XIX. MACHIAVEL HISTORIEN
naturelles et surnaturelles, ce que nous n'avons point. Il se pourrait faire cependant que l'air, selon l'opinion de tel philosophe, soit rempli d'intelligences, lesquelles par naturelle vertu prévoient l'avenir et qui, mues de compassion envers les hommes, les avertissent par de semblables signes, afin qu'ils puissent se préparer à la défense. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que toujours après de tels prodiges, il advient dans les pays des choses extraordinaires et surprenantes. Discours, I, 56.
pretata da uomo che abbia notizia délie cose naturali e soprannaturali : il che non abbianio noi. Pure, potrebbe essere che, sendo questo aère, corne vuole alcuno filosofo, pieno d' intelligenze ; le quaU per naturale virtù prevedendo le cose future, ed avendo compassione agli uomini, acciô si possino preparare aile difese, gli avvertiscono con simili segni. Pure, comunche si sia, si vede cosi essere la verità ; e che sempre dopo tali accidenti sopravvengono cose istraordinarie e nuove aile provincie. Discorsi I, 56.
La vie de Casiruccio Castracani de Lacques décrite par Nicolas Machiavel et envoyée à Zanobi Buondelmonii et Luigi Alamanni, ses amis très chers.
Note du traducteur à propos de la vie de Castruccio Castracani.
En 1520, Machiavel fait un séjour prolongé à Lucques, pour ane affaire qui lui a été confiée par la Seigneurie de Florence et le cardinal de Médicis, et dont la solution traîne en longueur. Besogne marchande peu proportionnée à l'ampleur de son génie. Faute de pouvoir donner sa mesure dans l'action, il prend sa revanche dans le domaine de la pensée, toujours victime de son double destin. Au sentiment de sa propre misère ajoutant par surcroît la misère de l'Italie, ses idées de régénération nationale ne le lâchent point • il porte partout avec lui, hantise héroïque, formée et nourrie de sa propre substance, la vision du Prince nouveau, moitié condottiere moitié homme d'Etat, d'une trempe d'acier, à la fois souple et ferme, énergique et sans scrupule, se plaçant d'emblée au-dessus des lois faites pour le commun des hommes, tel enfin qu'il crut l'entrevoir un jour sous les traits de César •Borgia.
- Machiavel va chercher dans le passé de Lucques le tyran le plus conforme à la figure qui l'obsède et, pour le soulagement de son esprit, le ressuscite, non point tel qu'il fut, mais tel qu'il le veut. Il ne se soucie nullement de l'exactitude histo-
rique, mais pour donner au héros de son choix plus de ressemblance avec son modèle intérieur, il ne lui laisse que son nom, son siècle, sa ville, quelques particularités de sa vie vécue et, pour ainsi dire, les contours de son caractère. Il se sert de lui pour mettre en lumière quelques-unes des idées qui lui tiennent au cœur ; si les faits relatés par les vieilles chroniques ne s'y prêtent pas, Machiavel les modifie à son gré, avec une merveilleuse désinvolture. Ainsi, pour montrer que la fortune tire le plus souvent d'une origine basse ceux qu'elle élève ensuite au faîte de la grandeur pour l'accompUssement de ses desseins mystérieux, Machiavel fait de son héros un enfant trouvé, alors qu'il fut en réalité fils légitime d'une des plus illustres familles de Lucques. Ou bien, voulant prouver que l'infanterie est supérieure à la cavalerie, thèse qu'il entreprendra plus tard de démontrer dans son Art de la guerre, il décrit une bataille qui n'a jamais eu heu, passant sous silence plusieurs combats réels où son condottiere s'est couvert de gloire. Cela ne suffit pas à Machiavel ; pour donner à son récit plus d'intérêt, à la figure de son héros plus de relief encore, il recourt à l'antiquité ; à la manière de Montaigne, de La Fontaine et des autres, il prend son bien où il le trouve, emprunte des anecdotes à la vie d'Agatocle par Diodore de Sicile, des dits mémorables à la vie de Diogène Laerce, et se ressouvient peut-être de la Cyropédie de Xénophon.
Mais tous ces éléments disparates, Machiavel les fond au feu de son imagination créatrice, comme des métaux dans une fournaise ; en compose un alliage homogène, le coule d'un seul jet dans le moule de sa pensée et en tire cette figure de bronze, une des plus hardies de la Renaissance, qui a nom Castruccio Castracani.
Zanobi et Luigi très chers, c'est un sujet d'étonnement pour qui réfléchit là-dessus de voir que tous ceux ou la plupart de ceux qui ont accompli de grandes choses en ce monde et qui excellèrent entre tous leurs contemporains, ont eu d'obscures origines et d'humbles commencements ou encore furent tourmentés par la fortune outre mesure. Les uns, en effet.