CHAPITRE III LE PRÉTENDU SUJET LOGIQUE DES IMPERSONNELS
On peut accepter que, dans certaines phrases, l'esprit considère comme un sujet les mots placés après le verbe impersonnel. // est arrivé un malheur apparaît comme l'équivalent de: un malheur est arrivé, avec cette difTérencc que le premier tour met l'action en relief. La phrase part de là.
Il en est ainsi dans une foule de cas où l'on construit impersonnellement un verbe quelconque. Mais il s'en faut bien que cette notion de sujet logique puisse s'appliquer partout, et convenir à l'analyse des i)hrases impersonnelles en général.
Nous avons dit qu'il fallait considérer comme un véritable complément d'objet les séquences des impersonnels : // faut du pain : — // conviendra de vous décider ; — // faut que vous choisissiez ; — il est utile que vous le fassiez le plus tôt possible.
C'est sous l'influence de la Grammaire logique qu'on analyse : // faut de la vertu, il faut faire cela, il serait bon d'y aller, en disant que il est le sujet grammatical, de la vertu, faire cela ou d'y aller le sujet logique.
Tout en affirmant que de mentir était logiquement le sujet, les grammairiens ne savaient en vérité ce que faisait là le de. Ils ont analysé d'abord de mentir comme un complément en dépendance, puis conune une sorte d'apposition (1).
On sait aujourd'hui comment se sont formées les phrases telles que : il est honteux de mentir (2). On est parti du type : de mensonge vient honte, puis : de mentir vient honte. De là on est passé à : de mentir est honteux ; d'où, par le renversement des termes : {il) est honteux de mentir. C'est une extension purement analogique; essayer de lui appliquer l'analyse directe et chercher un sujet ou un complément dans de mentir, c'est aller de parti pris à l'arbitraire et à l'erreur. Même observation sur : z7 suffit de le savoir, il suffit d'un accident pour mourir (3).
(1) « Après les formes impersonnelles, les infinitifs et les propositions précédées de la conjonction que ne sont pas un complément du verbe, mais servent à déterminer le sujet. Ainsi : « il faut voir le monde pour se former » s'explique par : ;7 (ceci) voir le monde faut, est nécessaire. — ■ « Il importe que vous partiez ». // (à savoir) que vous parliez, importe, est important.
Dans le même cas, après un adjectif mis en attribut, l'inTmitif avec la préposition de se rattaciie encore au sujet il, qui signifie vaguement la chose, Tacte, le fait : « Il est important de se hâter ». Il (le fait) de se hâter est important. — « Il est bon de savoir à quoi s'en tenir ». Il (l'acte) de savoir est bon » (lemaire, Gr. fr., 255).
(2) TOBLER, Mélanges, 269 et suiv.
(3) Voir Kjeli.man, o. c., p. ?,7 et suiv.
Dès l'époque (aline, cciail laccusatii' ou TablaLir qu'on trouvait derrière pluit : pliiit sanguinem, auquel correspond le français : z7 pleut du sang. Et beaucoup d'autres locutions se sont formées sur ce type : il grêle des balles, il tombe des hallebardes, il en pleuvait du fer sur ce talus !
Avec des verbes comme falloir, qui n'étaient pas héréditairement impersonnels, on peut admettre que ce qui suivait le verbe, l'infinitif ou le nom, a été sujet, tant que le verbe employé personnellement a eu un sens identique à celui qu'il avait dans la locution impersonnelle. Ainsi dans : // faut un bras d'honune pour soulever ce poids, un bras a pu être sujet aussi longtemps que l'on a pu entendre : il faut un bras dans le sens de : un bras manque. Mais nous sommes loin de cela et depuis longtemps : faillir et falloir font deux verbes, si bien qu'on en arrive à dire : vous avez tout ce qu'il vous faut, et assurément cela ne signifie pas : vous avez tout ce qui vous manque. pure absurdité.
Dans l'expression actuelle — fort ancienne — // faut de la vertu., il est impossil^le de considérer de la vertu autrement que comme un complément et non point un sujet. Dans la phrase : il me faut le faire, même explication. L'infinitif est le complément, tout comme dans: je dois le faire ; le sens est du reste à peu près équivalent. La désignation de l'être qui a l'obligation est ajoutée dans l'objet secondaire me, au lieu que la phrase parte de l'idée de cette personne, voilà toute la différence; elle est d'ordre sémantique. En tous cas le lien qui attache l'obligation exprimée à un objet est le même dans les deux phrases.
Quant à il, il ne désigne point assurément un sujet auteur d'action. 11 est analogique et ne représente rien; il n'en est pas moins le sujet, et ne joue en aucune façon le rôle qu'on lui a attribué d'annoncer un vrai sujet qui viendrait derrière. Ce sujet qui suit est un objet.
S'il était besoin d'insister sur la démonstration d'un fait aujourd'liui établi par l'histoire de la langue, on pourrait considérer les phrases où les impersonnels peuvent être suivis d'une proposition commençant par que. Ainsi : il faut, il convient que vous lui fassiez une visite. (Cf. // est possible qu'il fasse bon accueil à nos propositions : — ;7 est certain qu'elles sont acceptables).
il sera bon de citer quelques exemples : Comment se fait-il qu'on l'ait rencontré à cette heure là dans la rue ? — // se peut que l'entreprise réussisse, nmis il ij a peu de chances ; — // était d'usage qu'on baisât la main aux danses ; — // me tarde... que je n'aie des habits raisonnables (mol., Mar. /., 2) ; — // est mieux que je n'aie pu te parler (a. karr, Tilleuls, 32) ; — il était forl A craindre... qu'il ne partît au hasard des coups de fusil (michel., Rév., m, 97j ; — Il suffisait cdors à ^[. de Bouille que l' Autrichien fît une démonstration e.vtérieure (Id., Ib.. m, .'^0).
Assurément rien n'empêche qu'une proposition nominale soit sujet d'un verbe, mais il importe d'observer que, dans les exemples, le mode varie suivant le sens du verbe impersonnel. Où prcnd-nn qu'un mode dans une