‹ La penseé ésotérique de Léonard de VinciChapitre 2 sur 22 · Traité d'Is.et d'Os., trad. Amyot, t. I, p · texte numérisé non relu

Traité d'Is.et d'Os., trad. Amyot, t. I, p

Initiateur comme Dieu, le doigt sur les lèvres de Jésus correspond à la célèbre formule Konx Om Pax d'Eleusis ; en tant qu'homme le Christ ne devait-il pas croître en sagesse jusqu'aux jours de la Gnose révélée, c'est-à-dire jusqu'à l'époque de la Prédication suivie du drame époptique, le drame de la Croix?

Dans le tableau de Raphaël, connu sous le titre de « La Belle Jardinière » [Louvre), la pensée intérieure du peintre apparaît plus immédiatement lucide. Il suffit de remarquer que Jésus laisse son pied gauche sur celui de la Vierge en se rappelant le proverbe : Qui marche enfant sur le pied de sa Mère plus tard lui marchera sur le cœur. Marie ne devait-elle pas avoir le cœur percé d'un glaive ; ne devait-elle pas être la Mère aux Sept-Douleurs ?

Aux époques de Beauté, les Artistes aimaient à parler le langage symbolique, car, en ces périodes d'harmonie, les sens étaient comme des messagers de la connaissance et l'intelligence notre reine, pour me servir des expressions de Plotin.Les Artistes traduisaient ces hiéroglyphes par lesquels tous les esprits communiquent entre eux et avec l'Esprit infini, aussi les philosophes étaient-ils poètes, les poètes métaphysiciens et les

peintres chantaient comme des poètes ou révélaient le mystère comme de profonds penseurs ; tous se réunissaient dans FUnité d'un même Idéal dont la forme expressive est multiple.

Botticelli s'inspire de Martianus Capella, Fauteur du fameux livre ; le Mariage de Mercure avec la Philologie, dans sa fresque des Arts libéraux de la villa Lemmi, conservée au Musée du Louvre aujourd'hui ; dans une suite de dessins, faussement appelée disent quelques-uns, jeu de Tarot, attribuée par certains à Botticelli, à Mantegna par d'autres, se retrouve tout le système encyclopédique de Dante. Et ce Mantegna a, non seulement, dans son allégorie -.La Sagesse chassant les vices, où les moins clairvoyants peuvent lire, mais aussi dans son merveilleux ouvrage : le Parnasse, conduit sa pensée sous les lois du symbolisme.

L'idée de Botticelli se déchiffrera d'elle-même dans les tableaux désignés sous les vocables de la Madone du Magnificat (Louvre), de la Madone délia Melagrana (Florence) si le spectateur se souvient que la grenade est le fruit qui symbolise l'Église.

Très souvent, ai-je encore remarqué, la Vierge tient sur ses genoux le Bambino caressant un oi-

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seau. Cet oiseau, est-il le rossignol, le pinson ou le moineau cher à saint François d'Assise ; non c'est le chardonneret. Pourquoi? La raison en est toute simple : cet oiseau est l'emblème de la Passion. Le chardon étant le symbole de la souffrance et des épreuves, l'idée de la Passion s'est attachée à l'oiseau qui aime la graine de chardon.

Mais de ces données jetons un regard scrutateur sur la «Nativité» si profondément mystique de Philippo Lippi qui se trouvée en notre Louvre. L'enfant, sa mère, saint Joseph, un bœuf, un âne, un berger gardant paisiblement des troupeaux, des anges chantant l'Hosannah, tels sont les éléments légendaires du sujet, ils se complètent de lézards sur les ruines, enfin et encore... le chardonneret. Ces éléments complémentaires sont les clefs révélatrices de la pensée dévote de l'Artiste : en opposition au vieux monde tombant en ruines sur lesquelles se plaisent les lézards, s'élève un monde nouveau régénéré, le monde de la paix emblématisé par le berger jouant du pipeau. Mais ce Mystère de la Rédemption — le chardonneret nous le dévoile — ne s'opérera que par la douloureuse Passion du divin Enfant.

Voici encore un exemple très significatif. Le musée des « Uffizi » possède une œuvre de Ra-

pliaël où par deux fois l'idée intérieure, mystique du peintre est symbolisée. L'enfant Jésus marche sur le pied de sa mère tout en caressant un chardonneret que lui présente saint Jean le Précurseur. Des archéologues, tels que le comte Grimoiiard de Saint-Laurent pour en citer un, ne sachant point les motifs secrets qui ont guidé les artistes et cependant étonnés de la fréquence des détails symboliques, les attribuent à la routine. Le lecteur comprendra excellemment que le hasard — ou la routine — à laquelle on attribue tant de choses n'est pas l'auteur d'une si frappante concordance. 11 faut accepter désormais la réalité d'un sens intime, d'un ésotérisme, chez ces grands hommes qui ont laissé d^ aussi précieux témoignages de leur foi attendrie, cluse dans les emblèmes conservés par la Tradition. Il faut l'accepter au même titre que nous devons admettre la 'réalité, de leur intention de représenter la Vierge chantée sous le nom d'Etoile de la mer {Stella maris) dans les Litanies, lorsqu'ils dessinent une étoile d'or sur le manteau, généralement de couleur marine, de la Reine des Cieux, de représenter la Mère du Sauveur comme étant la nouvelle Eve, lorsqu'ils placent une pomme dans ses mains, comme Verrochio, par exemple (Louvre)...

Est-il besoin de s'étendre longuement sur les avantages intellectuels et moraux qui sont inhérents à cette manière de regarder un tableau? Médiateur entre l'Invisible et le Visible, l'Artiste dévoile l'Invisible par le Visible, incarne du Divin dans une Forme au moyen d'un symbole par lequel il parle, il communie avec la multitude pour la faire remonter, par la contemplation et par l'extase, du Fini à l'Infini.

La découverte du sens symbolique des objets représentés par l'Artiste promeut notre esprit jusqu'au centre objectif de sa pensée ; nous la connaissons indubitablement et c'est alors que nous pouvons donner, assis sur le plan de la certitude, un libre cours à nos méditations personnelles, laisser déborder les effusions de notre cœur, sans être livrés aux fantaisies de notre imagination, en un mot sans prêter notre idée aux maîtres des formes.

L'Artiste, par la méditation des symboles, devient réellement un conseiller spirituel, un conducteur d'âmes. Tout mystère s'éclaircit ; et montant les degrés de la contemplation, nous apercevons l'horizon théosophique ; aussi, tour à tour, le charme d'un sourire nous captive jusqu'à partager la joie sainte de cette Vierge qui regarde

tendrement son Fils, la mélancolie d'un regard nous gagne jusqu'à l'attendrissement pour une Mère qui connaît la Douleur des agonies rédemptrices.

Le mystère s'éclaircit encore; le rythme des gestes, si amoureusement protecteurs, se révèle, significateur. Nous nous expliquons pourquoi le peintre a dessiné les bras de Marie, en ceinture défensive, autour de ce Jésus qui caresse un oiseau, le chardonneret! Il le caresse et nous entendons le langage des yeux divins qui semblent dire : Je suis l'envoyé de mon Père pour le salut de tout rUnivers.

Peu à peu l'admiration s'échappe de nos lèvres en paroles... en paroles d'oraison; et c'est ainsi que venus pour regarder un tableau, nous sommes transformés en dévots parleMystagogue caché sous le peintre, profane, le Musée est devenu le Temple.

Il ne reste plus qu'à appliquer notre méthode aux œuvres de Léonard.

De nos temps, on a beaucoup parlé de sciences occultes. Plusieurs écrivains se sont demandé quels rapports unissaient Léonard de Vinci aux doctrines des astrologues et des alchimistes. M. Eugène Mtintz, à ce sujet, écrivit tout un chapitre et, d'après lui, l'Artiste se plaisait dans « la société des mystiques, des illuminés, des astrologues, des alchimistes, des charlatans de toute sorte ». On a même longtemps discuté sur un voyage que Léonard aurait entrepris pour aller en Egypte et toutes les suppositions ont été faites sur les connaissances qu'il aurait acquises en Orient. M. Ravaisson-Mollien a jadis opposé quelques arguments aux partisans de cette expédition orientale en déclarant que le peintre n'avait point quitté l'Italie, entre 1472 et 1483, dates assignées au déplacement pendant lequel l'auteur de la Gène se serait converti au Mahométisme; toutefois le problème n'est pas encore définitivement résolu.

Mais il n'est pas question pour nous de Sciences occcultes à propos de Léonard. Il n'y a pas

de Sciences occultes, la Science seule existe avec, d'autre part, l'affirmation humaine; or, qu'en homme de raison, le peintre ait pesé le crédit qu'on devait accorder aux faiseurs de prestige, assurément, sa critique s'est exercée à cet égard pour repousser les chimères de l'esprit humain. Les textes de Vinci abondent contre les nécromants,les alchimistes et autres adeptes de ce qui a été appelé l'Art noir, M. Eugène Mûntz en a cité quelques-uns qui suffisent à détourner l'idée d'assimiler Léonard aux diseurs de prodiges, et dès lors le qualifier de « Mage », en supposant notre héros adonné aux pratiques cachées, comme l'ont fait plusieurs modernes, reste une erreur.

Qu'est-il donc besoin d'aller invoquer les méthodes ésotériques de l'Initiation? Le fait d'écrire de droite à gauche a été l'occasion de suppositions qui prouvent une vaine subtilité, puisqu'on peut simplement expliquer cette étrangeté, comme d'autres l'ont pensé, en croyant que Léonard était gaucher plutôt que d'imaginer à quelque nécessité de se cacher par crainte de l'Inquisition.

Cependant il y a en tout du mystère ; ce sont les lois harmoniques de la Nature exprimées sous les apparences sensibles, les étudier pour remonter à leur Auteur comme l'Artiste en a té-

moigné maintes fois, c'est là s'adonner à l'étude du seul et vrai Mystère. Léonard de Vinci s'est révélé grand fidèle de l'école cosmique.

Parmi les œuvres du plus universel des Hommes de Génie, plusieurs doivent être considérées plus particulièrement; ces œuvres sont, à mon avis, les témoignages de ce que je nommerai la Philosophie de Léonard de Vinci. Par la date où elles furent exécutées, je les envisage comme le testament de sa Pensée : nommément ; le Préciirseitr, Bacchus.

Certes, je le sais, à la faveur de l'obscurité où s'est complu le Maître, ces deux figures se posent en énigmes. Les jugements les plus contradictoires, les plus absurdes aussi, ont été portés sur ces ouvrages uniques; et, les foules, toujours passives, se font l'écho d'opinions qui trouvent leur source dans une préconception de système. Certain critique juge que Saint-Jean a le tort de ressembler plutôt à une femme délicate qu'au rude prédicateur du désert, au fanatique mangeur de sauterelles ; un autre non moins écouté écrit que l'auteur de la Cène n'est ni liturgique, ni chrétien, ni religieux à aucun degré et que Saint-Jean est une image de la Volupté. On pourrait à loisir multiplier ces citations, preuves éclatantes

de la grossière ignorance d'illustres écrivains.

Quittons ces docteurs et cherchons à pénétrer dans la pensée intime du Mage, du Voyant florentin. Découvrir son ésotérisme nous consolera de vivre dans une époque où l'Art se traîne lamentablement.

A cette fm, réjouissons-nous avec transport de trouver réunis au Louvre, le Baptiste et le Bacchus; leur examen comparatif nous aidera dans la connaissance du mystère troublant que gardent les lèvres souriantes du saint Précurseur et du sens indiqué par les gestes symboliques du dieu ethnique. Les doctrines philosophiques et les sentiments religieux de Léonard de Vinci se déduiront ensuite d'eux-mêmes.

Tout d'abord^ un mot à l'adresse de ceux qui me paraissent avoir étudié la Théologie dans Arouet et qui semblent posséder de la Religion une notion pharisaïque : la Religion ne consiste pas à élargir ses phylactères et à ajouter à la longueur des franges de son manteau. Peut-être et à coup sûr, Léonard n'était-il pas dévot ou superstitieux ; mais^ où sont les preuves, demanderai-je, permettant d'inférer que celui qui ne travailla jamais à la tête du Christ sans que sa main ne tremblât, fut tellement infecté de notions hé-

rétiques qu'il ne croyait à aucune espèce de religion et qu'il mettait la philosophie au-dessus du christianisme. Partager sans contrôle la partialité d'un Vasari est d'une logique bâtarde ; ce biographe versait trop facilementle soupçon d'hérésie puisqu'il déclara que Botticelli, partisan de Savonarole, était hérétique.

A Tanecdotier de la Renaissance, j'opposerai de suite le jugement plus sûr en cette matière du fondateur de la bibliothèque ambroisienne, du neveu de saint Charles Borromée, qui consacra tout son zèle à la conservation des bonnes traditions artistiques. Les deux peintres favoris de ce ^rand archevêque furent justement Léonard et Luini. Montrons aussi sur quelles raisons Yasari établissait ses jugements. Ce ne sera pas indifférent à propos de Léonard puisqu'il eut pour Sotticelli une amitié particulière, le citant dans ses manuscrits où peu de personnes sont nommées, et comme les deux Artistes sont enveloppés dans la même réprobation nous tiendrons la preuve qu'ils n'étaient pas indifférents aux sujets religieux et philosophiques.

Quel motif porta donc Vasari à calomnier Botticelli ?

« Palmieri avait inspiré au peintre Sandro Bot-

ticelli, dit César Gantu, un tableau représentant l'Assomption de la Vierge, entourée d'une gloire de petits anges qui lui servaient de couronne. Comme on avait répandu sur son livre (de Mathieu Palmieri : La Vie Civile, 1483), d'étranges bruits que le public accueillit avec sa légèreté habituelle, on crut que le tableau avait aussi une teinte d'hérésie ; et comme chacun y voyait le fantôme créé par son imagination, les ecclésiastiques se virent forcés de couvrir cette toile, jusqu'à ce que Teffervescence des esprits s'étant calmée, ils la rendirent à la vénération des fidèles ^

Dans son ouvrage, ce Palmieri soutenait que nos âmes sont les anges qui, dans la rébellion primitive, ne furent ni pour, ni contre Dieu. Cette légende qui sent son Rabbinisme n'aurait pu fournir l'occasion aux inquisiteurs d'allumer un bûcher. Palmieri soutenait encore que l'âme délivrée du corps transmigre à travers plusieurs sphères, avant d'arriver au ciel. A tout prendre, si par l'influence de cet auteur, Botticelli partageait cette croyance générale dans l'Antiquité nous pouvons

1. CÉSAR Gantu. La, Réformeen Italie. (Discours IX). En réalité, l'historien fait erreur. 11 s'agit de la Citlà di Via, poème qui ne fut jamais imprimé et non de la Vie civile.

penser que Léonard ne parlait pas, en compagnie de son cher Sandro, du canal de la Martesane.

Mais encore une fois, lisons les peintures de Léonard.

Qu'est-ce Bacchus? Qu'est-ce que saint Jean? L'antiquité qualifia le dieu Bacchus au moyen de nombreux surnoms, afin d'apporter une distinction dans ses attributs. La Litanie des dieux de Gémiste Pléthon sera une puissante affirmation pour justifier nos intuitions sur Léonard, en même temps elle fixera la conception des Humanistes à propos de Bacchus. Voici, en attendant, relevées, quelques épithètes dyonisiennes: celui dont on ne doit pas révéler les mystères (Appr^xoç), engendré dès le principe {xpyv[o^^o;),le dieu à la forme belle {AyA7.z[j.cpfo:;)... A la multiplicité d'épithètes qui lui convenaient, correspondit la variabilité du canon plastique. Au lieu de le représenter suivant une même règle hiératique, sa forme changea précisément avec les diverses significations des idées dont son image était l'incarnation. Il y aurait une étude très curieuse à faire sur le type artistique do Bacchus chez les Grecs, il en résulterait la constatation qu'un quadruple mode d'expression, symbolisant les quatre âges de la Vie universelle^ fut en usage. Emblème du Printemps, on le voit

sans barbe, les cheveux tombant en boucles épaisses sur les épaules, il est androgyne, 0Y;Xj[;.opa;ov comme dit Euripide. Léonard l'a fixé à ce moment, le peintre moderne correspond ainsi à Praxitèle qui substitua les formes éphébiques à l'ancien type barbu du dieu *. Bacchus, dieu solaire, est le créateur de la Vie universelle sur la Terre, il est la force génératrice de l'Univers ^ Il est l'Osiris égyptien, aussi est-il recouvert de la nébrido, cinblcme du dieu-soleil d'Egypte, la peau de la nébride est le ciel, les taches en sont les étoiles. Bacchus, brillant Phanès, chanté par Orphée a les deux principes : Liber et Libéra ; le premier, la chaleur, principe de création; le second, l'humidité, principe de toute végétation. Il est en somme le dieu Tout : Pan.

Bacchus est finalement le dieu de l'Univers. Aux époques du culte primitif, on l'adorait dans les déserts, dans les sombres forêts. Léonard de Vinci exprime symboliquement cette idée en plaçant son type au sein d'un paysage tandis que le Précurseur se détache sur un fond abstrait, ou plutôt sur un fond de ténèbres, car « la lumière

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