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CHAPITRE X L'ACTION SE RÉFLÉCHIT

Si, au lieu de porter sur un être, une cliose, une idée extérieure à lui. l'action faite par un sujet se retourne sur lui-même, on dit qu'elle se réfléchit. Cette réflexion peut se produire quand l'action est dans un nom : l'amour de soi, quand elle est dans un adjectif : sûr de soi, quand elle est dans un verlie : madame s'habille... L'acte d'habiller est fait par elle. La personne habillée est elle-même. Il y a identité entre le sujet et l'objet.

Théoriquement tous les verbes qui exprinîent une action peu\ent ainsi devenir réfléchis : je me lave ; tu te nuis par ta paresse ; il ne faut pas toujours penser à soi. il y a dans Icnis ces cas identité entre l'objet direct ou indirect et le sujet (1).

La réflexion à la I'"e et à la II*^ pei'sonnes. — A la première et à la deuxième personnes, soit du singulier, soit du pluriel, rien de particulier dans les formes. Le verbe a pour objet la forme objet du personnel : je me baigne dans la rivière. L'identité des personnels suffit à marquer la réflexion, sans erreur possible.

Suivant les règles générales qui s'appliquent aux phrases ordinaires, c'est tantôt la forme légère, tantôt la forme lourde qui entre en jeu.

■finyidier :

\ forme légère \ » lourde

me moi

je me baigne, je pense à moi.

pluriel :

» commune

nous

nous nous amusons

singulier :

i forme légère ( » lourde

le loi

tu le regardes.

retourne-/o/,

pluriel :

» commune

vous

vous vous vengez.

La réflexion à la III^ personne et aux formes non personnelles. Le personnel réfléchi, — A la troisième personne, le verbe réfléchi, comme le pronominal, emploie un jjersonnel spécial qu'on appelle « réfléchi». Ce mot a deux formes :

1° Une forme légère, qui sert pour les deux nombres, se : le malade se regarde comme sauvé ; — les malades se regardent comme sauvés.

2° Une forme lourde, qui ne s'emploie plus qu'au singulier, soi : l'égoïste ne pense qu'à soi.

Comme les personnels me, te, le personnel réfléchi avait en eiïet deux

(1) La réflexion peut du reparlerons.

;te se produire entre d'autres compléments et lesujel. Nous en

formes. Dv la forme tonk[uc venait sei (depuis : soi); de la forme atone, se. Aujourd'liui !e personnel rétlécfii employé devant le \erbe est exclusivement se, qu'il s'agisse d'un complément d'objet direct : (on frère se conipromet. ou d'un com])lcment d'objet indirect : il se nuii, elle se nuit, les menteurs se nuisent.

La concurrence de se et soi. Coup d'œii historique. — La forme soi ne s'emploie plus qu'après le verbe : Chacun pense h SOI. Ce n'est qu'après une longue évolution que les emplois se sont ainsi réj^artis. .Jusqu'à l'âge moderne, il y a eu concurrence entre les réfléchis et les personnels d'une part, de l'autre entre les réfléchis .se et soi.

Dés les origines du français, on trouve le pronom .se devant les verbes pronominaux. La Chanson de Roland en ofîre de nombreux exemples : se drecei (218); — s^est jorjaiz (608) etc. Mais, en a. f. soi se mettait fort bien aussi devant le veri)e : Ki traist, hume, sei ocit e altrui {Roi., 3959). En m. f.. c'était l'usage de mettre soi (comme moi, toi, eux) devant l'inlinitif ou le participe, c'est-à-dire devant les formes verbales non personnelles : La dame ne jaiel rien que mignoter et SOy plaindre. Au XV I'^ s. l'emploi de soi étail encore général : les magislres feirent ve.u de ne SOy descroter /n.sfynes à ce que... (iîab.. i. 75. INI.-L.).

Puis le réfléc-hi léger .se tendit 1res nettement à ijrendrc uniformément place jiartout devant le verbe : le premier refuge est SOy retourner à Dieu... et se humilier denant lug (comm., t, ;>70. M.) ; ...executeroit ses promesses pour se OSter de péril (i. 2:3(i).

A la fin du XVP s., la forme atone avait visil)lement prescpie chassé l'autre. Montaigne lemjjloie constamment.

Au XYIlp s., c'est chose définitivement acquise. .Se. placé devant le verbe, a éliminé soi à l'objet. Il s'est formé une sorte de conjugaison pronominale a\ec .se. c[ui s'est étendu à tous les modes et à tous les temps. Reste un témoin de l'imcien usage, l'archa'isme soi-discmt.

Se fait corps avec le verbe. — Dés lors, le réfléchi .se tend à rester conjoint à son verbe et à ne plus bouger d'auprès de lui. Dans les tem])S composés, et aussi avec un demi-auxiliaire. Vaugelas préférait encore le mettre devant l'auxiliaire, comme en ancien français : Hum ki là vaii repairier ne s'en poet {Roi., 293) ; — le soleil... lousfours se va cracher sous l'onde (tiieoph., ii. 77). Mais déjà Patru était d'un avis opposé. El si l'usage littéraire hésitait encore, l'usage courant était bien décidé en faveur de : e//e va se baigner. /:7/e se va baigner a pourtant survécu. On l'écrit.

Concurrence des réfléchis et des personnels. — Comme le verbe '^y réiléclii utilise les personnels ordinaires à la f'- et à la 2'' personnes : me, te, nous, nous, il devait se ])roduire de bonne lieurc une tendance à eml)loycr aussi les personnels à la .'î'' personne.

L'ACTIOX SE RÉFLÉCHIT 32y

Au lieu du réfléchi, se. soi, on rencontre en effet — surtout devant un infinitif — les formes : lui. le. elle, elles, eux : As tables juent pur els eshancier { Roi., 111) ; — De lui vengier jamais ne li iert sez (Ib., 1966).

En m. f.. le personnel se répand de plus en plus : Sans eulx mesler d'un costé ne d'autre (seyssei., Suc. AL, 15, v») ; — Et délibèrent rf'eulx venger d'Uammon (lem. de belg., m, 18).

Au seuil de la période classique, l'hésitation est cessée, au moins sur un point. Comme objet préposé au verbe, se est désormais seul en usage.

Ailleurs la concurrence continue. Les personnels éliminent peu à peu le ri'lléchi.

Au pluriel d'abord, des le commencement du XYIl^ s., soi est hors d"usage.

Au singulier, avec un nom de personne, quand cette personne est déterminée, la langue classique penche peu à peu vers le personnel : cet homme pense à lui, plu lot que : pense à soi.

Ce n'est qu'avec les noms de choses que soi demeure d'un usage fréquent. Les grammairiens classiques préconisaient encore en ce cas l'emploi de soi (BOUH., Rem.. 287). Mais là aussi, lui s'employait de plus en plus (1).

Soi réfléchi de l'indéterminé. — A la fin de la période classique, quelqu'un prononce déjà que le réfléchi s'emploie quand on parle d'une façon générale, autrement dit quand le sujet est indéterminé (bouh., Rem., 287). Cet observateur avait vu juste. D'Olivet a posé le principe que soi ne convient qu'avec des termes collectifs et indéfinis, comme on, quiconque, cliacun.

En effet, soi est aujourd'luii exclusivement employé pour marquer la réffexion là où le sujet est indéterminé. On l'emploie :

a) Avec des noms qui marquent une action réfléchie : le respect de soi ; l'amour excessif de soi.

b) Avec un infinitif : s'aimer soi-même; ne penser qu'à, soi.

c) Même avec une forme verbale jjersonnelle, dont le sujet est un indéterminé : On ne voit que soi, au lieu de songer au péril commun ; — chacun n'obéit qu'ci soi, — Il y a plus d'individualités, comme on dit.qmmd l'individu n'a d'autre fin que soi (ab. herm., Conf. Enf., let. 1).

Il faut remarquer : 1° que lui est possible, si le sujet est chacun, un homme qui. un nom accompagné d'un indéterminant : tout homme qui prétendra n'obéir qu'à lui sera en réalité son [>ropre esclave (2).

(1) Ajoutons que, mêmi' hors de l'objet, la décadence, sans être aussi prompte, s'accusait aussi. Voici quelques exemples de sai :

I. Au pluriel : Ce fut alois aii.v Insiibiiens à... .^'enfuir sans regarder denicre soi (malh., i, 444). Vaugelas, dans ce cas, exclut le pronom soi (sauf dans la location de soi ((ii, 269).

II. Au singulier. /) En parlant de personnes : Je vous dis que mon fils n'a rien fail de plus sage. Qu'en receuillint chez soi ce dévot persmnage (mol.. Tari., 145) ; — Chtu-niait, jeune, liainçml tous les cœurs avrès soi (rac. Plud., 461).

|j) En parlant de choses : Le savoir garde en soi son mérit? éminenl (mol., Fem. sa»., 1903).

(2) Ci. hors de l'objet : Tout aulfiir qui voudra vivre encore après lui. Doit s'acquérir votre suffrage (t. A FONT., Fab.. vir, A ÎMme do Montesp.).

Cependant, à la rigueur, si le sujet du verbe est un nom de chose, on peut employer soi, même si ce sujet est déterminé : L'aimant attire le fer à soi. Mais c'est un archaïsme.

Conclusion. — - A considérer cette histoire dans son ensemble, elle est facile à comprendre. Si l'analogie n'a pas été jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à la suppression totale du réfléchi, c'est qu'à la 3^ personne, l'emploi du personnel pour le réfléchi eût créé des incertitudes dans le langage, parfois de vraies équivoques. Comment aurait-on distingué le cas où le pronom personnel désigne un être qui est le sujet de l'action, de celui où il désigne un être autre que le sujet ? Cet homme énergique a lutté jusqu'au dernier jour pour le sauver de la misère, aurait dû convenir à la fois au cas où cet homme travaillait pour lui-même, et au cas où il se dépensait pour un autre. Le pronom se : pour se sauver, en ne s'appliquant qu'au sujet même de l'action : cet homme, permet de réserver le pour le deuxième cas. L'instinct a fait garder se, et l'a même généralisé. Il a très heureusement aussi gardé soi. Mais il faut convenir qu'en restreignant ainsi le rôle de soi, la langue moderne a quelquefois perdu la possibilité de traduire certaines nuances de la pensée, n y a plus. Les exemples ne manquent pas, où il serait impossible, sans se reporter au contexte, de savoir la valeur exacte de lui et de elle : Félicité, un quart d'heure après, était installée chez elle (flaub., L"/i cœur simp., 8) (1).

Il ne faut pas manquer d'observer du reste que si les personnels ont pi*is le rôle du réfléchi, d'autre part les réfléchis ont pénétré dans des phrases où il n'y a pas à proprement réflexion, mais simplement renvoi à un personnel. On a souvent besoin d'un plus petit que soi (2).

Substituts des réfléclais. Les personnels renforcés. — Aux personnels ordinaires on ajoute même: toi-mrnw. li:i-iiicnu', eux-mêmes. Les mois ainsi constitués servent dans une certaine mesure de réfléchis : Tu ne me trompais pas, tu te trompais toi-même ; — Ne pense pas qu'au moment que je t'aime. Innocente ù mes yeux, je m'(ip})rouve moi-même (rac, Phèd., 673).

Il est évident que c'est là un pis-aller, puisque ces formes peuvent n'avoir aucune valeur réfléchie. // ne faut pas voir son cmploijé. il faut le voir luimême ; — la nature, d'elle-même... se tire doucement du désordre (mol., Mal. Im., TU. 3).

Soi-même. — Soi-même a suivi à peu près la destinée de soi. (k'pendant il s'est maintenu un peu plus longtemps cpie soi pour ren\oyer à un nom

( 1 ) La perte est surtout sensible hors de l'objet. On ne peut plus marquer, par exemple, l' opposition qui est dans les phrases suivantes : Qu'il fasse aiilani pour soi comme je fais pour lui (corn., PoL, 912). Cf. Ou mon amour me trompe, oîi Zaïre aujourd'hui. Pour Vélcrer à soi descendrait jusqu'à lui (volt., Zaïre, i, 1).

(2) Un écrivain a pu dire : C'est teUemrnl soi qui souffre.

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de personne : L'homme seul. . Met un brutal Iwnneur à s'égorger soi-même (BOiL.. Sat., VIII. 153). De même pour renvoyer à un nom de cliose : Tu fureur, n'irritant soi-même dans son cours (rac, Brit.. 1685).

Mais soi-même a aussi un sens non réfléclii : // faut faire ses affaires soimême.

Les auxiliaires des vertes réfléchis. — Contrairement aux verbes objectifs ordinaires, qui forment toujours leurs temps composés avec avoir, les verbes réfléchis ou réciproques — comme tous les verbes pronominaux — - forment leurs temps composés avec être : elle s'est présentée chez moi hier ; — ces dames se sont bien fait du tort par leur imprudence.

Il n'est pas rare d'entendre dire : je m'ai trompé, je m'ai coupé le doigt: C'est ce que je m'ai tué à lui demander (sorv.. Clair.. 97). C'est un provincialisme, qui s'explique par l'analogie des objectifs, mais qu'il faul éviter.

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