‹ La pensée et la langueChapitre 199 sur 587 · UNE SURVIVANCE : L'ACCORD DU PARTICIPE PASSE DU VERBE · texte numérisé non relu

UNE SURVIVANCE : L'ACCORD DU PARTICIPE PASSE DU VERBE

li fault dire en termes parfaictz :

Dieu en ce monde nous a faictz,

Fault dire en parolles parfaictes :

Dieu en ce monde les a f aides (h. l.. ii, 468-470). Le meilleur des grammairiens du temps, Meigret, eut beau protester contre ces « lourdes incongruités » (66 ro) (1) ; la commodité d'avoir une règle l'emporta. On apprit par cœur ces vers dans les ateliers d'imprimerie, et le mal fut fait. Le développement normal de la langue était arrêté. -Malherbe d'abord. Vaugelas ensuite complétèrent l'œuvre. Le dernier, en proclamant qu'il n'y avait rien en toute la grammaire française de plus important, a établi le préjugé moderne. Et cependant, en avouant en même temps qu'il n'y avait « rien déplus ignoré » , il reconnaissait qu'il n'existait pas d'usage établi qui s'imposât (h. l., m, 601).

Il posa deux règles fondamentales : 1. J'ai reçu les lettres; — IL Les lettres que j'ai reçues. C'était la doctrine de Marot, fondée sur l"ordre des mots (2).

Réserves. — Il ne faut pas oublier toutefois que Vaugelas ne poussait point jusqu'au bout. A cette époque, non seulement un féminin tel que prise était distinct de pris, mais le féminin rendue, avec son u long, ne se confondait point avec rendu. Même observation pour sentis, qui, tout aussi bien que sentie, avait la voyelle longue, tandis que senti l'avait brève. Or il est probable que cet allongement n'était perceptible que devant une pause. Quand au contraire le participe était suivi immédiatement d'autres mots, l'allongement ne se taisait pas.

Vaugelas ne s'en est expressément expliqué que pour un cas : I.e commerce l'a rendu puissante ; mais d'après les réserves de certains de ses successeurs, on aperçoit fort nettement que le sentiment de cette différence phonétique a empêché temporairement, autant et plus que les considérations logiques qu'on allègue, la généralisation de la règle.

Quoi qu'il en soit, auteurs et théoriciens du XVIP s. laissaient le plus souvent le participe invariable quand il ne terminait pas la proposition.

10 La peine que m'a donné cette affaire ;

20 première partie, que tous les Pères avoient exposé en l'honneur de Jesus-Christ (gar.. Rab. réf., 82) (3) ;

30 C'est une fortification que /'ay appris à faire ;

40 Les habitants nous ont rendu maîtres de la ville ; — Le commerce l'a. rendu puissante :

50 Je les ai fait peindre (n. l., ni, 603).

(1) Les auteurs du XVI» s., après comme a\ ant Marot, en usent à leur gré : Mignonne allons noir si la rose Qui ce matin avoit desclose Su robe de pourpre au soleil... (rons., Od., 1,17).

(2) Elle s'applique aussi au cas désormais exceptionnel : J'ai les lettres reçues.

(3) Los autographes de nos classiques ont en général le participe invariable : Je vous envoie à toutes fins, copie des attestations que Mud. Gwjon a eu de moi (boss., Let. au<.,14 Juil. 1698) ; — Mandez-moi bien quelle réception vous aura fait celle belle reine (sÉv.. I.ett.. xli).

Extension de Taccord . — Nous verrons plus loin ce qu'il est advenu des trois derniers cas. Dans les deux premiers, la « logique » a triomphé de la phonétique et, depuis le XYIIP s., l'accord se fait.

Mais il ne manque pas de cas alambiqués. On se demande, par exemple, si le pronom complément que représente un nom collectif ou le complément de ce collectif : Cette foule d'hommes que j'ai VUS ou que j'ai vue. Le peu de peine que j'ai eue ou que j'ai eu. Des discussions sans fin n'ont pas abouti à une règle étroite. L'accord se fait ou non. On consulte le sens.

Il est remarquable que, tandis que le conjonctif que était considéré comme objet direct, le relatif partitif en était considéré autrement, et qu'il ne faisait pas varier le participe : J'ay plus perdu de pistoles en un jour que vous n'en avez gaigné en toute vostre vie (vaug., ii, 100) (1).

Après bien des discussions, cette règle s'est maintenue : J'ai laissé plus d'objets que je n'en ai rapporté. Plus il a demandé de soumission, moins il en a obtenu. Sauf après combien : Des larmes ! Ah ! combien // en a versées !

Les participes de peser, valoir, coûter. — Dans un temps où Ion ne reconnaissait pas volontiers la facilité avec laquelle les verbes deviennent objectifs, on a établi avec une grande rigueur les règles de l'accord concernant les participes de ceux qui ont un double sens : peser, valoir, coûter : Les cent kilogrammes que cet homme a longtemps pesé l'ont empêché d'aller à la guerre ; les ballots trop lourds qu'il a pesés lui ont causé une hernie.

Coûté est le seul de la série auquel on n'a pas pu se résoudre à donner une double syntaxe. Il est toujours invariable — théoriquement. Inutile de dire que nos grands écrivains classiques n'ont rien su de ces ergoteries modernes.

Les verbes impersonnels ont été aussi soustraits à la règle : les chaleurs qu'il a fait, les grandes pluies qu'il y a eu. Ceci est contraire, nous l'avons vu, à une analyse exacte.

Observation générale . — • A\ ant de clore ce chapitre, il importe de marquer combien la règle artificielle qui dure encore violait l'instinct profond qui fait accorder le verbe avec son sujet, et combien, pour cette raison, il a été difficile de la faire accepter. Un homme scrupuleux sur l'orthographe, comme Bossuet, la négligeait constamment, revenant, sans s'en douter, à la vraie règle, savoir de laisser le participe invariable, ou de l'accorder avec le sujet du verl)e : dans l'espérance qu'ils auraient conçus d'être présents à un jour si beau {Nativ. de Marie, 1652, éd. Leb., i, 164) ; — un serment inviolable que nous avons prêtés au baptême (Circoncision, 1653, Ib., I, 277) ; — quelle famille s'est contentée des titres qu'elle avait reçue de ses cmcêtres ! (Nécessités de la vie, 1660, Ib., m, 304). Cf. plus éveillés que lorsqu'ils ont commencés rfe .se mettre à table (rac. v. 553, éd. Hach. Trad.).

(1) C'était méconnaître le sens de en dont nous avons parlé plus haut : Avez-vous des poires ? J'en mangerais volontiers. En représente des poires. C'est un objet.

Page 1