‹ La pensée et la langueChapitre 141 sur 587 · CHAPITRE V LOCUTIONS VERBALES · texte numérisé non relu

CHAPITRE V LOCUTIONS VERBALES

Leur fi'équence. — Nous avons signalé, plusieurs fois déjà, l'existence de « lofutions verbales « . Elles augmentent singulièrement le nombre des verbes. 11 faut reconnaître une locution verbale dans tout groupe de mots réun s par le sens et qui équivaut à un verbe simple : avoir faim, battre monnaie, prendre froid, tenir compte, porter plainte, tirer vengeance.

Quoique nous en ayons perdu qui étaient encore très courantes en langue classique : acquérir créance, avoir appui, faire harangue, donner commencement, faire voijage, il nous en reste beaucaup : avoir honte, porter fruit, porter plainte, porter préjudice, payer tribut; avoir congé, avoir chaud; donner cours, passage ; faire diligence, litière, honte; prêter appui: prendre garde, part, froid ; tenir lieu, tête.

Il est fort dilTicile parfois de savoir si on a affaire à une locution verbale. Dans : Elle a donné l'ordre de nous suivre au pas, on peut consdérer donner l'ordre comme l'équix aient de commander ; mais celte analyse ne s'im})ose pas absolument.

Signes auxquels on reconnaît une locution verbale. — • Aujourd'biii. on reconnaît ordinairement qu'un groupe de mots forme une locution verbale quand le nom qui y entre n'est pas précédé de l'article. En effet, à partir du XVI^ s., où l'article est devenu nécessaire, la locution rendre justice est devenue distincte de l'expression ordinaire : rendre la justice. On dit ainsi : baisser pavillon devant quelqu'un, demander grâce, ce sont des locutions. Si on a affaire à des expressions ordinaires, l'article ou quelque mot écjuivalent reparaît : amener son pavillon : denwnder la grâce du eondanmé, ne faire aucun doute.

Cependant on ne peut se fier à ce critérium.

lo L'article existe en effet dans certaines locutions : avoir l'air d'être indifférent : — prendre le temps de réfléchir ; — faire la guerre à l'Allemagne.

20 Même là où l'article n'existe pas normalement, comme dans : faire cas, avoir confiance, il réajjparaît souvent, dès que l'idée devient négative : ne pas faire de cas d'un cwis. De même dans des exclamations : combien vous avez de confiance en vous !

30 Les locutions, quand il y a une détermination qui suit, tendent à reprendre l'article: j'ai eu tort devient j'ai eu le tort de refuser. Certains

LOCUTIOXS VERBALES 221

modernes écrivent constamment ainsi : // n'avait pas l'envie de quitter (ZOLA. Déb.. 565); — ayant la hâte de se contenter enfin (Id., D^ Pasc., 195);- — ayant le besoin de sortir pour respirer (Id., Une p. d'am., 266). Nous disons tous les jours : demander pardon de ses fautes. II serait possible, mais vraiment subtil, de distinguer cette expression de : demander le pardon de ses fautes. (Cf. porter pavillon ou le pavillon de l'amiral X.)

C'est le caractère interne de la locution qui importe, non sa forme. Il faut {|ue les idées exprimées par les mots qui la constituent soient devenues inséparables et forment un tout unique, qu'en un mot. il y ait composition : Le sang des morts crie vengeance ; — j'ai mal à la tête.

La locution verbale étant un véritable composé, lorsqu'on lui ajoute des compléments, ils se rapportent, non au verbe seul, ni au mot qui l'accompagne, mais à l'ensemble : L'artiste a bien tiré parti de son sujet : le mot bien qualifie la locution tirer parti : vous ne vous êtes pas suffisamment rendu compte de mes intentions. C'est toute la locution qui est qualifiée par suffisanmient. C'est pour cela qu'on se sert d'adverbes.

Au contraire : Avoir peur atroce, faire bruit infernal ne sont ]ias du f. m. On trouve des analogues au XVP s. : elle t'a fait dommage irréparable, et auquel n'as û puissance de donner ordre (l. i.abé, Déb. de Fol., dise, v) ; — (ceux qui) font iustice particulière aux dépens de la iustice publique (mont.. 1. I. ch. III. t. I, p. 1(), note 3). Il n'est plus loisible, en général, d'ajouter ainsi au nom une caractérisation.

Néanmoins, même aujourd'hui, une locution verbale n'est pas à ce point figée que l'on ne puisse modifier en quantité l'un de ses termes : l'enfant a très faim ; le voyageur a eu bien froid. Les adverbes très. bien, marquent le degré de la faim, du froid.

On peut aussi introduire certains adjectifs très usuels. Avoir grand' peine, faire grand'pe/zr sont des locutions anciennes ; on peut dire aujourd'hui : il a tir''' bon parti de. (Cf. faire bonne figure, prendre bonne note. s(nH)ir bon gré. faire grand bruit).

Il est à remarquer que certaines locutions n'existent que sous une forme où le nom est qualifié : tenir table ouverte, faire main basse. Ou I)ien l'expression simple coexiste : avoir cours, avoir cours forcé.

Il faut, pour terminer, ajouter qu'il y a lieaucouj) de locutions verbales, où le nom n'est pas objet du verbe et (jui sont formées très dixersement : être de connivence, de mèche, d'intelligence ; — prendre en pitié, en plaisanterie, en main, en haine ; - venir à résipiscence, à bout ; — cela vient à l'appui de ce que je vous ai dit : — la vérité se fait jour peu à peu : — couper court à la discussion ; — mettre à jour ses comptes : — mettre au jour un enfant ; — il avait pour principe qu'un jeune homme doit évit'r arec r.oin de faire ce qu'on nomme une folie (B. const.. Ad., ch. 2).

Les compléments divers, les attributs sont entrés en composition comme les objets.

Renouvellement des verbes et des locutions verbales. — Comme pour les noms, le renouvellement se fait, même sans qu'il y ait usure des mots existants, pour satisfaire au besoin ou aux fantaisies de l'esprit, qui aperçoit de nouveaux aspects des actions, de nouveaux rapports entre elles, ou qui cesse de comprendre les anciens.

Un verbe comme s'enivrer entre en concurrence avec vingt autres verbes ou expressions, exactement comme le nom d'eau-de-vie, dont nous avons parlé. 1,'imagination populaire fournit sans cesse. Se sauver, dormir, manger sonl dans le même cas.

Ici comme là. le rôle de l'image est immense, on la rencontre partout : talonner l'ennemi (proprement lui marcher sur les talons) ; liquider une aventure : étoffer un raisonnement : culotter une pipe : dégommer un préfet ; saboter un travail : gober quelqu'un, etc.

Page 1