‹ La pensée de Nicholas MachiavelliChapitre 1 sur 175 · BOULEVARD SAINT-GERMAIN · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-GERMAIN

Tous droits réstrvés.

Tous droits réservés.

Jésuites et protestants, idéologues, monarques éclairés, tous ceux qui par intérêt, hypocrisie ou conviction combattirent les théories politiques de Machiavel, s'attaquèrent à l'homme en même temps qu'à ses idées, et l'ont calomnié pour mieux discréditer ses doctrines. Ils l'ont noirci à plaisir, ils en ont fait, à l'usage des foules crédules, un modèle de perfidie, si bien que le nom de Machiavel est devenu dans l'opinion générale à peu près synonyme de fourbe et de scélérat.

Les bonnes âmes s'en détournent avec horreur. Pourtant, il ne fut ni meilleur ni pire que la plupart des hommes, même pour notre siècle qui se pique d'une moralité supérieure. Certes il n'avait pas en lui l'étoffe d'un saint ou d'un héros, il n'était pas exempt de médiocrités et de sécheresses ; un peu cuistre en littérature, en amour un peu commisvoyageur, il fallut, pour soulever son caractère à la hauteur de son génie, que l'idée de patrie, devenue exclusive comme une passion, s'emparât d'abord de son intelligence, puis de sa volonté, et enfin de tout son être. Il tenait d'un père peu scrupuleux et d'une mère bigote, une certaine tristesse native, mais une tristesse sans grâce : il est de ces êtres qui semblent n'avoir jamais été jeunes. Ajoutez à cela un penchant à la raillerie, des mots à l'emporte-pièce, le goût du paradoxe et de l'extraordinaire, le culte de la force et l'admiration de ceux qui réussissent. Mais vous

aurez beau examiner sa vie à la loupe, vous n'y trouverez aucune action, aucun trait qui vous autorise à prétendre qu'il fut méchant. Les lettres quïl écrit aux siens, à ses amis, celles qu'il reçoit d'eux prouvent au contraire qu'il était capable d'attachement et qu'il savait se faire aimer. Cependant il faut reconnaître que sa nature était avant tout cérébrale, et même un peu aride. Son œuvre réserve de cruelles déceptions au lecteur en quête d'émotions sentimentales : les seules fêtes auxquelles il nous convie sont les fêtes de l'intelligence.

Issu d'une famille de magistrats ayant donné plusieurs gonfaloniers à la cité, il commence par étudier la vie dans les livres ; son hérédité et ses préférences personnelles le conduisent et le retiennent surtout auprès des auteurs latins qui traitent de politique, d'histoire, d'art militaire ; il lit aussi les poètes, chez lesquels il va chercher des sentences concises, des peintures générales de la nature humaine, de beaux mouvements oratoires, plutôt que l'expression de sentiments intimes. Il réfléchit sur des expériences de seconde main, raisonne sur des faits relatés par d'autres, se farcit la tête de systèmes qui n'ont pas encore subi l'épreuve de la réalité. Il lui en restera toute sa vie comme une odeur d'antiquité attachée à ses habits.

La Renaissance, dont le plus beau moment coïncide avec la jeunesse de Machiavel, ressuscitait le naturalisme antique, le faisant apparaître aux esprits cultivés d'alors, plus proche, plus actuel, en un mot plus moderne que le moyen âge finissant. Sur les ruines de la scolastique, l'esprit souffle ; la science délivrée prend possession de l'univers connaissable ; les anciennes catégories tombent en poussière ; toutes les notions sont revisées; la morale ne dépend plus du dogme, les philosophes lui cherchent de nouvelles bases au fond de la conscience humaine. Le conflit

chrétien entre l'âme et la nature est aboli. Affranchie des terreurs mystiques, la pensée entonne à pleine voix le laiis vitae. En même temps, les beauxarts produisent une floraison de chefs-d'œuvre pour la joie des siècles à venir. Le Lys rouge embaume l'univers de son parfum. Mais le jeune Machiavel, uniquement préoccupé de questions politiques, ne prend pas garde à la beauté de la saison merveilleuse. Il est tout entier absorbé dans la contemplation de l'ancienne Rome républicaine, belle de force militaire et de discipline civique ; il triomphe du spectacle de sa grandeur, se désole à la vue de sa décadence. Ah ! si l'homme pouvait choisir le temps et le lieu de sa naissance, c'est à Rome, avant les Césars, qu'il eût choisi de naître. Mais, puisque la destinée, la fortune comme il l'appelle, lui a refusé cette faveur, force lui sera de s'adapter à son temps, s'il le peut. Même il tentera dans la suite — car il a de grandes visées politiques — il tentera de transporter en pleine Italie du xvi^ siècle les puissantes institutions de la Rome républicaine, semblable à ces architectes qui bâtissaient leurs églises avec les colonnes des anciens temples.

Le service militaire, cette école de courage et d'ascétisme, lui fit défaut à l'âge où le caractère se forme. Il ne porta jamais les armes, ne prit part à aucune guerre, son éducation resta purement intellectuelle, t?

Les spectacles qu'il vit dans les rues de Florence l'apprivoisèrent dès ses plus jeunes années à la vue du sang, aiguisèrent en lui une certaine cruauté d'imagination ; il y apprit à ne pas s'émouvoir outre mesure de la souffrance d'autrui. Il avait dix ans lorsque Julien de Médicis tomba sous les poignards des Pazzi et que Laurent fut blessé; puis ce fut la répression sanglante, les conjurés pendus aux créneaux du Bargello. Plus tard, la descente de

Charles VIII, les Médicis chassés, la République. Toutes ces images s'imprimèrent en lui, mais son intelligence, encore encrassée de pédantisme classique, ne lui permit pas de saisir toute la signification des événements. Sa vision, à cette époque, lui montre les hommes et les choses plus petits que nature ; son admiration pour le passé le rend injuste pour le présent. Ainsi l'étonnante figure de Savonarole, le moine au profil de bouc, apparue aux jours les plus sombres de l'histoire de Florence, et disparue dans la rougeur d'un bûcher, il la rappetisse.

11 réduit le grand Dominicain aux proportions d'un fourbe et d'un ambitieux, et il l'enveloppe dans le mépris général qu'il voue aux prophètes désarmés.

De sa jeunesse livresque, Machiavel conservera longtemps le souci du beau style à la romaine. Mais dans les moments de passion, lorsqu'il obéit à sa vraie nature, il rejette sa toge d'emprunt, et alors le Florentin, nerveux et svelte, apparaît. Il gardera aussi de ses premières études une grande considération pour la poésie ou plutôt le discours en vers ; il s'exercera aux longues dissertations morales sur des sujets tels que la Fortune, l'Ambition, l'Envie, l'Ingratitude. Aucune émotion ne rachète la pauvreté de la forme, aucun accent personnel, si ce n'est, par endroits, une veine d'amer pessimisme, un je ne sais quel burlesque qui est comme un effort pour rire de sa propre misère.

Machiavel serait resté un littérateur médiocre si la nécessité de trouver un emploi, peut-être aussi un instinct secret, ne l'avaient poussé vers la politique.

Le 14 juin 1498, à l'âge de vingt-neuf ans, pauvre d'argent et riche de théories, il entre au service du gouvernement florentin. Pendant quinze ans, il s'acquitte de ses fonctions avec un zèle, un sérieux, une passion des affaires vraiment magnifiques. Maintenant qu'il regarde la vie de ses propres yeux, ses

dons d'observateur politique se révèlent ; curieux de tout voir et de tout compendre, ses regards volent de tous côtés ; rien de significatif ne lui échappe ; il observe, discerne, réfléchit et prévoit. Certes Machiavel n'est pas un bureaucrate ordinaire ; il ne se laisse pas submerger par ses besognes administratives, mais, conservant toute son alacrité, tout son mordant, il amasse dans sa mémoire pour les jours futurs, une formidable provision d'expériences. Aucun poste, aucun temps ne pouvaient être plus instructifs ; on était en ces années qui, selon l'expression de Machiavel, firent changer de forme à l'Italie. Florence, tremblante encore du passage des Français, hantée par la terreur de nouvelles invasions ; les Médicis expulsés, la République, cherchant à se consolider, sans y réussir, à cause des convulsions sociales qui rendent tout gouvernement incertain. Au dedans, les agitations mystico-politiques, les Piagnoni, les Compagnacci, les Palleschi ; au dehors, la guerre avec Pise, avec Venise, avec tout le monde et, au fond de tous ces bouleversements, une infinie lassitude, une aspiration au repos, quelque chose comme le pressentiment de la léthargie prochaine...

Machiavel aura beau dire que les démocraties relèguent les grands hommes dans l'obscurité, le gouvernement florentin comprit bientôt le parti qu'on pouvait tirer de ses dons exceptionnels. On le sortit de ses bureaux, pour en faire un diplomate d'occasion. Des missions délicates lui furent confiées, il les remplit de telle sorte qu'on lui en confia de nouvelles. Ses lettres font sensation au Palais de la Signoria ; ses amis l'en félicitent : il expose les situations avec tant de clarté, décrit si bien les caractères, entremêle ses récits de réflexions générales avec tant d'à-propos I Encore ses relations écrites ne sontelles que peu de chose auprès des rapports qu'il fera de vive voix, sitôt de retour à Florence, avant de

reprendre sa place de bureaucrate. Il facilite ainsi à son gouvernement la tâche malaisée de se former une opinion, et se rend indispensable comme informateur. La République le dépêche sur tous les points menacés de sa politique étrangère, partout où il importe de savoir ce qui se passe. Ses diagnostics, réputés pour leur justesse, dicteront au gouvernement les mesures à prendre. On l'envoie pour observer plutôt que pour agir, car, si Machiavel n'a pas son pareil pour le coup d'œil, en revanche, dans la pratique, il lui manque pour réussir le sens inné du maniement des hommes. Combien d'allées et de venues pour le compte de Florence ! Toujours par voies et par chemins, en Italie et hors d'Italie, souvent en piètre équipage, car les démocraties ne sont guère libérales de leurs deniers. Parfois même, il doit y mettre de sa poche et, comme il est pauvre, il fait la grimace. A d'autres les personnages représentatifs, les honneurs, les titres ; à lui, les utilités ; toujours en sous-ordre, toujours en second, diplomate de fortune. Si l'ambassadeur est malade, il le remplace ; ou bien, il lui souffle son rôle ; il écrit les lettres que l'autre revêt de sa griffe. En effet, pour jouer les ambassadeurs, il manque à Machiavel ce je ne sais quoi qui accompagne souvent la sottise et qui fait illusion: l'autorité. Machiavel n'a pas de prestige personnel, rien dans son extérieur ne le distingue des autres hommes : il n'est ni beau ni laid, ni grand ni petit, les cheveux frisés tirant sur le noir, plutôt rares, le teint pâle, le front chargé de rides précoces, les lèvres serrées, l'expression d'un homme qui souffre de l'estomac. Il admire chez les autres précisément ce qu'il n'a pas : la beauté, la chance, l'audace, le courage d'être cruel 'en action, l'accord entre la volonté et l'intelligence. Malade d'avoir trop lu, trop réfléchi, cherchant dans la vie fiévreuse un remède à son mal, la grande aventure de sa vie est sa rencontre avec César Borgia.

Dés leur première entrevue, il se passe en Machiavel un phénomène qu'on pourrait appeler une idéalisation immédiate : le Valentinois personnifie aux yeux éblouis du Secrétaire florentin tout ce qu'il aurait rêvé d'être lui-même : l'homme de guerre en même temps que l'homme d'Etat, le condottiere aux mains fines, celui qui, par droit de nature, n'est pas soumis aux lois ordinaires mais, obéissant à ses propres lois, ne dépendant que de la destinée, établit sa domination sur les peuples, le constructeur de nations, le Prince. Transfiguré par l'imagination de Machiavel, il atteint d'emblée dans son esprit l'ampleur d'un symbole qui, partout, désormais, tyrannique et fascinant, l'obsédera.

Cependant les voyages élargissent son horizon. Il s'informe des institutions des pays qu'il traverse, note leurs coutumes et leurs caractères et se souvient de ce qu'il a vu. Bien qu'il s'efforce d'être objectif, il ne peut se défendre de ressentir de la sympathie ou de l'aversion pour les peuples qu'il étudie. Les Français, par exemple, ne lui plaisent guère, il ne voit chez eux que sécheresse, avarice et beaux discours. En revanche, les Suisses lui en imposent par leur bon ordre et leur puissance militaire. Il se fait expliquer sur les lieux leur double système de conscription, obligatoire pour le service du pays, facultative pour le service à l'étranger. L'esprit démocratique de leurs institutions flatte ses préférences ; dans son enthousiasme, il ira jusqu'à les comparer aux républiques de l'antiquité. Néanmoins, il prévoit que les Suisses ne pourront de beaucoup accroître leur territoire, les confédérations n'étant point propres à conserver leurs conquêtes, à cause de la diversité de leurs intérêts.

l'ne mission auprès de l'empereur Maximilien, qui pour lors se trouvait dans le Tyrol, prêt à envahir l'Italie, donne à Machiavel l'occasion d'étudier en

passant les Allemands du Sud. De ses observations généralisées, il tirera plus tard son Tableau des choses d' Allemagne où il prône l'honnêteté des Allemands en matière fiscale. Il dessine aussi le portrait de celui qu'on a surnommé le dernier des chevaliers, l'empereur Maximilien, mais ce profil reste schématique. Machiavel n'est pas un peintre de figures isolées. Plus ses vues sont générales, plus il est clairvoyant. Les correspondances diplomatiques de l'époque, en particulier celles des ambassadeurs vénitiens, contiennent une foule de notations psychologiques, des récits d'imbroglios, d'intrigues, des portraits qui les rendent plus chatoyantes à l'œil que les relations de Machiavel. Guichardin, plus homme d'Etat mais moins philosophe, relate ses expériences pratiques au jour le jour, sans chercher à en tirer la leçon ; il se contente de juxtaposer les faits, il tient ce qu'on pourrait appeler le journal d'un homme d'affaires. Guichardin constate, Machiavel observe et médite. Lui seul, dans une époque d'empirisme à outrance, recherche les lois des phénomènes politiques.

En parcourant les pays étrangers, il s'habitue à penser non plus en Florentin seulement, mais en Italien. Sous des climats plus rudes, au contact de civilisations moins déliées, il sent toute la grâce de la culture italienne, il en sent aussi toutes les faiblesses. Il voit des nations fortement constituées, ou en train de se constituer, munies d'armées puissantes et jouissant du bienfait de l'unité ; il leur compare l'Italie réduite en une poussière d'états, désarmée, déchirée, à la merci du premier envahisseur. Il souffre de ce contraste, il cherche les causes de la déchéance politique de la race italienne, supérieure aux autres par l'intellectualité et le sens esthétique. Mais de ces élégances Machiavel fait bon marché : la seule chose qui compte à ses yeux est la grandeur de l'Etat.

La politique temporelle de l'Eglise romaine est, d'après lui, la cause principale de la désorganisation de l'Italie et le principal obstacle à son relèvement. Rome entretient partout la division autour d'elle afin d'étendre son pouvoir. Dès qu'un effort se manifeste vers l'unité nationale, Rome le brise. Elle ne favorise les alliances que pour les faire servir à ses fins particulières. En outre, la Cour papale empoisonne l'Italie du mauvais exemple de ses mœurs, et l'on sait ce qu'elles furent sous le pontificat d'Alexandre VI, de Jules II et de Léon X.

A l'autre bout de la presqu'île, Venise pêche en eau trouble...

Sans attaquer de front le dogme chrétien, Machiavel, comparant le christianisme aux religions antiques, ne peut s'empêcher de regretter qu'il honore les vertus passives : le renoncement, le pardon des injures, le mépris des grandeurs humaines, au détriment des vertus actives qui font les peuples forts. Une religion qui glorifie l'humilité et humilie la gloire terrestre ne saurait contribuer à la grandeur de l'Etat. Or, ce qu'il faut à l'Italie pour conquérir l'unité politique à laquelle elle aspire, ce n'est pas une religion de détachement dont s'accommode trop bien la nonchalance méridionale, mais une religion virile, propre à former des guerriers et des citoyens, une religion qui ne se désintéresse pas des affaires de ce monde.

Autre cause de misère : les débris épars de la féodalité moyen-âgeuse, la pullulation des tyranneaux, ferments d'anarchie, qui empêchent, par le seul fait de leur existence, la création d'un état unique. Machiavel fouaille les nobles de main de maître. Il les dépouille de leur noblesse fictive, et les montre ce qu'il sont : paresseux, ignares, dissolus, rapaces, capables d'exploiter mais non de gouverner le peuple. Indigné contre eux, il les rend en grande

partie responsables, non seulement des malheurs de l'Italie, mais encore de la décadence des races latines.

Ainsi, tour à tour bureaucrate et diplomate, se dépensant corps et âme au service de la petite patrie florentine, tout en rêvant d'une plus grande patrie, Machiavel regarde le spectacle de son temps. Il en note tous les détails, d'aussi près que possible, sur la scène où il coudoie les principaux acteurs et leur donne parfois la réplique ; et il juge tout cela de très loin, de l'ancienne Rome républicaine, où sa pensée habite. Grâce à ce dédoublement, il a toujours des points de comparaison dans le passé ; chaque parole, chaque geste qui se joue devant lui évoque en sa mémoire le souvenir d'une parole, d'un geste analogues, joués par d'autres hommes en d'autres temps. Rien ne lui semble nouveau, il a l'obsession du déjà vu, de l'éternel retour des choses.

Au fur et à mesure que les phénomènes lui apparaissent, il les observe et les classe. De ce qu'il saisit du présent avec ce qu'il connaît du passé, il essaye de déduire l'avenir. Raisonnant sur les faits comme sur des vérités mathématiques, il réduit en théorèmes l'art de gouverner les hommes. Il y apporte une rigueur géométrique. Tout ce qui ne se laisse pas emprisonner dans les mailles serrées de son raisonnement, il le supprime. L'imprévu le déconcerte et lorsqu'un événement n'a pas les suites qu'il devrait logiquement avoir (la réalité se moque souvent de la logique), pour se tirer d'embarras, il en rejette la faute sur la fortune, son ennemie personnelle.

Philosopher sur le spectacle des choses ne suffit pas au besoin d'action de Machiavel ; il prétend jouer un rôle politique. Trop de dangers menacent Florence, l'Italie souffre de trop de maux pour qu'il reste confiné dans son observatoire, avec ses auteurs latins pour toute société. Il ne se tient pas quitte envers sa

patrie lorsqu'il a diagnostiqué les maladies dont elle meurt et discerné leurs causes, encore doit-il tenter de la guérir. Son activité comme fonctionnaire et plus tard ses écrits sont œuvre de médecine politique. Il applique à la vivante et complexe réalité malade les préceptes déduits de ses lectures et de ses propres expériences. L'effet ne répond pas toujours à son attente, mais il a du moins le mérite d'avoir essayé. Seuls ceux qui ne tentent rien ne se trompent jamais. Parvenu à la conviction que pour subsister les ( tats ont besoin de bonnes lois appuyées sur de bonnes armes — ce sont ses paroles mêmes — il travaille de toutes ses forces à débarrasser Florence des troupes mercenaires qui sont une plaie, afin de leur substituer une armée nationale : première idée de nos armées modernes. Il réussit à persuader le gouvernement, qui lui confie l'organisation de la milice florentine. Il en fait sa chose. La mise sur pied et le perfectionnement de cette milice l'occupent et le préoccupent des années durant. Il se multiplie en démarches, se tue de correspondances, c'est lui qui engage les officiers, élabore le règlement. Bref, la réalisation de ce grand projet finit par devenir une partie importante de son activité. Lorsqu'il part en voyage, sa pensée l'y ramène sans cesse, toutes les occasions lui sont ])onnes : la vue d'une troupe qui manœuvre dans la campagne, la rencontre à l'auberge ou sur les routes avec des hommes du métier. Machiavel les aborde, les questionne, apprend d'eux les termes techniques. Selon son habitude, il va chercher également des avis chez les auteurs de l'antiquité, Végèce, Frontin, qu'il met au pillage. Il supplée ainsi tant bien que mal au défaut d'expérience militaire, mais, comme sur beaucoup d'autres sujets, sa culture reste purement théorique.

Le chroniqueur Bandello raconte à ce propos une anecdote plaisante. Un jour, en compagnie de Jean

MACHIAVEL â

des Bandes noires, Machiavel voulut faire exécuter par les soldats un mouvement dont il avait parlé tout au long dans VArt de la guerre. « Il nous fit lanterner, dit Bandello, plus de deux heures au soleil pour mettre en ordre trois mille soldats de la façon qu'il avait écrite,et jamais ne put y arriver. Pourtant, il en parlait si bien et si clairement, et par ses paroles montrait que la chose était si merveilleusement facile, que moi — qui n'y connais rien — je me faisais fort, écoutant ses raisons et ses discours, d'ordonner cette infanterie. Voyant donc que Messer Niccolô n'était point pour en finir de sitôt, Jean de Médicis dit : <( Bandello, je veux nous tirer tous d'ennui, que nous allions dîner ! », et priant Machiavel de se retirer et de le laisser faire, en un clin d'œil, avec l'aide des tambours, il ordonna cette troupe en divers modes et formations, à l'admiration grandissime des assistants. »

Cette prédominance de la théorie sur la pratique, qui est le fond même du caractère de Machiavel, nous la retrouvons partout dans sa vie ; c'est elle qui détermine en quelque sorte le rythme de sa destinée. Elle en brise l'unité par un perpétuel désaccord entre les intentions et les résultats qui, à la longue, lui donne le sentiment toujours plus profond, toujours plus désespéré de son inadaptation au réel. Lui, le théoricien du succès, il commet la faute impardonnable de ne pas réussir. Misère sans adoucissement, car il n'attache de prix qu'aux biens de ce monde ; il a beau se dire que, né dans un temps plus en harmonie avec sa nature, la fortune lui eût souri, cette idée ne le console pas. Ses qualités mêmes nuisent à sa réussite, son esprit philosophique, son trop de fantaisie, sa prodigieuse puissance de déduction. En avance sur son temps de plusieurs siècles, il croit à la possibilité immédiate de deux grandes idées qui ne prendront vie que quatre cents ans plus tard : l'unification de

l'Italie et la création d'une armée nationale. Suprême ironie de la destinée, le grand homme d'Etat qui réalisera l'idéal de Machiavel, Cavour, lui préfère Guichardin, plus positif, plus pratique.

De 1512, aLnée de sa destitution, à 1527, année de sa mort, la vie de Machiavel est une longue suite de déboires. Le retour des Médicis, en le privant de son emploi, le réduit à la misère ; malheur d'autant plus sensible qu'il a une femme et trois enfants à nourrir. Pendant deux mois, il prévoit le coup qui le menace, sans pouvoir y parer. D'autres fonctionnaires passent en douceur d'un régime à l'autre ; ceux-là savent s'arranger. Il essaye de les imiter, mais il n'est ni assez souple ni assez obscur. En vain s'efforce-t-il de complaire aux maîtres de l'heure, les Médicis persistent à le traiter en suspect. Enfin, la catastrophe arrive qui le tire d'incertitude : il est cassé aux gages, confiné pour un an dans le territoire de la république, obligé de verser une caution de mille livres ; interdiction lui est faite de remettre les pieds au Palais de la Signoria, à moins d'y être convoqué pour fournir des explications sur son activité ou initier son successeur. Tout cela se passait au début de novembre 1512. L'hiver n'était pas fini qu'un nouveau malheur fond sur lui. A son insu, sans qu'il y ait la moindre faute de sa part, il est impliqué dans une conspiration de jeunes humanistes qui supportaient impatiemment la tyrannie médicéenne. Ils avaient inscrit son nom sur leurs listes comme celui d'un homme susceptible de s'intéresser à leur entreprise. Les listes sont saisies, les conjurés arrêtés. Machiavel est incarcéré, mis à la torture, reçoit cinq ou six coups de corde. Au fond de sa prison, parmi la vermine velue qui monte et descend le long des murs, il se désespère. Il maudit les jeunes écervelés qui l'ont compromis, les envoie à tous les diables. Au lieu de compatir aux souffrances de ses

compagnons de misère, dont plusieurs vont bientôt mourir, il se rit d'eux et de lui-même. Un accès de douleur mauvaise le saisit, toute bonté est absente de son cœur. Preuve en soit le sonnet, pénible à lire, qu'il adresse alors à Julien de Médicis. Sur ces entrefaites a lieu l'élection de Léon X ; en don de joyeux avènement, les geôles sont ouvertes, la liberté est rendue à Machiavel. Quelque temps, il bat le pavé de Florence à la recherche d'une position sociale, mais à quel saint se vouer ? Il a quarante ans passés, ne sait qu'un métier, celui de fonctionnaire. Ce n'est pas à son âge qu'on apprend une nouvelle profession. Son gagne-pain lui manque, mais aussi le mouvement des affaires, le brouhaha du Palais, les mystères autour des secrets d'Etat. Lorsqu'on a occupé pendant quatorze ans un poste officiel, dont on s'exagère peut-être l'importance, lorsqu'on a vécu des heures d'intense intérêt au service de la patrie, connu la notoriété et presque la gloire, il est dur d'être chassé comme un serviteur qu'on renvoie...

A bout de ressources, Machiavel se retire à San Casciano, à quelques lieues de Florence, sur un petit domaine rural qui est tout son patrimoine et suffit à peine à le nourrir, lui et les siens. Exilé de la vie publique qui lui est devenue un besoin, il tue le temps comme il peut. Levé dès l'aube, tantôt il se promène, un livre à la main, dans la campagne, tantôt il va surveiller des coupes que des bûcherons sont en train de faire dans ses taillis. En automne, il prend des grives au gluau, ou bien, pour fuir la solitude qui l'excède, il va s'encanailler à l'auberge. Avec l'hôte, deux bouchers, un charbonnier, sa compagnie habituelle, il joue au tric-trac ou tape le carton. Parfois, il se produit des noises entre les joueurs, Ton se querelle pour un sol, et l'on s'échauffe et l'on finit par crier si fort que les voix s'entendent à un quart de lieue. Si, par fortune, un voyageur s'arrête à

l'auberge, Machiavel a'^andonne la partie de cartes, salue l'étranger et lui demande des nouvelles. Ainsi les heures passent et la nuit finit toujours par venir. Alors, crotté des pieds à la tête, il rentre chez lui partager avec les siens le frugal repas du soir. Après souper, il quitte de nouveau sa famille et s'enferme dans sa chambre de travail — comme Montaigne en sa librairie — mais auparavant il ôte ses vêtements de la journée tout fangeux et fripés et revêt son habit de cour, celui qu'il avait coutume de porter dans les grandes occasions de sa carrière diplomatique. Ainsi vêtu, il franchit le seuil de son sanctuaire et se rend à l'audience des grands hommes de l'antiquité, sa famille selon l'esprit. Ils l'accueillent avec bonté, le consolent, le relèvent à ses propres yeux et, par leur courtoisie, lui rendent toute sa dignité. Entre le vivant et les morts illustres s'engage un dialogue suivi, principalement sur des sujets de haute politique. Machiavel demande les raisons cachées de certains événements historiques, la clef de tels mystères qu'il ne s'e?^plique pas. Les morts répondent, Machiavel leur objecte parfois des arguments tirés de sa propre expérience. Et l'entretien nocturne se poursuit longtemps au-dessus des misères quotidiennes oubliées.

Le ci-devant Secrétaire florentin note au fur et à mesure les réflexions de ses interlocuteurs auxquelles il ajoute les siennes ; il n'y a plus d'anciens ni de modernes, mais uniquement des esprits de la même famille discourant ensemble.

C'est ainsi que Machiavel composa des ouvrages de politique pour se consoler de n'en plus faire. Sans rheureux malheur qui mit fin à sa carrière, ni le Discours sur la première décade de Tiie Live, ni le Prince, ni la plupart de ses autres ouvrages n'auraient vu le jour ; les multiples occupations du fonctionnaire-diplomate ne lui auraient pas laissé

le loisir de les écrire. En effet, pour produire une œuvre aussi réfléchie, aussi condensée, il fallait la cessation de toute activité extérieure ; il fallait, après avoir pris part aux araires du siècle, en être soudainement et pour toujours retranché.

Ce que Socrate fut à la philosophie, Machiavel le fut à la politique : il la fit descendre sur terre.

Les théories du moyen âge étaient des constructions logiques, basées sur des a priori, et le plus sousent sans point d'appui dans la réalité. Elles subordonnaient la politique à la morale et ne tenaient nul compte des nécessités pratiques.

De leur côté, les hommes d'Etat, se conformant d'instinct aux maximes non formulées de la politique telle qu'elle a toujours été et sera toujours, poursuivaient l'utile, sans se soucier du souverain bien.

Par probité intellectuelle, celui dont on a fait le prince des fourbes voulut rapprocher la théorie de la pratique jusqu'à les faire coïncider ; il entreprit de remplacer les rêveries scolastiques de ses devanciers par une science d'observation exacte et sincère, décrivant la politique telle qu'elle est et non pas telle qu'elle devrait être, au risque d'ameuter contre lui et le vulgaire, toujours dupe d'un faux idéalisme, et les gouvernants qui ne veulent pas qu'on divulgue les secrets de l'art. Le rôle de la logique serait, non plus d'échafauder syllogisme sur syllogisme dans le vide métaphysique, mais de grouper les faits constatés, d'en déduire les lois générales, par l'étude de leurs analogies et de leurs dissemblances, puis, avec les lois ainsi obtenues, de composer un corps de doctrine.

Machiavel commença par séparer et isoler les notions de politique et celles de morale que le moyen âge avait confondues. Il en fit, dans sa pensée, comme deux provinces distinctes, chacune ayant ses lois propres et sa juridiction particulière. Ensuite, il

traça, d'une netteté un peu brusque, les frontières de la politique. Les régions comprises à Tintérieur de ces frontières, il les explora, les parcourut en tous sens et en dessina la topographie, à la manière d'un géographe minutieux ; tout ce qui se trouvait à l'extérieur, il le laissa en blanc. Toutefois, la politique vivant en échange continuel avec toutes les contrées de l'activité humaine, force lui fut de regarder quelquefois au delà des limites qu'il s'était volontairement assignées. Sur l'homme en tant qu'animal social, ses relations avec les lieux et les climats divers, sur la destinée, qui tantôt favorise et tantôt contrecarre nos projets, mais nous tient toujours en son pouvoir, sur la nécessité qui forme le caractère des peuples aussi bien que celui des individus, sur la religion, Machiavel a des vues qui percent de part en part. Partout où son regard se meut, il porte la lumière. Clarté froide et sans merci. Il ne croit pas au progrès, l'idée d'évolution est absolument étrangère à son esprit. Le bien et le mal se déplacent sur la terre comme la lumière et l'ombre; la puissance passe d'un peuple à l'autre, ce qui nous donne l'illusion du changement, mais la somme de bien et de mal éparse dans le monde reste toujours la même, et plus cela change et plus c'est la même chose.

Cette philosophie désenchantée qui, chez un autre, aboutirait au fatalisme, à l'inertie, n'empêche pas Machiavel d'être un merveilleux professeur d'énergie, et c'est par l'énergie qu'elle enseigne que son œuvre mérite d'être lue. Elle ne s'adresse pas à tous, mais à l'aristocratie peu nombreuse des esprits faits pour exercer ou comprendre l'art de gouverner les hommes.

Page 1