LES OBJECTIFS ET L'OBJET
La notion d'objet. — La notion d'objet est, dans une toule de cas, extrêmement claire. L'objet est facile à distinguer. Soit un livre, il peut être l'objet d'une foule d'actions. On le compose, on le publie, on le vend, on l'achète, on le broche, on le relie, on le lit, on l'étudié, on l'ouvre, on le ferme, on l'aime, on le délaisse, on le reprend, ainsi de suite. Soit un acte, par exemple celui de vendre. Il peut s'appliquer à la multitude des objets dont on fait commerce. On vend du charbon, de l'épicerie, des étoffes, des rubans, etc., à l'infini. Dans les deux séries, rien n'est plus clair que le rapport qui chaque fois unit l'action à son objet.
Rôles de l'objet. — Essentiellement, l'objet restreint la signification générale du verbe. Par lui, l'action se spécialise à un nombre quelconque d'êtres ou de choses, parmi la série indéfinie des êtres et des choses auxquels elle pourrait s'appliquer. Savoir est sans limites. Dans : ;7 sait la langue allemande, il sait tout ce qu'un homme peut savoir, l'objet limite en quelque façon ce que sait le sujet, si étendu que soit cet objet. Comparez : pêcher et pêcher la crevette ; — étudier et étudier les mathématiques ; — tailler et tailler des arbres.
C'est là, en réalité, une valeur déterminative, de sorte que si on substitue un nom au verbe, l'objet va se trouver dans le complément déterminatif de ce nom : chasser la bécasse .• la chasse de la bécasse.
Mais si les rapports de verbe à objet sont clairs, ils sont loin d'être identiques et simples, comme l'observation précédente le ferait croire. Écrire un livre, l'imprimer, c'est faire un travail de production dont résulte le livre même. Le lire, c'est déjà une tout autre chose, et le cataloguer, c'est en faire mention dans un catalogue. Nous voilà loin du rapport de production qui, dans le premier exemple, unit le verbe et son objet. C'est ici qu'il faut se rappeler les classifications dont nous avons donné un aperçu, en parlant de la formation des verbes nouveaux (liv. vu, ch. iv).
Il y a des verbes instrumentaux, des verbes de matière, de manière ; des verbes locaux, des verbes temporels, etc. Prenons l'exemple des verbes locaux comme : traverser Paris (passer à travers la ville) ; approcher quelqu'un (venir près de lui), longer la Seine (marcher le long de la Seine) ; survoler une ville (voler au-dessus d'elle), entourer son père (se ranger autour de lui); abaisser le pavillon (le descendre au bas du mât); éloigner un importun (le renvoyer loin de soi) ; suivre ses chefs (aller derrière eux) ; dépasser un groupe (passer en avant de ce groupe) ; affronter un danger (tourner la face vers lui), etc. L'objet est ici la personne ou la chose par rapport à laquelle on exprime une situation ou un mouvement.
Supposons d'autre part un ouvrier hésitant devant une planche qu'il s'agit de tirer de largeur. Doit-il la raboter ? La sciera-t-il ? L'action n'est pas en question, ce n'est pas non plus sur l'objet que porte le doute ; c'est sur l'instrument qui va servir à l'exécution du travail. Pour exprimer ce doute, l'ouvrier pourrait employer l'une ou l'autre de ces propositions :
302 PORTÉE DE L'ACTIOX
Est-ce (jiie je la tirerai de largeur avec la scie ou avec le rabot ? ou : Est-ce que j'emploierai la scie ou le rabot ? Il renferme cependant toutes ces idées dans les seuls verbes avec complément d'objet : la scier ou la raboter?
Chaque fois cju'on change de catégorie de verbes, le rapport entre lacté et son objet se présente autrement. Qu'on compare seulement : épouser une jeune ftlle et la marier. Dans le premier cas. on la prend pour femme, dans le second, on lui donne un mari. On change aussi le sens en variant l'objet : s'assurer d'une chose,ccst la vérifier; s'«s5?zrp7-d'unepersonne,c'estrarrêter.
Limites de la notion d'objet. — -Où s'arrête dans ces conditions la notion d'objet ? où cesse-t-on d'être en présence d'un objet ? C'est là chose fort difficile à marquer. D'abord, de même qu'on entend le mot « action » au sens large, il faut entendre aussi au sens large le mot >< objet >' . Il faut donc considérer qu'on se trouve en présence d'un objet dans une phrase telle que : l'enfant a cinq ans; // ressemble à son frère aîné. Mais en outre, quelle que soit la catégorie des compléments que l'on considère, compléments de cause, de but. de propos, etc.. on ne tarde pas à rencontrer des exemples où il serait impossible d'afïîrmer qu'on ne se trouve pas en présence de véritables compléments d'objet. Prenons « le but >' pour exemple. Avec partir pour Paris point de difficulté, pour Paris est un complément de but; mais si je dis : viser Paris, il est incontestable que Paris reste le but, et cependant on est bien en présence d'un complément d'objet. Voici une phrase d'un autre ordre : Le Ministre est très inquiet au sujet de la situation financière, je change l'expression : le ministre s'inquiète, se préoccupe vivement de la situation financière ; il semble bien que le complément marque encore nettement à propos de quoi le ministre éprouve des préoccupations. L'interprétation serait-elle aussi sûre avec la phrase : la Chambre s'occupe du budget?
Or des embarras analogues vont se présenter à chaque pas. Il est bien évident que dans : je suis désolé que ta femme ne soit pas là. que ta femme ne soit pas là est ce qui cause ma désolation. Si je change le verbe et que je dise : je regrette vivement qu'elle ne soit pas là, l'absence de la personne dont on parle reste la cause de mon regret, mais en même temps mon regret porte là-dessus. Cette absence en est l'objet (1).
Suivons la marche inverse. Mordre le doigt ne prête à aucun doute. Mais mordre à l'hameçon, mordre au gâteau et les expressions figurées telles que' mordre au latin présentent-elles aussi un vrai complément d'objet ?
Par des transitions de toutes sortes, on verrait les divers compléments s'acheminer au rôle de compléments d'objet (2). Mais dans bien des cas,
(1) Cf. : les lions se plaignaient de l'homme; — Avant V incident qui fll découvrir la supercherie, bien des savants doutaient de l'authenticité de la tiare du Louvre. Que sont les compléments de se plaignaient, de doutaient ? Sonl-cc des objets ? Être afTirniatif dans l'analyse de phrases de ce st^nre serait sinfîulièrement téméraire.
(2) Sur la phrase : Mon cousin n'habite pas Paris, il semble qu'il n'y ait aucune hésitation : l'aris est l'objet. De même pour sa maison, si je dis : !/ n'habite pas sa maison de la rue Mironwsuil. Mais ailleurs, les constructions sonl moins reconnaissablcs et l'analyse moins facile. Il habite l'avenue de V Opéra présente un complément d'objet. Dans: i7 habile avenue de l'Opéra, on a affaire à un complément de lieu.