CHAPITRE XII LE ROLE DES PERSONNELS DE CONJUGAISON
Origines. — En f. m. les personnels se sont substitués aux Hexions. Ils ne forment avecle verbe qu'un mot phonétique, qu'on prononce : je chante ou bien : ch'chante. De même ils ne font avec lui qu'une forme. Il n'en a naturellement pas toujours été ainsi. Dans la vieille langue, on omettait très souvent le pronom sujet, soit clans une proposition isolée, soit dans^ une proposition complétive, voire dans une proposition interrogative : Oncles, ^ait-il, esteS sains et haiiie: ? {Cor. L.. 1157). A lui s^ui, le verbe suffisait à exprimer la personne, comme le temps ou le mode.
On employait cependant les personnels, d'abord lorsqu'on voulait insister sur l'idée du sujet : Tu por ton père, jol ferai par mon fil (Alex., 31, 5) ; — Quand tU ies morz, diiliir est que jo vif ( Roi. ,2030; H. l., i, 226). On le trouvait aussi quand le verbe était avoir, faire, être, et commençait la proposition : jo ai païens veiiz {Roi., 1039) ; ou bien si un complément précédait le verbe : jo VOS plevis (Ib., 1058). Il faut ajouter que, dès cette époque, on rencontre le personnel près de verl)es où rien ne semble l'appeler spécialement, et, dès le XIII^ s., au fur et à mesure que le sentiment des flexions verbales s'affaiblit, la présence du pronom sujet devint de plus en plus commune Ch. l., I, 455) : ■ — Mes le bon homme ne peut partir ne laisser sa femme, et est à l'aventure prins et mené prisonnier villainement, et est batu et paye une grousse ranczon... pour esehiver qu'il ne soit pas prins, il se retrait en ung chasteau. Mais il va et vient de nuiet en sa maison, parmy les bois et ci tastons... tant qu'il est tout rompu et depiecê {X Y Joies, 132). Au XVP s., malgré lanécessité de suppléer aux flexions verbales défaillantes, l'usage du pronom sujet devant le verbe fut lent à se régulariser, et le pronom est souvent absent : Si voulez venir avecques moi iusques chez le frippier à qui les ay baillées (lar., Jal., i, 3) ; — Que reste plus ? (jod., Eug., v, 2) ; — Veult bien la terre me porter ? (grév.. Les Esb., ii, 6). Et Desportes écrit : Viendra jamais le four qui doit finir ma peine ? (h. l., ii, 412). 11 n'est pas impossible que ces fréquentes omissions du pronom sujet soient dues à l'influence latine. A partir du XVIP s. la question fut vidée, un pronom dut marquer la personne ; on le voit à la rigidité des règles qui exigent un sujet, sitôt que la personne change.
Il ne reste comme exception que des formules : Non fay, comprends pas !' As pas peur ! Ce sont des éléments lexicologiques qui ne font pas autorité pour la syntaxe (h. l., m, 478).
Extension des personnels. L'impératif et l'analogie. — Quand la chose énoncée est un ordre, un souhait, une demande, le nom de celui à qui on s'adresse n'est jamais exprimé dans le cas où l'on se sert de l'impératif à la seconde personne. On ne dit pas : Tu viens, mais : viens ; de même venez ! L'analogie générale avait poussé à l'introduction des personnels de conjugaison devant les impératifs : Vous soyez les bienvenus s'est dit en a. et m. f. Cf. tu nos i fai venir {Alex., 335). Le XVII^ s. a vu la disparition de ce tour (h. l.. i. 226 ; ii, 414). Mais le sujet reparaît à la 3*^ personne : Qu'elle soit bénie ! et aussi, naturellement, quand le commandement est exprimé par un futur : Tu passeras le premier.
Les vocatifs. — L'observation qui précède ne signifie nullement que le nom de la personne ou de la chose ne figure pas dans la phrase impérative. Soit qu'il y ait lieu de les désigner, soit qu'on veuille y insister, on l'exprime, mais il est détaché fiu verbe : Toi, mon frère, écoule-moi un instant : - Venez, peuples, venez maintenant, mais venez surtout, princes et seigneurs (Boss., Condé). (1).
Les mots «< vocatifs » ou interpellatifs sont souvent, par politesse, précédés de possessifs de respect, dont : Madame, Monsieur, Messire, Monseigneur ont fourni le type. L'usage militaire (ignoré dans la marine) de faire précéder de mon le titre des officiers, mon général, mon lieutenant, tend à généraliser ce tour; des prévenus disent : Mon président. On entend Mon maire.
L'article le, la, les. au rebours du possessif, est souvent familier : Bonjour l'ami.
Des expressions de commandement où il n'y a jîas de verl)e s'accompagnent tout naturellement du même vocatif. Debout, les morts ! En avant, les gars !
\) Rélléchir sur une phrase coinmo : Allons, l'ons.
Réalité de l'accord. — I.'usagf. général. — « Le sujet donne la loi au verbe >■ , disait Vaugelas. La formule est assez heureuse ; elle correspond bien à la réalité. Le verbe, élément variable, en rapport étroit avec le sujet, se met au même nombre, dans certaines formes où il a un genre, au même genre, et, dans les formes où il a des personnes, à la même personne que son sujet. Il y a accord, et accord ■ écessaire : Des chevaux boit ou : vous boivent n'est pas du français. D'instinct toute personne qui sait la langue dit : boivent, buvez (1). Cependant, si simple que semble pareille règle, elle présente, et en grand nombre, des difTicultés d'application.
Il faut distinguer en effet, aux temps composés, entre les verbes construits avec être et les verbes construits avec avoir. Les premiers accordent normalement leur participe avec le sujet : Elles sont arrivées par la pluie.
Les seconds gardent leur participe invariable, s'ils sont subjectifs : Elles avaient cependant bien couru pour éviter l'averse.
Ils l'accordent ou ne l'accordent pas avec l'objet, suivant des cas que nous verrons, s'ils sonl o!)jeclifs: L'averse qu'elles ont reçue ne les a heureusement pas transpercées; elles avaient gardé des manteaux.
Il y a plus. Les verbes construits avec être ont été aussi, — à tort — alors qu'ils étaient pronominaux ou réfléchis, assimilés aux verbes construits avec avoir. Quand ils ne sonl pas réfléchis, ils s'accordent avec leur sujet. Nous redresserons en temps et lieu la fausse règle que l'on donne à ce propos.