A L’ECOLE SAINT- IGNACE DE LOYOLA
par HARDY SCHILGEN, S. J.
Traduction par V Abbé Ph. MAZOYER avec le concours de Pères de la Compagnie de Jésus
PARIS (VIe)
P. LETHIELLEUX , LIBRAIRE-ÉDITEUR io, Rue Cassette, io >936
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Imprimi potest
Coloniæ, die 31 Augusti 1933.
W. Klein, S. J.
Præp. Prov. Germ. inf.
Imprimatur
Friburgi Brisgoviæ, die 6 Februarii' 1934. Rocs h, vie. gen.
BOSTON COLLI GE LIBiLUCï CIIES TN ITT IIILL, MASS.
Cet ouvrage a été déposé , conformément aux lois , en mars 1936.
L’éditeur réserve tous ses droits pour cette traduction, qui est sa propriété.
Et c est la Vie éternelle
de vous connaître , vous . le seul Dieu véritable ,, et Celui que vous avez envoyé , Jésus-Christ .
(Jean, xvii, 3).
PRÉFACE
Depuis quatre cents ans, le petit livre des Exercices spirituels de saint Ignace ne cesse d’opérer une action salutaire sur les âmes. « Sans parler, — disait Sa Sainteté le Pape Pie XI dans la Constitution apostolique du 25 juillet 1922, — du témoignage de tant d’hommes célèbres par leur sainteté, qui, appartenant à l’Ordre de saint Ignace, ont expressément déclaré avoir puisé à cette source, le principe et la méthode de leur vertu, l’efficacité de cette méthode ignatienne et l’extrême utilité de ces Exercices sont attestées, comme l’affirmait notre prédécesseur Léon XIII, par l’expérience de trois siècles... et par le témoignage de tous les hommes qui, durant ce temps, se sont révélés éminents soit par la science de l’ascétisme, soit surtout par la sainteté de leur vie ». Et Sa Sainteté le Pape Pie XI ajoute : « Les Pontifes romains ont donc, dès sa première publication, solennellement approuvé ce livre, bien petit en apparence, mais si « admirable •» par le contenu (Benoît XV). lis en ont fait l’éloge, lui ont donné l’appui de leur autorité apostolique et n’ont point cessé d’en conseiller l’usage. »
On a dit, il est vrai, que les Exercices de saint Ignace ne répondent plus aux exigences de l’époque moderne. Ils ont vieilli; il faut les remplacer par
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autre chose. Le Pape, persuade que « les maux de notre temps viennent en très grande partie de ce que « nul ne réfléchit en son cœur », répond : « Nous désirons très vivement que l’usage de ces Exercices spirtuels se propage de plus en plus, que se multiplient et prospèrent ces maisons pieuses où... l’on se retire afin de s’y former comme à une école de la vie chrétienne ». Aussi proclame-t-il saint Ignace « protecteur céleste de tous les Exercices spirituels , patron de toutes les maisons, institutions, sodalités, sociétés de tout genre, dont le but est de venir en aide à ceux qui s’adonnent aux Exercices spirituels ». C’est bien s’aflirmer convaincu « que ces Exercices faits selon la méthode de saint Ignace sont d’une extrême efficacité pour vaincre les très grandes difficultés avec lesquelles la société humaine se trouve aux prises aujourd’hui ».
Le Pape Pie XI fait de plus remarquer que saint Ignace a composé le petit livre des Exercices , « alors qu’il était encore ignorant des lettres ». Après une jeunesse consacrée aux armes, sans aucune formation littéraire ou scientifique, Ignace, de lui-même, avec ses seules connaissances, était absolument incapable de composer ce livre. Il faut donc penser qu’il reçut alors des lumières surnaturelles, comme d’ailleurs le saint en fait luimême l’aveu. On s’explique ainsi pourquoi le livre des Exercices a, durant quatre siècles, agi si efficacement sur les âmes ; on comprend pourquoi, aujourd’hui encore, loin de perdre son utilité, il répond aux besoins de notre époque, à ceux de toutes les époques.
Pour assurer l’heureux effet des Exercices spi -
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rituels , il importe extrêmement qu’ils soient donnés tels que saint Ignace les présente. (Cette remarque et celles qui suivent, s’appliquent évidemment aux « grands Exercices » de trente jours et aux retraites de six à huit jours ; pour des Exercices d’une durée moindre, elles n’ont pas la même importance.) Les modifier en quelque point essentiel, soit dans leur structure, soit dans telle ou telle méditation ou contemplation, serait en compromettre le résultat, montrer qu’on ne comprend pas la merveilleuse logique, l’étonnante psychologie de la disposition adoptée par le Saint, et qu’on n’a point suffisamment reconnu les richesses du livre. Qui penserait ainsi les améliorer obtiendrait un effet exactement contraire.
La tâche du Directeur est difficile. Saint Ignace ne nous donne pas des méditations développées, mais le plus souvent de simples esquisses, parfois même des canevas assez sommaires. Rien n’indique le rapport des diverses méditations avec le plan, ni leur importance à ce point de vue. Ce petit livre exige donc une longue et pénétrante étude. Tout en traitant les sujets que présente le texte, on court le risque de les développer d’après son goût personnel et dans un sens qui non seulement n’est pas le sens voulu, mais encore le dénature et le contrarie. Saint Ignace n’a pas l’intention de surcharger pour ainsi dire les Exercices en multipliant les idées et les réflexions au point de dissiper l’attention en lui faisant perdre de vue la pensée fondamentale. On ne doit pas, non plus, user des Exercices pour mettre en avant ses propres idées, de’ beaux aperçus ou traiter des questions soi-disant
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modernes. Il ne faut jamais oublier que saint Ignace se propose un but très précis et qu’il y tend à l’exclusion de tout autre. Il veut uniquement préciser V attitude fondamentale de Vhomme à l'égard de Dieu, à son propre égard, à l'égard du monde qui l'entoure. Il n’a pas d’autre but. Il voudrait saisir l’homme au plus intime de lui-même, dans les profondeurs de son être et de sa volonté, et le rendre apte à toute mission que Dieu lui assigne. De même qu’il édifie les Exercices spirituels sur le « Fondement », ainsi les Exercices eux-mêmes doivent, à leur tour, devenir le fondement de tous les rapports moraux de l’homme avec Dieu. Il ne suffit donc point de connaître d’une façon superficielle ces vérités fondamentales; il faut en être entièrement pénétré, de sorte que la vie tout entière en devienne l’expression. Dès lors saint Ignace n’aime pas la multiplicité : il veut une seule chose, mais il la veut à fond.
Et c’est là, pour notre époque, un point particulièrement important. Très préoccupés par la poursuite de buts terrestres, les hommes sont facilement exposés à s’égarer au point de ne plus comprendre leur mission propre, de se donner- tout entiers à ces intérêts terrestres et de se perdre parce que leur jugement est faussé. Qu’ils sont nombreux ceux qui ont laissé s’abolir en leur conscience la pensée qu’ils ont été créés uniquement pour glorifier Dieu ! Ils vivent comme si leur existence n’avait d’autre but que le bonheur sur cette terre et une mission toute terrestre à remplir. Trop •souvent des âmes d’ailleurs bien disposées tombent dans cette erreur. Il leur manque la conviction pro-
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fonde des vérités fondamentales de notre sainte foi, conviction qui leur permettrait de régler entièrement leur vie d’après ces vérités. Ces âmes donnent la première place à des pratiques extérieures de piété, au concours apporté à quantité d’excellentes initiatives... et elles négligent la véritable formation du cœur, l’intime assimilation de la foi et de la vie chrétienne. Ce n’est pas, pour elles, « la vie de la foi » ( Rom ., i, 19), c’est la vie dans l’activité extérieure.
S’agit-il, en outre, de répondre au désir pressant du Saint-Père appelant les catholiques à s’intéresser en grand nombre à 1’ « Action catholique », il faut tout d’abord remplir une condition indispensable pour atteindre le but : il faut être bien pénétré des vérités de notre foi et créer ainsi en soi-même l’ardeur du zèle qui entraîne les âmes à l’apostolat. — Et, là encore, pour disposer les âmes à cette résolution, à cette conformité à la vie de la foi, les Exercices de saint Ignace sont le meilleur moyen. Dans la solitude, à l’abri des affaires et des distractions du monde, nous réfléchissons en examinant le sens et l’importance de notre existence terrestre, nous comprenons comment nous devons régler notre vie d’après la volonté de Dieu.
De l’aveu de tous, on se heurte aux plus grandes difficultés lorsqu’on veut exposer le « Fondement » des Exercices d’une manière intéressante et lumineuse. C’est en vain que, pendant des années, j’ai tenté de résoudre ce problème comme je l’aurais souhaité. Puis un livre du Dr Albert Stockl m’est tombé entre les mains ( Das Opfer , Mayence, 1861. Franz Kirchheim). Dans le chapitre où l’auteur
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établit ses principes, il étudie le but de la création avec la prolixité habituelle aux écrivains de l’époque et il en vient à cette conclusion que sur cette terre et du côté de l’homme, ce but est atteint dans la glorification de Dieu par le sacrifice qui est le don de soi-même à Dieu . de m’emparai de cette pensée parce qu’elle me semblait traduire excellemment le sens le plus profond du but que saint Ignace se propose. Plus je la méditais, plus je la trouvais propre non seulement à exposer d’une façon saisissante les vérités du Fondement, mais à devenir elle-même, sans en forcer le sens, la pensée directrice dans toutes les méditations et considérations. J’étais vraiment surpris de constater à quel point elle pouvait entrer dans le plan total des Exercices et quelle lumière elle jette sur l’interprétation des méditations les plus importantes. A s’attacher à cette seule pensée, à la creuser toujours davantage, on saisit mieux l’unité des Exercices et la cohésion des méditations entre elles, alors qu’on entend souvent des lecteurs se plaindre de l’absence de liaison, parce que, indépendantes les unes des autres, les méditations ne permettraient pas de voir leur rapport avec les vérités déjà examinées. Désormais, il n’est plus à craindre qu’on perde de vue la grande idée qui doit tout dominer et que l’attention se disperse. L’unité assure ainsi l’efficacité des Exercices et leur communique une force incomparable.
Dans mes divers travaux, — écrits, conférences, instructions, — je me suis dès lors attaché à cette idée fondamentale du sacrifice et je me suis convaincu que j’étais dans l’erreur lorsque, au début, je craignais de lasser ou de fatiguer lecteurs et audi-
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leurs en revenant toujours sur la même pensée. Tout au contraire, ils voient mieux l’unité et l’enchaînement des méditations ramenées à un seul et même but, mis ainsi en pleine lumière. Souvent,, ceux-là mêmes qui avaient, à plusieurs reprises, fait les grands Exercices , m’ont déclaré qu’ils les comprenaient maintenant pour la première fois.
Je me suis décidé à faire ce même travail pour les méditations les plus importantes et à le publier. Je n’ai eu nullement l’intention de présenter une explication proprement dite du livre de saint Ignace ou un directoire auquel on doive se conformer. Ce livre est simplement destiné à montrer le processus de la pensée dans les Exercices et à offrir la matière d’une série de méditations, sans diviser cette matière en points séparés. De même que le livre des Exercices, le présent ouvrage ne s’adresse pas à telle classe de lecteurs : il peut être utile à tous. Voilà pourquoi, dans l’exposé du sujet à méditer, j’ai choisi une forme que chacun peut s’approprier.
Il sera utile à plusieurs points de vue. Tout d’abord il aidera le Directeur des retraites à remplir sa tâche en lui montrant la pensée maîtresse des Exercices, et le sens des diverses méditations. Naturellement, le Directeur devra étudier luimême ; et, dans ce but, d’ailleurs, il est absolument nécessaire de connaître la méthode de méditer et les diverses indications données par saint Ignace. — Ceux qui font une retraite de quelques jours, trouveront ici le moyen commode de compléter le sujet proposé, de l’approfondir, de conserver ou de renouveler en leur âme l’esprit ou les dispositions qui sont les fruits de la retraite. — Ceux qui
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n’ont pas l’occasion de suivre les Exercices pourront du moins, grâce à ce livre, réfléchir aux grandes vérités et faire un retour sur eux-mêmes afin de s’en pénétrer. — Les prédicateurs puiseront dans ces pages ample et riche matière en vue d’exposer aux fidèles les précieuses vérités des Exercices et de former leurs collaborateurs laïques. — Enfin, ceux qui ont entendu parler des Exercices de saint Ignace, mais en ignorent l’objet et le but, pourront ici se renseigner utilement.
Pour juger les Exercices , il faut ne rien négliger. Pour les comprendre, il ne suffît pas de lire tel ou tel livre. Pour les apprécier à leur valeur, il faut les faire , c’est-à-dire y appliquer son intelligence et sa volonté, ou, mieux encore, les étudier dans la prière. La simple lecture du livre peut, de même que n’importe quelle lecture spirituelle, avoir son utilité; mais elle est bien loin d’égaler l’utilité qu’on retire de la pratique sérieuse des Exercices.
Peut-être quelques lecteurs trouveront-ils étrange que je revienne si fréquemment sur la même pensée et s’étonneront-ils de ces répétitions. Ce procédé a son principe dans les Exercices eux-mêmes. Les Exercices ne sont point une dissertation scientifique dans laquelle on va toujours de l’avant dès qu’on a obtenu un résultat. Leur but premier n’est même point d’enseigner, mais bien plutôt de former la vie tout entière, de donner une direction à l’esprit et à la volonté, et, souvent, de produire une réforme complète. Tâche d’autant plus difficile qu’il s’agit surtout de vérités surnaturelles
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qui nous apparaissent si lointaines, tandis que nous subissons très vivement les impressions sensibles. Il faut triompher des nombreux obstacles que nous oppose la nature inférieure. Il ne suffit donc pas de connaître superficiellement une vérité. Il ne faut pas seulement scruter cette vérité jusque dans ses dernières conclusions par rapport à notre vie personnelle, mais il faut encore que la volonté prenne des résolutions conformes à ces conclusions. C’est pourquoi saint Ignace ne veut pas que nous nous hâtions de passer d’une vérité à l’autre : il prescrit des répétitions. Chaque jour, l’après-midi et le soir, il faut revenir sur la méditation du matin. Parfois même, il veut quatre répétitions.
En outre, les Exercices constituant un organisme, il est nécessaire, pour en comprendre l’ensemble, de se demander, avant d’aller plus loin, où l’on en est, quel résultat est déjà acquis, comment ce qui suit se rattache à ce qui précède et en dépend. Étant donné le but des Exercices , un bref retour sur une pensée ou sur une vérité dont on a été frappé est plus utile qu’une lecture entrecoupée d’indications ou de remarques fatigantes. L’expérience me l’a appris : pour ceux-là mêmes qui ont l’habitude du travail intellectuel, le fréquent retour sur une pensée fondamentale est le seul moyen d’arriver progressivement à la comprendre jusque dans ses dernières conséquences.
En ce volume, j’ai, par principe, laissé de côté tout commentaire. Je n’a\ais pas à me préoccuper de recueillir ce qui se trouve déjà en d’autres livres ;
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je devais, avec une entière indépendance, m’attacher à la pensée du sacrifice et en déduire toutes les conclusions. On ne trouvera donc, ici, aucune référence à d’autres explications du livre des Exercices. — Puisque j’entreprenais ce travail surtout pour mon usage personnel, j’ai omis d’indiquer régulièrement lorsque je prenais aillieurs une pensée ou une phrase. Citer maintenant des sources qui ne me sont plus présentes, serait un procédé contraire au caractère spécial de ce livre. Qu’il me suffise de dire qu’en traitant du Fondement, j’ai emprunté plusieurs pensées au livre déjà cité du Dr Stockl et reproduit plus ou moins littéralement quelquesunes de ses phrases. Il en est de même pour la méditation Le Créateur , par rapport à Otto Zimmermann ( Ohne Grenzen und Enden ). Quant aux mystères de la Vie de Jésus, j’ai utilisé surtout Grimm (Das Leben Jesu ) et les explications de Loch et de Reischl. Pour les textes latins, afin d’en faciliter l’intelligence, j’ai choisi une méthode qui puisse, en notre langue, rendre le mieux possible le sens du texte. Pour les textes de la Sainte Écriture, j’ai recouru librement à Loch, et Reischl, à Rosch, à Terwelp et à Rembold.
Malheureusement, les difficultés économiques présentes ont contraint l’éditeur à me demander de réduire d’un quart mon manuscrit, afin que le volume soit moins gros et moins coûteux. Retrancher une série de méditations m’a été un sacrifice très pénible. On comprendra ainsi que j’aie traité quelques-uns seulement des mystères de la Vie de Jésus et abrégé la quatrième semaine. — Peut-être
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sera-t-il possible, plus tard, de donner l’ouvrage dans son entier.
Puisse ce livre contribuer à raviver en de nombreuses âmes le souvenir pratique des grandes vérités qui doivent régler la vie, en leur rappelant quelle place Dieu doit occuper en cette vie qu’il leur a donnée uniquement pour sa propre glorification.
Bonifaciushaus, près Emmerich, 5 juillet 1933.
L’Auteur.