrait un instant ; mais au premier succès, il est si ému qu’il répand le contenu d’une carafe d’eau sur la robe de sa dulcinée, et tout fut fini. Quant aux leçons de l’abbé de Gouvon (aussi de la famille), il avait alors trop peu la faculté de l’effort continu pour s’y plaire. On fut pourtant très bon pour lui ; c’était bien autre chose qu’aux jours de Masseron et de Ducommun : mais même cela était trop pour lui maintenant : « Des vues éloignées ont rarement assez de force pour me faire agir. D’incertitude de l’avenir m’a toujours fait regarder les projets de longue exécution comme des leurres de dupes » (103). U avait retrouvé à Turin, un Genevois, un ancien camarade d’apprentissage, alors un vagabond, gai, insouciant, débrouillard, qui le fascina. De « bouffon Bâcle » devint pour lui l’incarnation de la vie libre, et il fit irruption dans la vie de Rousseau. Un jour Bâcle annonce son départ pour Genève : pourquoi, lui, Rousseau — puisque le chemin de Genève passe par Annecy — n’irait-il pas chez Mme de Warens ? Quarante années plus tard, dans les Confessions, il fit son « peccavi », mais au moment même, il se sent dans les meilleures dispositions, — comme lorsqu’il avait quitté Genève, comme lorsqu’il était sorti de l’Hospice à Turin :

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« Je pars avec ma fontaine (i) et mon ami bâcle, la bourse légèrement garnie, mais le cœur saturé de joie et ne songeant qu à jouir de cette ambulante félicité à laquelle j avais tout à coup borné mes brillantes ambitions » (71).

L,e destin était contre — ou avec — lui ; contre, si on considère qu’il l’enfonçait dans son romantisme funeste ; avec, si on considère qu’un jour, quand la réaction viendra, elle sera d’autant plus décisive. Il avait craint l’accueil de Mme de Warens ; elle le reçut de façon à lui faire presque croire qu’il avait agi sagement. Comme punition, elle le prend chez elle, c est-àdire qu’il vivra à l’abri de souci du pain quotidien, près d’une femme si aimable quelle ne savait contrecarrer aucun de ses désirs, ha morale du renoncement est inconnue chez la bonne dame d’Annecy ; de même que celle de la prévoyance :

« D’autant plus que n’étant point encore dans l’étroite confidence de ses affaires, je les supposais en état d’aller toujours sur le même pied » (74) ; et que « la prévoyance a toujours gâté chez moi la jouissance ». Dans ces conditions, on comprend que Rousseau se garda bien d’évoquer le souvenir des Romains.

« Dès les premiers jours la familiarité la plus douce s’établit entre nous au même degré où elle a continué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom ! Maman fut le sien ; et toujours nous demeurâmes Petit et Maman, même quand le nombre des années en eut presque effacé la différence entre nous... Elle fut pour moi la plus tendre des mères qui jamais ne chercha son plaisir, mais toujours mon bien ; et si les sens entrèrent dans mon attachement pour elle, ce n’était pas pour en changer la nature, mais pour le rendre seulement plus exquis, pour m’enivrer du charme d’avoir une maman jeune et jolie qu’il m’était délicieux de carresser... Je n’avais ni transports ni désirs auprès d’elle ; j’étais dans un calme ravissant, jouissant sans savoir de quoi. J’aurais ainsi passé ma vie et même l’éternité sans m’ennuyer un seul instant... je nemesou

(1) Une fontaine de Héron, instrument de physique que lui avait donné l’abbé Gouvon, et qu’il comptait exhiber en voyage pour de l’argent. Anatole France dans son Petit Pierre, raconte que de son temps encore les enfants jouaient avec des fontaines de Héron.

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viens pas de m’être élancé jamais dans l’avenir avec plus de force et d’illusion que je fis alors ; et ce qui m’a frappé le plus dans le souvenir de cette rêverie quand elle s’est réalisée, c’est d’avoir retrouvé des objets tels exactement que je les avais imaginés » (74-5)-

Rêves romantiques naturellement ! Il semblait revenu aux jours d’enfance à Genève. Pendant tout ce temps, pas un coup de tête ; — pourquoi en ferait-il puisque tout était bien ?

Une inquiétude cependant — c’était toute l’expérience du monde qu’il avait faite sienne : « Cette vie était trop douce pour pouvoir durer » (78) ; du reste, Mme de Warens « bâtissait pour ma fortune force projets dont je me serais bien passé ». Encore, Rousseau n’avait guère à prendre de ces plans que ce qu’il voulait. M. d’Aubonne, « homme de beaucoup d’esprit » — comme Masseron, le greffier — déclare l’enfant « incapable », pouvant tout au plus devenir curé de village. Rousseau dut aller au séminaire des Lazaristes, à Annecy. « J’allai comme j 'aurais été au supplice » (82) . U y alla, mais il n’y fit rien ; sauf pourtant ce qu’il n’aurait pas dû, de la musique. Les bonnes heures sont toujours celles de ses visites à Mme de Warens. Rousseau pense que, s’il faut travailler dans la vie, la musique ne sera pas le choix le plus désagréable ; sans peine, il obtient consentement et s’en va demeurer chez le maître de musique de la cathédrale. Il essaie pendant un hiver d’apprendre la musique, il est moins malheureux qu’au séminaire : « la maîtrise n’étant du reste qu’à vingt pas de la maison de maman, nous étions chez elle en un moment, et nous y soupions souvent ensemble » (86) .

§ 3. C’est ici qu’il faut placer la grande borne ; ici que Rousseau va commencer à connaître le revers de la médaille romantique.

Un jour, il est dépêché par Mme de Warens pour accompagner jusqu’à Lyon, le maître de musique. Celui-ci était en rupture de ban avec ses supérieurs, et avait décidé de les

planter là tout soudainement en pleine semaine sainte. Il semble évident que Mme de Warens profita de l’incident pour éloigner Rousseau pendant quelques jours ou heures, et pour réaliser un projet dont elle ne voulait s’ouvrir à lui. Elle fila mystérieusement sur Paris (pour quelque mission diplomatique, dit M. Benedetto). A son retour de Eyon, Rousseau ne peut donc aller à la maîtrise qui est abandonnée, ni chez Mme de Warens laquelle est absente. Il était trop mal habitué pour faire face à la situation ; son attitude est toute passive ; une seule possibilité se présente à son esprit, attendre le retour de maman. Entre temps, il va retrouver un certain « Venture de Villeneuve », un aventurier qui un jour s’était présenté chez son maître et qui, par son assurance, sa faconde, avait fasciné Jean- Jacques. Venture occupe une misérable chambre chez un cordonnier, Rousseau ira partager ce logis. Sauf pour l’épisode romantique de l’idylle des cerises (ier juillet) ces semaines d’attente vaine furent, on le conçoit, démoralisantes. Trois mois se sont écoulés... Rousseau finit par accepter l’arrangement, fait pour lui, de raccompagner chez elle, la Merceret, une des servantes de Mme de Warens, qui, sa maîtresse ne revenant pas, rentrera chez ses parents à Fribourg. Mais après, que va-t-il faire ? Où va-t-il se diriger ? Il n’en sait rien ; vaguement du côté de la Savoie. C’est toujours un but, et un moyen de passer quelques jours. Ees pages extrêmement alertes de Rousseau relatives à cette période font oublier la misère noire dans laquelle il vécut, et ses profonds découragements. Il faut bien lire entre les lignes de ces récits charmants où il se représente égaré à Moudon, hébergé par un aubergiste excellent lui faisant crédit ; puis, admirant à Eausanne « ce beau lac qu’on voit là dans sa plus grande étendue » ; puis, voulant, sans y réussir le moins du monde, payer d’audace et s’improviser maître de musique. Il faut surtout deviner le pauvre garçon, dans des pays absolument étrangers, sans ressources, sans moyens de s’en procurer, — et sans vraiment que ce soit sa faute puisque son éducation d’abord, les conditions de son existence ensuite n’ont fait de lui qu’un rêveur sans volonté, et une épave humaine ayant

besoin avant tout de protection et d’affection. Il faut le deviner quand, dans sa détresse et dans son sincère désir de vivre honorablement en gagnant quelque argent, il s’est si ridiculement compromis dans sa tentative de concert. Ecrasé, moqué, dégoûté, impuissant, il « lâche la bonde à ses larmes » devant un homme à lui parfaitement inconnu, auquel il a tout confessé. Il faut le deviner dans son désarroi, invoquant comme en prière, le souvenir de celle qui fut sa providence : « Je ne cessais de penser à elle, et de désirer de la retrouver, non seulement pour le besoin de ma subsistance, mais bien plus pour le besoin de mon cœur » (106). Il s’en va à pied à Vevey, la patrie de Mme de Warens. « Dans ce voyage, je m’attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant. Combien de fois, m’arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir couler mes larmes dans l’eau » (108). Il faut le deviner, à Neuchâtel, essayant la même vie « d’artiste » qu’à Lausanne, c’est-à-dire courant le cachet, mais écrivant à son père (irrité de sa conversion au catholicisme) cette lettre désespérée dans laquelle il demande que « l’indignation fasse place à la pitié », car « ses yeux (de père) se chargeraient de larmes » s’il concevait le dénuement du « fils malheureux », (X, 1-2). Il faut le comprendre enfin, quand il s’embarque dans sa folle aventure du faux archimandrite, lequel prétendait quêter pour délivrer les chrétiens esclaves des Turcs, et quand se sachant complice de la fraude, il se jette aux pieds de l’ambassadeur de France à Soleure « lâchant de nouveau la bonde »... Après cette série noire, une éclaircie dans son ciel. Grâce à la bonté de l’ambassadeur, il est remis sur pieds ; muni de lettres et d’argent, il reprend courage et part pour Paris. Les récentes expériences ne seront pas perdues pour toujours ; elles compteront plus tard pour leur bonne part à établir le bilan du passé ; elles s’ajouteront à celles de la vie de laquais à Turin ; mais sous l’effet de ce bienfaisant changement de fortune, le romantique optimiste est, pour l’instant, ressuscité tout entier. « Je mis à ce voyage une quinzaine de jours que je peux compter parmi les plus heureux de ma vie... Mes douces chimères me te-

liaient compagnie, et jamais la chaleur de mon imagination n’en enfanta de plus magnifiques» (112). Il hésitait entre la gloire militaire (il avait une lettre pour un officier) et une douce vie de campagne.

Mais Paris lui réservait de nouvelles désillusions ; d’abord Paris, la ville de ses rêves magnifiques, ville de palais et de marbre et d’or, a de sales rues puantes, de vilaines maisons lépreuses, des mendiants...; il y entre par un des quartiers les plus malpropres. Et puis, surtout, la place de gouverneur du neveu de M. Goddard est impossible — elle lui rappelle les jours humiliants d’Italie. Aussi, dès qu’une dame lui apprend que sa protectrice va rentrer en Savoie, il part ; et l’écœurement des quelques semaines à Paris, lui procure par contraste une nouvelle période d’exaltation romantique ; un supplément d’argent de l’ambassadeur de Soleure, rend plus facile son voyage : « I/éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance... me jette en quelque sorte dans l’immensité des êtres, pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière et [il s’égare plusieurs fois,] j’eusse été fâché d’aller plus droit, car sentant qu’à Eyon j’allais me retrouver sur la terre, j’aurais voulu n’y arriver jamais » (115). fià, attendant des nouvelles de maman, il passe quelques jours sans argent, mais pas inquiet. Il apprend que Mme de Warens s’est fixée à Chambéry et qu’elle l’attend ; elle lui envoie même de l’argent pour continuer sa route : « Je goûtais d’avance, mais sans ivresse, le plaisir de vivre auprès d’elle ; je m’y étais toujours attendu ; c’était comme s’il ne m’était rien arrivé de nouveau » (122). On le voit allant reprendre sa quiète vie romantique d’autrefois.

Toutefois les espoirs de retour à l’ère de rêves devront être de plus en plus abandonnés ; de plus en plus les déceptions lui infligeront les rudes leçons de la vie. D’abord à Chambéry, ce n est plus la campagne comme à Annecy, mais la maison sombre du quartier archi-peuplé qui entoure la cathédrale. Et puis, il fallut travailler. Mme de Warens avait trouvé pour lui une place parmi les employés au cadastre du roi Victor- Amé-

dée (1). Rousseau dit lui-même : « Cette uniformité (de vie) était précisément ce dont j’avais le plus grand besoin pour achever de former mon caractère que des troubles continuels empêchaient de fixer » (127). Mais il ne se disciplina pas. Après quelques semaines, le travail étant devenu routine, il céda à toutes sortes d’enthousiasmes ; — pas plutôt était-il vraiment plongé dans un genre d’occupation qu’il en était fatigué ; ce furent d’abord les mathématiques ; puis le dessin du bureau le conduisit à goûter la peinture ; il s’y abandonna tellement qu’on « était obligé de l’en arracher ». Puis « la musique absorba tout le reste », — d’autant plus qu’il pouvait s’y livrer avec maman. A quelque temps de là, la guerre éclata (I733)> l’armée française passa par la Suisse pour aller dans le Milanais ; il n’en fallut pas plus pour passionner Jean- Jacques pour la politique et pour la France. Cette lubie un peu passée, il revient à la musique ; « les opéras de Rameau commençaient à faire du bruit » (131) ; il se procure le Traité de l’harmonie ; il le dévore. Et voici qu’arrive à Chambéry un organiste, « bon musicien, et qui accompagnait très bien du clavecin » ; Rousseau et lui sont inséparables ; on propose des concerts chez maman, — maman ne résiste pas ; Rousseau « ni nuit, ni jour » ne s’occupe d’autre chose ; en rapport avec cela, de petits soupers « très gais, très agréables ; on y disait le mot et la chose ; on y chantait des duos ; j ’étais à mon aise, j’avais de l’esprit, des saillies » (132). Est-ce la mélancolie et la monotonie du travail de bureau ou autre chose ; en tous cas Rousseau tombe malade, et c’est un prétexte pour abandonner le cadastre. Il se met alors à donner des leçons de musique. Ce n’était qu’un pis aller ; cette vie sans base — et sans qu’il s’en aperçut toujours — le minait moralement et physiquement.

Ce n’est pas tout ; il va être frappé dans ses plus chères affections, dans la personne qui pour lui comptait seule ; il dé¬

fi) Rousseau explique que le roi, voyant sa dynastie menacée, voulut avant d’abandonner son royaume, en exploiter toutes les richesses, l’épuiser en quelque sorte ; en vue de cela, ce travail de cadastre.

couvre un profond désordre moral chez Mme de Warens, la femme qu’à l’égale d’une mère, il aimait ; car, même s’il avait dans le passé aperçu en elle quelques faiblesses, il avait fermé les yeux. On se souvient des pages navrantes des Confessions : ses dames de Chambéry avaient voulu « déniaiser » leur professeur de musique ; Mme de Warens, pour le protéger, trouve 1 étrange moyen de s’y employer elle-même ; et puis Rousseau apprend bientôt que Claude Anet jouit des mêmes privilèges que lui.

Quelques mois après (1734) nouvelle catastrophe. Claude Anet meurt subitement, lui qui constituait l’élément stable de la petite communauté. A l’anarchie morale de la maison succède l’anarchie économique. Rousseau essaye bien de prendre la place d’Anet, mais lui-même s’en sent incapable, et on ne le prend pas au sérieux. On avise, sans conviction, des remèdes qui ne sont que des expédients ; la musique, par exemple. Rousseau fit un jour une équipée à Besançon pour étudier avec l’abbé Blanchard ; une aventure de douane, la confiscation de son bagage (148-9), et le départ de l’abbé Blanchard pour Paris peu après, firent échouer ce projet ; et on n y pensa plus. B a seule chose qui devait servir Rousseau plus tard, ce fut celle dont il l’attendait le moins, à savoir les abondantes lectures que son oisiveté lui permettait ; il se passionna tour a tour pour les differentes sciences, (c’est ainsi qu il fit sa fameuse expérience avec de l’encre de sympathie qui manqua l’aveugler) ; il tomba gravement malade et s’abandonna au luxe délicieux de se faire rappeler à la vie par maman. C’est à cette maladie que nous devons l’idylle des Charmettes. Il fallait sortir des vieux murs de Chambéry pour vivre à la campagne, de grand air et de laitage ; malade et garde-malade louèrent aux portes de la ville la petite maison qui est devenue un grand lieu de pèlerinage : « Ainsi coulèrent mes jours heureux, et d’autant plus heureux que n’apercevant rien qui dût les troubler, je n’envisageais en effet leur fin qu’avec la mienne » (175) (1). Il ne mourut pas ; mais son

(1) A cause de quelques difficultés de dates, on a voulu contester le caractère

romantisme mourut. Res Charmettes sont le suprême adieu de Rousseau au romantisme. Ra guérison revenue, ce fut la même vie d’expédients — mais pire. Rousseau assistait impuissant à la débâcle financière de Mme de Warens. Un jour, il va à Genève recueillir le petit héritage de sa mère, car il est maintenant majeur : « J’en mis quelque partie en livres, et je volai porter le reste aux pieds de maman » (176) : — c’était une goutte d’eau dans l’océan. Rousseau se réfugie de plus eu plus dans le travail, lequel du reste ne le protège pas toujours des folies ; il s’était mis à l’étude de la médecine, et bientôt il s’imagina avoir un polype au cœur. Il part pour Montpellier dans l’idée de se faire soigner ; en route, il rencontre une femme piquante, Mme de Ramage, à qui il d it « de ne pas mourir sans avoir connu le plaisir» (181), — flamme éteinte presqu’aussitôt qu’allumée, et qui par le souvenir allait se transformer en dégoût devant la futilité de l’existence. Quand il revint de Montpellier, après cinq ou six semaines, il trouve l’œuvre de mine beaucoup plus avancée qu’avant son départ : Mme de Warens s’était abandonnée, en désespérée, à un jeune Vaudois plein d’entrain et de faconde, un certain Vintzenried qui peut-être sauverait la situation. Crut-elle vraiment en Vintzenried, ou voulut-elle se donner l’illusion d’y croire ? — Cette seconde interprétation paraît la plus probable, car son attitude envers Rousseau s’explique bien alors. Elle sait celui-ci assez intelligent pour deviner « le chevalier de Courtilles » — Taleralatalera comme il l’eût bientôt surnommé ; la présence de Rousseau dans la maison constituait ainsi un constant trouble-fête à ses tentatives de s’aveugler elle-même, de ne pas voir le gouffre ouvert à ses pieds ; elle préférait éloigner ce témoin inquiétant, et sans doute dans cette intention, expédiait Jean- Jacques vivre seul aux Charmettes la plupart du temps.

historique du séjour aux Charmettes — voire tout simplement le traiter de fiction. Cela nous paraît une folle concession au dieu d’une soi-disante érudition. Nous avons présenté quelques observations sur ce petit problème dans la Revue d.' Histoire litt. de la France, 1928 (n° de janv-mars).

Les mois qui précèdent le départ pour Paris ne sont que des mois d’agonie morale où Rousseau chercha à se raccrocher désespérément à son passé romantique. Mais il tombe de déception en déception. Ses lettres sont celles d’un pauvre naufragé qui par moments ne demande qu’à se noyer. Une tentative de préceptorat à Lyon a échoué ; il commet, victime de sa timidité et de sa nonchalance, les plus naïves sottises, — telles que faire la cour à Mme de Mably, et faire usage illégitimement de la cave de son bienveillant patron. Tout s’écroule autour de lui. Dans l’immensité de son abattement, il essaie une dernière fois d’aller à Chambéry, chez maman. Il savait certainement d’avance que les choses n’iraient point mieux, mais il ne se connaissait plus... (i) Il repart presque aussitôt pour Paris, non pas qu’il ait davantage confiance en son étoile, mais parce qu’il ne sait rien d’autre : il avait inventé un système de notation musicale, et il avait écrit une comédie, — et c’était tout. Il faut se garder de se moquer de lui ou de le juger ; il n’est pas responsable de son éducation et de sa destinée ; il ne dépendait pas de lui d’acquérir un autre caractère ; et il fut dans ces années-là le plus malheureux des hommes.

§ 4. Il arrive à Paris en 1742, avec 15 louis dans sa poche, et la mort dans l’âme. Pour la première fois il ne parle pas d’un voyage au gai soleil de l'insouciance. Il n’a plus de foyer derrière lui auquel il puisse retourner en cas de nécessité ; la jeunesse commence à passer... et les sept années qui suivent vont constituer une nouvelle série de désenchantements. Il est balloté dans tous les sens et à tous les hasards des rencontres et des événements, ne sachant ni profiter de la bonne fortune, ni vaincre la mauvaise, et agissant en toutes choses de la façon

(1) Recommandons ici la lecture de l’article de Mme Noëlle Roger dans la Revue des Deux Mondes, du ier oct. 1924, sur cette phase de la vie de Rousseau et le drame des Charmettes. Sauf qu’elle est empreinte d’une sévérité excessive par moments pour Mme de Warens, cette étude révèle une pénétration, psychologique remarquable.

la plus déconcertante aux yeux d’un homme qui aurait au moindre degré le sens de la vie pratique, h 'Académie des Sciences, à laquelle il avait présenté son système de notation musicale, lui avait fait l’aumône de quelques bonnes paroles et l’avait renvoyé. Ne voyant pas d’issue à sa situation, il s’enferme cependant trois mois pour retravailler un système qu’il reconnaît lui-même maintenant — éclairé par la critique de Rameau — peu viable ; pis encore, il n’a pas de quoi vivre, et il engloutit le reste de son pécule pour payer les frais d’impression de son mémoire ; et il donne des leçons à une Américaine pour obtenir un succès qui ne pouvait que rester ignoré. Bref, il est complètement désemparé. Il avait d’excellentes lettres de recommandation ; il ne s’en sert pas : « 1/ extrême besoin que j’avais qu’on pensât à moi était précisément ce qui m’ôtait le courage de me montrer, et la nécessité de faire des visites me les rendait insupportables, au point que je cessai même de voir les académiciens et autres gens de lettres avec lesquels j’étais déjà faufilé » (202). Re père Castel lui conseille de lâcher musiciens et savants : « Changez de corde, et voyez les femmes » (203). Il commence, avec sa maladresse coutumière, par Mme Dupin, qui le « reçut à sa toilette. Elle avait les bras nus, les cheveux épars, son peignoir mal arrangé » - — il tombe amoureux. Pourtant on lui pardonne et il reste même attaché à la maison comme précepteur intérimaire de M. de Francueil, fils de M. et beau-fils de Mme Dupin. Puis, après une maladie, il abandonne, et reprend son idée de musique ; pendant sa convalescence, il projette l’opéra des Muses galantes. Tout cela n’aboutit à rien. Cependant les « femmes » veillaient ; elles lui procurent la place de secrétaire de M. Montaigu, ambassadeur de France à Venise. Ce sera une diversion. D’Italie l’enchante, Venise, ville de plaisir surtout ; plus tard, quand banni de l’île de Saint-Pierre il ne sait où aller, c’est à Venise qu’il pense entre autres : musique, femmes, tout lui sourit. Mais cela encore devait finir misérablement, et sans qu’on puisse, semblet-il, trop blâmer Rousseau. Que faire ? Paris encore ? Non ; il veut aller à Genève, attendre... quoi ? « Qu’un meilleur sort, écartant les obstacles pût me réunir à ma pauvre maman ».

{229). Après tout, quelques semaines plus tard, il se retrouve à Paris quand même, où on lui donne à entendre — à propos de l’équipée de Venise — qu’un homme de sa condition doit être plus soumis aux grands de ce monde et plus pratique... Il se consolera maintenant de ses déboires, par son amour de pitié pour Thérèse Eevasseur, pauvre servante, bousculée dans le monde comme lui et moins apte encore à se défendre, — qu’il peut comprendre et qui peut le comprendre. Rien n’est plus naturel que cette liaison à cette heure de la vie de Rousseau ; dégoûté des hommes, il se sent à l’aise avec des gens sans malice ; il peut être pris au pied de la lettre quand il écrit : « Il me fallait à la place de l’ambition éteinte, un sentiment qui remplît mon cœur. Il fallait pour tout dire un successeur à maman puisque je ne devais plus vivre avec elle ; il me fallait quelqu’un qui vécut avec son élève et en qui je trouvasse la simplicité, la docilité de cœur qu’elle avait trouvée en moi » (235)-

Et Rousseau s’y abandonne, à ce pauvre bonheur, et malgré le dénuement dans lequel il était, il raconte encore : « Je vivais avec ma Thérèse aussi agréablement qu’avec le plus beau génie de l’univers... Cette douce intimité me tenait heu de tout : l’avenir ne me touchait plus ou ne me touchait que comme le présent prolongé ; je ne désirais rien que d’en assurer la durée. Cet attachement me rendit tout autre dissipation superflue et insipide » (236) .

Rousseau parle ainsi plus de vingt ans après. Qu’on mesure la chute : il en est à oublier l'idylle des Charmettes par l’idylle quasi- crapuleuse de l’Hôtel Saint-Quentin. Et quoi pour le sortir de cette situation ? Des insuccès continuels. Les Muses galantes ne sont pas agréées ; les Fêtes de Ramire (opéra de Rameau qu’on avait chargé Rousseau de retoucher) non plus ; la comédie de Narcisse eut encore le même sort (1). En attendant, il a charge d’une famille de sept ou huit personnes qu’il s’est mise sur les bras par ses relations avec Thérèse. Il accepte de faire de la chimie avec M. de Francueil. Au retour de Che-

(1) Elle sera représentée, mais beaucoup plus tard, en 1752.

nonceaux (où il était avec la famille de son élève) il trouve Thérèse prête à lui donner un enfant ; on sait ce qu’il en fit, ainsi que des suivants : il les mit à l’hospice des enfants trouvés. Nous n’allons pas discuter à nouveau cette affaire. Que ceux qui, se plaçant par l’imagination dans les circonstances où se trouvait Rousseau, eussent fait autrement lui jettent la première pierre. (1)

Note sur Rousseau et la psychiatrie. — Nous ne reviendrons guère sur la psychologie de Rousseau ; il n’y aura pas lieu de la faire pour le but que nous nous proposons, c’est-à-dire étudier sa pensée. Il convient d’autre part, étant donné le rôle que nous assignons naturellement à sa personne dans la formation de cette pensée, et étant donné les polémiques sans cesse renouvelées autour de l’œuvre et qui si souvent prennent pour point de départ sa personne, de nous expliquer sur le problème qu’on a souvent appelé celui de la folie de Jean- Jacques Rousseau.

Il en est, comme Remaître, qui ont exploité, non sans hypocrisie, cette note pour dire : Rousseau est un malade ; il faut le plaindre ; mais ses opinions ne comptent pas. Il en est qui ont brandi le fouet de l’indignation, comme Seillière, et qui l’ont déclaré un méchant homme, et ont continué au détriment de Rousseau les enquêtes du genre Rombroso pour l’homme criminel — annulant du reste ces anathèmes puisqu’on n’anathématise pas un non-responsable. Il en est qui, comme Babbit, ont joué à la vertu offensée et ont fait de Rousseau un dépravé. Rouis Proal vint à propos. Il y a dans son livre sur le tempérament et le caractère de Rousseau [La Psychologie de Jean- Jacques Rousseau, Alcan 1923) — avec peut-être parfois trop de mots savants — beaucoup de bon sens, beaucoup aussi de citations intéressantes empruntées à des autorités médicales.

(1) Rousseau a évidemment exprimé toute la vérité quand il a écrit : « Je m’y déterminai gaillardement et sans le moindre scrupule », et : « Je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en règne chez des gens très aimables et dans le fond très honnêtes » (244). Plus tard, dans les Conjessions (et déjà dans l’Emile) Rousseau a pris simultanément avec l’attitude que nous venons de rappeler, une autre attitude inconciliable avec celle-là, et où il se blâme ; or, ou bien, il pouvait agir autrement et alors ses explications de l’état d’esprit qui le fit agir sont fausses et inutiles, ou bien il ne pouvait ne pas agir ainsi et alors ses blâmes et ses remords sont superflus ; il a pu y avoir regrets, mais non pas remords.

Schinz. — Rousseau 9

Or, M. Proal écrit : « Rousseau n’a pas été seulement dans un état voisin de la folie, il a franchi la frontière qui sépare le génie de la folie » (p. 310). Cela cependant n’a, en soi, rien de choquant ; car d’abord, on sent d’emblée que l’auteur n’est pas animé de la fureur anti-rousseauiste d’un Seillière (que, soit dit en passant, il^ ne nomme même pas quand bien même il publie deux ans après). C’est ensuite, on le sent bien, plus que toute autre chose une affaire de définition ; car voici un collègue de M. Proal, le I)r Régis de l’université de Bordeaux, qui dans une revue médicale, et traitant de Rousseau dans un esprit assez pareillement pondéré, écrira, lui :

« L’auteur d 'Emile ne fut jamais un fou. Bien que tourmenté par des craintes et des soupçons imaginaires, bien qu’ayant obéi à des idées fausses, au point d’accomplir parfois des actes déraisonnables, il n’a jamais franchi cette ligne de démarcation difficile à préciser, mais réelle, qui sépare l’inquiétude, la suspicion outrée, l’exaltation et même certains délires élémentaires, de la vraie insanité ». Il y a eu « trouble mental », Rousseau est un « persécuté mélancolique ». ( Chronique médicale, Ier juillet, 1890). Et du reste ce Rousseau « fou » est, chez M. Proal, en compagnie assez honorable ; à savoir Socrate, Lucrèce, Le Tasse, Pascal, Bernardin de Saint-Pierre, Strindberg, les Prophètes d’Israël, Luther et les réformateurs religieux, Mahomet et d’autres fondateurs de religion (p. 402, et ss). M. Proal place Rousseau dans une société de génies (p. 308, et ss.) ; ce qui l’intéresse, « c’est cette coexistence du génie et de la folie », avait-il dit aux premières pages de son livre. Il explique ailleurs que le mot dégénéré qu’il finit par adopter, avec le Dr Magnant, pour caractériser Rouseau (p. 254), ne doit pas être pris dans le sens que ce terme a dans la vie de tous les jours ; il s’agit simplement d’une disposition (ici sensibilité) qui est très forte, se manifeste souvent au dépend d’autres.

C’est fort intéressant ; mais c’est ici qu’on se prend à réfléchir. On ne voit pas que tant d’érudition nous éclaire beaucoup. Involontairement on pense à Molière... « Et voilà ce qui fait que votre fille est muette ». Voici par exemple un passage : « Les biographes de Rousseau ne sont pas d’accord sur la nature de son nervosisme. Le Dr Régis, le Dr Moebius et Faguet concluent à la neurasthénie, le Dr Pierre Janet à la psychasténie, les philosophes Renouvier et Espinas à l’hystérie. Le Dr Magnan, dont le diagnostic était réputé infaillible, et le Dr Sérieux, l’un de ses meilleurs élèves, le Dr Briand, médecin en chef de l’asile de -Sainte- Anne, placent Rousseau, dans la catégorie des dégénérés supérieurs, ils voient en lui le type de déséquilibré de la sensibilité avec tendances paranoiaques, caractérisées par l’orgueil et la défiance ; c’est un tempérament morbide dont l’exagération réalise le délire de persécution à base d’interprétation. »

{p. 254)... Et plus loin : « A la précision trompeuse de ces diagnostics : Hystérie, psychasténie, neurasthénie, il faut donc préférer celle de dégénéré supérieur, dont la déséquilibration constitutionnelle est caractérisée avant tout par un développement anormal de la sensibilité ». (p. 256). Va pour « dégénéré supérieur dont... » ; mais encore là il y aura tant de qualifications, de réserves; de définitions et explications, qu’on ne voit personne qui ne puisse être considéré comme fou, dément ou aliéné si Rousseau doit être ainsi caractérisé : il n’est pas fou, car fou signifie cela... ; il n’est pas dément, car dément signifie cela ; il n’est pas aliéné, car aliéné signifie cela ; d’autre part il est « dégénéré », mais « dégénéré » ne signifie pas ce qu’on pense ; il est paranoiaque, mais paranoiaque dans tel et tel sens ; il y a chez lui de la psychose, mais psychose n’est pas ce qu’entend le docteur X... Et que serait-ce si l’on venait encore à la physiologie du cas ? — On en arrive alors au « calvaire urinaire » des docteurs Poncet et Ee Riche (p. 318). Et partout on nous effraye de ces gros mots : Rousseau n’est pas seulement timide, il est phobique. Il avait la phobie verbale, la phobie urinaire, la phobie des ténèbres : et « une figure cachée sous un drap blanc lui donnait des convulsions dans son enfance... » (289) Ailleurs : « Il écrit à Saint-Germain, en 1770 : Je doute qu’aucun homme ait jamais eu une jeunesse plus chaste que la mienne, et cependant il avait des aberrations sexuelles : le masochisme et l’exhibitionisme » (p. 304).

Au point de départ de tant de discussions subtiles et n’aboutissant à rien, il y a, nous semble-t-il, toujours l’idée que l’homme normal existe, — ce qui n’est pas le cas. Et si l’homme normal n’existe pas, ou en grande exception, pourquoi juger Rousseau sur la mesure de l’abstrait alors qu’on ne fait jamais cela avec d’autres ? Rousseau est très humain, parce qu’il a justement ces faiblesses de tous les humains. Ee langage de tous les jours va très bien pour dire que Rousseau est simplement un être très sensible ; de là ses caractéristiques, son tempérament, ses « crimes », ses malheurs. Qu’on lise les pages 260 et suivantes où Proal définit le sensible Rousseau allant, en vertu de cette sensibilité, tantôt très haut et tantôt très bas, et qu’on nous dise si ces mots ne s’appliquent pas à tant de gens que nous connaissons et pour lesquels nous ne songeons point toujours à l’intervention du médecin (1).

Que ceci ne nous empêche pas de reconnaître la valeur de l’étude de M. Proal et — c’est trop rare pour ne pas le souligner — de son opinion sans fanatisme. Il a su résumer lui-même son opinion dans un langage parfaitement accessible au commun des mortels, quand il a défini le cas Rousseau de la façon suivante : « Déséquilibration

(1) Qu’on voie encore pp. 7, 9 ; 27-28 ; 43 ; 271-285, 289, 382 ssq, 423, 437.

mentale qui ne l’a pas empêché d’écrire des chef-d’œuvres, et qui a fini par déterminer un délire patiel » (p. 23)... Mais, réduit à cela, tout ce problème de la folie de Rousseau signifie en vérité peu de chose (1).

(1) Veut-on un cas où il est possible de voir Yabitne entre l’être normal et la folie caractérisée : qu’on prenne alors celui de Maupassant ; le livre de Georges Normandy, La fin de Maupassant (A. Michel, 1927) surtout dans ses derniers chapitres, est effrayant. Qui oserait, ayant lu cela, employer un terme commun pour deux cas aussi différents que le jour et la nuit ?

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