‹ La penseé ésotérique de Léonard de VinciChapitre 1 sur 22 · PEINTRE · texte numérisé non relu

PEINTRE

Mon cher ami,

Voici quelques pages trop rapidement écrites sur un sujet conçu il y a déjà quelques années. Tu as été le premier confident de ma pensée ; je sais que ce discours aura ta faveur. Qu'il te soit donc dédié, malgré ses imperfections ; intellectuellement puisque nous prions dans le même Panthéon esthétique : aj/ectueasement, en signe de notre longue amitié !

DE

La pensée religieuse des Hommes de génie est un des problèmes les plus complexes pour la critique. Connaître leur Credo a toujours passionné. On compte un Shakespeare tour à tour catholique ou protestant, panthéiste ou rationaliste, païen même ; un Raphaël, un Michel- Ange, un Rubens aussi, aux croyances équivoques. Beaucoup ont cherché à descendre au sein de la conscience d'un Léonard de Vinci, cet esprit si mystérieux qui semble, à l'instar des sages de tous les temps, avoir voulu cacher d'importantes vérités sous le voile de l'énigme. Depuis Vasari jusqu'à Michelet et de plus récents écrivains, chacun a cru trouver en lui un prototype de sa Foi personnelle ou de sa propre Négation. Jusqu'où n'est-on pas

allé dans cette voie, puisque certains ont supposé que Fauteur de la Joconde s'était laissé séduire par le Paradis du Grand-Turc.

Abandonnons les exégèses des écrivains ; essayons d'asseoir un jugement objectif; un jugement basé sur un seul document, irréfutable il est vrai : l'œuvre peint de Léonard.

Son œuvre est symbolique, nous le verrons, incontestablement ; or le symbole est le signe sensible au moyen duquel l'Artiste a exprimé sa Pensée ; c'est le sacrement de Tincarnation de son Esprit. Si nous déchiffrons le symbole, tout mystère s'évanouira. Avouons-le, toutefois, la difficulté reste extrême. Cet homme fameux a préféré pour vêtir son abstraction la plastique à la parole qui elle, déjà, peut se retirer dans un sanctuaire souvent inviolable.

Pourtant, le royaume des Gieux souffre violence ; de même la Beauté, pour être comprise et aimée, veut être violée. A ceux qui se plaisent dans les joies si pures de l'Intelligence de gravir le triple degré du temple de la belle Isis.

Les deux cerveaux les plus gigantesques des Temps moyens de l'Histoire — Dante et Léonard de Vinci — offrent plusieurs points de similitude.

Le Poète-Théologien est resté jusqu'ici le type

des penseurs jaloux de leur secret. < Vous qui avez l'entendement sain, admirez la doctrine, chantait-il, qui se cache sous le voile de ces vers étranges. » Vous qui avez l'entendement sain...! Qu'est-ce à dire ? Celui qui a la santé de l'entendement sera-t-il le commentateur célébrant l'Alighieri pour le Catholicisme de son enseignement, ou le critique paradoxal qui le transformera en Albigeois, malgré que le poète ait mis en son Paradis l'adversaire le plus acharné de l'Albigéisme. Foulques de Marseille, sera-ce celui qui le juge rationaliste? Malgré les Ozanam, les Frédéric Morin elles Aroux, les Ferjus Boissard elles Rossetti, les Bergmann et les Gastiglia,le sens de la Comédie divine se trouve encore insuffisamment caractérisé.

Lui aussi, Léonard, comme Gœthe qui déclare le second Faust plein d'énigmes, fait partie de cette grande famille des Initiés, tenus, paraît-iL à ne pas dévoiler la couleur de leur Gnose, incapables que seraient les multitudes de supporter le poids de la Vérité. Il faut cependant que chaque chose s'accomplisse!

Une métaphysique peut être, dans son expression, d'une obscurité telle qu'on parviendra difficilement à la pénétrer ; mais en art plastique, tout

est langage, tout est symbole ; symbole la couleur, symboles la ligne et le geste, symboles les êtres figurés, symbole toute représentation. L'étude d^une œuvre, dans ses particularités, peut être féconde en révélations. Sans valeur par euxmêmes, ou d'une valeur relative, les détails qui figureront dans un tableau accuseront une Volonté directrice, leur concordance témoignera, en critérium, de ridée. La cause génératrice de certaines opinions émises à propos des ouvrages artistiques tient à ce qu'ils n'ont été un trop grand nombre de fois, et déplorons-le, qu'un prétexte à de stériles transpositions littéraires, de vaines et futiles descriptions lorsque l'attention critique ne s'est pas seulement exercée sur les qualités techniques de ces ouvrages.

En Art tout est symbole, ai-je écrit plus haut; assurément pour les Hommes de Génie l'Art a gardé, avant tout, sa condition primitive, celle qu'il aurait dû toujours conserver, d'être un moyen d'expression, une parole, un Verbe. Aux époques créatrices l'Art pour l'Art n'existait pas ; les Beaux- Arts étaient la matérialisation du Sentiment ou de l'Idée. Depuis ces temps fortunés, on s'est contenté, faute de pouvoir planer dans les hauteurs, de nier ce but aux procédés plastiques ou d'im-

poser des bornes au langage figuré. Contester aux moyens artistiques le droit ou la possibilité d'exprimer certaines pensées a été le triste privilège des périodes décadentes ; jusqu'aux jours qui devaient disparaître avec Léonard, Michel- Ange et Raphaël, la Peinture fut la traductrice des concepts théologiques ou philosophiques. Profitons de ce moment pour remarquer que la décadence esthétique date justement de l'abandon du procédé symbolique. C'était fatal. Le symbolisme vit en correspondance avec notre état psychologique à ce point qu'on peut nommer le symbolisme : la langue universelle, car il n'est pas un seul objet dans la nature dont le nom ne puisse être transporté à des idées d'un ordre différent.

Disons encore avec Pachymère, un commentateur du Père de la philosophie symbolique, saint Denis l'Aréopagite : le symbolisme est en harmonie avec notre nature et notre manière de concevoir. Cette opinion fut celle de saint Augustin également après avoir été celle de Cicéron: une chose notifiée par symbolisme, disait l'évêque d'Hippone, est certainement plus expressive, plus goûtée, plus imposante que si on la déclarait en termes manifestes.

La théorie du symbolisme a pour docteur Tins-

12 LA PENSÉE ÉSOTÉRIQUE DE LÉOiNARD DE VINCi

pirateur de la Renaissance, Platon. Ce monde, déclarait-il au Tiniée, n'est qu'une image d'un exemplaire divin. Plotin charmait aussi ses disciples en leur énonçant que c'est la beauté des choses sensibles qui révèle Texcellence, la puissance et la bonté des essences intelligibles et qu'il y a une connexion éternelle entre les essences intelligibles, qui existent par elles-mêmes, etleschoses sensibles, qui en tiennent éternellement Têtre par participation et qui imitent la nature autant qu'elles le peuvent. C'est pourquoi, d'après saint Cyrille d'Alexandrie, parmi les Pères de l't^giise, ces grands symbolistes, ce qui est en nous, nous conduit à l'intelligence de ce qui est au-dessus de nous; les choses corporelles souvent prises comme termes de comparaison pour nous élever à la connaissance des questions plus subtiles.

Ecoutons encore Ozanam, qui appelait le symbolisme, le procédé philosophique et méditonsle : « Le symbolisme est à la fois une loi de la nature et une loi de l'esprit humain. C'est une loi de la nature : après tout, qu'est-ce que la création. Si ce n'est un langage magnifique qui nous entretient nuit et jour ?... Ainsi Dieu parle par des signes, et l'homme, à son tour, quand il parle à Dieu, épuise toute la série des signes dont son

LA PENSÉE ÉSOTÉRIQUE DE LÉONARD DE VIInCI 1Î3

intelligence dispose. » Enfin entendons Marcilc Ficin, Léonard tendit une oreille attentive à l'esthétique de ce Rénovateur du Platonisme qui disait, en commentant Plotin : « Ars imitatur naturam^ natiira Dewn. » Nous acquerrons par la suite la conviction des rapports unissant le Vinci à la théorie platonicienne du Beau.

En somme, quels sont les principes fondamentaux d'un Art complet : l'esprit et la forme que Cyprien Robert appelait les deux sexes de la Beauté. L'esprit manifesté par la plus belle des formes, la forme vivifiée par l'esprit le plus élevé constituent l'Art en Rêvélatio7i, en Révélation d'une pensée éternelle, magnifiée par la splendeur d'une forme archétype. Or, J.-F. Pic do la Mirandole nous enseigne : « Ars nidla circa fahum constituilur », à Léonard de Vinci donc revient l'impérissable honneur d'avoir réuni, en une synthèse difficile à surpasser, le Vrai et le Beau, en un mot, d'avoir réalisé au plus haut degré jusqu'ici dans une grandiose harmonie la vérité morale et la vérité artistique.

L'Art est un symbole, c'est-à-dire la représentation de l'invisible par une chose visible, un Verbe; le symbolisme une loi de l'esprit humain. Qu'est-il encore le symbolisme? 11 est un chapi-

tre ou mieux une forme de la Théologie, puisque les objets de création représentent les attributs divins, puisque les mondes sensibles démontrent les sphères invisibles. Le symbolisme est donc la science des rapports, aussi Philon le Juif pensaitil que les « êtres intelligents » aiment le langage symbolique.

Malgré le charme de la spéculation intellectuelle, comment ne pas préférer en un certain sens la théologie figurée des artistes hiératiques que nous appelons Primitifs et dont Léonard marque le terme sublime à l'aridité des syllogismes scholastiques ? Que nous importe celui qui démontre l'existence du Ciel devant l'Artiste qui nous montre le Ciel? Et Angélico l'a vu ; il l'a vu, en vérité puisqu'il l'a peint, c'est là le langage de Michel- Ange. L'acuité de cette vision céleste est à ce point perçante que les formules d'admiration meurent sur les lèvres; nous succombons sous le poids de l'ivresse contemplative devant les images sacrées, emportés au sein de l'extase sur les aiJes séraphiques de ces divins inspirés, de ces familiers de la Divinité qui peigaaient le Christ, la Vierge, comme s'ils faisaient le portrait de leurs plus proches parents.

Toutefois, si les peintres mystiques ont fait des-

cendre le Ciel sur la Terre, il est plus juste de dire que Léonard a porté le principe humain exalté jusqu'au point divin.

Mon projet actuel ne comporte pas une histoire de Symbolique pour laquelle les ouvrages d'art me fourniraient de concluants exemples ; je ne veux pas non plus en marquer les différentes phases d'évolution. Cependant, avant de me placer au cœur de mon sujet : la Pensée religieuse de Léonard de Vinci, je dois apporter des références aux propositions que j'ai énoncées. Ainsi, ma théorie se clarifiera et je n'aurai pas nécessité à prévenir que si cet écrit est en quelque sorte une thèse, l'imagination n'y a aucune part.

Peut-être trouvera-t-on, puisque notre siècle se borne à reconnaître à l'Art un rôle seulement décoratif, que je donne trop de part à l'intelligence, peut-être encore jugera-t-on que je prête aux artistes d'autrefois une esthétique qu'ils ignoraient ; mais je n'oublierai pas de traiter cette question au cours de ces pages. Disons seulement à cette occasion que Léonard a souvent intrigué ses admirateurs parle côté ôsotérique des œuvres. Rio remarquait: « La tendance philosophique de son esprit, combinée avec la tournure gracieuse de son imagination, lui suggéra la création d'un

genre à part qu'on pourrait appeler le genre Sîjmholique, et dans lequel il a répandu assez de charmes pour se faire pardonner les obscurités qui en sont inséparables ». Ces obscurités ont toujours frappé même les esprits qui ne sont pas très cultivés, il s'agit d'en percer le mystère, ou tout au moins mon essai se trouve justifié.

Parcourons du regard cette Galerie idéale composée par les tableaux du monde entier ; et demandons aux théoriciens de FArt pour l'Art,, à ceux du Naturalisme, bref à tous les doctrinaires qui ne voient dans l'expression esthétique qu'un but et non un moyen, pourquoi dans leurs pieuses « Nativités » les peintres, de différentes écoles, ont souvent représenté Tenfant Jésus le doigt posé sur les lèvres, ses regards généralement tournés vers sa sainte Mère. La répétition constante de cette particularité n'est-elle pas l'indice d'une idée commune à tous ? Que ce thème favori ait été interprété, pris au hasard, par Luini (Louvre)^ Lorenzo di Credi {Dresde, Carlsnihe), Philippo Lippi (Louvre), ou bien encore par le Spagna (Louvre), Ghirlandajo [Florence), le Pérugin [Galerie-P lui), hoiimixïi [Strasbourg) et l'on en pourrait nommer une multitude, le divin Nourrisson garde le geste traditionnel du doigt sur la bouche. N'y a-t-il pas là une raison, un ésotérisme ? Evidemment, une semblable habitude de représentation ne domine pas les artistes jusqu'à leur

supprimer toute liberté d'inspiration, mais nous ne nous trouvons pas moins, semble-t-il, en présence d'un mode rituel, pourrait-on dire, de figuration par suite du grand nombre de « Nativités » où le doigt de l'enfant Jésus est identiquement placé. Nous allons voir aussi qu'il en est de même pour certain symbole, le chardonneret, qui se retrouve jusqu'à neuf fois dans la seule galerie de Sienne. Qiis les peintres se soient transmis des traditions me paraît indéniable.

Pour les « Nativités » le sens du langage dactylologique tenu par Jésus à sa Mère se trouve dans cette traduction : que ma vie soit cachée un temps ; ne révélez pas ma Divinité avant que les jours de ma vie publique ne soient arrivés.

Une interprétation plus profonde est encore possible. Souvent, la théologie des peintres enseigne que les mystères des Chrétiens étaient la réa- , lité des mystères Gentils. Les artistes se révèlent Initiés. A ce titre, les « Nativités » se constituent en séance d'Initiation.

Les Ethniques individualisaient ce moment de la Théophanie que nous appelons « Nativité » par le symbole d'Harpocrate. On sait, d'autre part, que les Anciens dessinaient ce symbole sous les traits d'un enfant, la bouche scellée par un doigt.

Les Grecs l'appelaient Sigalion. Harpocrate est, en effet, le dieu du Silence, il est aussi le dieusoleil.

Solaire, il représente l'astre du jour à sa naissance ; dieu du silence, il est aussi le dieu de la justice. Plutarque le désigne alors comme symbole de la révélation divine ^ Les analogies entre les deux conceptions, ethnique et chrétienne, sont perceptibles : l'enfant Jésus est le soleil de Justice à sa naissance ; il est aussi le symbole de la genèse de toutes choses et de leur renaissance; les anciennes théosophies le nommaient Harpocrate.

JMais retenons l'affirmation du philosophe de Chéronée : Harpocrate, dit-il, est le symbole du langage que les hommes doivent tenir des dieux. Gruter a révélé une inscription latine où il est désigné sous le nom de Phosphoriis, c'est-à-dire 2)orte lumière où lumière naissante. Ce surnom convient parfaitement à Jésus-Enfant. Le doigt sur la bouche invite au silence, au respect du à la divinité et recommandé dans les Mystères. Fermer les lèvres, se taire, traduit le grec muô;\Q radical de ce verbe engendre Mustès, initié aux petits mystères.

Page 1