Renié par un Apôtre
Lorsque les soldats, au jardin de Gethsémani, s’emparaient de Jésus, ses disciples avaient pris la fuite ; puis, voyant qu’ils n’étaient pas poursuivis, ils s’arrêtèrent, ne comprenant pas ce qui s’était passé. Malgré tous les avertissements et toutes les prédictions de Jésus, ils restaient complètement déconcertés. C’en était fait de leurs espérances ! Comment s’expliquer l’arrestation du Maître ! Jusqu’ici, il avait, grâce à sa toute-puissance, échappé à ses ennemis : comment cette puissance lui faisait-elle défaut tout d’un coup ? Ils n’avaient pas compris le mystère de la Passion ; ils n’admettaient pas que Jésus voulût librement souffrir. — Pierre, surtout, est perplexe. Que faire ? Vivre sans son Maître, il n’y faut pas songer. Il veut savoir ce qu’il en est de Jésus. Accompagné de Jean qui pense comme lui, il suit à quelque distance le groupe des soldats et du prisonnier. A tout instant, il croit que Jésus va se libérer, et il voit qu’on l’introduit enchaîné dans le palais du Grand-Prêtre !
Jean est connu dans la maison du Grand-Prêtre : il peut donc entrer avec Jésus. Pierre reste dehors près de la porte. Jean vient alors et parle à la portière qui fait entrer Pierre. Mais tout en l’introduisant, elle lui demande : « N’êtes-vous pas aussi des disciples de cet homme ? » Et Pierre, dans son trouble, répond : « Non ! », puis il pénètre dans la cour. « Les serviteurs et les gens (qui avaient pris Jésus) étaient auprès du feu où ils se chauffaient, parce qu’il faisait froid et Pierre était aussi avec eux et il se chauffait » (Jean, xviii, 18). Entre
TROISIÈME SECTION
temps, le coq avait chanté une première fois. — Survient une servante qui, voyant Pierre auprès du feu, dit aux autres : « Celui-ci était aussi avec Jésus de Nazareth » (Matth., xxvi, 71). Tous, alors, l’interrogent du regard, et Pierre fait comme s’il ignorait de quoi il est question ; il répond : « Je ne connais point cet homme. » Environ une heure plus tard, d’autres regards se fixent sur lui. Il semble qu’il ait pris part à la conversation et que sa prononciation ait fait reconnaître en lui un Galiléen. Soudain, on le fixe, on l’interpelle : « Certainement vous êtes aussi de ces gens-là, car votre langage vous fait assez reconnaître. » On sent que l’assistance devient hostile, menaçante. « Ne vous ai-je pas vu dans le jardin avec lui ? » (Jean, xviii, 26), ajoute quelqu’un. Pierre prend peur. Les choses vont bientôt mal tourner pour lui. « Et il se met alors à faire des serments exécrables et à dire en jurant qu’il ne connaît pas du tout cet homme » (Matth., xxvi, 74). — Au même moment, le coq chante de nouveau, et la porte de la salle du tribunal s’ouvre !
Jésus sort de cette salle. L’attention s’est détournée de Pierre. Tous les yeux se fixent sur Jésus, cherchant à savoir la décision prise par le Conseil. Jésus s’avance, regardant droit devant lui ; mais arrivé à proximité de Pierre, il tourne la tête et regarde son apôtre. Comment comprendre tout ce qu’il y a dans ce regard, et la transformation que la grâce opère dans le cœur de l’apôtre ? L’Evangile se contente de nous dire : « Et Pierre se ressouvint de la parole que Jésus lui avait dite : Avant que le coq chante, vous me renierez trois fois. » Étant
LA NUIT DE LA PASSION
donc sorti, il pleura amèrement. » (Matth., xxvi, 75). Nous savons aussi qu’au matin de Pâques il se trouve avec les autres apôtres et qu’apprenant que le tombeau est vide, il court au tombeau avec Jean. Il est donc certain que, dans le regard de Jésus, il n’y avait ni irritation, ni colère ; c’était le regard de la miséricorde, de la grâce, lui faisant comprendre ce qu’il avait fait. Mais en même temps, ce regard lui rend la confiance et lui est un gage que la cause de son Maître n’est point perdue, bien qu’il ignore ce qu’il en adviendra. Et surtout le regard de Jésus lui montre que le Maître ne l’abandonne point ; ce regard lui donne, au matin de Pâques, le courage d’aller droit à lui.
Et nous aussi, usons de douceur envers ceux dont la volonté est bonne, mais que la pauvre faiblesse humaine entraîne parfois à des fautes. Usons de douceur alors surtout que, peut-être, nous avons nous-mêmes à souffrir de ces fautes, et qu’elles nous offensent personnellement. Le Sauveur ne se montre point irrité contre Pierre qui l’a renié. Il ne pense point à lui-même, mais à Pierre, à nous-mêmes. Quand nous avons failli et l’avons offensé, il ne nous retire point sa grâce. Il nous aide à réparer nos torts. Le meilleur d’entre nous peut faire une sottise. Jésus a permis cette défaillance de son apôtre pour lui apprendre l’humilité et la défiance de luimême. Il permet nos fautes pour nous enseigner l’humilité et nous montrer ce que nous pouvons par nous-mêmes. Surtout, soyons compatissants pour ceux qui tombent. Accabler de reproches, s’irriter, condamner, garder rancune, — rien n’est plus contraire à l’esprit du Sauveur. — Pardonner,
TROISIÈME SECTION
encourager, relever, juger avec bienveillance, voilà l’esprit du Maître. Apprenons cette leçon du Sauveur, et lorsque nous sommes blessés par ceux-là mêmes à qui nous avons fait du bien, rappelonsnous notre résolution : Soyons contents de n’être pas mieux traités que le Sauveur ne l’a été !