‹ La penseé ésotérique de Léonard de VinciChapitre 22 sur 22 · EusÈuE, Pr. cr., I, XI · texte numérisé non relu

EusÈuE, Pr. cr., I, XI

les rapports de ce même dieu considéré sous deux de ses attributs sont tellement étroits qu'on peut identifier les deux personnages dans une même représentation symbolique.

Donc, par l'explication cursive du tableau de Mantegna, le lecteur voit rintimité des liens gui rapprochent au point de vue tliéologique l'Artiste lombard de l'Artiste padouan. Ainsi, Apollon, lumière éternelle, règne sur les neuf sphères célestes, individualisées par les neuf Muses dont l'intelligence ou l'esprit animateur est pour chacune un attribut de Bacchus. L'idée-mère, en somme, de Mantegna s'intitule : le lacchon, le règne de la Paix, le règne de TAmour, en langage chrétien le règne du Saint-Esprits

Infailliblement, cette interprétation est établie par le symbolisme. Le trône nuptial de Mars et de Vénus — antinomie réconciliée dans l'Amour et la Beauté — se détache sur un rideau de feuillages de laurier, emblème de paix et d'immortalité. Les draperies de ce trône sont colorées par ordre de succession en bleu, en blanc, en rouge, couleurs d'un symbolisme remarquable. En effet, elles sont

1. Cf. Marcili Fici.m in Plalonis lonem. Voir en ce liou son élucidation cosmique et musicale.

celles du Gouvernement divin, de la Trinité, celui de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité c'est-à-dire de la Hiérarchie confondue dans l'Amour qui termine Dieu.

Je le demande à tous les peintres, y a-t-il trois couleurs plus criardes, plus hurlantes que le bleu, le blanc et le rouge accouplés et cependant Mantegna les a einployées, n'y avait-il pas une raison déterminante ?

Quelle coïncidence ! Mantegna donne une forme plastique à la conception de l'Harmonie cosmique et pneumatique, il développe une draperie tricolore et ces couleurs emblématiques sont celles attribuées par le symbolisme traditionnel au Père, au Fils et à l'Esprit !

Il est heureux de voir Mantegna exécuter un tableau que la critique contemporaine ne manquerait pas d'appeler un rébus, comme elle l'a toujours fait, en sa pédante insuffisance envers les Artistes qui ont suivi cette voie tracée par les hommes de génie. Quant à ceux qui seraient tentés de m'accuser d'imagination déréglée, sans plus tarder, je les renverrais au tableau qui voisine \q Parnasse au Musée du Louvre. Dans cette œuvre le peintre a pris la peine de gra.ver sa pensée en plusieurs langues.

Vous ai-je bien deviné Saint-Jean, Bacchus2 Renaissance, t'ai-je bien qualifiée?

En tous cas j'ai montré, par des exemples, la subtilité des artistes d'époques qui, hélas! ne sont ■' plus. Notre temps semble vouloir faire excuser son dénuement esthétique. Il tresse des couronnes en l'honneur de Léonard de Vinci, inventeur et savant. Un tel ancêtre légitime, juge-t-on,les tendances machinistes de nos jours. Et tout un passé de gloire métaphysique n'est plus aux yeux contemporains qu'une confusion de subtilités scholastiques. «Initiateur de la Pensée moderne », voilà ce qu'est le Vinci maintenant et cette «pensée moderne » serait la science détrônant la tradition religieuse.Léonard n'est plus un homme de son siècle, il vit dans le nôtre. Plusieurs critiques le louent pour être, affîrment-ils, l'inventeur delà méthode expérimentale. Ces déclarations seraient évidemment dignes d'examen si elles ne prouvaient pas avant tout l'ignorance de leurs auteurs, l'ignorance qu'ils ont du Moyen Age sous le rapport delà Philosophie et delà Science. Inventeur de la méthode expérimentale, Léonard le serait peutêtre si Roger Bacon ne l'avait pas été plusieurs " siècles avant lui. Pourquoichanter merveille à propos de certaines divinations scientifiques? Il fau-

draitau moins modérer le ton déclamatoire; Roger Bacon n'a-t-il pas parlé d'aviation dans sa fameuse Lettre sur les travaux secrets de ïart et de lanature et sur la nullité de la magie. Le moine, il est vrai, avoue n'avoir point vu par lui-même voler dans les airs, mais déclare qu'il connaît l'auteur de l'invention. Enfin s'il s'agissait de mesurer la valeur des hommes de génie sur les prévisions mécaniques Roger Bacon l'emporterait encore puisque l'idée de la locomotion automobile ne fut pas absente de son cerveau prophétique. Énumérant la série des application j)OSsibles de la science, il écrit: «... item currus possimt fieri ut sine animali moveantur cum impetu inestimabili. »

Encore une fois, et pour terminer, la gloire de Léonard de Vinci est d'avoir exécuté ses chefsd'œuvre incomparables: Le Précurseur, Bacchus, la Cène, laJoconde... Parmi ces ouvrages, plusieurs sont, au jugement d'un grand nombre, énigmatiques. Cette énigme ne pouvait être percée qu'en interrogeant l'intellectualisme delà Renaissance. Cet âge s'exprimait par symbolisme. Ce langage était, pour ainsi dire^ celui de tous, un Ludovic le More avait pour emblème le mûrier, le seul rôle à tenir était alors d'écouter parler les gran-

des illustrations de l'esprit auxquelles Léonard ne saurait être inférieur. Maintenant si l'on affirme que l'Artiste peignait des sujets traditionnels auxquels il ne croyait pas, j'avoue ne point être assez hardi pour oser un tel jugement.

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